... Ici, deux images montent de ma mémoire. Elles ne se recoupent ni ne se superposent, elles ne s'excluent pas non plus l'une l'autre. Dire qu'elles sont complémentaires serait trop facile ! Elles demeurent plutôt chacune en soi et pour soi, l'illustration duelle des chemins de mon corps et de mon coeur...
Janvier 1974, Benediktbeuern, sur l'une des voies d'accès au cloître‑université. Je suis assis à la place du passager, dans la 4L d'Éva‑Maria, une schoolmate de socio‑pédagogie. Elle suit à l'époque, le cours de formation à la Missio Canonica (Assistanat pastoral), je suis moi‑même assistant de psychanalyse et étudiant de troisième année de théologie. Entre nous, la sympathie s'est très vite transformée en amitié, et l'amitié a crû en un sentiment très fort, quelque chose qui ressemble à s'y méprendre à l'amour. Je vais avoir 32 ans, elle en a 28. Le mois suivant, je dois rentrer en France. L'année précédente, j'ai prononcé mes voeux perpétuels. Éva Maria sent et sait que mon engagement religieux est en train de l'emporter sur mes sentiments pour elle. Nous pleurons ! Je dois rompre. J'ose lui dire que je l'aime (ce qui est vrai), mais que je ne l'aime pas assez (ce qui est plus terriblement vrai encore). La pluie... Nous tombons dans les bras l'un de l'autre, dans l'orage qui vient d'éclater. Nous avons du mal à relâcher notre étreinte. Je quitte la voiture en lui criant : « Démarre ! » Trempé... Je suis des yeux la 4L qui tourne vers le village....
... Début 1980, fin de l'hiver, le train arrive en gare de Namur, Belgique. J'ai quitté Paris, quelques heures plus tôt. Je dois retrouver un ancien camarade de noviciat, puis de philosophie. Nous nous sommes perdus de vue depuis la fin 1968. Il m'a « retrouvé », il y a quelques mois. Marié, psychologue, il m'a invité chez lui. Je me rends compte que j'ai toujours aimé André, et que son coup de fil a suffi pour rallumer la douzaine d'années de cendres chaudes où n'avaient cessé de couver quelques braises vives. Il était si jeune à l'époque (19 ans ! ), frais émoulu de ses humanité ! J'en avais 26, avec quelques diplômes et ma double expérience religieuse et militaire en plus ! Il y eut entre nous, et immédiatement ‑ je le vois maintenant ‑ du maître et du disciple, du Staretz et de l'Aliocha, avec une puissante affection, qui sans être homosexuelle, nous liait profondément... Ma dernière image de lui, Juin 1968, le scolasticat de philosophie, Paris, dont nous avions décidé la fermeture en Assemblée Générale. Il rentrait en Belgique, j'étais envoyé à la campagne, « limogé » près de Roanne, une espèce d'exil ! Adieux sur le perron de la gentilhommière andrésyenne, au‑dessus de la Seine... Le train stoppa. À peine sur le quai, j'aperçus près de l'escalier souterrain, un homme jeune, grand, le cheveu assez abondant, une barbe tout aussi abondante, de grosses lunettes d'intellectuel... Plus rien de l'André, adolescentesque et frêle, timide et indécis, de Mai 68... À côté de lui, une petite fille, son aînée, curieuse et attentive. Il avançait vers moi. J'avançais vers lui. Quand nous fûmes à dix mètres de distance, il lâcha la main de sa fille, j'abandonnai mon bagage, et nous courûmes l'un vers l'autre. C'est lui qui me prit dans ses bras ! Il avait une bonne tête de plus que moi : je fourrai la mienne au creux de son épaule. Deux mots nous vinrent aux lèvres : « André ! ‑ Vincent‑Paul ! », dits dans un même souffle, étouffé par notre embrassement. Nous restâmes quelques longues secondes enlacés... Alors seulement, je fis une bise à Valentine. Il prit mon bagage...
Jusqu'à l'âge de dix ans, j'ai presque totalement vécu au milieu de femmes (ma mère et ses trois soeurs, on les avait surnommées, les quatre filles Gatto) et de filles (mes soeurs et mes cousines). Je suis le seul fils chez moi, et le plus jeune des cousins. Mes rapports avec le monde des mâles s'établirent avec mon père absent‑présent, que ma mère nous « racontait », avec les garçons de mon âge, moments partagés entre la responsabilité qu'on me confiait sur eux, et les petits « jeux sexuels » habituels, auxquels nous nous livrions dans la clandestinité des chantiers de construction de la nouvelle église paroissiale, et les terrasses des HLM que nous habitions. Enfin, avec mes cousins plus âgés, qui m'emmenaient avec eux, comme le benjamin de grandes équipées sauvages, où nous jouions les Robinsons et les Vendredis en tenue nature, dans des ruisseaux à cresson et à horties, ingrédients d'innombrables breuvages obligatoires pour nos initiations tribales !
Si je peux oser une théorie de mon enfance, j'y vois un grand développement de « l'anima » si chère à Jung, dans sa dimension maternelle de dévouement et d'autorité, et une stagnation de « l'animus », au stade ludique génital, stagnation d'autant plus fixe, que « l'anima » était active et activée, d'une part par « mes responsabilités », d'autre part par mon environnement habituel. Je dois y ajouter l'amour et l'admiration dont chacun m'entourait. Je passe pour avoir été un enfant très attachant, enjoué et sociable, ainsi qu'intelligent, rapide et efficace. Outre qu'ils me choyaient, les adultes ont toujours su apprécier mes qualités performantes, pour m'associer naturellement à leurs activités et à leurs entreprises.
Mon adolescence devait dérouler ses méandres dans un milieu totalement unisexuel, au moins pendant l'année scolaire. L'hétérosexualité n'était accessible qu'au rêve et au fantasme, sauf pendant les périodes de vacances estivales, celles de Noël et de Pâques étant décidément trop courtes, où les rencontres devenaient éventuellement possibles. J'y faisais déjà allusion plus haut, sans sombrer nécessairement dans les « amitiés particulières » à la Roger Peyrefitte, ou celles, plus héroïques, de la « Ville » d'Henry de Montherlant. Il serait vain de nier que les premiers émois du sexe et de la tendresse, de l'amour pour tout dire, se soient inévitablement portés sur la personne de camarades aux « membris muliebris ». Il m'est effectivement arrivé d'entonner à mon tour, le « O Tytire, patulae te cecini sub tegmine fagis ». Ainsi « l'animus » se satisfaisait de son double, par manque d'alternative tandis que les pulsions s'auto‑satisfaisaient, elles, dans un plaisir arraché à la solitude et à la misère de l'isolement.
C'était l'époque, où je passais l'été en Angleterre dans les Midlands. Je n'allais plus dans le petit village de Slaithwaite, mais dans la ville d'Huddersfield, où j'avais trouvé un autre correspondant de mon âge, que « j'aimais » d'une certaine façon. Une fois dans une discothèque de jeunes, genre « Saturday Night Fever », je rencontrai Jennifer, yeux verts, longs cheveux noirs. Pour le coup, j'en tombai amoureux. Je devais avoir 15 ans ! J'en oubliai mon ami Paul, passant de longues heures avec elle, le plus souvent dans les collines qui entouraient la ville, le genre de paysage où se déroulent les péripéties amoureuses de Cathy et Heathcliff dans « Wuthering Heights » d'Emily Brontë. Cet été‑là nous vit, batifolant dans la bruyère, nous réfugiant trempés dans les granges, transis et serrés l'un contre l'autre, ou devant la grande cheminée d'une ferme accueillante, où l'on nous permettait de nous sécher, en buvant un bol de lait chaud. L'été était particulièrement pluvieux cette année‑là. Les parents de Paul, responsables de mes faits et gestes, s'inquiétaient de me voir toujours parti, délaissant Paul, censé être mon correspondant, et rentrant tard, fourbu et humide ! Je ne leur cachai pas la vérité, d'autant plus que mes sentiments étaient nobles, naturels et authentiques. On comprit, on me loua pour ma franchise, on m'invita à la prudence mais comme mon départ approchait, on confia au temps le soin de régler cette affaire. Ce dont effectivement l'année suivante se chargea : je ne reconnus plus Jennifer. Elle avait certes toujours ses yeux verts et ses longs cheveux noirs ! Mais elle s'était, à mes yeux, tellement enlaidie et banalisée que mon grand sentiment pour elle, démesurément grossi par le fantasme que crée la distance, se dégonfla à sa vue, intantanément, me laissant hébété de cette retrouvaille, sceptique devant les aléas de l'amour, et, finalement amusé, plus que désabusé, devant l'issue de ma première véritable aventure sentimentale.
Les deux dernières années de ma jeunesse algérienne, je me fis deux amis, aussi opposés l'un à l'autre, que le sont les pôles positif et négatif en électricité, je n'ose pas dire, les prises mâle et femelle, ce qui conviendrait mieux en l'occurence. Léopold, de deux ans mon aîné, avait une classe d'avance sur moi. J'avais toujours sympathisé avec lui, c'est encore le cas : il est marié et vit dans le Var. Je le revois régulièrement. La dernière année à St Eugène, je fis une fugue, exaspéré par mon sentiment ( ? ) d'être personnellement persécuté par le directeur des études de l'époque, excellent professeur de lettres au demeurant. La colle hebdomadaire ne lui / me suffisant pas, il avait décidé de m'interdire de cinéma du dimanche soir. J'étais prêt à lui « casser proprement la figure » : deux camarades me retinrent, physiquement. Désemparé et sans le sou, je m'enfuis, d'abord chez un oncle à Bab El Oued, passai la nuit chez lui. C'est là que je découvris que mes cousins, ses fils, et moi‑même étions vraiment différents, lui demandai quelque argent, me rendis chez ma mère pour l'avertir de ma fugue, essayai de me confier au curé de ma paroisse de l'époque, qui ne comprit rien, ou plutôt qui ne comprit pas et passant à travers les mailles de la Garde Territoriale qui patrouillait à la gare CFA (Chemins de Fer Algériens) et dont faisait partie deux de mes cousins, je réussis à prendre un train, pour me réfugier à quelque cent kilomètres au sud d'Alger, chez les parents de Léopold, à El Affroun. Paysans simples et affables, ils m'accueillirent comme leur fils, m'installant dans sa chambre et ne me demandant aucune explication. Après quatre jours, on vint me rechercher, je fus mis à pied une semaine, c'était un mois avant le premier bac que j'obtins, réintégrai Saint‑Eugène. Mais c'est depuis cette époque que Léopold devint le frère que je n'ai pas connu, puisqu'il est mort un an avant que je ne naisse ! Oui, c'est vrai, quand j'embrasse Léopold, j'embrasse un peu un frère aîné !
En passant de Saint‑Eugène à Kouba, I'année suivante, je retrouvai Léopold. La joie. Et découvris Paul, un artiste qui dessinait à merveille et un mystique fanatique de Blaise Pascal. Son édition Brunschwig, ‑ dont il m'a fait cadeau ‑, est toute annotée de réflexions qui révèlent un long et profond commerce de Paul avec Blaise. Paul se révéla très vite être un homosexuel, conscient et fier de l'être. Ainsi cette année de philo se déroula pour moi ‑ j'avais 17 ans ‑ ballotté entre deux amis profondément aimables l'un et l'autre, mais dont l'exemplarité ne cesse d'être pour moi un objet d'interrogation et de perplexité... Je ne sais plus ce qu'est devenu Paul...
Mon départ pour la France - on disait la métropole, encore, en ce temps‑là - en Octobre 1970, me fit prendre conscience de ce qui constituera, à partir de ce moment‑là, la pierre angulaire de ma construction affective, englobant les exigences du corps et du coeur, et j'ajouterai, celles de mon âme, qui pour moi, à la fois « psyché, pneuma et nous », totalise la réalité de mon être au monde. Il s'agit de l'amour de ma famille pour moi, et, dans ma famille, l'amour de quatre femmes, qui demeureront les quatre femmes de ma vie, ma mère et mes trois soeurs. Carmen avait 24 ans, Danièle, 16 ans et Marie‑Jeanne 7 ans. Je venais d'avoir 18 ans. Je laissais une terre natale, mais j'emportais, à l'époque quasi clandestinement, d'inépuisables cargaisons d'un amour, qui devait au fil des ans, développer, jusqu'à l'hégémonie, « l'anima » de mon « âme », et la rendre capable de tempérer sans l'annihiler ‑ grâce à Dieu ‑ la dimension virile de ma masculinité.
Au plan psychologique pur, j'entrai dans une période de latence sexuelle qui devait s'étendre sur 10 ans, période durant laquelle les aléas de l'existence me faisaient passer par les broyeurs successifs et simultanés, parfois, des études, de l'enseignement, de la vie religieuse et militaire, des engagements politiques, des voyages... et surtout du réalisme objectif, m'apprenant à (re)mettre chaque chose à sa place, à relativiser « certains enthousiasmes purs dans une voix suave » (comme l'Éva d'Alfred de Vigny), à distinguer l'essentiel de l'important, à ne m'attacher qu'aux noyaux durs en démasquant les superstructures, et à démystifier les illusions tenaces que sécrète toute idéologie ! La France, que je découvrais du Sud au Nord, et de l'Est à l'Ouest, la France, sans me décevoir pour autant, m'aidait en fait à prendre congé d'elle, après m'avoir enseigné tout ce qu'elle pouvait. Si j'ai perdu ma virginité, ce fut avec elle, que, comme Jennifer des Midlands, je reconnaissais de moins en moins, année après année, avec une certaine nostalgie, celle dont Simone Signoret dit qu'elle n'est plus ce qu'elle était !
Ce que ces années mirent en place en moi - je le dis maintenant avec le recul de la perspective ‑ c'est à la fois l'heureuse harmonisation, dans ma structure psychique, des rôles respectifs de mon « animus » et de mon « anima », se résolvant dans la dimension paternelle de mon être en croissance et en même temps la découverte affectivement sastifaisante de l'importance que les femmes étaient en train de gagner dans ma vie.
C'est d'abord le parrainage qui m'ouvrit à ma sensibilité paternelle. Je fus ainsi requis comme parrain du premier fils de Carmen (ma soeur ainée), Gilles, puis du seul fils de Thérèse (l'épouse d'un de mes conscrits de Friedrichshafen), Jean‑François, puis du premier fils de Danièle (ma soeur cadette), Bruno. Plus tard, on me confia un quatrième filleul, Vincent, le fils, d'un groupe de triplés, enfants du frère cadet de Thérèse, Pierre, qui avait épousé une danseuse balinaise. Ces « enfants » ont maintenant respectivement 32, 28 25 et 12 ans, et me considèrent véritablement comme leur second père !
C'est en 1966‑1968 que je rencontrai André, de huit ans mon cadet, que je perdis de vue, qui me retrouva, qui m'écrit des lettres d'une affection toute filiale et « discipulaire ». Début septembre dernier, apprenant que je passais quelques jours à Paris, il fit, impromptu, le voyage depuis Namur pour être avec moi l'espace de quelques heures. Et puis ce fut, en Saône et Loire, où « l'on » m'avait exilé, en 1968‑1970, que je fus adopté par toute une famille, en commençant par les deux garçons, Jacques et Guy, mes élèves à Ressins (cette École Supérieure d'Agriculture, dont je rénovai la pédagogie), puis par la mère, Édith et le père, Jean Charlier qui devait mourir dans mes bras, au sens propre du terme, lors d'une fête à Toulon, une veille de 15 août. Édith se reposant sur moi, me confia la charge d'avertir ses enfants de la mort de leur père. Jacques et Guy ont toujours programmé leurs mariages ou le baptême de leurs deux fois trois enfants, en fonction de mes disponibilités. Je crois pouvoir dire, qu'ici, sans remplacer le père, mon rôle s'est rapproché du sien, comme jamais auparavant, m'attribuant par là même, une identité dans laquelle j'entrai comme dans un vieux bluejeans confortable. Début septembre 1993 encore, je faisais tout exprès le voyage de Trèves pour baptiser le troisième enfant de Guy !
D'un autre côté, à ma mère et à mes soeurs, qui en 1970 avaient dix ans de plus, Carmen 34, Danièle 26, et Marie‑Jeanne 17, s'ajoutaient aussi Thérèse (la mère de Jean‑François), une femme élégante, racée, mais dont le tempérament et l'existence la font passer pour dominatrice auprès de ceux qui voudraient la dominer, et Édith, une maîtresse‑femme, qui se révéla l'être effectivement, quand à moins de 50 ans, le veuvage la frappa de plein fouet. Fille d'éleveurs du Bourbonnais, première levée, dernière couchée, elle transforrna avec son fils aîné, la ferme et les dépendances, résidence y compris, en club de golf, centre de séminaires et château accueil. Ces femmes et moi, chacune à sa manière sentions que nous n'avions rien à craindre ni à redouter l'un de l'autre, car si mon affection pour elles demeurait sexuée - je reste un homme, en dernier ressort - elle n'était mue par aucune ambition de conquête amoureuse ni ne se muait en aucune langueur romantique. Filiale, fraternelle, amicale, mon « anima » permettait à mon besoin d'affection et de tendresse, d'être comblé par un sentiment fort, plein, d'où l'émotion n'a jamais été bannie, mais n'a jamais non plus, jusqu'ici au moins, « dégénéré », le mot est un peu négatif disons « évolué », en aventure ou en liaison.
C'est pourquoi la rencontre avec Éva‑Maria dans ma période allemande, revêt l'importance que je lui reconnais. Celle de m'avoir permis de me confirmer dans le choix radical de la chasteté et du célibat comme « chemin de perfection », pour moi, personnellement. Il en va des voeux de religion comme des promesses du mariage. L'engagement décisif qui est exigé, ne supprime en rien notre nature, avec son hérédité et ses habitudes. En imaginant avec Éva‑Maria le mariage et la famille comme théoriquement possibles pour moi, je ne pouvais que les mettre en contre‑balance avec mon expérience célibataire et libre de tout engagement de cet ordre, ni mental ni pratique, pendant plus de dix ans. L'homme de trente‑deux ans, qui sort de la 4L sous la pluie diluvienne, ne se prend pas pour le Rhett Butler de « Gone with the wind », abandonnant Scarlett O'Hara, parce qu'elle l'a trop fait attendre ! Il se prend pour lui‑même. Il est mis devant une décision existentielle à prendre et dont il prend, à ce moment‑là, conscience, qu'elle est plus fidèle, plus adéquate, plus conforme à ce que la vie lui a donné de vivre jusque‑là, et à ce qu'il soupçonne d'être appelé à vivre encore. La vocation « d'eunuque pour le Royaume de Dieu » ne tombe pas du ciel, même si, dans le jargon religieux, elle en est l'annonce et le signe. Si elle est - et je le crois de toute mon âme, de tout mon coeur et de tout mon esprit, j'ajoute, de tout mon corps - si elle est un appel de l'Esprit, alors oui, mais à travers une histoire humaine où est reconnu, assumé et métamorphosé par la grâce, tout ce qui, année après année, mois après mois, jour après jour, a contribué à me rendre humainement capable d'entendre, pour moi, un tel appel ! Cela ne stoppant absolument pas au moment des voeux, mais continuant, comme la création toute entière, à avancer vers son plein accomplissement !
Le célibat stricto sensu, a‑t‑il été difficile, est‑il encore difficile à assumer pour moi ? Non ! Et la paternité génétique ? Oui, un temps. Ce désir de paternité a été comblé, je dois l'avouer, par la qualité exceptionnelle avec laquelle, j'ai eu la possibilité d'accomplir, - et je continue -, un métier (mot très noble pour moi) d'éducateur, de pédagogue, de catéchiste, de prêtre et de psychothérapeute. Je ne cesse d'enfanter, « l'anima » est premier chez moi, à l'amour, et à la santé. Mais je dois avouer que le païen en moi, - n'est pas mort, et je n'ai rien à faire pour le tuer -, se passerait aisément du mariage et passerait directement à l'engendrement !
Et la chasteté ? La chasteté est un défi intérieur à notre inclination à succomber à toutes les sollicitations d'où qu'elles viennent. Cela a été, c'est et ce sera toujours mon cas ! Alors comment faites‑vous ? Ma première réponse en tête‑à‑tête, serait certainement : Et vous ?
Car l'idéal de chasteté n'est pas l'apanage réservé et obligatoire de celles et ceux qui prononcent les voeux de religion, mais de tout être spirituel, sensible à la valeur et à la dignité de l'être humain, donc de l'autre et de soi‑même en particulier. En dehors de certaines périodes obsessionnelles, que traverse tout un chacun à certains âges de sa vie, et dont il se tire comme il peut (à cas exceptionnel, solution exceptionnelle mais statistiquement non significatif), je dois dire que trois facteurs contribuent chez moi à vivre joyeusement les renoncements que je dois assumer chaque jour. C'est d'abord l'amour dont je me sens porté : c'est le cadeau que l'on me fait en permanence. On m'aime. Je me sens aimé. J'aime. Quel que soit l'ordre ! Ceci est le fondement permanent de mon existence quotidienne. Hommes, femmes, enfants, ici ou là, hier, aujourd'hui et demain. J'aime et je suis aimé. Et je le montre, et on me le montre. J'embrasse, je prends dans les bras, je touche les corps, je téléphone, j'écris, j'appelle, je dis que j'aime ! Je suis un être d'amour, fait par et pour l'amour. Je respire l'amour comme l'air, un air d'amour...
C'est ensuite ma formidable capacité de créer, ma créativité. Dans beaucoup de domaines, mais surtout, bien sûr, dans ceux qui relèvent de ma charge et de mes compétences. Je fais mien le mot de Stendhal : « Heureux l'homme qui de sa passion a fait son métier », à la seule condition de mettre au pluriel « passions » et « métiers », parce que le coté monstrueux de ma nature et de ce que je suis devenu, a démultiplié mes entreprises. J'en ai parlé suffisamment jusqu'ici pour y revenir encore... Enfin, - last but not least - c'est la découverte personnelle qu'il m'a été accordé de faire, de Jésus de Nazareth, du Jésus des Évangiles, du Galiléen. Je crois en lui, en sa parole, en sa présence. Le Dieu qu'il me révèle, non seulement juste mais bon, exigeant et miséricordieux, magnifique et simple, comble à la fois mon « desiderium naturale et supernaturale ». Je me sens attendu dès que je m'éloigne, accueilli dès que je reviens, pardonné dès que je le demande, comblé avant que je parle. Ce Jésus est un compagnon, un maître, un Dieu....
Ces réponses sont‑elles loin de la question ? L'amour, la créativité, la foi paraissent‑ils insuffisants pour rendre ma chasteté joyeuse, valeureuse et généreuse ! « In medio vitae » ( ! ) si je me trompe, j'aimerais bien qu'on me propose une autre aide, un autre investissement, une autre sublimation, pour ce qui, en moi, à l'image de la vie et du Maître de la vie, ne peut être ignoré et exige de l'expérience ! On se serait peut‑être attendu à ce que j'évoquasse, de façon plus canonique, la pratique des vertus, les cardinales - prudence, justice, force, tempérance -, les théologales - la foi, l'espérance et la charité - et l'appel aux dons de l'Esprit - sagesse, intelligence, conseil, force, science, piété et crainte de Dieu. À vrai dire, il ne me semble pas écrire quoi que se soit de différent. La forme diffère certes, mais tout le monde n'est pas appelé à s'exprimer comme St Thomas d'Aquin !
Je serais incomplet, en revanche, si je négligeais de mentionner certaines pratiques, dues bien sûr au genre d'homme que je suis et à son cursus. Je me suis soumis, entre 1970 et 1974, à une psychanalyse didactique, déontologiquement obligatoire pour toute personne qui prétend s'adonner à cet art. Ce travail sur soi‑même, qui ne cesse plus depuis ce temps‑là, sans jamais régler une fois pour toutes les multiples expressions de ma sexualité dans toutes ses dimensions, m'autorise à me comprendre chaque fois un peu plus, chaque fois un peu mieux. Et si, survient quelque aventure, avant de culpabiliser, de juger et de condamner, j'examine d'abord les sortilèges que ma nature sait invoquer pour avoir raison, parfois, de mes capacités de résistance. Alors seulement, je rends à l'involontaire ce qui est involontaire, et m'en remets totalement à la miséricorde de Dieu.
Une deuxième pratique, qui s'est régularisée dès mon retour d'Allemagne, consiste en ce que j'appelle méditation‑retraite, et qui se matérialise en temps privilégiés dont je jalonne mon année de travail et pendant lesquels, je fais expressément « retraite », je « médite » sur ma vie, sur ce que j'en fais, sur ce que je deviens, sur mes voeux, sur ma relation personnelle à Jésus Christ et à Dieu, sur ma disponibilité à la « mouvance » de l'Esprit, sur mes familiarités avec mon ange gardien, sur la qualité de mes travaux, etc. Ce que j'organise dès le début de l'année, c'est l'aménagement de ces temps, mais pas du tout leur structure interne. Ce sont des temps de « vacance », de « vide », de « rien », dirait Jean de la Croix, des temps où je ne fais que me disposer à accueillir ce qui doit advenir de la part et au nom de Dieu qui me convoque. Ce sont paradoxalement des moments de grandes turbulences, comme si les exigences physiques se faisaient d'autant plus pressantes, que le coeur se dispose plus délibérément à l'intimité spirituelle avec Dieu. Satisfaction contre satisfaction. Je ressors de ces « déserts », toujours ragaillardi et plein d'admiration pour l'invention divine qu'est l'homme, sommet abrupt et vertigineux de la création.
La troisième pratique n'est pas nouvelle, mais en tant que telle, elle est l'acquisition de ces dernières années. C'est le travail d'écriture. J'ai dit plus haut que j'ai toujours écrit. Mais comme chacun sait, il y a écrire et écrire. C'est devenu pour moi une sorte de nécessité vitale, au début de l'année 1990, où j'ai connu une véritable conversion à la Jonas. J'y viendrai dans le détail plus loin. C'est aussi par le travail d'écriture que j'ai réussi cette conversion, par la lente, douloureuse et laborieuse tâche, qui consiste à révéler dans le vide blanc de la pleine page, un sens, des mots, une histoire qui soient à vous, et qui vous y attendent. Depuis cette date, j'étais mûr pour cela, j'écris comme un athlète s'entraîne pour les Jeux Olympiques, régulièrement, assidûment, sans excitant ni dopage, au‑delà de l'envie et du dégoût. C'est ainsi que l'écriture revêt chez moi une fonction thérapeutique, hygiénique, utilitaire. Ce qui ne l'empêche de prétendre ni au style, ni à la forme. On comprend ma joie sincère, en entendant l'appréciation de Françoise Verny à propos de « Pentabase », et mon étonnement subjugué devant son ordre d'écrire une autobiographie, défi ou commande, je m'exécute ! Je n'écris pas pour être publié d'abord, j'écris parce que je dois écrire. Mais je n'écris pas non plus pour ne pas être publié. Je veux dire que je ne saurais écrire « mieux » si je devais être publié, j'écris toujours de la même facon. Le lecteur est peut‑être en train de se demander ce que l'écriture a à voir avec la chasteté ! J'y vois une véritable analogie dans l'exigence d'authenticité, la propreté de la pratique, la droiture de l'intention. Être chaste à la façon d'un cathare est improductif, froid et obsessionnel. L'acte d'écrire apprend l'humilité, révèle la pauvreté et incite à la beauté ! Je voudrais faire de ma chasteté une ouvrage sans cesse remise sur le métier parce que l'on ne peut, grâce à Dieu, être jamais tout à fait chaste. C'est un devenir aux étapes subtiles, imperceptibles et... nombreuses !
Un film d'Ingmar Bergman s'intitule « Toutes mes femmes », un autre de Federico Fellini, « La Cité des Femmes » ! Ce qui suit, ne veut plagier personne, encore moins Don Giovanni et ses « mil e tre ». Il s'agit de bien autre chose. Sept femmes sont entrées durablement dans mon existence entre 1975 et 1985, années où mon quartier général se situait à Nice, mais qui me virent me déplacer de part et d'autre de l'Atlantique. Et si j'insiste pour dire que je ne joue pas les collectionneurs, c'est que chaque femme l'est dans une relation à ce point spécifique, particulière et personnelle, que, d'une part elles ne s'entendraient pas entre elles si elles devaient se connaître, et, d'autre part, je suis proprement époustouflé de prendre conscience de la cohabitation en moi de tant de virtualités relationnelles, si différentes les unes les autres !...
Dès 1975, à propos de mon anniversaire, je fis la connaissance de Monique à deux jours près mon âge. Cette coïncidence venait lui donner l'occasion de se faire connaître de moi, avec sa famille, et de se proposer de m'aider dans la mesure de ses possibilités en cas de besoin. Depuis vingt ans, elle est toujours là, mon conscrit féminin, qui a partagé la plupart des événements que ces pages relatent. Nos retrouvailles sont celles de « copains de régiment ». Nous sommes pratiquement des jumeaux que l'existence a unis, et nos comportements et réactions relèvent effectivement d'une gémellité de sensibilité qui nous jette dans des fous rires et des complicités secrètes et naïves...
Soeur Magda est une religieuse dominicaine, ancien professeur de mathématiques et responsable de la catéchèse de l'École de la Tramontane de Juan les Pins. C'est elle qui remua ciel et terre ( ! ) pour m'embaucher en 1980, quand il s'avéra impossible de continuer l'immense travail entrepris à l'École Don Bosco. Elle « adorait » littéralement mes méthodes de travail, mes contes bibliques, mes séminaires de formation, mes montages audiovisuels, jusqu'à mon caractère, dont elle savait par une parole et un sourire, avec de la fermeté, tempérer les excès ! Mais il ne fallait pas que quelqu'un m'attaquât. Soeur Magda sortait alors griffes et ongles pour me défendre, et, quand c'était difficile, pour « m'expliquer » à ceux qui ne connaissaient pas mon mode d'emploi. Soeur Magda s'est retirée à Vence, près de la Chapelle Matisse, dont elle assure la visite guidée. Chaque été, avec Monique, nous montons lui rendre visite. Elle est toujours avide d'entendre le récit de mes aventures...
Élli est une bavaroise, mais qui parle parfaitement le français et l'italien pour avoir séjourné en France et en Italie au cours de ses études. En quittant l'Allemagne, j'avais gardé le contact avec l'un ou l'autre de mes school mates. Avec Georg, nous organisions des séjours à Nice, partagés entre des séminaires et de la plage. Élli descendit un jour, avec ses trois enfants. Nous nous entendîmes si bien que chaque été, nous nous retrouvions où que fussent organisés ce type de séjours, l'Autriche, la Hongrie. Nous passions des heures et des heures à parler de tout. Je fis aussi connaissance de son mari Helmuth. On m'invita dans la maison de Eurasbourg, au sud de Munich, pas très loin de Benediktbeuern. Je vins, plusieurs fois et séjoumai dans l'immense home dans la forêt, à la grande façade de verre, et à la mezzanine bibliothèque, au‑dessus du living sobre et confortable. Élli a toujours été magistralement critique envers moi, mais à la façon douce et persuasive d'une personne droite et bonne. Je la déclarai ma grand‑mère, et ne manquais jamais l'occasion de passer par Eurasburg quand mes affaires m'appelaient à Munich. C'est avec elle que j'ai écrit et corrigé les épreuves de mon livre allemand publié au Kösel Verlag « Beruf oder Berufung », c'est d'ailleurs à toute sa famille que l'ouvrage est dédié. Depuis que je suis à Hong ‑Kong, je n'ai plus revu Élli
Il est exactement 22 h ici. En Allemagne, il n'est que 15 h. Cher lecteur, je pose ma plume, et j'appelle Élli... Élli est à Munich, elle ne rentrera que dans trois ou quatre heures : il sera 19 h, 5 h du matin à Hong Kong.
J'ai eu Helmuth, tout surpris du revenant...
En 1981, à un congrès de l'Enseignement Catholique à Rome, je fus abordé par une religieuse de la congrégation de Saint‑Thomas de Villeneuve. Elle avait entendu parler de moi, par Soeur Magda, la dominicaine de Juan‑les‑Pins et désirait que je vienne à Saint‑Germain‑en‑Laye faire de même. Le mois suivant, je vins faire un audit, et découvrais deux femmes remarquables, chacune dans son genre. D'abord Marie‑Geneviève, la directrice, célibataire d'une quarantaine d'années, entièrement consacrée à son métier, et ensuite Soeur Jean‑Mathias, une religieuse d'une bonne cinquantaine, responsable de la catéchèse. À nous trois, quatre fois par an, nous mettions Saint‑Thomas en ébullition. Une équipe naquit aussitôt, galvanisée par l'enthousiasme, les innovations et les résultats. Dès que j'arrivais le jeudi soir par l'Air Inter de 17 h, la maison entière entrait en catéchèse, comme on entre en religion, c'est le cas de le dire ! La chapelle fut d'ailleurs toute re‑dimensionnée en laboratoire audio‑visuel. Jusqu'au lundi 17 h, je prenais à Orly l'Air Inter de 19 h pour Nice, pas un élève qui n'ait eu un contact avec l'entreprise catéchètique, dont les activités, sans cesse renouvelées, devenaient un lieu de vérification pédagogique permanent. Les samedis et dimanches étaient consacrés à des escapades à Paris, sur la côte normande et même à Londres. Une émulation entre les divers ateliers conduisait à des réalisations qui redoublaient l'enthousiasme et apportaient de l'eau au moulin de ma venue suivante. Huit années de suite, ce travail continua. Il continue toujours, comme j'ai pu m'en apercevoir en septembre dernier. Huit années, à Paris, à Nice. à Londres ou à Palerme ou à New York, je retrouvais Marie‑Geneviève ou Soeur Jean‑Mattias, et comme des collégiens en vacances, nous baguenaudions de conserve... Marie‑Geneviève a développé Saint‑Thomas en IUT, elle occupe des fonctions de plus en plus importantes dans les Yvelines et la région parisienne, mais elle n'a pas changé. Soeur Jean‑Mattias a été surprise par un cancer du sein, il y a quatre ans. Elle lutte toujours, je l'ai extrêmisée en septembre 1995...
Je devais rencontrer une troisième religieuse, de la Présentation de Tours, celle‑là, mais assez loin de la Touraine, puisque c'était en Colombie ! Elle faisait partie du comité d'accueil qui m'attendait à l'aéroport Eldorado de Bogota. C'était une « morenita », une brunette, qui avait appris le français à l'Institut Lumen Vitae à Bruxelles. Ce n'était pas Moscou, elle ne s'appelait pas Nathalie, je ne suis pas Gilbert Bécaud ! Elle s'appelle Marta Inès, c'est un très joli nom, et elle fut un excellent guide et une excellenle traductrice, puisqu'à l'époque je ne parlais pas espagnol. Chaque année, pendant cinq ans, je revins en Colombie. Elle me préparait le terrain, organisait avec d'autres, séminaires, conférences, retraites. Quand j'étais là, elle faisait en sorte de se libérer et m'emmenait partout, que ce fut à Bogota ou a Medellin. Sa famille possédait des terres, du coté de Rio Negro, à une centaine de kilomètres de Medellin, une amie à elle était écrivain (Rocio), une autre, femme d'un membre du cartel (Socorro), Marta Inès, me montrait tout, me présentait à toute l'intelligentsia. Dans les fincas (ranches) nous échangions longuement nos pronostics sur la « guerra sucia », la guerre sale qui dévaste encore son beau pays. Marta Inès m'appréciait, appréciait mon travail, tout ce que j'apportais à son pays, comme elle disait. Je crois que Marta Inès m'aimait profondément et me respectait tout aussi profondément. Je ne l'ai plus revue depuis sept ans....
Françoise est entrée dans ma vie en se trompant de porte. Quoique protestante, mariée à un juif converti, Françoise avait, par apportunité, inscrit ses filles à l'École de la Tramontane, institution catholique dirigée par des dominicaines, où j'assurais l'animation de la catéchèse. À la rentrée scolaire, chacun sait qu'ont lieu de multiples réunions. Françoise - égale à elle‑même, je devais m'en rendre compte plus tard - ouvrit naturellement la porte de la salle où elle n'avait rien à faire ! Je jure maintenant que ce que je viens d'écrire n'est pas vrai. En fait, elle ne savait pas encore qu'elle allait avoir à faire beaucoup avec moi. Et cela dure depuis douze ans ! La réunion que je menais, venait de démarrer. Une place était restée libre à ma gauche, je l'invitai à s'y asseoir. Je sentais Françoise très intéressée par ma présentation de la catéchèse des adolescents, des méthodes, des thèmes à traiter, des retraites proposées, etc. ... En fait, ses filles entraient en primaire, dont je ne m'occupais pas. En sortant, elle me fit part de cet intérêt, et décida d'honorer l'invitation que j'avais faite aux parents de venir participer - même sans avertir au préalable - aux séances de catéchèse de leurs enfants. Régulièrement, je vis Françoise assister, prendre des (tonnes de) notes, poser des (tonnes de) questions, faire des (tonnes de) propositions, oser à l'occasion des initiatives...
Un travail me tenait à coeur, qui mobilisa mes énergies : l'organisation de séminaires de formation, dans les disciplines qui étaient les miennes. La seconde année, notre collaboration crût naturellement, faite d'émulation mutuelle et d'accord fondamental sur l'objectif, les moyens et la « clientèle ». Nous partions à la recherche de « lieux » pour nos séminaires : il fallait qu'ils soient beaux, qu'on y mange bien, qu'on s'y sente à l'aise, et qu'ils ne soient pas trop éloignés de Nice, deux heures de voiture au maximum. C'est ainsi que nous découvrîmes Saint‑Pierre‑des‑Canons, à la sortie de Salon‑de‑Provence, en face de la Montagne Sainte‑Victoire, entre le Mont Ventoux et la Carmargue, avec, au pied de l'abbaye romano‑gothico‑baroque, la plaine d'Aurons et ses terres giboyeuses (Ah ! les aboiements des chiens de chasse, à l'aube ! ). Très vite aussi, nous prîmes l'habitude de partir deux jours pour préparer notre travail dans l'arrière‑pays niçois et en Provence. Bientôt, pendant l'été, je lui proposai de m'accompagner dans mes grandes randonnées d'études et de découvertes. Ainsi, je l'emmenai avec moi au Congrès Annuel de l'OCIC (Office Catholique International du Cinéma) à Quito : par Rio Bamba et la route des volcans, nous rejoignîmes Guayaquil et les plages noires du Pacifique ; nous passâmes au Pérou, de Lima à Cuzco et au Machu Pichu, pour revenir à Bogota, en Colombie. Une autre année, ce fut le sud de la botte italienne à la découverte des châteaux de Frédéric II von Hohenstaufen et du baroque des Pouilles, de la Capitanate et de la Basilicate. 1992 la vit à Hong‑Kong, Macao et Canton. 1993 à Pékin, en Mongolie et sur le Transsibérien, jusqu'à Moscou et Péterstourg. 1994, ce fut la Route de la Soie, celle des Arabes, qui, de Kashgar, prend plein Sud, par les Pamirs, le Cachemire, le massif du Karakorum, la passe de Kundjerab et déboule sur Islamabad au Pakistan, puis Karachi, sur la côte. L'été prochain, la route de Marco Polo de Tashkent à Alexandrette... Et que d'escapades en Italie du Nord... Nos voyages nous ont fait partager tant de promiscuité mais notre relation est aussi claire que notre amitié est forte. Nous avons plus d'une fois abordé le thème de la tendresse, de l'amour et de la sexualité entre nous ! Que d'heures passées à nous expliquer nos humeurs, nos disputes, nos incompréhensions, nos exaspérations, notre « insupportabilité » mutuelle, après plusieurs semaines de côtoiement quotidien. Que de temps consacré à mes manuscrits, aux maisons d'édition, à mes conférences, à mes rendez‑vous. Assistante, public‑relation, compagnon, secrétaire, bourse à idées, infirmière, chauffeur, démarcheuse, amie, avant toute chose, dévouée à mon bien‑être, à mon bonheur, à mon succès ! Et puis complètement folle, inattendue, désobéissante, entêtée, curieuse, facétieuse, débrouillarde, insatiable, avant tout, et de tout ! Rien n'est assez étrange, incongru ou bizarre qu'elle ne veuille voir, toucher, écouter, sentir, goûter ! Épuisante et indispensable, industrieuse et maligne, habile et rapide. Elle fait partie, depuis douze ans, de ce que je suis devenu, de ce dont je suis capable ou rêve, de ce que j'envisage ou entreprends ! Elle n'est jamais loin : un seul bouton suffit sur ma machine pour l'appeler ou la faxer ! Depuis que nous avons failli mourir ensemble (je raconterai...), ma conviction est que nos vies ne sont que les deux faces d'un même sursis accordé à notre collaboration continue... Françoise devait sortir de ma vie, comme elle y était entrée, par une porte dérobée !
Les femmes ? Hong‑Kong devait me plonger définitivement dans leur monde ! Les femmes d'expatriés ont cette chance ( ! ) d'avoir du temps, étant donné que l'un des avantages de cette situation, c'est de pouvoir compter sur du personnel de maison. Chaque famille a sa, ou ses, Philippine(s), très souvent une ou deux voitures. Sans Claudine, sans Patricia, sans Marie‑Françoise surtout, et sans la vingtaine d'autres, qui s'engagent au service de la Communauté Catholique Francophone de Hong‑Kong, comment pourrait‑on exister, fonctionner, être efficace...
Les hommes ? Hong‑Kong m'a fait découvrir au‑delà de leurs armures de PDG, de Number Ones, de decision‑makers... des êtres exquis, des êtres jeunes pour la plupart, fiers de leurs performances et conscients, quand ils arrivent à se confier, de leur fragilité. Je ratisse depuis les banques jusqu'aux produits de beauté, en passant par les tradings, le sport, les jouets... Que d'amitié, de confiance et de confidence avec Jean‑François, Hubert ou François, avec Jonathan, Christian ou Arnaud... L'homme, le « vir » que je suis, avec son « anima » vaste comme un océan primordial, et son « animus », comme père d'une multitude, famille, parents, enfants, jeunes hommes, jeunes femmes, pense qu'il a bien fait, au sens que c'était ce qu'il devait faire, de descendre de la 4L d'Éva Maria. Toute « aimable » qu'elle eût été, aucune femme ne m'aurait « convenu » ! Tout « heureuse » qu'elle eût été, nulle famille ne m'aurait « retenu » ! L'auteur de ces lignes a peut être eu peur de se lier au destin d'une autre ? d'autres ? Et cette peur aura dû être plus forte que tout l'amour qu'il pouvait éprouver ! Toute décision conserve sa part d'ombre, celle d'une motivation scellée au tréfond inconscient, relié animalement à notre cortex cérébral et à ses circonvolutions reptiliennes. Si je n'ai pu aimer assez « Une » femme, est‑ce que mon « anima » me suffisait ? Est‑ce que « l'homme » pesait, à mon insu, d'un poids au moins égal, dans la balance du choix ? Mon besoin du « même » était‑il plus pressant que l'attraction de « l'autre » ? Mon « animus » n'est‑il resté qu'un enfant « attaché au « matri‑monio » ? Chaque fois que je jette un oeil dans le kaléidoscope de ma problématique, une figure nouvelle offre sa charade, son rébus, son équation mais toutes les figures, jusqu'ici, m'agréent. Chaque interprétation de ma destinée me comble d'admiration, de contemplation et de plaisir. J'assiste avec émerveillement au déploiement surprenant de l'éventail de ma vie qui chaque fois me dépayse et m'indique « le pays où l'on n'arrive jamais » ! Je sais seulement que je suis bien là où je suis !
L'homme, le « vir » qui court sur un quai de gare, pour serrer dans ses bras l'ami retrouvé, avec « l'animus » conservé de l'enfance, du jeune homme, du célibataire, continue dans sa naïve et immédiate insolence, à embrasser les hommes qu'il aime et qui l'aiment, parce qu'il ne craint pas de montrer qu'il aime qui il aime ! Et tant pis si certains ont l'oeil mauvais parce qu'il a le coeur bon !
... Une seule fois, je suis passé par Stuttgart, où vivait alors Éva Maria. Il fallait que je l'aime encore !... Quelques années plus tard, je l'ai revue à Kochel. Elle avait un fils, Benjamin...