Shin Momoyama

ou

Les pêchers du regain

Préface


Si la vertu poétique japonaise est immuable, c'est qu'elle elle vit, au sens propre du terme, de l'air du temps, et aussi, et sans jeu de mots, du temps de l'air... L'âme poétique japonaise relève de l'éternité quotidienne du vivant, qui n'est qu'une autre façon de désigner l'impermanence de toutes choses ! « leur chute rapide qui rend si émouvante la beauté des fleurs de cerisier, et plus précieuse leur éphémère jouissance » (J.Pezeu-Massabuau, Le Guide Bleu, p.117). Et dans la fleur du camélia, c'est la tête déjà tranchée du samouraï, et qui tombe, que projette l'imaginaire nippon, quand il contemple sa beauté...

Est poétique pour le Japonais tout ce qui est doté d'un esprit kami, et qui se rencontre d'abord dans la nature. Le lieu le plus sensible semble en être l'arbre, tous les arbres et, avant tous les autres, les arbres traditionnels que sont par exemple le pin, le cyprès, le cerisier, le camélia, le cryptomère : les autres aussi ! Mais ceux-là ont l'avance archétypale de l'ancienneté, du passé, de l'héritage. J'ai appris qu'il existe au Japon des arbres faisant partie des Trésors Culturels du Patrimoine, au même titre qu'un monument historique chez nous : cela vaut aussi pour les hommes. Chez les Romains, c'était la colonne de marbre, droite et sans égale, jusqu'à l'orée des déserts, qui instituait la présence, la grandeur et la prétention de l'Urbs : on en a trouvé, encore debout, aux frontières du Sahara algérien à Tébessa, ou au-delà du Tigre et de l'Euphrate, en territoire jadis parthe. Les Japonais, eux, ont hérité de leur grande inspiratrice, la Chine, que l'arbre est l'objet éminent de leur sens du beau !

Des pic-nics très cérémoniels sous les cerisiers en fleurs à travers tout le pays, jusqu'aux déambulations nonchalantes et silencieuses sur le chemin des philosophes (le tetsugaku no michi) qui mène au Pavillon d'Argent (Ginkaku-ji) de Kyoto.
Depuis les paysages marins d'Uwajima, décorés d'une guirlande de pins ébouriffés par le vent, jusqu'aux cryptomères géants, saisis par le charme puissant de la mystérieuse forêt d'Ise-shima ; du bonsaï choisi avec un soin jaloux pour habiter l'ombre douce et transparente du toko no ma, jusqu'au matsu, le pin élégant aux larges branches déployées au fond de la scène du Nô... l'arbre préside à l'émotion nippone comme la tête du serpent - naga veille sur celle de Siddhartha en quête de la bodhi...

C'est l'arbre  mais ce sont aussi les fleurs  Celles des champs, celles des jardins d'agrément, celles que le kâdô (ikebana) transmute en compositions artificielles certes, mais toujours vivantes, et qui servent de substitut aux émotions trop fortes, en rejoignant le champ des communications non verbales. Et puis, il y a celles qu'on l'on peint et que l'on dessine (Ah, « Paravent des Iris » et «Glaïeuls » d'Ogata Korin, au NezuTokyo! Ah «Quatre Saisons » de Soami  Ah «Fleurs et Oiseaux des Quatre saisons » de Kano Monobutu  Ah «Travaux Agricoles » de Kano Yukinobu, dans le Daisen In du Daïtoku-ji de Kyoto).

L'arbre, la fleur  la montagne  Antre primordiale des kami, et de la première d'entre eux, Amateratsu, la montagne , le yama / san, s'incarne, si l'on peut dire, avant toutes les autres, dans le Fuji Yama/San, rarement aperçu sans sa coiffe bleu cendre, et se retirant rapidement de la vue de «d'en bas »  Ce sont les yamabushi, les ascètes des montagnes, qui les parcourent en permanence, et que l'on voit traverser parfois les villes, en route vers la montagne suivante, mendiant quelque nourriture pour aller plus loin  Il me plaît que le lieu où s'achève le processus historique de «'esthétisation » du Japon, entamé à Kamakura, continué à Nara et à Heian (Kyoto), se réfère symboliquement à une montagne, «Montagne des pêchers », Momoyama !

Cette vertu poétique intégralement liée à la nature comme à sa source de renouvellement perpétuel, on l'aura compris, ne s'applique pas seulement aux poèmes premiers « » ou « », qui donneront naissance entre autres à l'ineffable haïku, ni aux insurpassables dits / « » du Genji  Konjaku ou Ugetsu ! Cette vertu particulière imprègne l'âme japonaise dans toutes ses appréhensions et expressions  non pas que l'arbre, la fleur et la montagne soient partout montrés représentativement, mais parce que l'émotion qu'ils ont suscitée et la disposition d'esprit que cette émotion rencontrait, se manifestent en permamence dans le sens esthétique de la nation sur tout le territoire des îles 

Prenez les arts du geste depuis le port du vêtement (surtout traditionnel), les évolutions sur la scène de théâtre (la lenteur hiératique du Nô, la virtuosité flamboyante du kabuki, la fascination ténébreuse et orgiaque du butoh), la cérémonie du thé (les mille et un petits gestes précis, signifiants d'une langue muette que les hôtes comprennent si bien qu'ils peuvent se sentir comme le jury d'un examen devant le maître qui officie), les arts martiaux et du tir à l'arc (dont l'adresse repose sur tant et tant d'heures de concentration, de méditation et de simplification), la politesse rituelle (comme les mouvements d'un ballet adaptés à chaque situation, chaque personne, chaque lieu), le maniement des baguettes à table (à la manière d'un tambour-major qui sait la valeur de chaque millième de millimètre et de seconde), la manière de s'asseoir sur le tatami (les jambes repliées sous soi et le buste bien droit, comme on fait zazen dans le dojo)  grâce et rigueur, jamais l'une sans l'autre, présentes l'une et l'autre et l'une à l'autre !

Et la sobriété, dont le haïku (17 syllabes précisément) est la matrice la plus représentative de l'émotion esthétique, de l'économie de moyens, de la retenue dans l'intensité et de la plasticité dans l'évocation :

« De de la branche
Une fleur y est retournée
C'était un papillon  »


Noritake Arakida (1473-1549)
Anthologie de la poésie classique japonaise, trad. G.Renondeau



C'est ensuite ce qui pourrait se nommer le « d'ombre », qui se manifeste à la fois dans le coeur et la langue  l'amae, ce désir irrépressible d'empathie et de retour à « l'océan matriciel » et l'imprécision compulsive à la fois et volontaire du vocabulaire d'un génie linguistique agglutineur et infini dans ses compositions. (Nous ne sommes pas loin d'une analogie avec le génie linguistique allemand, qui est aussi l'un des charmes de sa poésie )

Car c'est l'expérience même des choses, - expérience typique s'il en est - qui sème dans l'âme japonaise ce trouble de l'interprétation aux limites de la confusion.
Examinons les quatre états fondamentaux du Fuyubutsu, Le Bouddha Élégant, que désignent les termes de « + aware + yügen + sabi »  I. Morris dit du couple sabi/wabi, qu'ils renvoient à la « résignation calme que peut éprouver un homme bien élevé confronté avec la beauté du monde et le destin de toute créature vivante  »
A.Berque tâche de définir le " yügen " comme cet « attrait obscur de l'informulé »  Quant à l' aware (mono no aware), on y découvre un véritable monde  le sentiment des choses, empreint de nostalgie douce ou de tristesse profonde, que l'on retrouve dans le «rerum » latin (ce qui pleure dans les choses) ; imprégné de notions bouddhiques telles que l'impermamence (mujô), le rejet du moi (mushi), la fragilité de l'existence et la vacuité de l'univers (mu), il présuppose une âme capable d'abolir la relation sujet/objet et de ressentir, en totale empathie avec la nature et l'univers, l'incroyable vérité de ce qui nous entoure et de notre propre existence. Cela rappelle les expériences mystiques du zen et la notion de satori (éveil). (Ce type de définition se trouve dans tous les dictionnaires). J'ai souligné à dessein. À lire ces seules expressions , le non-japonais est plongé dans une galaxie vertigineuse de sentiments, sensations, réminiscences, tristesse et joie, regret et bonheur, tempérés par la précarité, et le tout dans une espèce d'humeur où quelque léger zest de morbidité n'empêche tout de même pas d'apprécier la beauté, mais comme si on la voyait pour la dernière fois...

S'étonner. C'est peut-être la véritable disposition tempéramentale adéquate devant tant de paradoxe vécu avec la simplicité des évidences. Tout génie national peut se targuer d'être une certaine «ïncidentia oppositorum », une rencontre de contraires. Mais ici il y a plus. C'est le culte d'une rencontre telle qui, si elle se résolvait, supprimerait ipso facto la condition même de possibilité d'une telle conformation de l'esprit. En effet, c'est en même temps qu'on est ému par les fleurs de cerisier et leur chute prochaine  autrement dit, leur chute fait partie du plaisir éprouvé à les voir sur la branche ; sans leur chute inévitable et que l'on attend (souhaite ) presque, la contemplation de ces fleurs n'aurait pas d'intérêt pour l'âme nipponne qui voit ces fleurs à la fois sur la branchetombant de la branche  Est-ce du simple sado-masochisme  J'ai tendance à penser qu'il n'en est pas absent, et que pour autant qu'il en soit ainsi, il explique bien à mes yeux la capacité d'endurance douloureuse et triomphante, - à la fin, - qu'exigent ces épreuves apparemment superflues, sinon inutiles, auxquelles on se livre ici pour toutes sortes d'entreprises que l'on réglerait ailleurs beaucoup plus confortablement 

Coeur et intuition, sentir d'abord ! Considérer, réfléchir, cérébraliser après, et seulement s'il le faut. Une phase durable d'« amae », sans verbalisation ni articulation. Le senti ! Le «Wir-Gefühl » germain ! Le sentiment d'appartenance, ensemble, à quelque chose d'indéfinissable qui, à la fois, effraie un peu et procure paradoxalement une certitude non fondée d'être en sécurité. « Unheimlich » qualifie exactement cette expérience : étrange (presque effrayante) et agréable (presque inévitable) ; le volontaire en est absent, en japonais comme en allemand : cela s'impose comme tel, et laisse quelque peu rêveur et grisé ! La proie des excès, que les pulsions alors peuvent initialiser, amplifier à notre insu, et mener à des actes insoupçonnés ! Il y a de la drogue là-dedans, mais une drogue sécrétée par le sujet et l'objet, comme le mélange de deux substances, innocentes chacune pour soi, et nocivement détonnantes quand on les mêle ! Peut-être est-ce à cause de cela que l'on peut déceler aussi dans l'âme nipponne un goût volontiers de la violence pour la violence (en art et en littérature notamment, au théâtre avec le butoh) sous ses formes les plus intellectuelles : intellectuelles, certes, mais dans des descriptifs et des images qui ne craignent ni la souffrance donnée, ni la souffrance subie, ni l'horreur, ni l'innommable, ni l'insupportable ! Une scène, un espace, un laboratoire pour acting out et défoulement, comme on vomit quand trop, c'est trop 

Toutes ces contradictions de notre temps, mais qui étaient aussi celles des temps anciens, le mouvement dit « petits théâtres »,- dont Kara Juro est le représentant le plus connu - les illustre avec l'idée générale de retrouver une modernité vraiment japonaise, en puisant dans l'inépuisable réservoir de la gestuelle théâtrale du nô et du kabuki pour les exprimer : ils jouent sous la tente, dans des hangars, dehors même. Ils sont d'innombrables troupes, généralement pauvres et enthousiastes, à faire vivre cette authentique avant-garde, qui puise dans ses réserves du neuf et de l'ancien...

Un mot encore, car la chose est d'importance : j'ai dit le vieux shinto. Qu'en reste-t-il en réalité et s'il en reste qu'est-il devenu ?
Une après-midi délicieuse, passée en compagnie de Jean-Michel BUTEL,- de l'INALCO de Paris, en mission à la Maison Franco-Japonaise de Tokyo, et chercheur au Centre de Recherche et d'Étude de Documents Historiques et Folkloriques de l'Université de Kanagawa, à Yokohama, sur « une définition de l'amour selon des "divinités lieuses" campagnardes » -, a remis chez moi quelques pendules à l'heure !
Depuis sa rédaction en chinois des T'ang (8e s.), jusqu'à la restauration des Meïji (1867), le Koji-ki (la Bible, pour le Japonais) n'a pratiquement été lu par personne, à cause de son inaccessibilité linguistique ; jamais traduit en japonais, il a de fait constitué pendant douze siècles l'arche d'alliance inviolée d'un passé d'autant plus merveilleux que le recueil établi à la première venue du bouddhisme (7e s.), et en réaction contre lui d'ailleurs, fut au mis au silence à la seconde venue du bouddhisme (13e s.). La phase shinto-bouddhiste qui devait voir le syncrétisme absolu des deux traditions religieuses fit long feu, et la phase finale, entamée en 1867, si elle mit au pas le bouddhisme des trois grandes sectes (Rinzaï, Soto et Obakusan Mampuku), elle institua un shintoïsme impérial, nationaliste, ritualiste et formaliste, qui était et est toujours bien loin des « merveilleuses » légendes que les compilateurs du Koji-ki avaient collationnées aux 7e et 8e siècles. Est-ce à dire que l'inconscient collectif n'aura pas été quand même imprégné quasi ontologiquement par ces traces ancestrales de la culture atavique ? Non, mais comme le soulignait Butel, l'urbanisation des années cinquante, subitement accélérée en 70 et définitive en 8O, - plus de 8O% des Japonais vivent en zone urbaine, et la seule Tokyo, aux statistiques de février 2002, rassemble plus de 12 millions d'habitants,- a entraîné le déracinement mental d'une population dont la nostalgie en matière de nature, de vie campagnarde et d'antan, s'abreuve désormais dans les seules animations enchantées des productions des studios Ghibli (Mon ami Totoro, par exemple, de Hayao Miyazaki ). Butel continue : "les Japonais ne reçoivent aucune formation catéchétique que ce soit ; ils ne connaissent ni leur passé lointain, ni exactement leur passé proche ; leur littérature scolastique ne mentionne pas les textes fondateurs de la nation, et malgré tout ce que peut produire l'Ecole de Kyoto, ils n'ont pas de " philosophie ", - invention occidentale, s'il en est -, parce que leur structure de pensée et d'appréhension du monde ne le leur permet pas, ou plus exactement les rend inaptes à imaginer quelque chose qui ressemble à ce qui est devenu chez nous la philosophie".

Voilà ce que voudrait explorer cette investigation tokyologique. La modernité japonaise 2002 a des réserves d'inspiration pour encore mille et mille ans.
Je pense malgré tout que le vieux shinto n'a pas dit son dernier mot :
que ce soit dans les studios d'animation Ghibli de Kaganeï, où règne le maître visionnaire Miyazaki ;
dans les offices de couture d'Omotesando et de Ginza où s'imaginent sans interruption les apparences les plus dérangeantes ;
dans les lieux les plus insoupçonnés où rêvent toutes sortes d' utopies des troupes comme Dump Type...

La création monte avec le Soleil Levant : Amateratsu pourrait bien ressortir de la caverne !
Image frise bas


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Dernière modification : 2004/04/15
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