11 ‑ LE MISSIONNAIRE

... Le San Juan est « colorado », rouge d'une eau de boue épaisse en gros bouillons et tourbillons, charriant troncs d'arbres, fougères géantes et cadavres d'animaux sauvages. La plage aussi est boueuse, mes pieds s'y enfoncent jusqu'à la cheville. La longue embarcation plate creusée dans un bois léger m'attend, retenue à pleins bras par des enfants vêtus de loques. Le village a été laissé vide, quelque cinquante mètres plus haut sur la berge. Chacun a voulu raccompagner « el Padre Frances ». On me donne des piments, des fruits, des gâteaux de riz, un cochonnet noir.. Je prends, j'embrasse, je bénis, je passe à mon tour ce que je reçois à Narcisio, le garçon de 15 ans, il en parait 10, qui m'accompagne, et qui dépose le tout dans la « lancia ». On m'aide à y grimper, les rameurs sont prêts. Je me retourne, alors, debout, vers tous les villageois : automatiquement, ils se mettent à genoux, oublieux de la boue et de leurs pauvres hardes. L'esquif quitte la plage, les rameurs souquent ferme pour l'arracher au banc de terre. Narcisio, assis près de moi, sur une planche transversale, me tient à la ceinture pour que je ne vacille pas. Dès que je me mets à bénir les villageois, un chant grave s'élève sur le fleuve. Il me suivra loin encore après qu'un coude du San Juan aura dérobé à ma vue le village de Viro Viro, où je viens de passer dix jours, dans la forêt impénétrable du Choco, en Colombie. Je pleure, toujours debout. Narcisio tire sur ma ceinture pour que je m'asseois. Alors, pour me consoler, il me tapote l'épaule en me souriant...

Mon désir de la mission, a été d'abord et demeure avant tout, un désir de partir, un désir d'ailleurs. Le petit garçon, accoudé au bastingage de son balcon d'Alger et partageant son transatlantique avec Julien et Laurent de Medicis, l'adolescent qui hante les terrasses sur la mer, le jeune homme qui s'envole vers la métropole, l'étudiant fasciné par les abimes de la montagne, le jeune professeur à la découverte des galaxies, l'homme des travellings avant et arrière... c'est aussi celui qui glisse maintenant en larmes sur le San Juan en compagnie de Narcisio ! De quelle émotion est‑il trop plein ? D'avoir servi ces misérables negritos, descendants des esclaves africains de la Superbe Espagne très Catholique ? Certainement ! De se trouver dans le décor naturel où fut tourné « Mission » de Roland Joffé et de revoir en flash back Gabriel (Jeremy Irons) et Mendoza (Robert de Niro) mourir, massacrés, à quelques mètres l'un de l'autre, emportés par la musique facile mais si prenante d'Ennio Morricone ? Oui, sans doute. Mais surtout, et avant tout, de sentir en lui, et en même temps, vivant à jamais, sans se perdre ni se diluer dans les oubliettes du passé, le petit garçon, l'adolescent, le jeune homme, l'étudiant, le professeur, et le cinéaste courir entourer le missionnaire saisonnier de retour de mission !... Oui, nous étions sept sur cette embarcation, plus les rameurs, plus Narcisio. J'étais sept, parce qu'en moi, personne n'est mort, personne ne mourra jamais de ceux que j'ai été et que je suis toujours. À la moindre occasion, je sais que l'un ou l'autre réapparaît en moi, et c'est ce qui me rend insaisissable et incatégorisable. Parce que je n'ai pas d'âge, sinon celui du départ, sinon celui de l'ailleurs ! Et je ne suis jamais d'ici !

Mais comment vient l'esprit missionnaire ? Ou plutôt, comment m'est‑il venu ? Génétiquement parlant s'imposent le voyage, le déplacement, le mouvement, la mobilité ! Tout est en transhumance dans la saga de la famille. Nous sommes des nomades, sur la terre comme sur la mer. Notre vie est d'abord une aventure. Ce que le jeune chrétien, toujours présent, a d'abord retenu des évangiles, c'est Jésus le routard, Jésus le pélerin, Jésus l'itinérant. Sans pierre où reposer la tête, sans impedimenta, sans bagages, dirait Jean Anouilh ! La liberté du mouvement. Dès qu'il a sélectionné les Douze, il les envoie. Même intuition chez François et les fraticelles. La Route, le Tao, la Voie, le Chemin, c'est‑à‑dire la Vérité, la Vie ! L'esprit de Paul, aussi, il ne s'attache pas. Il fonde et il va plus loin : de Tarse, où il est né, à Tarsis, ‑ l'Espagne ‑, où il voulait aller ! Ainsi l'esprit missionnaire est un esprit mobile qui souffle où il veut, « mais tu ne sais ni d'où il vient, ni où il va ! » Car c'est aussi une « force qui va de l'avant », elle frappe, ébranle, met en route, emporte avec soi ! Le souffle missionnaire. Cette parole‑acte qui convainc l'oeil et le coeur, l'intérieur et l'extérieur, cet impact intégré et global, auquel il faut avoir été exposé un jour pour savoir de quoi il s'agit. C'est ce qui est arrivé aux premiers compagnons : Pierre, André, Jacques, Jean, Philippe, Barthélémy, Mathieu et Judas, et Thomas, et les autres... « Laissant tout, ils le suivirent ! » Mobilité ‑ Impact ‑ Communication. « Allez dire au monde entier... » Avoir quelque chose à dire, quelqu'un à présenter, un service à rendre, une oreille, des bras à prêter, un espoir à (re)donner. L'esprit missionnaire est véritablement l'esprit de Jésus, l'esprit du Christ, l'esprit de Dieu.

Lors de mon premier noviciat - c'était en 1961, j'avais 19 ans ‑ j'avais pour la première fois exprimé institutionnellement, que j'aimerais me destiner à la mission. Les Salésiens de Don Bosco sont partout dans le monde. Et en particulier dans les immenses territoires d'Amérique du Sud, encore vierges de santé, de bien‑être et de progrès ! À cette époque, un de mes confrères devenu Cardinal archevêque de Santiago du Chili, avait lancé un appel à travers le monde de notre Ordre. Je ne me souviens plus à quoi il appelait. C'est l'appel lui‑même que j'avais entendu. « On » me répondit que le travail pastoral hexagonal comblerait bien assez mon souhait, et que c'était donc à la France que « l'on » me destinait. J'entends encore d'ici ‑ en pleine ouverture de Pygmalion, de Jean‑Philippe Rameau, par la Petite Bande sous la direction de Gustave Leonhardt ‑ j'entends encore, dis‑je, gronder ma déception et ma révolte ! Je dois effectivement dire que la France n'offrait rien d'exaltant à l'enfant de la mer, du ciel et du soleil, à l'enfant bleu ! Je missionnai pourtant toutes les années suivantes, parmi les jeunes drogués des plages de Nice, les analphabètes de l'Armée Française, et leurs officiers désaxés, les adolescents enfermés à la Centrale de Poissy, les enfants paysans du Centre, rejetés par le système scolaire, les Strassenjungen de Schwabing (Munich), de Bahnhof Zoo Station (Berlin) et de Mulheim (Cologne), mes étudiants et mes jeunes confrères immatures de Benedikheuern, les jeunes prostitués des Alpes-Maritimes, tous les exclus et les sans foi ni loi de l'enseignement religieux ! Et maintenant parmi les nantis de l'économie de marché, qui paient cher, en vie de famille, le privilège de n'être pas chômeurs et de gagner un « peu » d'argent !

Mais c'est véritablement l'Amérique du Sud qui me révéla ce que pourrait être une vie missionnaire. À la fin d'un de mes premiers voyages, j'appris à Medellin, qu'un confrère missionnaire dans la jungle du Choco, était épuisé, et qu'il aurait fallu aller le relever. Je maîtrisais assez d'espagnol pour oser me proposer. Je pris le lendemain une « avionnetta » de quatorze places, pour Condotto, la « Capitale » du Choco. Après un vol d'une heure vers le Sud, l'atterrissage se fit dans une clairière inégale et embourbée. Tadzio m'attendait. La radio l'avait averti de mon arrivée. De dix ans mon aîné, originaire de La Vallée d'Aoste, balbutiant quelques mots francais, il était vraiment épuisé. Nous primes la « bussetta » locale, et après une autre heure de nids de poules, d'inondations, de passerelles « suspense » sur une douzaine de bras du San Juan, nous atteignîmes Condotto, une petite ville de chercheurs d'or. Etonnante surprise, tous les habitants étaient des noirs. Je ne connais pas l'Afrique noire, mais ce que je voyais le long du fleuve en était la parfaite reconstitution. Plus vrai que nature. Importés des côtes de Guinée par les Portugais quand la Sainte Inquisition eût déclaré « los Indianos » habités d'une âme immortelle, mais pas les Noirs ! Ah, Montesquieu, transportés sur les marchés de Recife, et surtout de Salvador de Bahia (dos todos os Santos), vendus aux Espagnols et transportés à Cartagena de Indias, dans la Mer des Caraibes, on les avait acheminés dans le Choco, réputé à une époque cacher le fameux Eldorado. Ainsi le San Juan était‑il devenu africain, parlait espagnol et jouait de la guitare. Tadzio y avait ajouté une liturgie transposée de l'ltalie la plus traditionnelle et à la messe, on chantait italien ! Ce qu'il imposait définitivement au moyen de puissants haut‑parleurs installés dans le clocher d'une vaste église coloniale blanche, pourrie par l'humidité. D'une certaine façon, Tadzio perpétuait la colonisation, non plus celle des Espagnols Conquistadors sur des esclaves guinéens. mais celle d'un missionnaire italien sur des chrétiens colombiens noirs, de langue castillane. Je n'ai jamais, jusqu'à ce jour rencontré d'êtres humains plus dépossédés ni de plus de biens, terre, patrie, famille, culture, religion, langue etc., que ces gens‑là. Il pleuvait à verse ‑ il pleut toujours dans le Choco‑ quand une soupe nous fût servie, dans un patio, dont la moitié, à ciel ouvert, recueillait dans une citerne l'eau diluvienne. Puis ce fut un morccau de poulet, je suppose, froid avec un morceau de pain noir humide. Une papaye. Un verre d'eau bouillie... Je partirais le lendemain, au lever du soleil ( ? ), c'est‑à‑dire après la messe de quatre heures, heure à laquelle se levaient les chercheurs d'or. Seize heures de travail quotidien. Je dormis, c'est‑à‑dire que je ne dormis pas, entretenu par le croâssement de crapauds buffles, les cataractes du ciel et Tadzio, dont la chambre jouxtait la mienne derrière une cloison de contre‑plaqué et qui ronflait comme une usine hydroélectrique plein régime. Le départ fut une délivrance, mêlée tout de même d'appréhension. Tadzio m'avait préparé un sac à dos dont il me décrivit le contenu, mais je n'écoutais pas, un chapeau scout, un poignard, il sourit, en me le passant à la ceinture, et un solide bâton. Il me bénit, me donna l'accolade, et me poussa carrèment hors de la « casa parochiale ». Un homme m'attendait, qui me baisa la main, en me souhaitant le boujour (il pleuvait). Il m'emmena jusqu'au fleuve où se remplissait de pluie, à couler, une embarcation à deux places. J'étais déjà trempé, malgré la bâche que j'avais enfilée par un trou pratiqué au milieu et qui devait me servir d'imperméable. On me remit une grosse boîte de conserve vide et tandis qu'Eusebio « avironnait », je compris sans qu'on eut à me l'expliquer, que je devais écoper. Nous n'avions ni le coeur ni l'envie de parler. Le bras du San Juan où nous « voguions » dans le courant était rapide, je me surpris à me recommander à Saint‑Jean. La grosse pluie criblait littéralement la surface du fleuve. C'est ce jour‑là que j'ai compris la métaphore « il pleut des hallebardes ». Il rama, j'écopai deux bonnes heures durant, sous le déluge égal et froid. De la brume montait maintenant des eaux et s'accrochait aux arbres géants qui trempaient d'immenses racines serpentines au‑dela des rives. Soudain apparut un ponton, une silhouette attendait droite, inondée. En nous rapprochant, je distinguai une sorte de Land Rover, reconstituée à partir de plusieurs épaves. Je débarquai, en risquant de m'enliser dans une sorte de glaise jaune,

- Adios, Padre ! Hasta Viernes ! »

Nous étions Sabado, six jours !

- Buenas dias, Padre ! Mi nombre es Anacleto ! me dit le jeune homme, en souriant de tout le duvet de sa moustache naissante...

Anacleto m'offrit le volant : je n'avais jamais conduit de 4 x 4. Avec quelques explications, je réussis à démarrer, tandis qu'Anacleto psalmodiait régulièrement :

- A derecha, padre ! A sinistra, padre !

Et quand j'évitais un trou, un obstacle, ou passais un torrent en trombe :

- Rico, padre, muy rico ! »...

Quelle merveilleuse sensation de rouler par ravins et collinettes, sans route. Je suivais seulement les indications d'Anacleto qui s'orientait au soleil quand les traces de son précédent voyage avaient disparu. En effet, il ne pleuvait plus depuis une heure et une lourde chaleur pesait sur une sorte de savane, où courraient toutes sortes d'animaux, à la recherche de nourriture. Nous roulions peut‑être à 30 km à l'heure, le compteur n'étant plus qu'un souvenir. Nous roulâmes trois heures environ. Je demandai à mon compagnon s'il avait faim. Sa réponse fut un sourire. Je stoppai sous un arbre à l'épaisse ramure et j'ouvris le sac.

Enroulé dans de grandes feuilles de bananier, je découvris comme un gâteau de riz safrané, et de la saucisse sèche, une gourde d'eau et... une tablette de chocolat noir. J'avais arrangé le tout sur ma bâche‑imperméable, invitai Anacleto à se servir et commençai à manger. Anacleto ne touchait à rien :

- No tienes ambre ?

Il se taisait ; je remarquai ses mains jointes et ses yeux baissés, et, je compris. Je reposai sur ma bâche ma pincée de riz, ma saucisse, et je priai  :

- Dios bendiga ! Que Dieu bénisse !

Anacleto souriait maintenant ! Il poussa un formidable « Amen » et mangea d'un bon appétit. Nous roulâmes encore deux heures pour arriver à un autre bras du San Juan, à un « gué » où se pressaient quelques cabanes. L'eau me parut moins forte. Anacleto m'invita à garer la voiture sous une espèce de toit de branchages, un homme jovial s'approcha, me baisa les mains. À ce moment‑là, j'entendis un hennissement, et une femme sans âge amena deux chevaux, grands, bâtards, efflanqués. L'homme s'affairait déjà à un grand radeau plat. La femme embarqua les chevaux, Anacleto me demanda de le suivre. Sans un mot, alors, la femme mit ma main sur sa tête Je la bénis. Je rejoignis Anacleto sur le radeau et le passeur largua l'amarre. Le bras avait près de cent mètres de large. Nous derivâmes d'au moins autant, tandis qu'avec une longue gaule, le passeur dirigeait le radeau, et qu'Anacleto et moi ‑ c'était ma première expérience à cheval ‑ nous serrions le licou de nos montures. Nous débarquâmes sans encombre.

- Adios ! 

La forêt commença tout de suite. Nous allions à peine plus vite qu'à pied, c'était la fin de l'après‑midi, je suivais Anacleto, qui d'un coup de machette dégageait les branches qui obstruaient l'avancée à notre hauteur. Il faisait humide, le sol était spongieux, je revivais « Aguirre » de Werner Herzog. Arrivés à une petite clairière moussue mais apparemment plus sèche, Anacleto descendit de cheval, je fis de même. Il étendit une bâche au pied d'un arbre, m'invita à m'asseoir, cassa quelques brindilles, qu'il alluma dans un petit foyer au moyen d'une étoupe et d'un antique briquet qu'il sortit de sa poche, chercha dans son sac un récipient en forme de cafetière, le remplit d'eau à un ruisseau qu'il avait repéré non loin de notre bivouac et prépara un breuvage bienfaisant parce que chaud, qui tenait à la fois de la soupe de tapioca, du cacao et de la tisane, mais très liquide. Le menu fut le même qu'à midi, riz et saucisse sèche. Anacleto alla cueillir deux énormes bananos en guise de dessert. La nuit tomba vite. Pendant que je me prélassais un peu, il m'aménagea une couche et augmenta l'ampleur du foyer qui devint un véritable feu de camp, dont la fumée bleue avait de la peine à traverser l'épaisseur des frondaisons et enveloppait l'espace jusqu'à dix mètres, dans un mystérieux nuage odoriférant. J'étais très las.

- Buenas noches, Padre !  m'ordonna Anacleto.

Et tandis que je m'étais allongé, et que je sombrais dans les bras du repos, je remarquai qu'Anacleto s'était placé à quelque deux mètres de moi, à mes pieds, le dos contre un tronc d'arbre, abrité sous un poncho et qu'il surveillait mon sommeil. Les chevaux mâchaient tout ce qui se trouvait à portée de leur bouche, il faisait bon près du feu, sur et sous ma bâche en sandwich, bientôt je ne fus plus là....

Je dus certainement rêver, mais je ne me souviens plus...

C'est le crépitement d'un feu qu'on ravive qui me réveilla. Anacleto était en train de faire boire les chevaux au ruisseau. Ceux‑ci urinaient, tout en buvant, une interminable averse de pisse jaune, et lui riait d'admiration candide, et envieuse, peut‑être, devant le spectacle de leurs sexes démesurés. Je bus avidement pour ma part, la même mixture que la veille, et pour la troisième fois avalai du riz et de la saucisse. Anacleto m'expliqua que nous avions encore deux heures de jungle à traverser jusqu'à un énième bras du San Juan où nous attendait un dernier bateau, puis ‑ quand ? ‑ ce serait le village de Viro Viro où je devais passer plusieurs jours. Le feu fut éteint avec le reste de la cafetière. En selle ! « Vamos ! »

La progression fut pénible ; c'était une sorte de marais peu profond, mais surpeuplé de mouches, taons, moustiques et de multitudes d'autres animalcules aussi insidieux que désagréables. Silencieux je pensais à nouveau à « la colère de Dieu ». En entendant soudain le courant, j'eus envie de crier « Thalassa, Thalassa ! » Anacleto se retourna et me sourit. Nous debouchâmes sans crier gare sur une grande place de terre rouge, plantée de trois maisons montées sur pilotis. Trois familles habitaient là ‑ de quoi vivaient‑elles ? Une dizaine d'enfants nus, certains, filles et garçons, déjà pré‑adolescents, vu leurs formes, prirent le licou des chevaux, nous « aidèrent » à descendre de monture, et les emmenèrent à l'écart, après y être grimpés en grappes. Les parents vinrent me baiser les mains. La grande « lancia » attendait. Il fallait ètre avant midi à destination. C'était dimanche. Viro Viro voulait sa messe dominicale. « Adios !» Je pris conscience que je ne rencontrais que des Noirs et qu'effectivement j'aurais pu tout aussi bien me croire en Afrique, une Afrique centrale que moi, le nord‑Africain, je ne connais pas. La dernière partie du voyage fut très agréable. Une brise soufflait sur le fleuve, le courant était régulier et nous avancions dans son sens, Anacleto chantait un air nostalgique. Il rentrait à son village. À un méandre du San Juan, sur une collinette, un garçon apparut soudain. Anacleto lui fit un signe. L'autre disparut tout aussi soudainement. En amorçant la ligne droite, après le méandre, le paysage s'ouvrit sur une vaste plage, avec un petit « port » où étaient amarrées une vingtaine de barques. Et au fur et à mesure que nous approchions, la plage se peuplait de villageois venus accueillir le Padre. Leurs visages se plissaient de curiosité et d'interrogation, en ne vovant pas Tadzio mais moi, à sa place. À une dizaine de mètres du « débarcadère », Anacleto cria, les mains en porte voix :

- El es el Padre Vicente Pablo, el Padre Frances !

Alors une puissante clameur de joie se répandit sur la rive, certains applaudissaient, tous riaient de tous leurs immenses yeux noirs et de leurs éclatantes dents blanches ! À peine débarqué, chacun voulut me toucher, et dans un brouhaha général, on s'empara de moi pour me diriger avec détermination vers une chapelle en dur, qui avait jadis été blanche et bleue, de la forme de ces petits sanctuaires de pèlerinage de montagne. Elle était déjà à moitié pleine, de fidèles qui avaient préféré se réserver une bonne place assise au lieu de courir jusqu'à la plage. Le catéchiste ‑ un homme d'une quarantaine d'années, Anselmo ‑ vint cérémonieusement à ma rencontre, me baisa les mains, et me prenant le bras, me conduisit fermement jusqu'à la sacristie. Parce qu'il y avait même une sacristie, quasi vide, mais propre, avec, éblouissante, immaculée, et miraculeusement repassée, une aube toute blanche et ... à ma taille ! L'étole était verte, brodée, reprisée, mais propre. L'unique cloche ‑ une grosse clochette ‑ placée dans le petit clocher, sonna à toute volée. Et quand j'entrai dans l'église, quelqu'un entonna... un chant italien. C'était bien le territoire de Tadzio. Quelle attention, quelle ferveur, quelle douce atmosphère. J'avais improvisé mon sermon dans le castillan le plus pur dont j'étais capable. Quand j'eus terminé, Anselmo se leva et ‑ m'expliqua‑t‑il ensuite ‑ reprit ce que j'avais dit, mais dans une traduction où se mêlaient à des mots de castillan que je reconnaissais au passage, d'étranges sons, venus des idiomes transmis et déformés de génération en génération, depuis les côtes africaines. C'était une espèce d'idiome, dialecte, que cette population noire s'était inventée depuis les temps de la traite... Je me souviens qu'à l'offertoire, juste au moment de la prière sur les dons, un enfant se mit à pleurer, avec la ferme intention de ne devoir jamais s'arrêter. Les voisins pressaient la mère de sortir avec le brailleur. La mère résistait. Elle ne voulait rien manquer des « festivités' ». J'eus l'idée de quitter l'autel, de descendre jusqu'à elle, je lui signifiai dans un sourire de me confier l'enfant. Elle s'exécuta, toute apeurée. Je plaçai l'enfant assez haut sur mon épaule gauche, presque en équilibre, en le tenant quand même de mon bras. Miracle... opportun ? L'enfant s'arrêta de pleurer, s'assoupit, peut être finit‑il même par s'endormir.

En tout cas, cette « action » inspirée me valut dans les heures et les jours qui suivirent, une petite réputation de thaumaturge, qui donna à ma visite le caractère d'un événement.

La messe finie, je pensais que... Non ! Entrèrent en procession, trois couples, « gréés » pour une cérémonie de mariage. Comme il s'était (re)mis à pleuvoir entretemps, les fastes des toilettes s'étaient mus en accoutrement de fête de patronage, tout dégoulinants d'eau. Les quelques traits de fard sur le visage des épousées se répandaient en deltas polychromes, mais chacun souriait, sous le charme de la cérémonie tant préparée, tant attendue. Je feuilletai fébrilement le petit missel de campagne à la recherche des rubriques de sacrement mais Anselmo, triomphant, m'avait précédé et il m'indiquait, de la main du parfait cérémoniaire, où je devais lire. Trois fois, il déclarèrent, trois fois ils renoncèrent, trois fois ils crurent, six fois ils dirent oui ! Quand on passa à la signature, Anselmo, toujours lui, sortit, en double, les feuilles volantes du certificat, ainsi qu'un gros stylo ambre, que je pris d'abord et avec horreur pour un cigare, imaginant un bizarre rite local. Et très sérieusement, nouveaux époux et témoins, dans les ruines mêlées de leur solennelle élégance, apposèrent leurs signatures sur les document officiels. Il se forma une procession de sortie, à laquelle je crus devoir me joindre, prêt à tout et au reste ! Anselmo me fit immédiatement et fermement comprendre qu'il n'en était pas question.

- Màs tarde ! Padre, un poco màs tarde ! »

Et je vis avancer cinq jeunes couples, endimanchés eux aussi, avec des bébés à baptiser, avec leurs parrains et marraines, et le reste de la famille. Plus de trente personnes se retrouvèrent dans le choeur, autour de moi, et d'un grand bidon de fuel rempli d'eau, dont on avait recouvert les parois d'un linge blanc, et qu'à mon insu, Anselmo avait fait installer entretemps comme fonts baptismaux. J'officiai ainsi jusqu'à trois heures de l'après‑midi... J'étais entré dans l'église vers midi... Résigné tout à fait, je ne fis aucunement mine de partir après les baptêmes, attendant la suite... Anselmo eut un immense rire. C'est là que je m'aperçus qu'il avait les dents les plus mal plantées que je connaisse.

- Tranquillo, tranquillo, Padre !

Je m'assis, on m'aida à me défaire de l'étole et de l'aube. Deux femmes ‑ Soccoro et Dolorès, c'est‑à‑dire le secours et la douleur, vinrent me prendre chacune par un bras et elle me conduisirent dans une cabane, petite à ma vue, mais qui se revéla en fait assez spacieuse, et propre malgré le sol de terre battue.

À droite, en entrant, une planche de bois posée sur deux grosses pierres régulières servait de siège, devant lequel une table grossièrement taillée était dressée. Je sentis la même mixture qu'Anacleto m'avait préparée dans la jungle  : du poulet (archi)cuit au milieu d'une façon de ratatouille, et un banano. On pénétrait dans l'habitation en tournant à gauche d'abord, puis à droite (technique de l'isolement ! ) pour accéder au deuxième espace où un lit avait été bâti sur des briques creuses ( ? ) : le matelas était constitué de fraîches fanes de maïs, et un étonnant drap blanc était plié en deux, comme un sac de couchage, au mur, trois patères de bois, plantées dans le torchis.

C'est le troisième espace, le plus reculé, le plus secret, qui souleva mon admiration. J'y trouvai un antique seau hygiénique et des cailloux lisses (j'avais toujours avec moi une provision de papier) Mais je dus en venir aux cailloux deux jours plus tard, pour cause de rupture de stock... de papier. Enfin, une vache‑à‑eau, mi‑arrosoir, mi‑bidon percé, installée ingénieusement par un système de cordes et de poulies, d'une contenance d'au moins trente litres. Il me suffisait de tirer sur une corde qui pendait comme la chaîne d'une chasse d'eau. La partie « arrosoir » de l'engin s'inclinait alors, et l'eau pleuvait tant que je tenais la « chaîne », sinon, une pierre, attachée à l'engin, faisait balancier et le ramenait dans la position initiale. On m'avait donc installé une véritable salle d'eau. J'étais ému et émerveillé. Socorro et Dolorès s'en aperçurent et pouffèrent de plaisir, en m'invitant à me reposer un peu. « On » viendrait me chercher pour la suite.

Je pris une douche (le luxe ! ), me restaurai (un délice ! ), et m'allongeai (Byzance ! ). Je dus m'endormir... Le soleil déclinait, quand Anselmo, délicatement, me secoua l'épaule, un verre de la sempiternelle mixture brûlante à la main... Je dus présider aux vêpres, toutes les femmes en mantilles, avec lumignons, et tous les hommes endimanchés. Après les vêpres, Anselmo me retint « par la manche ».

- Al cimitero, Padre !

Quelqu'un entonna une étrange et baroque version du « De Profundis  » et, en procession avec les lumignons, nous arpentâmes une légère pente qui menait à un petit plateau derrière l'église. Face au soleil levant, nous avions donc le couchant dans le dos, et on apercevait le dernier méandre du fleuve avant le village, et, dans la pénombre douce du soir, apparurent des croix de bois plantées sur des lits de pierres blanches, peintes en blanc, plus exactement. On m'installa sur une petite élévation d'où l'on pouvait, d'un seul coup d'oeil, embrasser toutes les tombes. Anselmo m'invita à procéder à une bénédiction d'ensemble. Puis il me transporta devant une dizaine de tombes particulières, de personnes décédées depuis le dernier passage de Tadzio. Une dizaine de fois, tandis que la famille concernée se rassemblait autour de la tombe de son disparu, je dus réciter les prières de l'absoute. Puis il me fallut réintégrer mon poste d'observation. Anselmo lança alors les premières notes d'un « Notre Père » local : Et toute la foule, dans le soir jaune‑orangé des tropiques, fit monter dans le ciel tounant peu à peu au bleu violet, la prière chrétienne par excellence. C'était très beau, et j'étais très ému. Anselmo me ramena à la sacristie, la foule s'égaya. Je pensais que mon dimanche avait été suffisamment rempli. Je me trompais...

J'avais remarqué, non loin de l'église, une case bien plus grande que les autres, une sorte de maison communale. C'est vers elle qu'Anselmo me dirigeait maintenant. Elle était éclairée de bougies de toutes les couleurs, posées à même le sol, sur des goulots de bouteilles vides, dans d'antiques bougeoirs, sur le rebord des ouvertures, sur les dossiers de certaines chaises hautes, sur les solives apparentes du plafond. Partout... Il y faisait aussi chaud que dans un sauna. Des chants funèbres parvenaient déjà jusqu'à moi depuis l'église... Quand j'entrai au côté d'Anselmo, le chant et les discussions continuèrent, mais chacun lança un « ...Padre ! » dans ma direction. Deux éléments me frappèrent immédiatement. Deux corps exposés, dans des bières de fortune, ouvertes, le dos et la tête légèrement relevés par des coussins, comme s'ils allaient se redresser. Des fleurs sauvages partout  : en bouquets, en couronnes, en tresses, une à une accrochées partout où c'était possible, ou jonchant le sol tout autour, comme si elles avaient été jetées à la volée... Un siège libre ‑ mon siège, m'expliqua Anselmo ‑ près des cadavres ! Je m'y assis. Et le deuxième élément qui me frappa, c'est la quantité de bouteilles qui encombraient le sol, manifestement jetées là après avoir été vidées, n'importe comment. D'ailleurs, je m'étais à peine installé qu'un homme, à moitié titubant, m'apportait de la « cerveza » et de « l'aguardiente », mais l'une comme l'autre ‑ je devais m'en apercevoir le lendemain au lever - de très mauvaise qualité  : de la concoction de maïs et de la chicha !... Alors, il y eut quelques minutes d'un réel silence, comme si l'on m'avait attendu, moi, pour commencer réellement la veillée.

Et en effet, il me sembla qu'Anselmo donna un signal. Cinq femmes se levèrent, vinrent s'agenouiller devant les cadavres, et toutes ensemble, lancèrent dans cette nuit lourde, crevée de lumières tremblotantes, un terrible cri chanté où je comprenais seulement qu'on implorait « Santa Maddalena ». Tout le monde reprenait une espèce de refrain simple, beau et angoissant, comme le sont les cris de misère poussés par des voix chantantes. À partir de cet instant, la foule accourut, emplit l'espace, chanta, cria, entra en transe, but, but et but encore... J'observais, médusé, Anselmo m'observait, ravi. Moi aussi, je chantai, je criai, je bus... une bonne partie de la nuit.

Alors ce fut très beau. Je ne sais plus quelle heure il était. Quelqu'un entra, essoufflé, et hurla « El Sol ! ». Immédiatement, les croque‑morts s'activèrent pour rendre les bières transportables, Anselmo m'enfila aube et étole qu'il avait emportées par devers soi, chacun s'empara d'une bougie et un cortège se forma, les cadavres en tête, moi, et le village. Direction, de nouveau, le cimetière. Et quand nous débouchâmes sur le plateau, le soleil comme une pièce d'or ‑ Eldorado ‑ sortait des barres roses de l'horizon, au‑dessus de la forêt qui s'éveillait. Comment oublierai‑je jamais cet enterrement matutinal  : le trou noir, la terre rouge, le soleil or, la forêt verte, le ciel rose, les lumières, la foule, moi en aube blanche, en ce lieu de nulle part, priant en espagnol le dieu du ciel et de la terre, pour ces gens qui se prenaient à exister au‑delà de la mort, parce qu'un Padre Frances, comme un météorite de passage, acceptait de se mêler à leurs rites et à leur imaginaire, au fond d'une jungle, à eux étrangère, et devenue pourtant leur jungle héréditaire ! Le soleil était déjà chaud, quand nous quittâmes le petit plateau. Il devait être six heures. C'était lundi matin. La clochette se mit à sonner. C'était, de nouveau la messe !

Je n'en pouvais plus, j'en avais assez, je regardais Anselmo, presque avec méchanceté. Il me regarda à son tour, me sourit, secoua la tête, s'approcha de moi, posa sa main douce et ferme sur mon dos, et me poussa vers l'église.

- Vamos, Padre !

Il y eut encore une messe à neuf heures, une autre à midi, de même les autres jours. Les messes avaient été demandées par des familles, pour obtenir une grâce, remercier Dieu d'une grâce reçue, pour le repos de l'âme des défunts etc. L'après‑midi, Anselmo m'accompagnait chez des personnes malades, incurables ou grabataires. La fin de l'après‑midi, j'entendais les confessions, et à la nuit tombante, on s'adonnait à une procession à la Vierge : de l'église à la rivière, de l'église à la forêt, de l'église au cimetière, de l'église à l'église, enfin, autour du village ! La procession était suivie des litanies et du salut au Saint Sacrement... J'étais épuisé, dégoûté, exaspéré et trés ... impressionné. Ma petite maison était tenue propre, fleurie, achalandée en fruits, en « mixture » et en poulet ‑ toujours le même menu ‑ mon eau sans cesse renouvelée, mon seau vidé, mon lit fait. Quand je n'étais pas de service ( ? ), et que je ne dormais pas, je m'asseyais devant la porte, ou sur une pierre près de la rivière, ou encore sur le fameux promontoire près du cimetière  : dix à quinze enfants me suivaient en silence, s'asseyaient en face de moi, et gravement me regardaient. Cela m'a d'abord gêné, intrigué, énervé et puis j'ai senti que leur présence immobile et silencieuse me faisait du bien. Animalement, ils ont dû le sentir, car leurs visages se sont détendus et les plus petits sont venus s'asseoir sur mes genoux ou s'appuver à mon épaule. Ainsi, nous ne disions rien. Qu'aurions‑nous pu nous dire ? Nous restions là ensemble, dans la communication muette et pleine de ceux à qui la seule compagnie de l'autre suffit, et qui ne lui demandent que de tolérer qu'on puisse être à côté de lui...

J'ai déjà raconté mon retour... Pourquoi vous ai‑je livré Viro Viro dans tous les détails ? Ce fut quasi la même chose, l'année suivante sur l'Amazone, à Laeticia, à la frontière commune entre la Colombie, le Pérou et le Brésil. Je remplaçai El Padre Cristobal, un capucin, sur la rive colombienne du fleuve, dans les quelques quinze villages qui la peuplent !... Parce que c'est la mission dont j'avais rêvé, enfant, mais à laquelle je me référais en 1960 quand je demandai à partir à Santiago du Chili avec le Cardinal Raul Enriquez Silva. Et qu'on me le refusa. Aurais‑je été capable, comme Tadzio, « de faire du culte » du matin au soir, et pendant la nuit, jusqu'à l'écoeurement ! Aurais‑je, moi aussi, succombé à la tentation de coloniser leur imaginaire, de les européaniser, de les « hexagonaliser ! », comme Tadzio les italianisait ?

Oui, quel doit être, quel peut être désormais le contenu de la mission ? Il y aura toujours ‑ ou du moins, encore longtemps ‑ des villages de minorités primitives le long des grands fleuves. Je rentre du Laos. Combien de misérables villages, ni pires, ni meilleurs que Viro Viro n'ai‑je pas traversés en jeep, autour de Ventiane, de la Plaine des Jarres et de Louang Prabang. Que ce soit le Mékong ou le San Juan, et maintenant les hauts cours du Yang tsé Jiang et du Huang He, le missionnaire est encore le seul, quand il en reste, à s'aventurer loin de tout, pour témoigner de l'amour de Jésus Christ en plein coeur de nulle part... Jean Paul II est‑il plus missionnaire parce qu'il descend du ciel en hélicoptère « full metal jackett », au‑dessus de trois à quatre millions de Philippinos entassés sur un stade juste pour l'entr'apercevoir, pour retourner ensuite s'entasser à nouveau dans leurs zones insalubres ou sur leurs trottoirs immondes de tous les traffics de chair fraîche ou fétide ? Peut‑être les deux sont‑ils encore nécessaires. Entre la tradition, dévouement et l'opération‑promotion, n'y a‑t‑il pas à s'interroger ? C'est ce que je fais, sur le profil potentiel du missionnaire post‑moderne. Surtout quand la confrontation n'est plus avec les misérables loqueteux des villages indigènes, bien qu'il y en ait encore, et trop, sur les cinq continents ! La confrontation se joue déjà et se jouera désormais dans un tourbillonnant triangle des Bermudes, au coeur de trois milliards d'êtres humains  : Hindus atomisés dans les mille escarbilles religieuses, prêtes à prendre feu, de toutes leurs divisions ; Musulmans, abreuvés de haine et de vengeance par un fanatisme et une frustration sans espérance ; Chinois enfin, et de toutes les espèces, recouvrant les lambeaux d'un confucianisme dégénéré sous les habits neufs d'une économie socialiste de marché, et devenus, déjà, plus « sans foi ni loi » que les plus extrémistes tenants d'un libéralisme sauvage ! De la théologie, bien sûr, il en faudra toujours. Du moins tant que le christianisme se définira, malheureusement, comme religion. Mais surtout, le sens des transcendances où qu'elles se trouvent, un message audible et compréhensible, une liturgie incarnée et inculturée, des traditions à créer pour un état du monde et de l'humanité altérés par l'Histoire, un dévouement « matriciel », suivant l'expression d'A. Chouraqui, pour les hommes, seulement parce qu'ils sont des hommes, un essai brut de l'évangile qui ne sera jamais assez « menschlich all zu menschlich » , c'est‑à‑dire « humain trop humain » (Nietzsche).

En cherchant « un point de chute » latino‑américain, dans les années 1988‑1989, deux autres types de mission, devaient se présenter, et je voulais faire de la seconde une nouvelle tâche. C'était au temps où je découvris théoriquement et pratiquement la théologie de la libération. Gustavo Guttierez, son « inventeur », vivait, travaillait et enseignait à Lima.Je vais en général à la montagne, la montagne, parfois, ne pouvant pas venir à moi. Le Centre Salésien, El Politecnico, de Lima est situé Place Bolognesi, tout en haut de la calle Brazil, qui mène à l'autre bout, au port de Callao. À mi‑chemin est situé un collège Jésuite, San José, où Gustavo donnait, dans un « teatro », son cours du soir. J'y rencontrai un père irlandais, Peter, de Saint Colomban ‑ une congrégation religieuse missionnaire. Nous sympathisâmes, surtout le soir d'une panne d'électricité, où nous lisions l'évangile de Mathieu, à la lueur de la même bougie fumeuse. Peter me proposa de me montrer sa « mission ». Un matin, je pris un « collectivo », sorte de taxi collectif, qui va dans une direction donnée, et qui joue le rôle d'un mini‑bus. Ma destination était le port de Callao d'abord et la « poblacion, le quartier » Santa Maria del Triunfo. Ce ne fut pas des plus simples. Il me fallut deux heures pour y parvenir, et trouver la « casa parochial ». Peter supposait même que j'avais renoncé.

Je ne sais pas si l'horreur absolue existe, chacun en fait l'expérience personnellement. Et puis l'horreur est tellement subjective, intellectuelle, conjoncturelle. Ce que je découvris, ces quelques jours à vivre avec Peter, relève quand méme de ce chacun peut appeler l'horreur, même si certains l'ont connue à un plus haut degré encore ! Plusieurs milliers de familles vivaient sur ce qu'à première vue l'on pouvait supposer être, disons, un crassier de pays minier. On l'avait aplani en une sorte de « meseta » sur laquelle s'étaient construites dans un désordre indescriptible, des multitudes de « casitas » à une seule pièce, parfois, rarement, deux, dans lesquelles s'entassaient des familles où les trois, quatre enfants étaient habituels mais où les cinq abondaient. Je me demandais pourquoi tous les vingt, trente mètres, le terrain était littéralement coupé de gros ruisseaux, parfois de véritables petites rivières, dotés de ponts de fortune, et coulant l'eau la plus noire et la plus nauséabonde, dans laquelle pataugeaient, avec une délectation off limits, des grappes de bébés, juste capables de se tenir sur leurs jambes. C'est là que Peter me révéla l'horreur.

La poblacion Santa Maria del Triunfo du port de Callao, de la capitale du Pérou, Lima, était en fait bâtie sur la plus énorme décharge publique du district métropolain ! Ne sachant que faire de cette montagne d'ordures, ceci n'est pas une métaphore, le conseil municipal avait tenté de la recouvrir de chaux vive, puis de terre ‑ une espèce de tuf caractéristique de cette partie de la côte péruvienne - qui donne au paysage circun‑métropolitain l'allure d'un grand désert jaunâtre parce qu'il n'y pousse rien, et, aux nuits de Lima, l'atmosphère palpable des chantiers où la poussière demeure perpétuellement en suspension dans l'air. Les « ruisseaux et rivières » qui m'avaient poussé à interroger Peter, étaient en fait des canaux de drainage de la pourriture liquide et pestilentielle qu'il fallait bien faire évacuer d'une façon ou d'une autre : par ces tranchées, jusque dans le port, et de là - on se souvient de l'épidémie de choléra non encore tolalement maitrisée - dans les zones de pêche côtière, jusqu'à Chimbote, à plus de cinquante kilomètres au nord de la capitale. La chaux vive ‑ ils avaient dû en verser des quantités ‑ accomplissant son oeuvre, les déchets et détritus étaient progressivement réduits, se tassaient, s'épandaient en des liquides immondes, et la terre, le tuf, se craquelait, se dévastait, se crevassait ici et là, découvrant des cavités sombres aux putrides exhalaisons.

Mais je ne pouvais deviner - qui l'eût pu ! - ce que Peter, le lendemain, devait m'annoncer. Dans la nuit, deux bébés avaient été à moitié dévorés par les rats, gros comme des lapins, qui, sortant de ces anfractuosités et mordus par la faim, s'en étaient allés se repaître de la chair de ces pauvres bétés déposés pour la nuit dans des berceaux de fortune, aménagés dans des cageots de fruits et rangés dans un coin de la casita à même le sol, faute de meuble quelconque. C'est les pères et mères, qui, réveillés en sursaut, avaient, à la lueur d'une chandelle découvert l'ordalie, et avaient du se battre contre les rats monstrueux, accrochés à leur proie. L'un d'eux, qu'on avait fini par assomrner d'un coup de gourdin, gisait devant la porte de la maison où Peter m'emmenait. La gueule ouverte, toute sanguinolente dont on savait bien quel sang et les dents encore encrassées d'une bouillie rougeâtre dont on savait bien quel festin. C'est la première fois que j'ai failli vomir, à la vue de quelque chose. Peter sentit que je défaillais. Il sortit de sa poche une fiole de concentré de menthol, m'en appliqua vite quelques gouttes sous les narines, en profita au passage, en me disant : « I still need it sometimes ! ».. Le bébé ‑ ce qu'il en restait ‑ reposait sous un voile douteux. Les gens étaient physiquement effondrés. Des pleurs de bêtes blessées sortaient des yeux hagards et vides. Tout puait ! Je regardai Peter. Il cligna des yeux, me signifiant de rester là, immobile. Quant à lui, au bout d'une minute ou deux, il s'approcha, en glissant, de la mère effondrée sur une caisse, passa sa main sur sa joue, et elle pencha sa tête contre sa cuisse, tandis que maintenant, il lui caressait les cheveux comme lorsqu'on veut calmer un enfant. Elle se laissait faire, désormais absente qu'elle était, et perdue dans l'obscurité « inéclairable » de sa douleur de femme et de mère. Nous sortîmes, le père nous suivit, une petite troupe s'assembla autour de nous. Peter régla rapidement les détails de l'enterrement fixé au lendemain, mais convoqua chez lui pour l'après‑midi, les représentants de la poblacion. Il fallait agir aux plans administratif, social, et politique. J'assistai à cette réunion. Il n'y eut pas de cri de révolte ni de slogan subversif. La bible était sur la table, avec du papier et un stylo. Peter donnait la parole, la faisait circuler, résumait. relançait le débat, le dialogue, l'analyse. Quand il fallut rédiger, il reformula, fit préciser, développer ou raccourcir tel ou tel passage. Jamais Peter ne se substituait à eux, ne leur imposait tel élément, telle formule, tel objectif. En revanche, quel tact, quelle sensibilité, quelle capacité dans cette mystagogie de la libération, au nom et par la force de la parole de Dieu !

... À coup sûr, me disais‑je dans l'avion militaire qui me transportait à Cuzco, quelques jours plus tard, je voulais monter au Michu‑Pichu, à coup sûr, je ne suis pas fait pour ce travail. L'abnégation, le courage et l'endurance - pour ne parler que des « qualités humaines » - sont ici à pratiquer avec un tel art, qu'une mission de ce type ne peut s'adresser qu'à un certain type d'homme, de croyant, de missionnaire. Je ne suis définitivement pas de cette trempe‑là...

...La délinquance juvénile, et infantile ‑ à Los Angeles ‑, n'a rien inventé, mais on en parle plus. « Los gamines de la calle », « os infantes da rua », les « Strassenjungen », sont autant de réalités auxquelles m'ont confronté mes multiples déplacements et mes, non moins multiples et divers, apostolats. Cependant dans ce domaine, quelque chose de spécifique pointait dès la première moitié des années quatre-vingts, et que j'entendais personnellement rapporter, soit par des journalistes de plume, retour d'Amérique du Sud, soit par des interviews ou des projets d'enquêtes, je ne me souviens plus très bien, de Jean Bertolino, producteur, jadis, de la passionnante émission documentaire, « 52 minutes sur la Une » : les trafics d'organes... Depuis que je circule dans l'Asie du Sud‑Est, j'en entends parler assez régulièrement, lors de mes voyages à Canton jusque dans les cliniques et les grands hôtels ! Personnellement et de façon pratique, c'est à Rio de Janeiro et à Sao Paolo que je découvris l'ampleur du problème que je n'avais fait que côtoyer en Colombie, surtout dans le triangle du Cartel de la drogue : Bogota‑Cali‑Medellín. À Sao Paolo, j'eus même l'insigne opportunité d'accompagner une journaliste qui travaillait pour l'UNICEF, dans une voiture de police ( ! ), patrouillant de nuit dans le quartier de Campos Eliseos où se situe le Collège Salésien qui m'hébergeait. La voiture était banalisée, les policiers étaient en civil, elle‑même avait obtenu une carte d'accréditation du Gouverneur de l'État, j'étais toléré en tant que Salésien de Don Bosco. Notre patrouille devait signaler par radio à d'autres voitures de police non banalisées, les rapts auxquels notre ronde assistait, donner toutes indications, surtout marque et numéro de voiture, et filer les ravisseurs jusqu'au moment où « nos » collègues les alpagueraient. Nous assistâmes dans la même nuit au rapt de cinq enfants...

La seconde fois que cette réalité m'agressa littéralement, fût l'année suivante, dans un de nos grands collèges de Medellín... J'avais remarqué plusieurs jeunes garçons dont un oeil, droit ou gauche, était cousu. J'interrogeai l'un de mes confrères qui me confirma que ces garçons avaient été enlevés, et qu'on leur avait prélevé l'oeil manquant. Et il ajouta, en me désignant discrètement deux autres jeunes qui passaient devant nous : « Le premier, on lui a prelevé un rein, le second, un testicule ! » Je parlai de l'horreur quelques pages plus haut, en voilà donc une autre ! Va‑t‑on les comparer, et trouver plus horrible un bébé dévoré par les rats, ou un jeune amputé d'un organe par des trafiquants ? Si l'horreur vient de la victime, elle est égale, si elle vient du prédateur, rat ou homme, qui en inspire le plus ? En 1989, quand je me préparais à partir pour un nouveau champ apostolique, c'est à Medellín que je pensais, non seulement l'aval du trafic d'organes, mais l'amont ! Comment empêcher les rapts, donc les amputations, donc le trafic ! Un petit groupe de confrères partageaient mes vues, ou je partageais les leurs. On m'attendait, je ne tenais plus. Et puis il y eut cette histoire de visa, cette opposition à me l'accorder, le renoncement à partir, et cette disponibilité où je me plaçai.

Bien que je ne partisse plus, la mission, je la voyais plutôt dans ces régions des mégapoles incontrôlables plus dangereuses que les jungles du Choco et de l'Amazonie. Les lieux de missions, je les vois plutôt dans les territoires qu'un certain catholicisme ou christianisme estime avoir « conquis ». Je ne suis pas de ceux qui établissent une relation directement proportionnelle entre la religiosité, populaire ou savante, qui construit des églises, ou se précipite sur le passage du pape, et la foi active en Jésus‑Christ. Et pour ce que j'en connais, j'ai même envie d'oser dire que le rapport s'inverse. Je ne pense pas seulement à l'Amérique du Sud, à propos de laquelle il faudra beaucoup de patience pour me faire changer d'avis ! Non ! Je parle de la Champagne, par exemple, de Château‑Thierry à Soissons et de Saint‑Dizier à Saint‑Quentin, près de la frontière des Ardennes. Deux noviciats ont permis à un berbère augustinien de voir les choses en l'état ! Oui ! Mes pays de mission sont les mégapoles, et les « missionnés » n'ont rien à voir avec un statut social, des moyens économiques, ou une culture spécifique. Les stratégies, les tactiques, les intendances varieront. Mais la nécessité de la mission, elle, s'impose dans tous les cas. Je viens de traverser la Russie, par le Transsibérien. Il y a une mission spécifique à entreprendre, qui devra tenir compte, d'abord de la dérive économique, militaire, et nationale. Le missionnaire actuel ‑ mais il l'a toujours fait à son insu, et mal peut‑être ‑, le missionnaire ne peut (plus ! ) dire qu'il s'occupe des âmes, de leur salut, et des affaires de Dieu. S'il faut rendre à César, ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, encore faut‑il apprendre à distinguer ce qui relève et de l'un et de l'autre. Car ce qu'on oublie, c'est qu'après toutes ses déclarations, Jésus demande à Pierre d'aller jusqu'au lac, de pêcher un poisson dans la gueule duquel il trouvera l'argent nécessaire à payer l'impôt (du Temple ! ) pour deux : l'impôt de Pierre et l'impôt de Jésus, l'impôt du Pape et l'impôt de Dieu ! Il faut payer, quoi qu'on dise, et quoi qu'on fasse. Malgré le refus du visa, je savais désormais que ma mission n'était plus l'école, pas la jungle, mais la ville, la grande ville, la mégapole !

Et bien, la mégapole m'a été offferte sur un plateau. Alors que je m'étais, d'une certaine façon, retiré de la circulation, à Montpellier, dans le complexe d'Antigone, de ce ‑ parfois génial, souvent surfait ‑ Ricardo Bofill, partageant mon temps d'accompagnement des mourants, entre « Saint‑Charles », la gérontologie psychiatrique, avec le Professeur Dauverchain, « Guy de Chauliac », le sida, avec le Docteur Martine Siffert, « Le Val d'Aureilh », le cancer des enfants, avec le Docteur Pujol. C'est dans cet environnement de fin de vie, de dernière épreuve, l'agonie, de passage d'un certain mode d'existence à un autre mode de présence, c'est dans cet espace limite, frontière, à ce « check point »... que l'appel, un coup de fil, encore, comme pour l'appel sacerdotal, m'est parvenu. Bien sûr, préparé comme je l'étais, j'y reviendrai, j'aurais trouvé providentielle et adéquate, n'importe quelle destination. Après Medellin, je ne « voulais » plus rien. Je me sentais apte à modeler mon désir sur le pattern de l'appel. Mais, en entendant effectivement Hong‑Kong, je me réjouis ! Mon indifférence active trouvait de quoi combler le vide qu'elle avait creusé, pour le laisser emplir par un autre, par l'Autre. Je ne connus pas le moindre soupçon d'une hésitation. C'est peut‑être là l'un des secrets de ce que j'ose parfois nommer ma foi ‑ ma façon de croire, plutôt. J'entre dans l'erreur, la faute, le péché, avec autant de décision, de responsabilité, de « bonne foi » que dans la prise de conscience, le regret, la repentance, ou la satisfaction (la réparation), le discernement, l'engagement. Ayant reconnu que j'avais trop « voulu » l'Amérique Latine, j'y renonçai avec toute la force et l'ampleur même du travail que je ne ménageai pas de faire sur moi. Mais ce que j'apprenais, par ce travail, c'est que d'une part, j'avais à cultiver mon désir, et non son objet, et que d'autre part mon « pays » de mission s'était identifié à la monstruosité urbaine, à Babylone, à la mégapole. Voilà pourquoi le nom seul de Hong‑Kong, avec son back sound de Chine et de Dragons ( King Kong ! ), sa proximité « pacifique », l'océan, et sa place dans le concept « Urbs » de la planète, La Ville, convint, par son seul énoncé, à mon esprit, à mon coeur, et à mon désir maintenant délibérément vidé de tout objet !

Les six semaines de preview que j'y passais avant de signer, me confortèrent et me confirmèrent dans mes attentes, pourtant et nécessairement, informulées : cadre, situation, disposition, urbanisation, circulation, communication, vitesse, intelligence, efficacité, way of life, spatiotemporalité, esprit d'entreprise... tout me convenait.

L'homme ‑ le chrétien. le religieux, le prêtre ‑ que je suis devenu ne voit aucune différence structurelle entre la tâche qu'il accomplissait à Viro Viro dans le Choco colombien, et celle que depuis quatre ans il accomplit à Hong‑Kong sur la Mer de Chine. Il s'agit toujours d'utiliser les moyens de communication les plus appropriés, de travailler beaucoup, d'être toujours prêt, jour et nuit, de s'adapter sans cesse, d'apprendre sans discontinuer, d'être efficace, d'entrer en contact, de ne rien négliger ni personne. C'est ce que je faisais à Viro Viro, dans le cadre d'un village de la jungle, c'est ce que je fais à Hong‑Kono, dans le cadre d'un très gros village d'une autre sorte de jungle. Décrire le détail de mes activités et de mes entreprises, quant à moi, ne change rien à l'affaire. Ou bien alors, c'est « une affaire d'exotisme », suivant le mot de Victor Segalen. D'un côté une case de terre battue, de l'autre un gratte‑ciel de cinquante étages, la frugalité et la gastronomie, la chaleur accablante et l'air conditionné (on dit ici « l'air‑con » ). Je me suis ingénié à correspondre aux Noirs du Choco, je m'ingénie à correspondre à mes compatriotes expatriés. Là‑bas, sermons, allocutions, explications, bible, ici, là même chose. Un simple processus d'accommodation, comme l'oeil, par rapport à son objet.

Et pourtant quelque chose change, qui donne à toute la mission une autre signification. D'une part mes paroissiens sont des « decision‑makers », des responsables de haut vol, de qui dépendent beaucoup de personnes, et leur sort, avec d'énormes capitaux et d'énormes marchés, qui assureront ou non l'emploi. Je participe de la formation de la conscience, du discernement des valeurs, du combat pour la justice. J'accompagne des chrétiens au coeur de l'économie, de la politique, de la finance. Je rends présent le Christ, et de façon inattendue, dans les salles de réunion des conseils d'administration des banques, dans les club houses des complexes de grand standing, dans les appartements et les lofts aux loyers astronomiques, dans les résidences consulaires. Je promène mon « Maître » là où on n'a pas l'habitude de le rencontrer. Je conseille ambassadeurs et consuls, attachés et conseillers. Je me fais, au nom du Galiléen, l'ami des païens, des sceptiques, des athées, des anticléricaux et des gourgandines. Je rends habitables par la foi les territoires les plus insalubres et les plus arides. Comme le joueur de flûte de Hammel, je charme leurs filles et leurs fils dans mes aumôneries. Je fais pousser sur les cactus du désert des coeurs, les fleurs les plus rares, même si elles sont effectivement rares, imprévisibles et souvent fragiles... comme celle que ramène de Monument Valley « L'homme qui tua Liberty Valence »...

Et puis il y a la perspective, la double promesse de la Chine et du Pacifique, les questions de demain. Quand l'Apôtre des Gentils, j'ai toujours aimé que ce mot s'appliquât aux non‑croyants, veut être performant, il quitte la Cappadoce, et l'Achaïe. Il monte vers (Thés)Salonique et s'installe à Philippes, le plus gros noeud, hub, de voies romaines à la jonction des continents européen et asiatique. Il se place là où le maximum de gens passent, commercent, échangent, contactent, concluent, apprennent, découvrent, changent et réinventent. Il s'adresse aux soldats, aux marchands, aux grands voyageurs, aux aventuriers. Il se démultiplie, en confiant la Bonne Nouvelle à des hommes qui vont l'emporter ailleurs avec eux. Tout lui est bon. Imaginons Paul muni d'un fax, d'un laptop et d'un téléphone portable !

« In Rom, do as the Romans do ! » À Hong‑Kong, je me suis délibérément hongkonguisé. Sur le territoire, je suis accessible partout par le pager, je peux interroger mon répondeur à distance et y insérer des messages pour d'éventuels correspondants, le fax rend immédiat, sur place et dans le monde la question‑réponse détaillée et prête à l'usage. Je parcours la Chine infinie et sa mer, précédant l'événement ou le créant quand c'est nécessaire. Passeport, carte de résident, visa multiple etc. aucune frontière ne résiste, jusqu'à celle de la langue, plus résistante celle‑là, c'est vrai ! Le nombre, la quantité, la masse. Philosophies, sagesses, religions. Taux de croissance, investissements, marchés. Bourse, capitaux, banques. Richesse, puissance, hégémonie. Violence, cruauté, corruption... Et le voilà qui passe, l'homme de Nazareth. Je le vois ici, comme il passait jadis auprès de Mathieu le collecteur, de Zachée le collaborateur, de Simon le Pharisien ! Près d'Hérode, ce renard, de Pilate, ce couard, de Judas, ce trichard. Avec Nathanaël le velléitaire, avec Jacques, le justicier, avec Thomas, l'incrédule, avec la Syro‑phénicienne qui tient tête, avec Madeleine, qui vend son corps, avec la Samaritaine qui raconte n'importe quoi. Avec le fils ressuscité de la pauvre veuve, avec le fils de riche qui recule devant l'obstacle, avec le fils qui part pour revenir et celui qui reste et crève de jalousie... Ils sont tous présents ici comme ils étaient présents à Viro Viro !

... En écrivant ces dernières lignes, il me revient que le San Juan se jette dans le Pacifique et que le port qu'on y construit a été baptisé Buenaventura !...

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