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Dans mes bagages pour cette 3e expédition japonaise, je n'ai emporté que deux ouvrages, celui de Jacqueline PIGEOT, Questions de poétique japonaise (PUF 1997) et celui de TANAZAKI Junichirô, Éloge de l'ombre (PUF 1977), dans la rutilante traduction de René SIEFFERT. Ce dernier livre me hante depuis que je l'ai lu la première fois ! Je ne peux m'empêcher d'y voir la toile de fond de cette âme japonaise, qui, depuis Takau-ji et ses arrière-petits-fils Yoshimitsu puis plus tard Yoshimasa, depuis la peinture monochromatique, en noir et blanc, importée des Song, et les traces régulières sur le gravillon gris du râteau élémentaire des maîtres zen du Daïtoku-ji, s'épanouit dans et sous la gaze assombrissante des toko no ma (alcôve) et des shôji (parois coulissantes).
Pour avoir fréquenté la plupart des grands temples bouddhistes et shintoïstes de l'archipel, il m'est évident que l'ombre est l'arcane incontournable où se cèle ce qui peut être considéré comme beau en Yamato. Ceci vaut non seulement pour les intérieurs des édifices, qu'ils soient d'origine chinoise (comme ce Mampuku-ji qui m'a reçu cette année), ou nippone (comme les ensembles du Daïtoku-ji et du Myoshin-ji que je parcourais il y a trois ans pour la rédaction de ma 3e variation bouddhique : L'oeil Instantané, Editions Dô, Nice 2000) ; ceci vaut aussi pour les sites eux-mêmes où sont édifiés ces bâtiments. Il n'est que de considérer la forêt d'Ise, et ses vertigineux cryptomères, où celle du Hieisan à Kyoto, et ses pins multicentenaires, pour saisir que le « yama » (le mont) et le profond secret de ses fûtaies impénétrables cèle, depuis la légendaire Amateratsu, le coeur d'une sensibilité où les jeux de l'ombre et de la lumière, du jour et de la nuit, du soleil et de la lune : bref du noir et du blanc, jouent avec la vie et la mort, dans « ... ce calme un peu inquiétant, que sécrète l'ombre lorsqu'elle a cette qualité-là (o.c., p. 57) ».
Recréer quotidiennement cette épaisseur d'atmosphère est une nécessité de respiration pour l'âme nippone : « ...la tentation de se délecter de l'ombre...Notre imagination elle-même se meut dans les ténèbres noires comme laque...Les couleurs que nous aimons, nous, pour les objets d'usage quotidien, sont des stratifications d'ombre (o.c., p.78) ». Le toko no ma en est le lieu permanent et comme le tabernacle de pérennité, avec ses jeux d'ombres entre les étagères, l'objet, le scroll et la composition florale dont l'ensemble doit se fondre à la fois dans une unité profonde et un non moins profond mystère. « L'air, à ces endroits-là, renferme une épaisseur de silence ; une sérénité éternellement inaltérable règne sur cette obscurité (o.c., p.56) ».
Tanizaki pense en trouver la cause étiologique dans une explication d'ordre anthropologique dont je lui laisse la paternité, mais que j'ai tendance à partager, quoique non japonais : « Nous cherchons à nous accommoder des limites qui nous sont imposées, et nous nous sommes de tout temps contentés de notre condition présente ; nous n'éprouvons par conséquent aucune répulsion à l'égard de ce qui est obscur, nous nous y résignons comme à l'inévitable : si la lumière est pauvre, eh bien qu'elle le soit ! Mieux, nous nous enfonçons avec délices dans les ténèbres et nous leur découvrons une beauté qui leur est propre. (o.c., p.79) ».
Il est d'ailleurs fascinant de le suivre dans son mouvement et de sentir avec lui (sym-pathie) combien le passé d'un peuple peut constituer sa mystagogie de la beauté : « Ce que l'on appelle le beau n'est d'ordinaire qu'une sublimation des réalités de la vie, et c'est ainsi que nos ancêtres, contraints de demeurer bon gré mal gré dans des chambres obscures, découvrirent un jour le beau au sein de l'ombre, et bientôt ils en vinrent à se servir de l'ombre, en vue d'obtenir des effets esthétiques (o.c., p.51) ». C'est ce qui lui fait se reconnaître par ailleurs dans « ...cet univers d'illusions que je porte gravé dans ma cervelle... » (o.c., p.85) ». Alors l'esthète n'a de cesse que de théoriser conséquemment à la suite et de sa sensibilité propre et de sa pratique artistique. Le principe ? « Il s'agit toujours d'ajouter à l'ombre une dimension dans le sens de la profondeur (o.c., p. 54) ». Que devient alors la peinture ? « La peinture n'est (plus) qu'une surface modestement destinée à recueillir une lumière faible et indécise (o.c., p. 55) ». Et le beau ? « Le beau n'est pas une substance en soi, mais rien qu'un dessin d'ombres, qu'un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses » (o.c., p.77) ».
Et dans une intuition saisissante, que seul un japonais pouvait s'autoriser, il énonce avec, pour nous occidentaux, une évidence cruelle et calme : « Nos ancêtres tenaient la femme, à l'instar des objets de laque à la poudre d'or ou de nacre, pour un être inséparable de l'obscurité, et autant que faire se pouvait, ils s'efforçaient de la plonger toute entière dans l'ombre ; de là ces longues manches, ces longues traînes qui voilaient d'ombre les mains et les pieds, de telle sorte que la seule partie apparente, à savoir la tête et le cou, en prenait un relief saisissant (o.c., p.77) ». Et à propos de la blancheur des femmes japonaises : « ...une blancheur en quelque sorte détachée de l'être humain. Il se peut qu'une blancheur ainsi définie n'ait aucune existence réelle. Il se peut qu'elle ne soit qu'un jeu trompeur d'ombre et de lumière... Je le veux bien, mais elle nous suffit, car il nous est interdit d'espérer mieux ! » (o.c., p.85) ».
Laissons-le clore lui-même ce développement par ce trait à consigner au registre des «images debout » du Parnasse français : « ...la couleur des ténèbres à la lueur d'une flamme... »(o.c., p.86) ».
Seule une voix autorisée pouvait nous introduire à cette dimension esthétique essentielle de la veine créatrice japonaise. Cette veine ne semble pas épuisée, qui se rencontre dans l'immense production artistique contemporaine, dont mon voyage cette année veut explorer les territoires. Si les coloris intempestifs, bruyants et aveuglants tournoient autour des grandes et populeuses sorties de métro, les ombres et les lumières des tons d'ambre et d'ombre s'épanouissent ailleurs où nous irons.
Il faut avoir eu l'opportunité de passer quelque temps dans un temple zen, pour rôder un soir ou un matin de pleine lune (coucher 21h00, lever 3h30 !), derrière le hondô, par exemple, comme c'est le cas au Mampuku-ji, où se déroulent les fastes élémentaires des sarclages du jardin zen (kare sansui = montagne-mer sèches), en longues et régulières lignes droites de gravillons gris roux, parallèles aux deux halls qui l'enserrent.
(Au Mampuku-ji, que je soupçonne de pratiquer un shinto-bouddhisme plus qu'un bouddhisme pur et dur, - bien qu'il soit le centre de la 3e branche du bouddhisme zen japonais avec le Rinzaï et le Soto, - on a même aménagé devant le hondô, ce qui est à l'origine de l'idée de jardin zen, c'est-à-dire l'himorogi, une espèce de scène de théâtre en plein air, rectangulaire et dégagée, couverte de ce fameux gravier gris roux, sur laquelle les kami étaient/sont censés descendre la nuit pour danser et s'entretenir entre eux. Ainsi, il y a 2 jardins zen kare sansui, de part et d'autre du hondô !)
Postez-vous là et observez ! Observez ce que peuvent être les jeux de l'ombre et de la lumière dans les sillons de gravier et « dans cette obscure clarté qui tombe des étoiles... » : franchement gris ici, plus brun là, presque blanchâtre ailleurs, variant selon votre position, l'heure, le déplacement de la lune, la qualité du ciel, le passage inopiné d'un nuage furtif, le degré d'acuité de votre oeil soudain plus clair-voyant ou au contraire plus éteint... L'enserrement rend les parties latérales plus sombres comme pour en souligner le cadre, à la fois limite et ouverture. C'est maintenant les sillons du fond qui irradient comme une lumière noire et diffuse, chromatique écho de celle, plus légère et piquetée des éclairs de geai de certains gravillons, des premiers sillons à vos pieds. Pour peu que vous soyez sensible aux nuances, vous serez éblouis, sous cette lune de théâtre, des variations de la brillance d'un spectacle que l'on pourrait dès l'abord supposer terne, mais qui, sous le double éclairage minimal de la nuit et des sillons réflecteurs, entretient, dans le thalweg de ces mers sans eau et de ces montagnes sans sommet, le mouvement incessant de teintes subtiles, infimes et précaires, comme prélude à la nuit qui descend ou s'en va, insensible et secrète...
Que dire aussi de mon émotion en visitant, sous la conduite de mon ami, le Dr. Koga Akira, Hakusasonso, la résidence-atelier (la Villa des Sables Blancs) du peintre Kansetsu Hashimoto (1883-1945), l'une des grandes figures du courant artistique « Nihonga » (lit. « peinture japonaise », qu'il ne cessa de défendre contre ceux qui la délaissaient pour l'Occident). Cette villa se situe au pied du Mont Daimondi, près du Ginkaku-ji : il en dessina lui-même les plans et à y collectionna lanternes, pagodes et bouddhas de pierre qui en ornent aujourd'hui les allées. Son amour pour la Chine fit de cet endroit une hymne à la gloire de cette grande inspiratrice de toute son oeuvre ! Que dire, sinon que s'y promener relève du parcours initiatique. Le chemin fait jouer votre oeil avec l'agencement délicieusement serpentin de la progression, mais surtout était-ce la lumière, encore, de cette fin d'après-midi au temps capricieux qui depuis le matin se couvrait, se dégageait, égrenait quelques menus flocons de neige ou bien nous aspergeait de quelques gouttelettes glacées, était-ce les réminiscences des merveilleux détails de jardins, de porches et d'échappées que ma mémoire fraîche revoyait en filigrane de notre descente du Kyomizudera, par les ruelles en pente de Sanen et Ninen zaka ? Toujours est-il, les méandres de notre promenade m'ont fait encore entrer dans ces mystères de l'ombre et de la lumière à travers les bosquets de bambous murmurants où nichent les jizos transis, les lanternes de pierre Ming, multicentenaires avec leur patine presque noire de mousse et de poussière, les furtives entrevues bleuâtres et grises des deux maisons de thé, blotties dans les renforcements du terrain, devant la terrasse où l' « on interroge les poissons » (! ), le faisceau soudain, jaune cru, d'un rayon du soir crevant l'abcès violacé du ciel menaçant, ou les flocons, minuscules pointillés de blanc entre les ramures sombres et la terre brune, pendant que nous dégustions à petites gorgées brûlantes un thé d'Uji dans le salon attenant au jardin : Akira et moi, nous nous taisions, de ce silence éloquent qui est la seule réponse à la beauté émue qui nous étreignait et de nous retrouver après quatre ans de séparation et d'être là ensemble à jouir, depuis l'orient et depuis l'occident, du même bien-être humain, trop humain...
De quelle ombre l'âme japonaise est-elle donc la proie ? De quelle ténèbre primordiale se souvient-elle confusément ? De quelle obscurité originaire a-t-elle un jour émergé au soleil ? Le noir a des nuances, des contextures, des brillances, des épaisseurs, des profondeurs et des moires que l'on croit d'ordinaire être l'apanage des autres couleurs dites plus vives ! Comme si le noir d'une soie, à la lumière d'une chandelle, était terne et plat ! Comme si le noir d'une chevelure de femme, dessinant comme un camée son visage, ne reflétait pas la céruse d'une peau blanche ! Comme si le noir de la nuit du hondô n'était pas plein des présences mystérieuses des esprits des lieux ! L'essence de la beauté réside dans le simple, certes ; mais le simple connaît les variations les plus complexes dans ses approches. Sa simplicité ne réduit pas sa multiplicité, tout comme l'unité de la personne n'exclut en rien la palette indéfinie de ses virtualités.
Devenir la proie de l'ombre, ce n'est rien moins que devenir cette ombre elle-même et d'en émerger sous les avatars les plus raffinés, quand joue avec l'obscurité du toko no ma la lumère tamisée qui transpire des shojî ! C'est, comme le shite, entrer dans le masque du nô, après l'avoir de longues minutes observé en silence, dans une muette oraison à cette ombre en creux où son visage va disparaître ! C'est s'asseoir à sa place dans le dojô, sur le tan à soi réservé, et dans la pénombre des bougies et de l'encens qui veillent, descendre au plus profond de sa nature, enfouie dans les ténèbres abyssales de l'impermanence . Au sens littéral, c'est devenir l'ombre de soi-même, dans laquelle peut s'accomplir sa vraie nature, dépouillée chaque fois un peu plus de toutes les superstructures de l'illusion perfide et tenace.
Quand Siddhartha revient à Sarnath, dans le Parc aux Daims, c'est en son ombre qu'il se présente, cette ombre éclairée de l'intérieur par sa vraie nature : et si ses anciens condisciples finissent par le recevoir, c'est précisément parce qu'ils ne le reconnaissent plus, car il n'est plus le même qu'avant la bodhi ! Ils voient enfin qui il est, cette ombre où gît, caché, le Bouddha !...Quand Jésus se joint aux deux compagnons d'Emmaüs, sur leur chemin de désespoir, ils ne le reconnaissent pas plus : c'est à un signe, - la fraction du pain, - qu'ils découvriront, dans l'ombre qu'ils regardent enfin, en ce recoin d'auberge éclairée par sa vraie nature (Ô admirable Rembrandt ! ), le Christ qu'il est et qu'ils ne voyaient pas !
C'est de cette beauté exquise et exigeante, de cette ombre multiple, insaisissable et sereine, dont l'âme japonaise doit redevenir plus que jamais la proie, en ces temps de crise où son identité semble aller se diluant, proie d'autres fantômes aux voix de sirènes ! Il en va de l'ombre comme de la fumée : toutes deux peuvent se dissiper ! Mais de la fumée il ne restera rien : tout part...en fumée ! L'ombre, elle, disparaît en laissant la place à la lumière, car elles sont constitutives l'une de l'autre : elle reprendra une autre fois le devant de la scène, la lumière à son tour lui cédant le pas ! Ces temps-ci, la lumière est trop forte, criarde et n'éclaire plus qu'elle-même : l'ombre ne s'y reconnaît pas !
Rien n'est beau que le vrai, dit un vers respecté !
Et moi je lui réponds sans crainte du contraire :
Rien n'est vrai que le beau, rien n'est vrai sans beauté !
(Alfred de Musset)