Shin Momoyama

Chapitre I : Mon zazen pour une chaise !

ou

Les aléas des corps



« Shikanzazen = Être assis là à ne rien faire »

Cela est revenu très vite, je ne m'y attendais pas de sitôt, les chaises sont réapparues... Des chaises de toutes sortes, des processions de chaises, sans que je remarque aucune de leurs caractéristiques propres, sinon que ce sont des sièges où l'on peut s'asseoir, et non par terre !

Personne ne me l'a encore demandé, mais si quelque curieux devait, attendant une réponse historique, m'interviewer sur la différence fondamentale entre les méditations occidentale et orientale, ma réponse ne manquerait pas de le surprendre, au point qu'il pourrait penser que je me moque ! Car cette différence est d'abord dans le fait de poser son derrière par terre, même si on tolère quelque coussin ! C'est en cela qu'elle est fondamentale, cette différence : elle concerne le fondement même de notre corps, j'ai dit notre derrière, « cette face sans gloire... au bas de notre dos » au dire de Cyrano !

Suivant l'endroit où on le pose, la vison du monde change, et avec elle, notre propre vision de nous-mêmes. Il s'agit véritablement d'un point de vue. Les jambes jouent, par le fait même, et surtout elles, un rôle spécifique, elles deviennent le lieu de vérification de ce point de vue. En zazen, avec la position du lotus, elles signalent très vite si la position sera tenable ou non... pour quelqu'un qui se pose habituellement sur une chaise ! Les plier comme des accessoires escamotables et exiger d'elles de ne plus se faire sentir, sans « s'endormir » ni s'ankyloser, cela demande à la fois une conformation toute adaptée et une exercice permanent !

Car le zazen, - je m'en rends compte de plus en plus en le pratiquant à l'européenne chez moi et « comme il se doit » ici, par exemple, au Manpuku-ji,- est d'abord une affaire physique, une aventure corporelle, une voie où notre poids de chair et sa conformation constituent une condition essentielle d'exécution. Et l'immobilité hiératique à laquelle cet exercice « simple » entre tous est censé conduire, n'est jamais gagnée, ni d'avance, ni une fois pour toutes : elle est très précisément, chaque fois, son aboutissement toujours perfectible . Le zen est une voie ! C'est-à-dire : un chemin, une forme progressive, le train même du bodhissatva !

Le contrôle du corps est une dimension de l'esthétique japonaise : dans son donné brut, dans son donné utile, dans son « donné à voir ».

Le corps japonais est d'abord un corps d'humilité, de réserve et de l'« en deçà ». Sans vouloir n'attirer aucune attention, il ne veut pas non plus la retenir ; il se veut plutôt chétif , moyen et statistique. On ne voit pas habituellement de corps musclé, athlétique et en quête de tailles 3XL ! Même chez la femme, le cheveu, le visage sont discrets et les couleurs rares. Ou alors, c'est le déguisement, l'accoutrement, le maquillage (et nous laissons, pour l'instant, de côté « minets et minettes » de Shinjuku, Harajuku et Shibuya) : c'est la geisha, les acteurs de Kabuki et les rencontres de samouraï !

Paradoxalement, c'est au fond des temples, au coeur de la nuit, lors des cérémonies de la prière et du culte non publics, que cette humilité, cette réserve et cet «en deçà » sont transmués, métamorphosés, je dirais «transsubstantiés » en corps sacrificiels pour le «ballet » shinto-bouddhiste des liturgies intra conventuelles. Alors toutes les forces de la dévotion à éprouver, du rôle à tenir et de la performance à réaliser créent une matrice qui rend le donné brut des corps à la fois raffiné et impressionnant : les corps sécrètent, en ces moments, une atmosphère admirative et exhalent l'émotion esthétique nécessaire à cette catharsis qui doit préluder à la prière et à l'adoration.

Le corps japonais est « condamné » à l'adaptabilité permanente : il est utile dans la mesure où il se rend utile et qu'il est effectivement utilisable. Statistiquement petit, rapide et mince, il ne tient pas beaucoup de place, n'occupe pas longtemps les lieux et se rend invisible, seul ou en groupe. Comme toutes les foules asiatiques, les Japonais circulent en vagues sans se bousculer, se glissent dans d'immenses queues sans s'impatienter et se laissent paisiblement entasser dans les voitures du métro par de non moins paisibles pousseurs en gants blancs ! Ce corps est sans cesse soumis à de multiples et rituels mouvements de salutation, de congé, de remerciement et de déférence générale. Entrez-vous dans un building quelque peu officiel et public, ou bien en sortez-vous ? Deux hôtesses jouent « l'ange de la crèche » et s'inclinent en cadence au rythme des visiteurs : cela peut ne pas s'arrêter pendant des heures, suivant le lieu et le moment ! Un vendeur ambulant quitte-t-il le compartiment de Shinkansen où il vous propose déjà depuis le départ toutes sortes de denrées à consommer ou à emporter ? Avant de s'éclipser jusqu'à son prochain passage, il se retourne et ostensiblement prend congé de vous en vous remerciant (de quoi ?), par une courbette automatique mais pas seulement esquissée ! Du plus loin qu'il verra un autre corps venir à sa rencontre, le corps japonais a appris à trouver l'attitude qu'il lui conviendra d'adopter lorsqu'ils se croiseront : il y aura de toute façon « quelque chose », depuis l'apparente indifférence, qui lui fera quand même dévier subrepticement de sa route pour signifier à l'autre qu'il ne veut le gêner en rien dans sa progression, et qui provoquera chez les deux et à la même seconde un imperceptible mouvement de la tête comme une signe de « bien reçu » ! Le corps japonais a ainsi été dressé à ne pas « exister » inutilement, à disparaître le plus souvent, mais en même temps à être prêt à réapparaître le cas échéant. Le corps japonais sait qu'il est partout, même s'il n'est pas visible de tous au premier regard : il est toujours là, à la façon des « kami » qui habitent toutes choses de façon pérenne , et que seul l'oeil qui sait voir l'invisible, saura appréhender, mais sans en faire état pour autant, par un effet de complicité mystérieuse et subtile qui les fait, l'un et l'autre, toujours sourire...

Que donne à voir le corps japonais ? C'est là qu'est en train d'advenir, à mon avis, la révolution culturelle par excellence, à l'égal de celle qui, jadis entre Muromachi et Momoyama, mettait au point ce que nous appelons depuis la culture et l'esthétique japonaises : à base de zen, de thé et d'encens ! C'était avant la guerre perdue et l'humiliation, avant la reconstruction laborieuse mais méticuleuse du pays, avant le miracle technologique, financier et commercial... Maintenant, c'est après tout çà !

Deux choses s'avèrent difficiles aux Japonais : acquérir une maturité politique qui intègre à leur responsabilité nationale une responsabilité internationale dans le Sud Est Asiatique. Sinon la Chine s'en chargera, avec son triple poids démographique, économique et idéologique. Un déséquilibre s'en suivra sûrement, qui transformera tout en machine infernale militaro-économique. Le Japon, bon gré mal gré, en aura une grande part de responsabilité et en subira une grande part, proportionnelle, des conséquences. Il leur apparaît difficile, aussi, de ne pas se perdre dans les miroirs de l'illusion capitaliste, miroirs aux alouettes s'il en est, parce qu'il est basé sur la consommation à outrance, au détriment de l'approfondissement de l'existence et de la culture (le suicide presque parallèle de Kawabata et de Mishima est une alerte que trop peu de leurs concitoyens considèrent comme telle !)

Ainsi le corps japonais fait, depuis quelque temps, dans l'extravagance, l'excès, la provocation, mais d'où l'esthétique (une nouvelle ?) est loin d'être absente : bien au contraire ! Il ne s'agit peut-être pas de toute la nation japonaise, mais de ce Japon qui s'exporte, qui se voit à l'étranger et qui donne du pays cette image à la fois insolente et perverse qui malheureusement le disqualifie et le discrédite, bien souvent, auprès de ceux qui ne « comprennent » pas ! C'est bien sûr et tout d'abord le corps de la jeunesse, celle des quartiers connus désormais de toute la planète, à l'instar, autrefois, du Quartier Latin, de Broadway, d'Oxford Circus, du Ku(rfürsten)dam, d'Atocha et de la Via Veneto. On prétend y voir déjà se dessiner et se décider la mégapole de demain aux décors de Metropolis et de Blade Runner, aux tenues Guerre des Etoiles et Seigneur des Anneaux ! Sans parler des écolières aux bas blancs en accordéon et aux jupes accortes ! Ce corps tokyoïte se donne à voir quel que soit l'effet scandaleux mais aussi souvent va se perdre dans des conduites et des finales suicidaires : les films qui nous arrivent à Cannes charrient assez l'acting out et l'Aussichtslosigkeit (la révolte et le trou noir !)

Je voudrais m'arrêter encore sur deux aspects du corps que j'ai cru remarquer chez mes amis japonais : car, je le souligne, c'est en ami et non en censeur que j'éprouve et exprime ce que je constate ! Le nu et le soin apporté à la santé et à la beauté du corps !

Le nu ne semble érotique, ici, que dans l'ambiguïté, sinon du travesti kabuki, du moins de l'androgyne. J'ai toujours ressenti des répliques de la Grèce ancienne dans l'amour des éphèbes chez les samouraï, dans les transports passionnés de Yoshimitsu, sinon de Yoshimasa pour le jeunes acteurs de nô, dans les évocations « masquées » de Yukio Mishima et dans les dernières productions cinématographiques. Sans reléguer tout à fait la femme au gynécée ou aux maisons spécialisées, le mâle japonais connaîtrait en matière de sexe une dérive ambivalente, que ne dément pas, en tout cas, le style tendance des garçons de Shinjuku et de Harajuku ! Remontons Omotesando et observons ce que nous servent les boutiques : Gucci et Versace font « hommes de Cromagnon » en comparaison !

Oui, le nu, quand nu il y a, est éphébique, imberbe et « dragueur » : « burschikose », dirait-on à Münich, le mot signifiant « garçonneux », de Bursche = garçon !

Au début de ce 3e séjour, j'étais donc invité à un training zen, organisé par le Temple d'Obaku, le Manpuku-ji, entre Kyoto et Nara, célèbre entre tous au Japon, pour la qualité de son site, la beauté de ses 33 bâtiments datant du 17e siècle, la richesse de ses trésors nationaux, et pour son « fucha ryori », sa cuisine végétarienne à la chinoise, qui aurait « le goût de l'esprit du Zen », sans oublier son thé spécial: le « gyokuro & sencha » ! J'ai eu le privilège, - car c'en est un, ici - de vivre près d'une semaine dans le pavillon des 4 novices et de leur maître. Je faisais tout ce qu'ils faisaient, sauf les multiples prostrations incontestablement athlétiques auxquelles ils se livrent liturgiquement lors du culte dans le hondô. Partageant tout, j'ai eu droit au furon commun, le soir, après le zazen . Le novice avec qui je pris ce bain quatre soirs de suite, - 31 ans, originaire de Fukuoka, vraiment pas le genre Tom Cruise ni Brad Pitt, plutôt néanderthal Guerre du Feu (sans maquillage) !,- prenait de son corps,- visage, mains, pieds, sexe y compris,- un soin véritablement entomologique, s'examinant attentivement dans le miroir (il y en a un devant chaque poste de décrassage), avant de me rejoindre dans le bassin, où je l'avais précédé depuis 5 bonnes minutes. J'avais même le sentiment de m'être intolérablement négligé ! Ce rite a lieu tous les soirs que Bouddha fait !

Aussi étonnant (pour moi) fut le cas du maître des novices, - 41 ans, de petite taille, le visage régulier mais commun, petite voix haut placée, originaire de Nagoya (à 90 minutes du temple), marié, deux enfants : il rend visite à sa femme toutes les trois semaines. Sa garde-robe est tout simplement époustouflante : l'allure de celle des hauts dignitaires de l'Église Romaine ! Chaque office lui connaît une autre tenue, chacune d'entre elles étant aussi riche et élégante que les autres. Le voir apparaître était une joie pour l'oeil. Mais le voir « défiler » dans le grand corridor (pas moins de 15 mètres !) qui mène à la sortie du pavillon, était une vraie partie de plaisir, comme peut l'être un défilé de mode avec un seul mannequin ! J'ai vite pris l'habitude d'être prêt quelques minutes avant l'heure : j'allais m'asseoir sur un petit banc près de la sortie, juste dans la perspective du corridor, et j'étais au spectacle ! Il jouait le jeu, mais jouissait aussi de ce seul spectateur admiratif ! Je l'imagine bien interprétant Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir, s'entraînant au geste de la bénédiction devant le miroir !

Et mon corps qui rêve après une chaise ! Ici, on ne s'assoit jamais, ou alors, on s'endort quasi illico presto ! Prenez le train, le métro, le bus ! Sitôt assis, sitôt dormant, le japonais a besoin de rêver, dès qu'il le peut, des temps anciens où il marchait sur le chemin des dieux : c'est ce que signifie Shinto !

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