Shin Momoyama

Annexe


Deux secteurs ont échappé à mon investigation, mais ce ne fut pas de mon fait. La situation économique, plus exactement, l'inventivité des managers et entrepreneurs, d'une part; d'autre part l'industrie/art/technologie de la mode.

Rencontrer des patrons d'industrie japonais aurait relevé d'une enquête beaucoup plus spécifique, et qui aurait réclamé du temps et des moyens dont je ne disposerai vraisemblablement jamais. Quant à pénétrer l'univers (forclos, secret, très spécifiquement famé et jaloux) de la mode me fut impossible : je ne possédais aucune clé d'entrée, atout personnel ni capitaux !

C'est donc au retour que je me documentais par presse spécialisée interposée, à un moment d'autant plus privilégié, que les analyses économiques mondiales et les défilés de mode abondent au printemps !

L'univers des entreprises

Ainsi, il semble que de l'univers des entreprises surgissent de nouvelles forces : salariés, jeunes entrepreneurs ou grands patrons, on commence à rompre sérieusement avec l'immobilisme, et il naît quelques aventuriers qui se taillent leur propre route. En effet, dans une société où l'individu n'existe que par son appartenance à un groupe, oser se tailler une route personnelle fait figure de bravade. Ces hommes nouveaux ne veulent plus s'en remettre au bon vouloir des jinjibu (les directions du personnel qui décidaient de leur carrière : « Nous savons aujourd'hui que notre fonctionnement trop bureaucratique, ne marche plus, juge Mayasuki Abe, jeune manager d'une grande banque. Mais nous ne voulons pas d'un système, trop agressif à l'américaine ». C'est là que quelque chose de nouveau est en train d'émerger.

Certains brisent un tabou : ils quittent leur employeur pour un job plus prometteur. Dans l'esprit des salary men, la mobilité professionnelle est toujours vécue comme une prise de risque. Elle est aussi considérée comme un manque de loyauté, voire une traîtrise vis-à-vis de son ancien employeur. Pourtant ce qui fait réagir, c'est la conscience de plus en plus éclairée qu'une carrière peut vite glisser vers un placard, à côté de la fenêtre, selon l'expression japonaise consacrée. Bousculant ces mentalités, un individualisme d'une nouvelle sorte s'impose comme une réponse des salary men à la montée du chômage qui frôle désormais les 6%.

Comme tous les Japonais, Tsuneo avait toujours appris à rester humble... Il s'est inscrit depuis peu dans une des nombreuses nouvelles business schools de la capitale pour élargir son horizon professionnel. À Waseda, une des universités les plus prestigieuses, l'Institut des Études d'Asie Pacifique forme cent MBA chaque année. Leur motivation  ? « Acquérir une autonomie dans leur vie professionnelle, comprendre les rouages de l'économie globale et s'armer d'un sens critique en entrepreneurial », déclarent d'une même voix Shuichi Matsuda, enthousiaste professeur de capital-risque et Toyohiko Narikawa, fondateur et président de l'institut (Waseda Seminar K.K.; tél : +81 3 3208 6640 en japonais; +81 3 3207 3374 en anglais ; www.w-seminar .co.jp). À ce jour, 54,7% des Japonais souhaitent changer de travail ou créer leur entreprise en 2001, d'après le quotidien Nikkei, soit dix points de plus qu'en 1998. Reste que, en 1999, 81,5% des managers n'avaient connu qu'un seul employeur, selon l'Institut japonais du travail (contre 28,3% en Allemagne, et 18% aux Etats-Unis). Cette frilosité se retrouve d'ailleurs dans l'épargne, inévitablement : il y a 14 milliards de yens d'épargne dans le pays, mais peu sont investis dans les entreprises : les Japonais ne semblent pas posséder naturellement les vertus du risque !

Cependant dans les grandes entreprises, les contrats d'objectifs, la promotion au mérite, par exemple, sont des initiatives par lesquelles le management se met à bousculer les traditions. En réalité pourtant peu de jeunes ont bouleversé leur attitude, regrette Toru Ogawa, DRH. Comme s'il manquait, dans l'ADN des Japonais, le chromosome du changement ! Pour le Japan Inc., longtemps bercée dans un rêve de croissance perpétuelle, l'heure de vérité a sonné. Devenir plus global, plus flexible, plus compétitif : tel est désormais le leitmotiv scandé aux salary men par leurs employeurs. Reste qu'une succession d'obstacles ralentit le passage à l'acte. « Pour les patrons, prôner le retour à la rentabilité les oblige à faire le ménage dans leur personnel et donc à rompre le contrat tacite de la sécurité de l'emploi, juge Hirotaka Takeuchi, doyen de l'Ecole du management de l'université d'Hitosubachi. Ils ont peur d'être montrés du doigt comme des parias... Il faut réinventer un modèle qui nous ressemble, tout en prévenant que cette mutation prendra du temps. »

« Depuis dix ans, le Japon change en profondeur mais de manière imperceptible. Le mouvement est analogue à celui des glaciers de montagne. Apparemment ils ne bougent pas, et pourtant ils se déplacent très lentement ». Cette impression de Guy Faure (chercheur à l'Institut d'Asie Orientale) était partagée par l'ensemble des intervenants au Forum des économistes franco-japonais, réuni début mars 2002 au CEPII (Centres d'Études Prospectives et d'Informations Internationales. « Le pays vit sa deuxième révolution, après celle de 1ère Meiji en 1868, qui a permis à l'Archipel de passer de l'ère féodale à l'ère industrielle », estime Evelyne Dourille-Feer, (économiste au CEPII), en revenant sur les origines du marasme actuel.

Remise en cause de la notion d'égalitarisme dans l'accès à l'éducation, à l'emploi et à la protection sociale, et l'ouverture au monde ont fait naître un sentiment de différentiation dans la population et entraîné l'émergence d'un Japon pluriel (selon le sociologue Kazuhiko Yatabe). Cela s'est traduit par deux courants extrêmes : l'american way of life et l'apparition des SDF. Mais c'est la montée de la puissance des femmes qui s'affirme comme le facteur primordial du changement. Les femmes luttent contre l'inertie de leurs collègues masculins et peuvent être désormais chefs de service, tandis que chez les hommes aussi certains jeunes se mettent à diriger des équipes constituées de cadres plus âgés qu'eux. Sans oublier certainement le potentiel de recherche et d'innovation.

Un problème encore plus grave. Le scénario catastrophe pourrait être ce que les sociologues nomment la stabilité dans le renoncement ou volonté de vaincre (Denis Flouzat, administrateur délégué à la Fondation de la Banque de France pour la recherche) : une crise des valeurs, entraînant une désaffection vis-à-vis du travail, de la famille, de la société. La jeunesse semble réagir dans ce sens !

Ainsi les jeunes et les femmes sont ou seront les catalyseurs d'une évolution possible et envisageable : à froid et en profondeur !

Ce qui apparaît à l'évidence et de plus en plus c'est que le Japon a besoin de rebelles compétents : pour être acteur du changement, il faut venir de la périphérie, pas de Todaï (l'ÉNA japonais) ou de la caste paria féminine ! Et il ne s'agit plus de former des banquiers et des consultants, mais de nourrir en formation neuve et originale ceux qui veulent faire changer leur entreprise de l'intérieur.

"Plus qu'un cataclysme imminent, c'est la poursuite de la corrosion d'un système politico-économique achoppant sur une société en changement qui est le véritable risque encouru par le Japon", écrit Richard KATZ, rédacteur en chef d'Oriental Economist Report (cité par Philippe Pons, Le Monde, Sam 16 mars 2002, p.19 " Le Japon devant une crise de mars".)

L'empire de la mode

L'empire de la mode et du vêtement style en particulier, fut l'autre secteur que je ne pus couvrir de mon investigation : fermé, jaloux, xénophobe ! Je dirais donc seulement deux choses que j'ai pu observer. La première c'est les idées asiatiques et japonaises tout particulièrement pénètrent et in-forment (presque philosophiquement) les créations de la Côte Ouest des Etats-Unis, et celles d l'Europe par ricochet ; et l'autre, c'est que la nouvelle vague de Tokyo est sur la voie du prochain Cool Look.

Formes simples, géométriques, mais les finitions sont toujours luxueuses : c'est la rencontre du passé merveilleux et du contemporain le plus avant-gardiste. La vision, c'est de réaliser des vêtements à la fois frais et sexy d'origine et de les transposer dans un idiome compréhensible pour un westerner. Traduction : l'inspiration vient de l'Est (de notre Est, à nous), mais la réalisation vise l'Ouest, entendez ce qu'ils veulent (bien) appeler avec nous, l'Occident ! C'est par exemple les styles qui laissent de côté les structures de coupe au profit de la flamboyante profusion des couleurs : soies imprimées, et cols officiers, où s'ébat, stylisée, toute une animalerie de phénix, de hérons et de dragons. Le kimono est ainsi devenu la source d'une quantité infinie de variations, tant pour l'ampleur que pour la forme, rejetant le moule près du corps des traditionnelles tenues chinoises (telles les vingt-sept merveilleuses robes que porte Mary Leung dans "In the mood for love" de Wong Kar-waï, Hong Kong, Cannes 2001).

Le shibori : tissé et peint à la main, aux noeuds si nombreux au cm2, relève à la fois de la composition artistique et du prêt-à-porter, tellement cet art précisément s'est vulgarisé pour faire entrer la dimension esthétique dans le trivial du quotidien. L'ingéniosité de Yasuko, qui travaille à LOS ANGELÈS, s'exerce sur des lots de kimonos anciens, parfois mangés au mites, qu'il reconstitue et re-conditionne en robe-sacs haori, présentant à l'extérieur les motifs traditionnellement situés sur la doublure intérieure : ainsi même les trous de mites sont intégrés dans la nouvelle composition. Et paradoxalement, ces créations, à l'abord limite de l'esotérisme, se révèlent des produits élaborés, mais portables sans vieillir ! D'autres, du côté du Golden Gate Park, à San Francisco, telle Alaya, viennent d'un Centre de Zen, sortent des tenues inspirées des kessaks de méditation dont la caractéristique est à la fois la rigueur de coupe et le confort du port, sans dériver vers la sophistication et l'affectation profanatoires.

Il s'agit, en quelque sorte, de créer et de vendre des pièces d'art fonctionnel (functional art), dans lequel les technologies de fabrication jouent un rôle de plus en plus performant, en facilitant la réalisation des idées les plus folles s'inspirant des deux Pacific rims (les deux côtes du Pacifique).

Dans le trouble multidimensionnel de la vie quotidienne japonaise, tokyoïte en tout cas, il semble que la mode (Fashion ! Fashion !) soit le seul havre de sécurité : il y a une certaine obnubilation dans cette attitude mentale, et en même temps, elle est la condition sine qua non de l'invention permanente, que ce soit à Omotesendo, ou du côté de Ginza. Les jeunes designers pullulent dans de mini appartements transformés en ateliers de création : par exemple Hiroaki Ohya, 30 ans, désigné par Issey Miyake, comme un génie, un pur génie, sorti du Bunka Fukuso (école de design de Tokyo), et des officines de Miyake. Ohya est fasciné par deux éblouissements : la pop culture et la haute technologie japonaises : ses premières créations (un sweater en cachemire pour Sony Aibo, un chien robot, et l'Astroboy, un personnage de S.F. des années soixante, qui devint sa marque) firent connaître sa vision d'un monde en rose et clean; au ciel traversé d'hovercrafts silencieux et aux maisons ultra fonctionnelles. Ses vêtements seront en conséquence drôles, dynamiques et dramatic (en prise avec la vie) : certaines de leurs pièces, part exemple, vont emprunter la forme symbolisée d'un computer ou d'une encyclopédie portable ! « La mode, déclare-t-il, devrait plus nous renvoyer au monde des contes et de l'imaginaire pour nous arracher au train-train quotidien ! » Ce qu'il dessine conviendrait autant à la scène et à l'écran... « Je veux que mes créations dérangent...C'est à la rue de s'accommoder de mon art ! »

Un autre, Yasuko Furuta, une femme, a forgé le mot sans effort (effortless) pour qualifier sa production : elle laisse ses créations parler pour elles-mêmes. Après des études au Japon (Esmode Japan), elle est vite venue à Paris pour presque trois ans d'études complémentaires. Son label Toga sortit en 1997 : simplicité et détente. Relax and Beauty: vêtement qu'on peut accrocher au dos de sa chaise et aussi porter en privé.

Akira Minigawa s'intéresse au style mina (jeune fille) : une inspiration scandinave (le monde de Pippi Longues Chaussettes et des emballages de bonbons !). Il utilise habituellement plus de deux cent trente sortes de textiles ! Les jeunes Japonaises en sont immédiatement tombées amoureuses folles : « Il y a là-dedans tout ce que j'aime au Japon... Cela vous éduque à l'art japonais. On y trouve des liens avec l'ukiyoye (modèles d'impression en bois) et beaucoup d'autres choses : ce qui est mina procure la même sensation, mais en plus moderne... Enfin, voici Masahiro Tobita, aux designs opiniâtrement japonais : lignes simples et fragiles, imprimées avec des détails époustouflants, comme ce bouton de chemise en forme de rayon de miel surmonté d'une abeille sculptée ! De façon générale (ils sort du Département Teinture de la Tama Arts University), il colore plus qu'il ne dessine. Ainsi sa dernière collection est bleue, inspirée de La French Riviera des années soixante : on y voit des motifs romantiques de bateaux, de vagues et de petits nuages, dans toutes les teintes de bleu  !

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