Shin Momoyama

Chapitre VI :
YUMEDONO (Temple du Rêve, au coeur de l'Horyu-ji)

ou

L'art multi média



« Un temple à la recherche de son rêve »
Vincent-Paul Toccoli

Y a-t-il encore un art pictural en soi au Japon... et ailleurs ? Oui, certainement ! Mais dans quelle(s) directions(s) vont les mouvements novateurs, s'il s'en trouve ? Qui invente, et où, et quoi ?

À arpenter expositions et galeries, en ce printemps 2002, précoce, lumineux et froid, de Tokyo, je rencontrai surtout de l'art composite, qui n'est pas fait pour (me) déplaire d'ailleurs : ce sont travaux photographiques sur installation vidéo, traitant des peintures à l'huile travaillées au scanner, puis insérées dans des montages où elles se mêlent très harmonieusement, finalement, à des enveloppes visuelles nouvelles ; travaux tri-dimensionnels utilisant avec une insolente adresse une technologie de fibre optique hypersophistiquée; enfin mises en scène audio-visuelles globales, en des imageries étincelantes, sérieuses et ironiques à la fois, traitant avec acuité de questions de société, d'éthique et de culture, sans omettre des éblouissements de beauté et de plaisir...

Le hasard des programmations voulut, qu'en ce dimanche 17 février 2002, le même Musée d'Art Contemporain de Tokyo, à Kiba, proposait côte à côte une rétrospective totale de Mariko MORI, sous le titre général de La Terre Pure, ainsi qu'une exposition de groupe de huit « jeunes » artistes, Tetsu Imamura, Kyoko Murasa, Masae Tanabe, Izumi Kon, Kenzi Shibata, Nobuhiko Haijima, Juya Sato et Tam Ochiaï, sous le titre commun de :
Fiction ? Painting in the Age of the Virtual.

Je m'en fus ensuite au Tokyo Opera City Art Gallery, à Hatsudaï, où m'attendaient au premier niveau la Jam Tokyo-London, « quelque chose » qui rassemblait une cinquantaine de « créateurs branchés », vu le type de fréquentation et ce qui était offert, dont un certain CORNELIUS, tandis qu'au second niveau de la galerie, reposaient dans un silence et une paix bien mérités, après le rez-de-chaussée, la collection permanente Terada : 55 toiles de 1984 à 2001, de peintres aussi importants que HIEDA Kazuho, KOIZUMI Junsaku, HAKOZAKI Mutsumasa ou MATSUMOTO Juko, ainsi qu'une exposition temporaire de 18 oeuvres du jeune ( ! ) TANAKA Eiko, né à Osaka en 1969 (ceci est sa 3e exposition en solo). Mais ce n'était fini ! Au même endroit, ICC (Inter Communication Centre de NTT) proposait deux autres expositions, consacrées, elles, l'une à Teresa WENNBERG : Brainsongs - Welcome to my brain - An interactive Virtual Environment - et l'autre à Art & Medicine (Medicine as Metaphor), avec le clou de Visual Brains, oeuvres de KAZAMA Sei et OHTSU Hatsune.

(En passant de Kiba à Hetsudaï, je voulus faire une pause à Ueno, au milieu des trésors de l'Horyu-ji, histoire de me laver les yeux à l'eau d'éternité : il pleuvait d'ailleurs !)

Ainsi cette journée me fit traverser la fin du 20e jusqu'au au début du 21e, avec une excursion retour vers le 7e siècles. Je le dis tout de suite. À mon appréciation de non spécialiste patenté, mais d'amoureux et de la recherche du beau, c'est le petit bosatsu (bodhissatva) assis, « with the pendent leg » et le bras du penseur (de Rodin ! ), du début du 7e siècle, dans une vitrine de la salle médiane du rez-de-chaussée du Pavillon de l'Horyu-ji, du Musée National de Ueno Park, (entre les rangées-colonnes de bouddhas et la salle des masques), au corps et aux membres longilignes à peine esquissés - comme chez les statuettes minoënnes du 8e siècle avant JC - et au bronze patiné à en éblouir l'oeil du visiteur qui doit s'incliner, car la statuette n'a qu'une vingtaine de centimètres de hauteur et que la semi-obscurité très tanizakienne du pavillon oblige l'oeil à pénétrer dans le halo discret de son frêle éclairage... oui, c'est le petit bosatsu qui m'est apparu le plus beau, et le plus contemporain...

« Que donne-t-on de neuf à la Comédie, Monsieur ? - Molière, Monsieur ! » Oui, Le Bosatsu de l'Horyu-ji et Jean-Bapiste Poquelin, dit Molière : même combat ! Contemporains, parce que sans âge, sinon celui de la beauté !

Et pourtant... Revenons à Tokyo, son design à couper le souffle et à ses opportunités culturelles des plus surprenantes... Revenons à cet art multi média contemporain...

L'art de Mariko Mori (MM) a ceci de particulier et d'attachant, au fond, qui est de combiner esthétiquement les éléments d'une technologie avancée avec la tradition japonaise : on assiste effectivement à une sorte d'insurrection, comme un re-surgissement de cette tradition par le biais de ce qui ne manque pas à MM, et qui est son imagination. Jouant de l'ironie et de l'allégorie, elle nous surprend à analyser en fait la réalité du Japon contemporain à travers son auto-analyse, dont la symbolique rejoint celle de l'inconscient collectif de ses concitoyens. Ce sont la fois son érudition et sa faculté d'expérimentation qui l'ont fait élire par la Fondation Prada, pour exposer, dans l'espace de la marque à Milan, une oeuvre basée sur les souvenirs, la perte du sens spirituel, la réalité virtuelle et des procédés hypertechnologiques, mais traversée et innervée par une vivace force existentielle. Du shinto au cyberworld, MM se révèle la prophétesse « go-between », dans un univers de formes architecturales multi-média, au sein lequel savoir scientifique et sens mystique sont inextricablement liés.

L'exposition est bâtie comme un chemin mystagogique à trois degrés;

1 - Tout rêve est vide désormais : que ce soit celui de la star ; celui des enfers ; celui de la cérémonie du thé ; celui de la guerre inutile ; celui de l'amour vénal; celui des vacances ; celui de l'ailleurs  : il n'y a plus qu'à embarquer pour la lune ! Ce qui est « monté », c'est ce à quoi ressemble le Japon pour un étranger : les magasins d'Akihabara, matériel électrique et informatique, et les lieux de plaisir de Kabukicho à Shinjuku, salles de jeu, love hôtels, métro et bureaux. Les personnages sortent d'un manga ou d'une « anime »  (film d'animation), artificiels et aliénés, comme s'ils nous arrivaient du futur : aucune intaction. Rien ! On voit l'influence de quelques prédécesseurs en la matière, comme Yasumasa Morimura et Cindy Sherman. En tout cas, les « questions sociales » sont abordées : travail inégal des femmes, écolières en trafic de sexe, une pathologie symptomatique ! En s'inscrivant elle-même dans la problématique, MM affirme qu'elle vit elle aussi ces conditions sociologiques. La séquence se termine par ce  branchement avec/vers la lune : « Miko no Inori », où MM se met en scène, vêtue en chaman blanc, et chantonnant à la limite de l'audible et du supportable : « Kotoba wa tokete... les mots se dissolvent...  ». Il n'y a plus que l' »  ailleurs » : le dernier départ, dans le fantastique aéroport du Kansaï, renvoie à un conte shinto «  Taketori Monogatari : L'histoire de la pousse de bambou », où une petite fille, venue d'ailleurs, s'incarne dans une pousse de bambou, grandit, puis retourne d'où elle était venue. (À propos, ces jours-ci, au Festival de Berlin, Hayao Miyazaki, des studios Ghibli, vient d'obtenir l'Ours d'Or pour « Le voyage de Chihiro », autre conte shinto !) On peut conclure cette étape en se demandant si MM n'aspire pas à partir « quelque part loin d'ici », en nous (le Japon d'abord) invitant à la suivre !

2 - Le nirvana est la seule alternative : car l'amour finira, la brûlure du désir s'éteindra, toute image s'évanouira : pour arriver à la Terre Pure. Voici donc maintenant MM au Paradis de la Terre Pure (Jo Do), dans la plus belle tradition du Bouddhisme ésotérique ! La référence n'est plus symbolique comme dans « Miko no Inori » : MM se représente en un ange flottant, dans la tradition des Bodhisattva, jouant des « mudra, gestes rituels » et semant des pétales, sur un trône de lotus !

3 - Entrons dans le temple « du » Rêve : en passant par le jardin de la purification, où se produira le miracle ! Voici que le Jardin Zen nous fait défiler devant Kumano, le sanctuaire mixte shinto-bouddhiste, pour nous conduire enfin à l'apogée du voyage initiatique, le « Temple du Rêve », modelé d'après la chapelle Yumedono du vénérable temple de l'Horyu-ji (706, construit par le Prince Shotoku). Bien sûr tout cela n'est pas du copiage facile : MM interprète et rend tout à travers une sensibilité contemporaine : revoyons les petits Schtroumpfs, sortis des computers graphiques, rappelant les « putti » baroques de Bavière, et jouant d'instruments célestes, comme ces cantores de Luca della Robbia, dans le Tesoro del Duomo ou aux Offices de Florence ! Amalgame mystérieux qui transcende le temps et l'espace... par la magie de la technologie électronique !

C'est peut-être ce qui charme le plus le monde occidental, qui a tendance à y déceler des incarnations essentielles de la culture spirituelle du Japon et des démonstrations d'une culture originale, ce qui les instituerait en nouveau type d'art... jamais rencontré ailleurs sur la scène internationale : sans compter que ces arrangements parfois contradictoires ne font qu'aller dans le sens de  certains stéréotypes qu'affectionnent particulièrement les amateurs de syncrétismes et de nébuleuses spiritualistes (extrême -) orientaux ! En revanche, le Japon est plutôt consterné devant le traitement que MM fait subir à ces éléments de la culture traditionnelle : en ceci, MM s'éloigne des recherches picturales auxquelles beaucoup de ses immédiats prédécesseurs s'adonnaient, et s'adonnent toujours, pour ne pas se laisser engloutir en art, par les étalons occidentaux, comme cela s'était passé, et se passe encore, dans les autres domaines de l'incontournable modernisation/mondialisation : commerce, industrie, finances, mode vestimentaire, moeurs, etc. MM considère le Japon globalement, comme un observateur extérieur. En religion, tout l'intéresse, et tous les courants, et tous les rites... Amalgame hybride, certes, mais représentatif de l'hybridation permanente du pays ! Elle voyage dans son passé, selon l'inspiration de sa curiosité, et s'y sert comme dans un supermarché d'Harajuku, pour monter ses images aussi éclectique que supra-historiques.

MM semble convaincue que le Japon, et les valeurs qu'il véhicule, depuis au moins le 7e siècle (date d'édification de l'Horyu-ji, par le Prince Shotoku, dédiant cette merveilleuse construction de bois, à l'héritage promis par bouddhisme importé de Chine, via l'antique Corée de Paeckshe,  par le moine Kukaï) peuvent offrir un chemin vers l'universel, dans le sens, ou sans se vouloir missionnaire, elle cherche à s'emparer des éléments d'universalité qu'elle croit reconnaître  dans la tradition. Le séjour dans la capsule du Temple du Rêve, 4mn 44sec., après être passé par le Chemin de Purification, met le « mutant » en face de pures images aux formes cosmiques et biomorphiques, qui se divisent et se multiplient à l'infini, comme les cellules d'une chaîne d'ADN fantastique, dans un environnement sonore virtuel : contemplation subconsciente, dans le Grand Tout, le Dharma, à la manière, certainement, du Prince Shotoku, il y 13 siècles, pour atteindre la Bodhi, le Satori, l'Illumination ! Voyage vers l'Universel !

À considérer la figure de l'« idoru », cette idole pop japonaise, dont MM se fait la ré-incarnation via son oeuvre multi média, on peut se demander si ce personnage double (idoru / MM) n'est pas l'enfant de ce que Takayo Iida nomme « les ruines des signes », au sens où Philippe Sollers nommait le Japon, « L'Empire des signes »,  préludant en fait au règne de l'existence non-existante (voilà qui ferait encore plaisir à Sollers, si un jour il lisait ces lignes !) parce que non discriminée : aujourd'hui, en effet, la frontière entre une image holographique et une image réelle est bien difficile à détecter, et le territoire de la réalité virtuelle possède une présence tangible qui semble parfais plus substantielle que la réalité effective. Le mode métaphorique de MM est déjà inclus dans la représentation, c'est-à-dire que le visiteur est déjà précédé par une interprétation qui l'inclut dans la représentation : il ne peut que s'auto-interpréter. Le tissu narratif est saisi en un bloc qui a désintégré la narrativité elle-même au profit d'un horizon audio-visuel virtuel, s'étendant à l'infini comme un vaste désert où conscient et inconscient n'ont plus de frontière. Ceci vaut pour la lumière et l'ombre : dans le Temple du Rêve, l'effet majeur est de faire de l'art avec de la lumière  (vie) qui contient de l'ombre (mort) : Tanizaki est toujours là ! MM décalare elle-même :

 »  Le Temple du Rêve est la visualisation d'un monde contemplatif, réaliseé avec un computer graphique et une réalité virtuelle. Dans un  espace d'images video CG/VR multi dimensionnelle, je crois que ce travail sera à même de transcender les notions de temps et d'existence, révélant le vaste univers qui s'étend au coeur de tout être humain, et comprenant les possibles illimités de la vie ».

Le Temple du Rêve contient un espace intérieur qui nie la notion même de centre (voir ce qu'écrit Hans SEDLMAYR, sur « la perte du centre »); il est construit autour du vide, et les images tridimensionnelles vont dans n'importe quelle direction, sans aller nulle part : ces données instituent paradoxalement « une forme visible d'invisibilité », pendant que naissent chez le spectateur désirs et imageries subjectifs ! Ces productions ne sont pas censées avoir du sens en soi : une sorte de logique les transcende et les en délivre, de même que du langage qui pourrait en dire quelque chose. On atteint ainsi le « alaya vijnana », qui est, dans la séquence zen, le niveau de base de conscience, où sont stockées toutes les semences du monde existant : on devine l'apparente contradiction entre le moi non-existant et la doctrine de la ré-incarnation ! YUKIO MISHIMA demandait : « Exactement, quelle est cette chose qui avance à travers le cycle de la vie et de la mort ou bien va au paradis ? ». Les présupposés athéistes de la société et de la vie capitalistiques constituent certainement l'arrière-plan sur lequel MM a construit ce Temple du Rêve : comme une « machine » susceptible de révéler l'existence d'une zone indivisible et indivisée de perception, transcendant les barrières entre vie individuelle et mort : cette machine donne forme à une conscience marginale de vie et de mort, que MM nomme « un sens de moi-même en train de re-naître en toute conscience ».

L'art ne produit plus de « valeur culte ». La psychose de répétition, voilà ce que donne une technologie reproductive ! La consommation de masse a depuis longtemps supprimée l'aura qui enveloppait l'oeuvre d'art. Walter BENJAMIN avait prophétisé cette fin de l'âge de la peinture, au chef-d'oeuvre unique lié à l'histoire, et l'apparition de la société du spectacle, basée sur le temporaire et le répétitif. Est-il possible de créer une autre sorte d'aura, entendez un état spécial d'existence, en fabriquant des images à partir de quelques polygones au moyen de computers graphiques et de réalité virtuelle ? Comment y arriver sans tomber dans un simulacre au tracé extra-plat ? Est-ce seulement un défi ?

Si déjà la prise de conscience s'effectue, que désormais le monde capitaliste consacre effectivement la production (et donc la consommation), avant même l'accumulation du capital, et que les derniers territoires où peuvent s'exercer les dernières valeurs éthiques rationnelles se réduit avec les avancées triomphantes d'une société qui s'emballe pour consommer n'importe quoi, n'importe quand, n'importe comment..., le travail de MM incite alors à ne pas oublier que c'est dans « l' autre, l'altérité, le différent, le non conforme, etc. » que se joue le jeu de la liberté et du progrès moral. Les événements de Manhattan du 11 Septembre 2001 nous rappellent qu'on ne voudra jamais impunément imposer l'uniformité à la planète : au-delà du terrorisme à rejeter sans hésitation, il y a la révolte contre la pensée et le modèle uniques, dirait Ignacio RAMONET. La philosophie du « vijnanavada / l'esprit seulement », une des écoles du Bouddhisme qui a inspiré la création du Temple du Rêve) enseigne que le monde ne cesse de re-naître, au fur et à mesure que ce qui apparaît, disparaît. C'est paradoxalement l'alérité indéfinie qui constitue l'identité permanente. La menace que semble voir MM, c'est que l'art devient de plus en plus homogène et manipulatoire.

Ainsi le véritable Temple du Rêve c'est en nous qu'il s'édifie, d'une part quand nous prenons conscience du moteur que constitue notre structure consciente potentielle, projetée dans les images, plutôt que de voir les images comme quelque chose de simplement « autre » dans l'oeuvre, et d'autre part, quand nous pouvons  sauter de part et d'autre entre temps historique et futur, transcendant ainsi les frontières du passé, du présent et du futur : ce nouvel état de conscience explore jusqu'où peut s'ouvrir l'horizon de la conscience humaine.

Cette procession d'expo en expo, comme autant de stations obligées, me fit monter là où l'on s'interrogeait sur la pertinence de l'appellation fiction pour « une peinture à l'âge du virtuel ». Dès l'abord, juste où débouche l'escalier mécanique, me voici devant les « oeuvres » de TETSU IMAMURA : Le Dernier Rêve, en huit petites toiles, dont la naïveté et l'hésitation donnait aux couleurs pastel la bonne odeur des classes maternelles ! Et voici qu'un petit cahier m'informe qu'on illustre les derniers rêves confiés de Hal, l'ordinateur hypersophistiqué de « 2001, Odyssée de l'Espace » ; de Li Po, le vieux poète de la dynastie T'ang ; de Muddy Waters, le chanteur de blues du Mississipi; celui des jumeaux, garçon et fille, emportés par un e vague ; celui aussi du Minotaure et de Kudan, le premier : tête de taureau et corps d'homme, et l'autre le contraire ; celui d'un illustre inconnu pour moi, du nom de Tetsuo Kinjo : puis venait celui d'un astronaute. J'ai gardé le dernier pour la bonne bouche ! Devinez ! Eh bien, il s'agit du dernier rêve de Pablo Picasso : lisez ce qui suit, et vous verrez la toile de Tetsu (non celle de Picasso !) :

« Picasso mourut très vieux : il avait 90 ans.

Juste avant sa mort, il fit un rêve.
Dans son rêve, il ouvrit la porte de bois qui donnait sur la rue.
Il vit un espace creux et vide, de la taille d'un arène de taureau,
Où des bulldozers  et des pelleteuses étaient au travail.
À gauche au fond, il vit trois objets :
De grandeur nature, en papier carton.
Il les avaient faits, dans sa jeunesse.
La couleur était un peu passée, mis ils étaient en parfait état.
En pensant qu'ils avaient survécu à leur abandon, là, dehors,
Il ne pouvait pas s'arrêter de pleurer...  »

La toile reproduisait exactement ce que ce texte, à la disposition du public, racontait, mais dans une simplicité qui faisait du bien, après les débauches cybernétiques de MM ! J'y découvrais la pertinence de la question : peut-on désormais se permettre de peindre, comme ceci ou comme cela, mais de peindre, maintenant que nous sommes entrés dans l'âge du pseudo réel, d'un autre réel, d'une forme de réel artificiel qui semble plus réel que le réel objectif ? Et se permettre de dessiner « gauchement » huit « derniers rêves » aussi hétéroclites que banals, m'a paru respirer la santé, l'humour et l'espérance !... Peut-être, pensais-je, l'aventure du cubisme, et Picasso dont le rêve m'a retenu, n'en est-il pas le plus représentatif ? - était-elle la dernière étape avant le traitement par les machines de tous ces polygones enfilés en toutes sortes de cascades, et qui ne sont, à bien voir et toutes proportions gardées, que des cubes démultipliés et torturés par les computers graphiques!

Oui, s'il faut continuer à peindre, la peinture doit s'occuper d'autre chose : de cette chose que nous ne nous lassons pas de contempler chez Fra Angelico, chez Raphaël, chez Botticelli, chez Luca della Robbia et chez Giorgione ! Entre autres ! Chez ces Italiens de la Renaissance, en tout cas !

Le détour par Ueno, et le Pavillon de l'Horyu-ji, ne m'apparut dans sa nécessité qu'une fois dans la place, arpentant les allées de longues vitrines hautes et élégantes, qui dans la régularité des liturgies de l'ombre, offrent au promeneur des siècles, la présence démultipliée des mille et un Bouddhas et Bodhisattvas, devant lesquels venait se recueillir le jeune Prince Shotoku, fondateur du grand temple, et... du petit Temple du Rêve, le JUMEDONO, dont je venais de laisser le remake chez MM à Kiba ! En arrivant devant le vrai petit bosatsu assis, jambe pendante et membres minoëns, je le replaçais à sa vraie place, dans le vrai Jumedono, du vrai Horyu-ji. Et là, dans mon corps tout entier,fourbu de musées, de métros et de taxis, mais rafraîchi par les giboulées d'un mars en avance de quinze jours, j'ai intégré mieux que dans les louables réalisations artificielles,  mais combien intelligentes et astucieuses de MM, j'ai intégré, dans ma capacité de réceptivité multimédia, shinto, bouddhisme, Picasso, computeurs graphiques, musiques électroniques, et le reste... Car se manifesta à ce moment-là et en ce lieu, quelque chose qui ressemblait fort, et que mon être entier a reconnu, à ce quelque chose qui ne se transmet que de la beauté à la beauté, qu'elle soit de l'Occident ou de l'Orient : en moi, dans la mémoire vive de mon histoire, Florence et l'Horyu-ji accomplissaient le miracle d' une rencontre dont j'étais le bénéficiaire autant que le catalyseur ... .

Quatre autres expos, encore, allaient me permettre d'y voir mieux et plus loin. De JAM : TOKYO-LONDON, je ne retiendrai que CORNELIUS, au milieu d'un marché aux puces de la « branchitude tokyoïte 2002 ». Il s'agit d'une simple vidéo, au montage style clip, cadencé par le tube de saison de Cornelius, répétant jusqu'à l'écoeurement, le leitmotiv, ce serait le seul du CD, que je n'en serais pas étonné !, : « Point of View  Point ». Et me voici embarqué, tantôt à l'avant, tantôt à l'arrière d'une voiture ou d'un train, forcé de regarder défiler à toute allure les autoroutes ou les rails, bordés d'immeubles ou de terrains vagues, pendant que la nuit tombe, que les néons s'allument, et que s'agitent les hommes, comme ces fourmis qui apparaissent en insert sur l'écran deux ou trois fois.

Message degré zéro ; mélodie degré zéro : esthétique degré zéro ! Et pourtant : une émotion ! Cela m'a « parlé ». Cet « art » me dit des choses, et peut dire des choses, j'en suis sûr ! De l'art, « çà » ! Je ne pourrais jamais le dire ! Cela pourrait-ce être de l'art, ou donner naissance à de l'art ? Oui, en référence à MM, par exemple, je peux dire oui ! Il y a donc multi média et multi média ! Qui dit le contraire ! Mais où fait-on du bon multi média pas cher ?

À l'étage, ce ne fut pas telle ou telle oeuvre qui me retint (quoique La Cascade, de HAKOZAKI Mutsumasa, 1986, par exemple, me fascine toujours), mais la prise de conscience de l'évolution accélérée de la sensibilité esthétique, qui fit passer la peinture de ces quelque trente véritables peintres d'une certaine « actualité » (les années 90) à une plus que certaine obsolescence (2002). Et en longeant, plus loin, dans cet infini couloir-promenade, les « oeuvres » de TANAKA Eïko (j'ai eu de la peine à croire qu'elles « dataient » (seulement / déjà ! ?) toutes de 2001, et que l'auteur avait trente trois ans à peine) ! Il n'y a pourtant pas plus contemporain que ces tableaux : et pourtant aussi, pourquoi, je dois (me) le demander, »  pourquoi / pour quoi » ont-ils donc été peints ? Quelle nécessité impérieusement créatrice a-t-elle présidé à leur « exécution » ? Que signifient-ils pour les Japonais, pour les autres, pour l'acheteur éventuel, pour l'auteur lui-même ? Alors, dans ce cas, vive le multi média !

Les deux expos restantes devaient encore apporter la preuve que ce qui est bien fait,quels que soient et le domaine et le thème et le média, peut être à la fois beau, utile et durer ce que dure ce qui tient... la route !

Teresa WENNBERG est peintre et artiste chercheur en média. Avec sa carrière de peintre, elle a travaillé de front la video et exploré ensuite les possibilités qu'offre l'ordinateur. Ainsi désormais ses compétences pluridisciplinaires en droit, économie, linguistique, acoustique, peinture, vidéo, photographie et ordinateur graphique... en fait une personne rare dans le monde de l'art sur ordinateur et en technologie des média. Son travail artistique traite de domaines comme le temps, le langage, la mémoire et la perception, et poursuit le but d'humaniser le monde du digital au moyen d'installations basées sur la poésie et l'imaginaire. Sa position dans la théorie des média est de retrouver le facteur humain et la culture multidimensionnelle, dans des média interactifs et la technologie de l'information. Une telle carte de visite fait supposer que le peintre Teresa Wennberg a intégré ce qu'elle estime « complémentaire » au sens le plus compréhensif du terme, et ici, cela se justifie, pour une carrière en perpétuelle évolution, non seulement dans le domaine dans lequel traditionnellement un peintre avance, mas aussi dans ce qui ne peut plus être considéré comme annexe et périphérique, c'est-à-dire l'ensemble des domaines, où ses dons, sa curiosité, son intuition, son imagination créatrice, les stimuli de la vie et de l'action, les rencontres, les trouvailles, le goût de l'expérimentation et de l'exploration : le courage, en somme, a fait d'elle Teresa Wennberg. Que nous dit-elle avec ses « brains-songs », avec ses « chants du cerveau » ? C'est une leçon de choses :

« Notre cerveau est un organe à la fois très raffiné et très mécanique. Certains signaux venant de l'extérieur sont traités avec une précision impressionnante, où entrent en jeu la plupart des capacités du cerveau, où la mémoire évoque toutes les décisions prises jusque-là... et une action est alors engagée. D'autres sont menées de façon plus ordinaire et passent au traitement de routine, pour nous permettre d'aller de l'avant sans nous poser trop de questions dans notre vie quotidienne : notre cerveau utilise alors d'énormes quantités de neurones microscopiques. Ces neurones échangent des informations en permanence : nous pouvons produire une mémoire neuve toutes les 10 secondes. Le cerveau et l'ordinateur ont des processus de fonctionnement analogues. Des portes s'ouvrent et se referment, des portails autorisent ou refusent l'accès, tous deux sont capables de donner des ordres et des contre ordres pour accomplir une certaine action. Inspirée par ces faits, j'ai  créé un environnement de réalité virtuelle, BRAINSONGS, relié aux trois fonctions principales du cerveau : mémoire et décision à court terme, reconnaissance d'objets et de formes et notre orientation dans l'espace. Nous rencontrons d'étonnantes contradictions dans nos comportements..Est-ce un jeu ? Non, une simple rencontre avec des parties de notre cerveau que nous n'avons pas encore découvertes. Que deviennent le vrai et le faux, pour le cerveau ? Ses fonctions sont parallèles : il n'existe pas de directeur général pour tout surveiller. C'est plutôt une communication fluide de tout le système, où chacun a une fonction dans une multitude d'interactions. On n'y a pas besoin de facteur « vérité ». Plutôt que de rechercher une « vraie » image du monde, le cerveau trouve instinctivement plutôt un compromis qui conviendra suffisamment à chaque expérience. Dans ce monde étrange qu'est la réalité virtuelle, votre âme va s'adapter et former un étrange consensus. Elle fera l'expérience d'une réelle métaphore du temps pour le changement et la transformation qui prend place en permamence en nous...  »

C'est donc le discours d'un peintre ! C'est donc le discours d'un physicien du cerveau ! C'est donc le discours d'un informaticien ! C'est donc le discours de... .Eh bien oui, c'est le discours pluridisciplinaire de Teresa Wennberg, soi-même ! Vous dirais-je que l'expo est époustouflante : vous vous en doutiez ! Tant de savoir-faire, d'imagination, de poésie ! Tant de beauté plastique alliée à tant de compétence !

La dernière « obligation » relevait, elle, de l'art et de la médecine, et s'intitulait donc : « La médecine comme Métaphore ». Au siècle des sciences de la vie et du cerveau, à l'ère du génome, c'est chaque jour que nous suivons les avancées de la neurologie, le planning du génome humain, les transplantations d'organes, la médecine reproductive, le cloning, la médecine régénérative. Nous sommes défiés par l'interface éthique ente la race humaine et la technique scientifique. La Télévision et Internet, nous offrent de nombreuses opportunités de contempler beaucoup de merveilles modernes... les images médicales faisant usage de l'art technologique tel que : les Images à Résonance Magnétique (IRM) et la tomographie  computerisée (TC), et les images sur ordinateur génétique (CG) des cellules en traitement reproductif rendu possible par les remarquables progrès en ingénierie génétique. La visibilité changeante du corps humain exerce de fortes influences sur la naissance, la vieillesse, la maladie  et la mort, et aussi bien sûr sur notre vision de la vie elle-même. Cette expo présente des artistes travaillant un art inspiré par les développements de la technologie des sciences médicales et de la vie et dans les expressions sociales utilisant la « médecine » comme métaphore. Parcourant la large variété  de sciences médicales que l'on constate dans les sciences du cerveau, l 'anatomie, l'ingénierie génétique, les transplants d'organes et les soins terminaux par l'art, cette expo est un expériment en matière de lecture (ou d'écoute) du monde utilisant cliniquement la médecine comme métaphore.

Les hommes de la renaissance, pour revenir à eux, toujours avec plaisir, étaient pour la plupart pluridisciplinaires : dessin, peinture, sculpture, architecture, poésie, musique, génie, orfèvrerie, marqueterie, mise en scène ! Qui va-t-on citer ? Ils sont si nombreux à avoir rivalisé, à une époque où il ne suffisait pas d'être bon, ni même le meilleur : il fallait être unique et irremplaçable : prenons les plus représentatifs du même moment d l'histoire, prenons Michelangelo, Leonardo, Bernini, Borromini, Caravaggio, Raphaël et Ghiberti ! À eux sept, ils couvraient tout ce que ce temps béni pouvait concevoir dans les arts, dans les lettres et dans les sciences. Ajoutez-y Machiavelli, et vous aurez en plus l'art de la politique et de la guerre ! Ce multi média-là jouait sur une matière travaillée par le seul génie humain, sans intermédiaire, sans médium, sans moyen : sans  média, pour tout dire ! C'est le 19ème siècle qui vit la naissance de ce qui deviendra la technologie, la technique, la « technè ». De cet instant, le génie intégra la machine, comme une prolongation de la main, de l'esprit et de l'âme. Un tournant était pris, irréversible, et qui plaça l'homme créateur sur une route à très grande vitesse, et dont l'accélération augmentait sans jamais sembler devoir ralentir !

Nous nous trouvons engagés dans ce processus ; Mon désappointement devant les « toiles » de TANAKA Eïko vient de cet endroit, de ce « point of View Point », de ce point de vue, d'où ce que je vois ne me parle plus.

Et pourtant la question demeure, puisque dans les même salons d'exposition que j'arpentais ces jours, on annonce des manifestations prochaines présentant des collections des Offices de Florence, du Prado de Madrid et du Kunsthistorishes Museum de Vienne, dont les toiles recouvrent ces époques d'avant le silicone !  C'est encore ce quelque chose, ce « yo no sé qué » de Teresa de Avila -, qui fait qu'il se passe ou qu'il ne se passe rien entre celui qui contemple et la chose contemplée. Une grâce, mais qui ne dépend ni de la technique, ni du média, certainement du savoir-faire, et assurément du génie : les sculpteurs et les architectes de l'Horyu-ji et du Yumedono en avaient ; ces hommes de la Renaissance en avaient, Mariko Mori et Teresa Wennberg en ont sans doute, mais si Hakozaki Mutsumasa en a aussi, Tanaka Eïko n'en a sûrement pas, ni la bande du Jam, ni les copains de Fiction !

Multi média ou pas, c'est le travail et le génie qui comptent. On prête, (on ne prête qu'aux riches) ce mot de Picasso : « Je ne cherche pas, je trouve ! » On comprend qu'il ait pu dire cela au faîte de son cursus : car pour pouvoir enfin le dire, combien de fois a-t-il du chercher sans trouver, et trouver quelquefois après avoir longtemps cherché ! Je préfère l'anecdote que ses historiens rapportent de Buonarotti Michelangelo : dans une vieille armoire de la maison de Florence, ils trouvèrent une note de sa main, destinée à l'un de ses élèves qui lui demandait comment progresser quand il ne serait plus là . Son seul conseil : « Dessine tous les jours ! »

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