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Shin Momoyama

ou

Les pêchers du regain

Préambule


"... comme en anamnèse les souvenirs aux souvenirs s'agglutinent..."
Vincent-Paul Toccoli

Le moine Suzuki m'attendait à la gare de O Baku, juste après la station de Momoyama ("La Montagne des Pêchers"), - où se dresse encore le château de la dynastie des Togukawa qui clôt la période entamée sous l'ère Muromachi : après nous entrons dans le Japon "moderne",- comme on définit "moderne" chez nous, la période qui commence avec Descartes !

J'arrivai de Tokyo par le Shinkansen, que je laissai à Kyoto pour la ligne de Nara, sur laquelle se trouve précisément le temple de Mampuku, - le Mampuku-ji, - où j'étais attendu pour vivre quelques jours la vie zen du monastère !

C'est grâce à une chaîne de "solidarité" que je me trouve ce soir, - entre repas plus que frugal et séance de zazen - à écrire ces lignes en cet endroit, assis par terre dans une magnifique cellule toute nue, - où un poêle m'empêche de geler totalement !
En effet, en juillet dernier, lors d'une intervention à l'UNESCO, dans un congrès international Montessori, je rencontrai ma vieille amie Antonella Verdiani qui travaille pour l'organisation à des actions pour l'enfance dans le monde, et à qui je m'ouvris de mon projet de repartir au Japon, une troisième fois, pour rechercher quelles relations existent, selon mon intuition et mon flair, entre la créativité moderne des Japonais, et le vieux shinto-bouddhisme que j'avais approfondi lors de mon dernier séjour en 2000 ! Antonella me donna les coordonnées de son amie peintre contemporain Hiriko SAÏ...

Depuis mon arrivée hier soir chez les Salésiens de Tokyo, - j'étais passé par Hong Kong pour une semaine voir mes anciens amis et leur donner quelques conférences et séminaires, - Hiriko se révèle être un sésame bienheureux et une inépuisable source d'informations pour mes recherches actuelles ! Ainsi c'est elle qui a arrangé ce mini stage zen dans l'un des temples japonais les plus réputés pour ce genre d'exercices et tête de la 3e branche du bouddhisme zen japonais : la secte Obaku, deux les autres étant le Rinzaï et le Soto !

Le moine Suzuki, la quarantaine ascétique et musclée, tondu de hier, jour prescrit, m'a immédiatement installé, en me répétant sa joie de me recevoir et de me donner cette opportunité de renouveler ma pratique avec une autre tradition, - Hiriko lui a fait savoir que j'arrive de la tradition coréenne de Chinul et de Song Kwang Sa, tradition chinoise par Hui-neng et Huang-po (voir mon livre : "Le Sourire Immobile, Édtions Dô, Nice 2000).

Je viens donc déjà de participer à une cérémonie, - qui m'a rappelé mon séjour au Koya San, dans un monastère de la sous-secte ( ! ) Shingon, lors de mon premier séjour, - au "repas" dans l'immense réfectoire, désormais vide à cause du manque de vocations - il n'y a plus que sept résidents dont trois novices, - à l'exercice zazen, - pendant lequel j'ai reconnu certaines "souffrances physiques" caractéristiques, - au bain dans le furo commun, - avec un novice de Fukuoka, ex champion de golf, mais dont la colonne a un jour lâché ,- et à la prière du soir, dans le hondô glacial !

Je suis vraiment heureux que, de façon inopinée, ce séjour d'enquêtes, d'investigations et d'interviews à Tokyo, commence, près de Kyoto, par le silence et la beauté du Mampuku-ji, par une mini-retraite zen, dans cet hiver caractéristique de la presqu'île de Wakayama, où le froid sec et souvent accompagné de rafales cinglantes, parvient à peine à atténuer l'ardeur pourtant déjà affaiblie du soleil... même si, la nuit, il peut geler à pierre fendre, ce qui fut le cas !

Oui, je suis heureux de me plonger à nouveau dans les espaces harmonieux d'un multiple et vénérable monastère, aux arbres et à la végétation choisis, de cryptomères et de pins rares, d'espaliers et de restanques, où les beaux jours doivent voir rivaliser de couleur et de charme les essences acclimatées d'autres jardins entrevus par les moines lors de visites et de voyages...

Heureux, car enfin, de tous mes voyages, je ne me souviens d'aucun qui m'ait à ce point et constamment ravi, comblé et esthétiquement abasourdi ! Je n'y ai jamais rien rencontré : nature, monastères, villas, intérieurs, maisons... dont j'eusse pu dire que rien ne m'y attirât. Il s'agit de ce rien qui joue entre la lumière volontairement parcimonieuse de la vison nippone et l'ombre qu'il cultive et qui n'a pas pour but de celer quoi que ce soit, mais de donner aux choses, comme une patine pour l'oeil qui, ici, ne poursuit pas la garde-à-vue mais la trace stroboscopique...

...cette trace, ou ces traces, que je pense voir à chaque fois qu'un "produit" japonais me "tombe sous les yeux ou dans les oreilles" depuis bientôt quatre ans de retour sur la Côte ! S'agit-il du Festival International du Film de Cannes et des réalisations des studios Ghibli de Tokyo ; des nouveaux modèles que les boutiques d'Omotesando et de Ginza exportent chez nous ; de recherches musicales dont certaines oreilles connaisseuses me font part ; de galeries d'art moderne, dont celle de la Maison du Japon à Paris, en attendant les nouvelles propositions du Palais de Tokyo (comme par hasard !) ; d'expositions temporaires du Musée des Arts Asiatiques de Nice ; de nouvelles pièces jaillies des caves et réserves du Musée Guimet de Paris ; d'autres expositions à l'étranger, dont mes amis disséminés à travers le monde m'envoient les catalogues, sachant combien je suis friand et à l'affût de ces sortes de choses... ?

De toutes parts, le génie japonais me rencontre, et chaque fois j'y retrouve à mon insu au début, plus consciemment et systématiquement depuis peu,... j'y retrouve, oui, la présence toujours verte du vieux shinto-bouddhisme chamano-animiste ! Tout mon travail sur le théâtre et le masque nô autour du jardin zen (voir mon livre : "L'oeil instantané, Éditions Dô, Nice 2000") se met à remonter, en enjambant le reste, comme en anamnèse les souvenirs aux souvenirs s'agglutinent. Et, dans cette semi-obscurité, ce clair-obscur, cette "obscure clarté" de la mémoire diffuse du vieux Yamato, de son Koki-ji et de l'antique répertoire Nô, je vois les nébuleuses où baignent ces déplacements entre les univers mentaux d'une nation vouée à la dérive technologico-cybernétique et trouvant sans le vouloir vraiment de nouvelles voies lactées pour l'esthète et l'artiste :

 

La création japonaise contemporaine
est-elle une tentative de réponse,
puisée dans l'inconscient collectif des "Fils des Dieux",
aux impasses désormais trouées d'ornières
d'une certaine réussite technologique, commerciale et industrielle ?
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Copyright © : Vincent-Paul Toccoli pour le contenu et Marc Pandelé pour la réalisation
Recréation : 2004/04/14
Dernière modification : 2004/04/15
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