ou
Pour une architecture du vent et de l'eau !
Toyo Ito
L'architecte TOYO ITO se caractérise par la clarté de sa vision : il veut restaurer la vitalité et la joie dans les espaces publics.
À SENDAÏ, sa Médiathèque résume sa vision architecturale, libératrice des espaces, qui explore les frontières entre public et privé, entre réel et virtuel : cette oeuvre est déjà considérée comme le prototype d'une nouvelle ère, alliant d'une part, et paradoxalement, une ambition démesurée à un terre à terre inébranlable, et d'autre part une pensée délibérément structurale à des matériaux inusités ainsi qu'à des techniques de construction à la limite de l'aventure.
Mais quand il en parle, Toyo Ito montre son intérêt au fait qu'une telle construction permet, par exemple, à des mamans de surveiller les jeux de leurs enfants, tout en feuilletant quelque magazine ; ou à des aînés de s'initier aux délices du cybermonde et du computer en compagnie de beaucoup plus jeunes branchés de naissance ; ou enfin, à des jeunes couples de venir ensemble flâner dans la bibliothèque et lire côte à côte dans de confortables fauteuils, surplombant l'allée feuillue qui longe la médiathèque : « Il fallait changer l'organisation des lieux publics japonais. Jusqu'ici les autorités compétentes ont toujours créé des lieux pour activités pré-organisées, à pratiquer de façon pré-programmée. Bibliothèques et musées, par exemple, sont très conventionnels et intouchables : et en fait très ennuyeux ! Les gens se comportent autrement à l'air libre ! Pourquoi ne pas rétablir cette liberté de mouvement dans les lieux publics : je voudrais y restaurer vitalité et joie ».
Le but poursuivi par TOYO ITO est de mettre en harmonie construction et conditions sociales contemporaines. Et avec ses oeuvres, apparemment « amorphes » et « simplistes » - sans compter sa réflexion théorique - il a travaillé à développer une architecture appropriée à notre culture, focalisée sur l'image et, massivement, l'image électronique. L'un de ses thèmes favoris est que l'être humain existe désormais sur deux niveaux : le réel et le virtuel : « Chacun de nous aujourd'hui possède deux corps : le corps primitif qu'a toujours possédé l'être humain, et le corps virtuel qu'ont sécrété les media. Le premier corps recherche la lumière et l'air naturels ». L'autre répond à l''environnement électronique et recherche l'information. ITO prétend que c'est à travers ces deux corps qu'il faut mettre en connexion l'architecture de la ville. C'est le travail de l'architecte que de ré-intéger ces deux corps, par un urbanisme qui réponde aux nécessités virtuelles et réelles du nouveau corps citadin.
Le cahier des charges de la Médiathèque de Sendaï répondait admirablement à cette hypothèse de travail : construire un bâtiment public pour les arts et la culture, orienté vers les media électroniques. Avant même la finition du plan de construction, le débat s'instaura autour de la question de « la relation de l'architecture au virtuel ». L'ironie voulut que l'idée d'ITO de réunir corps virtuel et réel des utilisateurs développa elle-même une existence duelle : une vison idéale circula dans le monde architectural des media, tandis qu'une structure matérielle se montait au nord du Japon.
Sendaï est une ville provinciale d'un million d'habitants à quatre heures de route au nord de Tokyo. La Médiathèque est située au centre ville, au milieu d'un paysage urbain typiquement japonais : un entassement de bureaux, d'immeubles d'habitations, de magasins, de station-service... près de Jozenjidori, une grande avenue bordée d'arbres, célèbre pour ses illuminations de saisons. L'appel d'offre de 1995 spécifiait seulement : galerie d'art, bibliothèque et centre audiovisuel, mais sans limite conventionnelle. ITO précisa qu'il ne voulait édifier ni salles ni murs. Une première ébauche ne montrait que des surfaces au sol, des structures tubulaires et un revêtement ; les sols n'étaient que des lignes horizontales à des niveaux différents ; les tubes, des baguettes serpentant dans le bâtiment et les revêtements de verre pendaient des parquets. « Exprimer les trois éléments : le sol plat, les colonnes-algues et l'écran de la façade ». Le modèle en trois dimensions en prouva la faisabilité, tout en écartant la massivité et l'opacité habituelles de telles constructions.
Ce sont les attentes qui pesèrent le plus lourd, indépendamment de la difficulté de passer de la conception à la réalisation. Et c'est la clarté de sa vision qui endura avec peine l'ajout des structures secondaires susceptibles de l'obscurcir : au point que la maquette finale intégra mobilier et visiteurs dans des matériaux translucides ou transparents ! ITO était parfaitement conscient - comme tout architecte !- que sa réalisation ne pouvait qu'être imparfaite au regard de l' « idée » ! Mais tant qu'il poursuivrait le critère de pureté, il savait qu'il respecterait cette « idée » ! Ce qui entraîna, comme on peut s'en douter, quantités d'esquisses, mises à l'épreuve, reconsidérées, puis remontées.
Et voilà qui rejoint notre propos avec les studios GHIBLI, Katahaka et Miyazaki. Ito profita de ses recherches pour créer son BLURRING ARCHITECTURE, avec le jeune 000/STUDIO qui l'assistait de ses ordinateurs graphiques : c'est une installation video à grande échelle qui présente des séquences générées du plan simple, puis en élévation et jusqu'aux dessins des différentes coupes. Cette animation entraîna une vision plus élaborée de l'espace. Par exemple, un fading au ralenti, de l'élévation à la coupe, offrait une sorte de vision aux rayons X ; un éclairage intermittent entre des alternatives de sols, présentait un espace non fixé dans lequel co-existaient de multiple possibles. Dans l'une des séquences les plus suggestives, des dessins de coupes, en réflection sur-imposée, se déroulaient verticalement sur l'écran, donnant l'impression d'une infinie structure de sols et de tubes. Ce qui révélait l'idée cruciale du dessin architectural en cours : celle de sa continuité et de la nature « non-limitable » de l'espace ! Conceptuellement, la Médiathèque se révélait être un minuscule morceau pris dans une structure infinie : vision structurale !
Bien sûr, sur le chantier, des éléments changèrent de forme, de consistance, d'aspect, de revêtement et, partant, de signification ! Ce fut le cas des tubes, dont ITO avoua que leur réalisation transforma jusqu'au concept qu'il en avait jusque-là ! Car ici, comme dans le Zen, et beaucoup d'autres domaines, le but, c'est le chemin ! Nous ne sommes jamais certains, avant que les choses ne se passent effectivement, comment elles vont se passer ! Mais nous savons par ailleurs que la capacité d'une réalisation à influencer actions et perceptions, donne aux idées réalisées une réelle puissance. Ainsi le développement de la Médiathèque semble avoir été moins le passage d'idées désincarnées à des idées corporelles, qu'une négociation entre (et une multiplication de) deux domaines.
Le nom lui-même, la désignation, fut une question pour le public. C'est le grand Arata ISOZAKI, qui l'avait arrêté, en tant que Président du jury : l'ambiguïté du mot français fut un choix délibéré. Son étrangeté était supposée provoquer le débat et stimuler de nouvelles idées ! Ce fut le cas de l'ensemble du cahier de charges, qui laissait en fait le champ le plus libre à l'imagination des créateurs ! Le débat dura longtemps : on faillit revenir à un nom plus compréhensible, du genre « Centre Culturel ». Mais finalement le nom parut encore une fois excellent, parce qu'il obligeait chacun à se faire une idée sur la destination finale d'un tel bâtiment ! Bref : rien ne fut fixé, et le débat continua jusqu'au dernier moment ! Mais, dit ITO, c'est ce côté « imprédicible (unpredictable) » qui fut pour lui l'une des plus fortes stimulations ! C'est ainsi que la construction finale n'est pas la « Médiathèque finale » : des exigences de changement peuvent toujours être satisfaites, et d'autres versions d'utilisation sont toujours possibles. La virtualité du bâtiment est sa caractéristique finale, et non pas l'utilisation qui en serait faite en ce jour, et à cette heure ! La qualité la plus remarquable de cette structure et qu'elle ressemble le moins du monde à une structure (Sasaki MUTSURO, en est l'ingénieur des travaux) : elle semble apparemment ne pas pouvoir résister à la gravité, mais la neutraliser. C'est un endroit où les lois de la nature ne s'appliquent pas : abstraites, conceptuelles, oniriques. Pour ITO, la Médiathèque demeure un ensemble d'étages interchangeables, mais possédant des caractéristiques propres : différentes hauteurs de plafond, différents finis de surfaces, meubles et éclairages. Il en prépara l'installation, mais beaucoup d'autres en assurèrent les finitions en fonction des finalisations. La continuité de chaque étage est rarement interrompue - peu de murs. Cette structure ouverte donne à la construction générale une flexibilité inhérente, ce plan ouvert n'étant pas destiné à créer une quelconque homogénéité, mais une différentiation pratique, et les éléments tubulaires jouant en fait le rôle d'échangeurs spatiaux par les intensités de lumière naturelle que génère leur agencement. Le but en est aussi de favoriser des opportunités de rencontre, des relations imprévues et des rassemblements aléatoires, devenant un agent actif de cet échange permanent entre les deux mondes : celui du réel de la ville et celui, virtuel, de ce qui est ici possible. Une métaphore de la vie...
Reste à savoir comment le corps primitif se comportera à la longue vis-à-vis de ses autres et nombreux corps virtuels. Eh bien, à circuler dans ces multiples espaces, apparaissent des qualités que les dessins et les maquettes ne mettaient pas assez en valeur, comme le caractère spécifique de chaque étage, la juxtaposition des matériaux, certains points de vue (comme le chante Cornelius, « Point of point of view », que fredonnent les teenagers tokyoïtes, à l'occasion de l'exposition JAM Tokyo-London, au Tokyo Opera City Art Gallery) : cependant, on peut dire que ce qui était photogénique, le demeure.
On dit aussi que ce bâtiment, tellement pétri de technologie de l'information, a lui-même généré autant de media et en est devenu une sorte d'interface. ITO dit : « Il et très difficile de faire partager un concept architectural, car l'architecture a un caractère duel inévitable : c'est à la fois un modèle idée, l'abstrait et une réalité factuelle ». Ainsi la Médiathèque est une construction aux corps multiples, imbriqués les uns dans les autres, comme il en va de nos propres corps.
ITO a toujours inséré ses constructions dans le paysage de la nature ou de la ville, de façon à correspondre aux conditions de la société contemporaine, tout en créant des espaces de subtilité et de sophistication : son désir étant de dissoudre les frontières entre le dedans et le dehors et de créer « une architecture aussi légère que le vent ». Hiroshi Hara, - lui-même architecte, et qui signe l'étude préalable au cahier spécial que GA Architecture 17 consacre à TOYO ITO - Hiroshi Hara développe bien cette idée d'architecture de vent et d'eau courante (Wind and Flow). Il en signale certaines caractéristiques en opposant la notion de vent à la notion de machine : la « machine » étant le lieu de la nécessité, du rationnel et de la chose elle-même, le « vent » étant le le lieu du possible, de l' « imprédicible » et de l'événement des choses. C'est ensuite , et logiquement qu'il avancera l'idée de « l'eau courante, du flow », en parlant même de « champs d'eau courante », comme il y a des champs électrique ou magnétique. Et jouant sur les mots, et ici le mot « light » qui signifie en anglais, à la fois clair et léger, il dira du travail de Toyo Ito qu'il s'apparente à la « légèreté de l'électronique » en l'opposant encore à la pesanteur de la machine. Hiroshi Hara conclut sa démonstration par une formule qu'il voudrait opposer au projet de Le Corbusier de construire des « machines à habiter » (LA Cité de la Joie, à Marseille) : TOYO ITO aurait mis au point un « modèle architectural non-constructionnel », signifiant par là que le but poursuivi est de « faire seulement des lieux », et non pas de construire tel lieu pour tel but. C'est par là que TOYO ITO serait un architecte du virtuel. Un autre exemple, avec la Médiathèque de Sendaï, serait la « Tower of Winds », 1986, à Yokohama, Kanagawa.
Ce en quoi TOO ITO demeure, à son insu peut-être, un vrai fils de la vieille tradition du Yamato et du zen, pour qui la maison de bois où l'homme habite n'est, pour l'imaginaire mental de ceux qui « vont le chemin des dieux » (shinto) , que la prolongation du jardin, la limite , l'engawa, étant la frontière symbolique entre l'intérieur (second) et l'extérieur (premier) : d'abord la nature, le jardin, le dehors ; ensuite la culture, la maison, le dedans. Quand ITO veut supprimer les frontières dans cet espace architectural, il ne fait que poursuivre la voie du vieux Yamato : les kami habitent la nature, le jardin, l'espace devant les temples, l'« himorogi ». Cela doit re-devenir l'habitation des fils des kami, les Japonais !
ITO est devenu un maître, à la fois délibérément en faisant tout, aux plans municipal et professionnel, pour exercer son influence sur tout ce qui se construit au Japon ; et aussi auprès de ses anciens étudiants, collaborateurs et disciples qui travaillent et s'organisent à l'instar de leur mentor. « L'important, aime à répéter ITO, ce sont les échanges de vues entre équipes de designers/dessinateurs : chacun doit avoir le champ libre pour exprimer son idée, de façon que si elle est reconnue la meilleure, elle soit adoptée sans pression aucune. Et non la mienne, parce que c'est la mienne ! » C'est ainsi que ITO continue de suivre et de supporter ses équipes, même quand elles se sont installées à leur compte, les commissionnant auprès d'autres firmes ou bien leur commandant lui-même le design de telle ou telle de ses propres entreprises. C'est la cas de Mark Dytham et Astrid Klein, qui commencèrent par apprendre chez lui et à travailler pour lui, avant de créer « Klein Dytham Architecture ». La liberté dans l'indépendance, ou l'indépendance dans la liberté : liberté d'auto-existence, indépendance de contrôle. Tout doit être fait pour que la créativité soit le moteur, le combustible et le nerf de l'action. Petites équipes, travaillant en connexion, mais sans pression ni ukase, à des projets communs ou associés, dans lesquels l'originalité, et pour tout dire, le génie de chacune puisse se développer pour le plus grand bien général et le sien en particulier.
À propos de sa nomination comme Vice-Délégué du projet Artpolis de Kumamoto, (préfecture à majorité rurale du sud) dont la responsabilité générale est assumée par le maître Arata Isozaki, ITO déclarait qu'il avait l'intention de développer le modèle SENDAÏ de coopération : « J'espère ne pas avoir seulement à commissionner des travaux, mais à travailler sur la mise en oeuvre des programmes en architecture. Encore de nos jours, les architectes ne peuvent participer au projet qu'après sa définition. C'est le plus grand problème, à mon avis. Je veux changer le système, pour que les architectes puissent participer à la mise en forme même du programme, avant sa définition ».
Désormais ITO est apprécié dans le monde : un musée d'art à Mexico, une tour multiple à Amsterdam, un café en Belgique, un hôpital à Paris. Mark Dytham qualifie le style ITO de toujours jeune, frais, surprenant, « malgré » la maturité de son maître : fort et juvénile. Autant l'architecte que son architecture ! Effectivement ITO vient de fêter son 60e anniversaire, ce qui, dans le zodiaque chinois signifie, renaissance, renouveau, re-départ ! Il a décidé d'arrêter les « grands projets », et de repartir avec un staff réduit sur des maisons et d'autres « petites choses » ! Mais qu'est-ce qu'un « grand » projet, qu'est-ce qu'une « petite » chose, quand on est ITO ! La révolution se fait par la beauté, non par le volume... Même en architecture !
J'ai été d'abord surpris, puis à la réflexion, trouvé tout à fait logique, que les architectes interviewés fassent très souvent - MM elle aussi - allusion à nos grands utopistes français et à quelques autres comme Étienne-Louis BOULLÉE, Claude-Nicolas LEDOUX, Bruno TAUT et Wassili LUCKHARDT, à propos de ce mot emprunté depuis à Thomas More et à son Utopia : n'est-ce pas que le principe même de la totalité prenne ses racines dans un « u-topos », un « non-lieu » ? Et n'est-ce pas cet endroit-là, introuvable par définition, que cherche (désespérément) pourtant tout architecte ? Ceci étant valable pour tout lieu symbolique, quel que soit le domaine !
On peut encore jouer sur les mots, comme le fait MM encore lors de son interview avec Germano Celent : transformer l' « u-topos = non-lieu » en « eu-topos = lieu de bien-être ». À défaut d'Eldorado, aménageons la Planète Bleue !