Un entretien avec Pierre SOUYRI, Professeur d'Histoire du Moyen-Âge japonais à l'INALCO et Directeur français à la Maison franco- japonaise de Tokyo me laisse à la fois éclairé et désabusé : peut- être, dirait Tanizaki, parce que sur- éclairé : trop de lumière nuit à la clarté ! Notre échange portait sur la réalité, mieux sur la vivacité actuelle des pratiques traditionnelles qui ont formé l'âme japonaise (et chacun sait que ce terme clignote comme un cliché) et sur la recevabilité ou la non recevabilité aujourd'hui du concept de japonéïté, de nipponité (autres cliches ! ), bref de cette irréductibilté qui ont fait florès du temps du Sabre et du Chrysanthème ! Pierre Souyri s'est montré d'emblée on ne peut plus sceptique : cérémonie du thé et voies diverses à base de zen ont été d'abord, d'une part, des pratiques de la bourgeoisie montante de Heïan, et, d'autre part comme une initialisation de moeurs profondément « révolutionnaires » pour le temps, puisqu'elles ne visaient rien moins qu'une espèce de « démocratisation » des relations avant la lettre, - cérémonie où chacun, quel que fût son rang, servait à son tour le thé aux autres, dans de petites « cases » rustiques où n'étaient plus arborés les attributs distinctifs de chacun, dans la mesure où on devait les abandonner sur le banc extérieur, avant de se glisser littéralement dans le minuscule salon de thé ! Cela, et tous les autres arts traditionnels n'ont plus, à l'heure actuelle, qu'une valeur folklorique, esthétique, récréative, mais ne peuvent plus avoir leur sens de jadis, étant donné l'état et la forme de la société actuelle. Si « japoneïté » il y a, c'est celle de moeurs spécifiques, au même titre que les nôtres, le reste étant de l'exotisme, où peut- être un certain raffinement a été conservé, entretenu par une isolation archipélagique, - n'oublions pas que 'isolation' vient de 'isola', qui veut dire île, précisément ! Et cela est vrai, je suis en train d'en faire l'expérience : les mesures internes de réglementation des « choses » peuvent être ressenties comme et devenir effectivement une barrière pénible à franchir pour le non nippon. Deux points : le coût des choses quotidiennes et le casse- tête du téléphone portable ou de l'accès à Internet avec un PC formaté hors du Japon, par exemple ! On pourrait conclure à une volonté délibérée (et légitime ? ) de protectionnisme flagrant qui frise le rejet de toute autre différence ! Pierre Souyri n'y voit que l'exploitation d'un marché qui a envahi l'ensemble de la vie nationale depuis une quinzaine d'années, et il n'accorde à ces manifestations aucune valeur anthropologique spécifique, sinon celle du profit ! Pour lui, en dehors d'une certaine « politesse », - celle qui polit les moeurs comme la mer les galets,- les « affaires » de samouraï, de traditions, le retour au passé sont à considérer comme de véritables « restes » historiques, exploités de temps à autre par des groupes nationaux en proie à une recherche d'orientation ou à un prurit de nationalisme. « Mais où peut- on donc trouver des gens habités encore par ce mode d"être dont la société moderne semble s"être dépouillée par le seul fait qu"elle s"est « modernisée » ? - Eh bien, allez derrière, dans les petites artères (la Maison Franco- Japonaise est située à Ebisu, dans le Shibuya- ku) : vous y rencontrerez des petites gens enjouées, souriantes et simples, à la gouaille communicative et accueillante . Le Japon de la japonéïté, il a toujours été là, et il y est encore : pour combien de temps !
À mon avis toutefois, une identité japonaise située par rapport à ses propres antécédents a pris cependant racine bien avant que la suprématie matérielle de l'Occident n'en imposât une autre. Je vois comme un mythe du vieux Yamato, - ce pays de l'ancien Japon autour de Nara : celui de Kyoto, Ise, Koya, Uji...- en train d'enraciner et de nourrir le mythe du nouveau Japon. Si le marché économico- financier chancelle aujourd'hui (nous sommes le 13 février 2002), - par manque de civil courage ? ! - le Japon lance toujours, et plus que jamais, les « modes » qu'il assassine aussitôt, fait foisonner l'architecture urbaine, dépasse les anciennes « Welt Städte »,- les villes mondiales de Londres, Paris, New York, points de mire de la civilisation occidentale, jusqu'ici. Si le Japon produit de plus en plus ses propres repères, c'est toujours et quand même en les recréant à partir de son passé, bien que les antiques valeurs de frugalité, de discipline et de priorité du spirituel ne soient plus aussi célébrées par les «nouveaux japonais », les « shin jinrui » !
C'est de cet antagonisme que naît le malaise d'une ambiguïté fonctionnelle très sensible. Comment infuser de l'âme dans ce pays dont les transformations multiples, - symbolisées à Tokyo par ces vertigineuses utopies urbanistiques, - semblent (seulement ? ) traduire les uniques intérêts d'une économie en passe éventuelle de rejoindre peut- être le débâcle argentine ! Est- il vain d'imaginer que l'utopie qui naît ne se puisse développer de façon moins réductrice ? Est- il utopique d'espérer que le Japon sache un jour apporter au monde du 21e siècle des valeurs encore ignorées, - comme «du fond de l'océan des étoiles nouvelles » ?
Eh bien si le cadavre du shinto bouge encore, où en ai- je surpris les derniers spasmes ? C'est délibérément que je ne suis entré dans aucun temple shinto : je tenais à la rencontrer, le cas échéant, chez des Japonais vivants, et non pas assister aux cérémonies en papier glacé d'une religion laïque à la grecque de l''Athènes de Solon, ou à la révolutionnaire française, style Robespierre et Déesse de la Raison sur la Place de la Concorde ! C'est pourquoi les 7 chapitres que j'ai consacrés à 7 aspects (retenus en fonction des opportunités) de la vie japonaise contemporaine, dans les champs où quelque chose m'a semblé avancer, se chercher, se trouver parfois et être reconnu aussi, bien que rarement par « le reste du monde », ont décelé plus que des traces de ce formidable réservoir d'invention que peuvent constituer encore les cavernes abyssales des montagnes d'Amateratsu ! C'est un fond de commerce, dans tous les sens du terme :
-> Un hub d'échanges inconscients fondamentaux où fonctionnent des archétypes toujours vivaces, obscurs, luxuriants et effrayants à souhait, et susceptibles d'alimenter encore longtemps les peurs ataviques nippones et d'inventer les palliatifs correspondants ;
-> Un hub d'échanges commerciaux avec encore de beaux jours devant lui, parce que les créateurs, d'avant- garde ou non, tous ceux qui savent et sentent que le Japon a encore quelque chose à dire qui intéresse le monde, ne baissent pas les bras, pour cause d'insularité, de Pearl Harbour, de langue à quatre alphabets, de coût des transports et de toute communication en général.
Ils sont conscients des trésors accumulés dans les couches primitives et les circonvolutions reptiliennes de leur cerveau ; ils sont conscients de leurs capacités « naturelles » à observer, à reproduire, à re- conditionner et synthétiser ce que d'autres ont trouvé et inventé ailleurs ; et ils ne se gênent pas pour s'y essayer, car ils se savent pas plus bêtes que d'autres, peut- être moins, et ils ont fini par le prouver... Il a peut- être fallu Hiroshima, il faudra peut- être encore une catastrophe, de type commercial et socio- économique cette fois, mais La Renaissance italienne et le Clacissisme français sont les résultats de processus militaro- économiques, eux aussi.
Qu'ai- je trouvé donc d'analogue, et qui m'a fait les retenir, entre :
Je peux dire, en théorisant, que cinq caractéristiques m'ont frappé, que j'ai détaillées en trois spécifications chacune, ce qui donne, si on veut bien admettre la convention du métalangage, une vingtaine de notions autour desquelles mon kaléidoscope fabriquait ses constellations au cours de mes investigations :
Si maintenant on veut se servir de cet instrument descriptif, on peut passer en revue les sept domaines étudiés, et, forts du contenu des développements précédants, essayer d'établir une grille ordonnée, indicative d'une distribution possible. (J'y ai trouvé personnellement quelques éclairages non négligeables sur les analogies entres ces arts étudiés). Ce qui donnerait :
Dé- constructivisme |
Trans- formationisme |
Téléologisme |
Re- créationnisme |
Anticipationisme |
|
Cuisine |
Elémentarisation |
Manipulation |
Conditionnement |
modélisation |
Sur- réalisme |
Ombre/ lumière |
Décomposition |
Mutation |
Connotation |
modélisation |
Fiction |
Architecture |
Elémentarisation |
Altération |
Connotation |
invention |
Inductionnisme |
Cinema |
Analyse |
Manipulation |
Détermination |
modélisation |
Fiction |
Multi media |
Décomposition |
Manipulation |
Conditionnement |
expérimentation |
Sur- réalisme |
Butoh |
Décomposition |
Altération |
Connotation |
expérimentation |
Sur- réalisme |
Zazen |
Elémentarisation |
Mutation |
Détermination |
expérimentation |
Inductionnisme |
Je reconnais que tout cela peut paraître à la fois spécieux et inutile surtout quand il manque l'exemple sous les sens. C'est pourquoi je ne retiendrais, avec le lecteur, que les cinq caractéristiques de base que j'attribue, de façon analogique aux sept « oeuvres » considérées :
-> La table végétarienne de Fucha- Ryorï...
-> La méditation zen Obaku.
-> L'esthétique de Tanizaki.
-> La Médiathèque de Sendaï de Toyo Ito.
-> Les films « anime » des studios Ghibli (Takahata &
Miyazaki).
-> L'oeuvre multi media de Mariko Mori.
-> Le Butoh de Akaji Maro.
Dans chacun de ces domaines, et surtout quand j'ai eu la chance de voir fonctionner les créateurs (les cuisiniers du Fucha- Ryori, le style du Maître Zen Suzuki, et le metteur en scène Butoh Akaji Maro), et en ne me limitant qu'à eux, alors que ce que j'ai lu de Tanizaki, étudié sur plan de Toyo Ito, vu de la rétrospective de Mariko Mori, et analysé des films de Ghibli...ne font que renforcer ces remarques
Je peux dire que tous procèdent par cette déconstruction du réel, dans des unités telles que cette entreprise démonte entièrement la « chose » :
-> Les divers légumes (plus de 20 compositions m'ont été servies) ;
-> Les divers gestes qui vont entretenir l'immobilité de la méditation dans le dojo, et dans le hondo, les divers mouvements qui constituent cette mécanique étonnamment huilée ;
-> Les divers éclairages ( ? ) sous lesquels Tanizaki fait se révéler tous les aspects du spectre lumière / ombre ;
-> Les diverses esquisses qui ont réduit cette immense construction de plus de 7 étages, et extérieurement banale, à des volumes à vivre et à inventer la vie, comme le vent invente le vol des feuilles ;qu'il
entraîne, et l'eau qui tout en suivant la pente, coule de tant et tant de manières différentes ;
-> Les divers story- boards et les divers traits de caractérisation des mouvements, qui n'ont rien de naturel, mais concourent tous à rendre le virtuel plus réel que le réel ;
-> Les divers media (graphisme électronique, photo numérique, images de synthèse 3D, musique synthétique...) dont l'utilisation commune a été précédée par l'analyse minutieuse de chaque effet produit avec les autres media utilisés, cad une artificialité globale ;
-> Les divers exercices terribles des corps dans ce travail des énergies somatopsychologiques pour contenir sans cesse leur extériorisation et faire parler les hésitations initialisantes.
De même cette démarche délibérée de transformationisme : altérer pour respecter le plus profond de l'essence
-> Du légume redimensonné ;
-> De la lumière volontairement traite dans ses plus faibles ondes ;
-> Du corps, minimalisé à la fois dans le zen, le butoh et l' « anime », et re- magnifié par l'immobilité transcendante, l'expressionnisme off limits et la perfection artificielle ;
-> Des matériaux technologiques ou de construction ré- interprétés et ré- appliqués.
Car il y a un but, une intention, un propos :
-> D'une cuisine oeuvre d'art qui doit toucher d'abord l'oeil et le nez, avant le gôut ;
-> D'une lumière non faite pour éblouir, mais révéler les détails que seule ombre aide à exprimer ;
-> D'un corps donné à voir de l'intérieur, de l'extérieur, d'autour, de partout pour une expérience (par le spectateur) par procuration de ses potentialités ;
-> D'une utilisation anthropogène de toutes les techniques au service d'un homme à sauver de lui- même.
Ces créateurs m'ont en effet paru pratiquer le démiurgisme.
-> Nourrir les dieux (nous sommes tous des « kamis ») ;
-> Créer la lumière avant toute chose (Fiat lux, et lux fuit) ;
-> Remodeler le corps et lui re- donner un nouveau souffle (toujours la genèse) ;
-> L'installation du monde pour le rendre habitable.
Le futur enfin, et cette intuition qui fait proposer une, des visions virtuelles précisément, et qui :
-> Redonne du sens à l'écologie ;
-> Réhabilite le silence et l'impermanence en même que la beauté du monde ;
-> Redonne aux couleurs fondamentales la fonction primordiale d'illustrer le caractère divin de la beauté ;
-> Remagnifie le genre humain dans ce qu'il est d'abord et qui est voué à la putréfaction à moins que nous trouvions le secret de l'éternité ;
-> Réinvestit le conte de sa fonction originelle, qui est de transmettre sous formes d'histoires les acquis essentiels de l'humanité : ceux de l'âme, du coeur et de l'esprit ;
-> Transfigure l'habitation de la conscience qui sait qu'elle meurt, sans que l'univers le sache...
Voilà ce que j'ai trouvé dans ces recherches à Tokyo en cette fin d'hiver et ce printemps précoce...
Les pruniers de notre jardin étaient en fleurs. J'ai vu la neige à Obaku et vers Nagoya . Mais Tokyo n'a connu que le soleil : sauf un jour, un dimanche que je passai dans les musées et les expositions...
J'aimerais que ces films, ces danses et ses oeuvres multi media viennent nous rendre visite sur la Côte : je vais m'y employer avec tous ceux qui m'attendent et se réjouissent déjà de ces textes...
Tokyo- Hong Kong
Février 2002