12 - LE GRAND PRÊTRE

... La couronne des Andes enneigées, Juillet, l'après-midi. Ciel d'orage, lourd, transpercé de glaives orangés et roses. Les deux pains du Machu Pichu commencent à se parer d'un chapeau de brume, d'où pointent les sommets. Je suis assis au coeur des vestiges, dans une salle à ciel ouvert où se trouve ce qui semble avoir été une façon d'autel : vaste pierre volcanique, irrégulière et lisse, aux entailles droites et plates, comme des multiples plateaux d'offrande. Ces plateaux, déposés à des niveaux différents, montent vers un sommet, qui se rassemble brutalement en une tourelle vaguement quadrangulaire de cinquante centimètres de haut, à un mètre du sol (à la façon de la Tour de la China Bank, à Hong Kong, oeuvre de Pei), aux facettes asymétriques mais régulièrement plates, jusqu'à une pointe, une cime, une flèche. L'ensemble du lieu est un vague rectangle de dix mètres sur cinq. Le long d'un des murs encore à moitié debout, un bloc de granit oblong sert de stalle commune. Je m'y suis assis, saisi immédiatement par la magie, le charme et l'étrangeté du lieu. Je me souviens que je porte autour du cou, une longue écharpe blanche, qui me retombe sur la poitrine comme une étole de circonstance. Je me suis immobilisé, tétanisé par le spectacle ; la pointe extrême de l'autel se détache au‑dehors de la ligne blanche des sommets de l'horizon. À la frontière des cimes et du ciel, les couleurs sont plus claires, plus légères, plus mystérieuses. J'étais sans mouvement mais encore conscient, quand Fr. est entrée dans le périmètre magique, et j'ai noté qu'à ma vue, elle s'est immédiatement retirée, comme si elle profanait à son insu un espace sacré, dont ma hiératique attitude interdisait l'accès. Je sais que peu après, mon esprit pénétrait dans la ténébreuse et éblouissante contemplation d'un au-delà, les yeux ouverts sur le daïmon du lieu...

Ce soir encore avant d'entamer ce chapitre, je déclarai à mon maître en sinologie, mon confident, mon ami, Michel Masson, jésuite, que je suis demeuré irrémédiablement païen : l'ami des Médicis de la Renaissance florentine, le Bacchus baigné de vin de la Mitidja, l'éphèbe saoul de tabac turc sur les terrasses d'Alger, le pèlerin des ruines de Tipasa, conscience triste sous un soleil attique, l'amant wagnérien de la démence des Wittelsbach, le sectateur d'Aguirre au long des fleuves d'Eldorado, I'émule de Marco Polo sur les routes de la soie... Aucun n'a jamais pu se défaire de ses successives robes prétextes ! Il les a toutes gardées sur lui. Toutes ! Impossible de s'en défaire ? Mais parce que toutes et chacune lui collent physiquement à la peau : elles sont devenues sa peau multiple, nécessaire et vitale.

En fait, je ne suis pas un homme de religion, je suis un homme des religions et à ce titre un homme religieux... Que je me souvienne des mythologies latine et grecque, du Wallala des Anciens Saxons, de l'Éden d'Élohim, du Paradis d'Allah, du Ciel chrétien, des empirées de Palenque, de Téotihuacan ou de Huancayo, des voies du Bouddha, du Lao-Tseu ou de Confucius... (Et je ne parle que du peu jusqu'ici découvert), je me sens à la fois italique, hellène, germain, hébreu, musulman, catholique, aztèque, maya, inca, bouddhiste, taoïste, confucéen. Dans le Ta Pram d'Angkor, sur le Taishan du Shandong, bientôt au pied du Borobodur, dans les grottes de Bilingsi, de Dunhuang et de Turfan et quand je traverserai le Tibet, I'Inde et l'Afghanistan, je me suis senti, je me sens, je sais que je me sentirai de toutes ces perceptions de l'au‑delà des choses, des êtres, des apparences. Et quand je pleure d'émotion et de reconnaissance dans les grottes de la Lune des indiens Navajos, dans les déserts cimetières de Nazca, devant les ruines de Gronigen, au monastère de Zagorsk ou sur la montagne‑tombeau de Wu Tse Tian près de l'antique Chang'An dans le Shaanxi, quand je m'asseois pour l'éternité derrière un pilier du Thoronet, par terre dans la salle hypostyle de Karnak, en face du Tolède du Gréco ou sur un banc de BrookIyn devant Manhattan le soir, quand je me roule dans l'herbe du Thabor, quand je gravis les marches des Propylées, au pied du temple d'Athena Aptéros Niké, quand je me prosterne avec les croyants pour la prière du soir dans la Mosquée Bleue d'Istanbul, quand je passe la nuit, à me geler, au milieu de Stonehenge par une lune de loup garou, quand j'avance me tremper sous les cataractes d'lguazu ou me fais presque renverser dans la 42e rue en chantant New York (bis) de Franck Sinatra, quand je pénètre dans la cathédrale de Chartres, l'hôpital Saint‑Jean de Bruges, ou le Castel del Monte de Friedrich von Hohenstaufen dans les Pouilles, il se passe essentiellement la même chose dans mon coeur, quelque chose d'aussi aussi vaste que les nuages et les plages de l'océan. Je sens, je sais et j'aime. Et je ne connais rien encore ! Mais je sens ce que d'autres hommes ont senti, je sais ce que d'autres hommes ont su, j'aime ce que d'autres hommes ont aimé avant moi. Avant moi, parce que le temps succède au temps. Avec moi, parce qu'ils sont là, à mes côtés, et qu'en ce lieu, à cet instant, nous sommes contemporains. Je suis relié à eux, non pas par quelque magie ou quelque illusion, mais par la vérité même, et qui demeure, de ce qui s'est révélé à eux, à leur endroit du temps, et qui, au mien, se révèle à nouveau. La question qui m'habite alors n'est pas de savoir comment cela est possible puisque, pour moi, cette expérience, au sens propre du terme, tombe sous le sens, mais bien plutôt pourquoi cela m'arrive‑t‑il à moi ? Autrement dit, pourquoi y suis-je sensible, et sensible à ce point ? Comment puis-je donc être leur contemporain ?

Ainsi, je me sens fait pour toutes les liturgies. J'ai eu l'occasion de me pencher sur celle de Tenochtitlan, au temps de Pizarro ; celle de Jérusalem, au temps de Salomon ; celle d'Abydos au temps de Ramsès II. Et celle du Temple du Ciel, Tiantan, de Beijing. Et celle de l'ouverture de l'année Sainte à Saint‑Pierre de Rome. Et celle de la grande Pâque russe. J'ai appris comment on tourne autour de la Kaaba, à La Mecque. Comment on progresse sur les genoux à la Guadalupe de Mexico. Comment on se baigne dans le Gange à Bénarès. La liturgie, le rite, la cérémonie en tant que liturgie, rite, cérémonie, c'est-à-dire en tant que véhicules de la sacralité, de la sainteté et du mystère, en tant qu'instruments efficaces de la religion et des religions me ravissent, m'exaltent, et m'enthousiasment. Tout est mien sans confusion, syncrétisme ni amalgame. Mais dans une infinie variété de variations sur le même thème, où s'accomplit, depuis que l'homme est devenu humain, la mutuelle fécondation de la nature et de la culture, oscillant entre la brutale cruauté, née de la peur et de la nuit, et l'exquise abstraction générée par les rochers et les fleurs de pêcher. Ce n'est pas la distance qui sépare le Zocalo de Mexico du Ryoan-ji de Kyoto, I'Erechteion de l'Acropole des Carceri d'Assise, les pyramides de Gizeh du mausolée de Qin Shi Huang Di au Shanxi : c'est une progression, un déplacement, un affinement de la perception de ce qui relie le ciel à la terre, les hommes à la création, et le tout au Tout. Quetzalcoatl et le soleil, Amon Râ et le ciel, Isis et la lune, Apollon et la beauté, Jésus et Dieu. Oh non, vous ne me ferez pas écrire que tout cela se vaut. Je dis que Dieu n'a jamais cessé de se révéler aux hommes, et que si, pour les tenants du Nouveau Testament, Dieu s'est révélé une dernière fois pour toutes, en Jésus de Nazareth, il n'empêche que c'est l'Esprit qui pousse en nous, encore, des gémissements ineffables « pour en exprimer la découverte, la reconnaissance et la confession ». L'invention de Jésus ne relève pas de la religion : celle de Dieu, sous toutes ses appellations, oui ! C'est de cette dernière, dont je me sens, dont je me suis toujours senti, le grand prêtre, la religion secrète du sacré : ténébreuse, formidable, cérémoniale. Jésus, lui, invite à la simplicité, au dénuement, à la sainteté. Le païen, en moi, se laisse fasciner par le sacré de la religion ; l'adepte de Jésus avance péniblement sur le chemin de la sainteté.

Car le sacré et le saint ne se recouvrent pas. L'un engendre la religion et l'autre la foi. Yahvé a toujours échappé au culte du Temple de Jérusalem : il est le Dieu trois fois saint. Entrer dans l'aire du temple (temno = mesurer), c'est délimiter un endroit décidé par l'homme où il prétend que Dieu se trouve, se tient, habite, se manifeste et où en définitive, il le (re-)(main-)(con-)tient. Les juifs allèrent même jusqu'à le cacher derrière un voile, une frontière, une séparation, pour « l'encager » encore plus et l'avoir d'une certaine façon, à disposition. Dieu a eu beau se définir à Moïse par son être (Yahvé : je suis qui je suis) et se faire sentir à Élisée comme une brise, un vent, un souffle, les Hébreux n'ont eu de cesse que de bâtir la formidable prison salomonique, inspirée d'Abydos (Egypte). Espace sacré, comme chez les païens, avec toutes les cérémonies, sacrifices, pélerinages réglementaires. Personne ne se souvenait plus du prophète : « Je hais votre culte et je suis écoeuré par le sang des victimes ». Le sacré est une production religieuse d'avant la révélation. Et même si Dieu s'est révélé tout au long de l'Ancien Testament, les Hébreux et les Juifs ont eu, d'abord et pendant longtemps, la plus grande peine du monde à se démarquer de leurs contemporains « païens » ! « Tu ne voulais ni sacrifice, ni oblations, alors j'ai dit : voici je viens ! » Voilà la réplique chrétienne (tirée des Psaumes) que l'on met à juste titre dans la bouche de Jésus. Avec lui, nous entrons dans le domaine de la Foi, qui engendre la sainteté. Rappelez‑vous : le voile, le fameux voile du Temple se déchire, Dieu est dévoilé, « révélé », enfin. Il n'y a plus d'espace plus spécial qu'un autre. Le seul temple, c'est celui que forment tous ceux qui se reconnaissent dans ces paroles (qu'apparemment on n'entend pas ! ) de Jésus à la Samaritaine devant le puits même de Jacob/Israël.

- « Désormais (quand ? ), ce n'est plus ni sur cette montagne sacrée, le Mont Garizim, ni sur celle de Jérusalem, sacrée elle aussi, le Mont Moriah où est construit le temple, que Dieu sera adoré : les seuls adorateurs que désire mon Père, ce sont ceux qui l'adorent en esprit et en vérité ».

C'est‑à‑dire que la foi est spirituelle, elle n'a besoin d'aucun sacré, d'aucune religion, et apparemment elle s'oppose, par sa vérité, au reste : elle engendre la sainteté même du Dieu trois fois saint, en l'adorant d'esprit à Esprit.

La messe n'est pas un culte. C'est un acte de restauration de la vie, par la vie même de celui qui ne meurt plus. Ce n'est pas une obligation canonique, mais une nécessité organique : la foi en Dieu se nourrit de Dieu. Faites ceci en mémoire de moi : c'est‑à‑dire en m'ingurgitant, moi, qui suis mort et ne meurs plus, vous vous donnez le signe entre vous, qu'ensemble, vous, et tous les hommes avec vous, croyez (la Foi) que ce qui est m'est arrivé, vous arrivera aussi.

Ainsi la Foi ne se sépare pas de l'espérance, que cela arrive. Et elle engendre la charité, c'est‑à‑dire l'amour, le don de soi, la générosité, qui s'opposeront toujours à la loi, au canon, à l'exclusion. Dans cette économie aucun « enfant prodigue », aucun adultère, aucun pêcheur ne peut être écarté exclu, excommunié, ni de la foi en esprit et en vérité, ni de la restauration de sa propre vie, quand il confesse que Jésus est le Seigneur.

Quand j'eus quitté l'Allemagne en 1974, j'ai dit que je conservais de multiples liens avec la Bavière, notamment, dans les milieux de la télévision, de l'édition, de la formation permanente et de l'Église. C'est ainsi que par connections successives, je fus amené à organiser un voyage d'études en Israël avec un groupe d'étudiants en théologie (laïcs et séminaristes) de Munich. Je proposai comme matière d'étude l'évangile de Marc, notre bus devenant notre salle de cours itinérante. L'expédition fut programmée de part et d'autre du dimanche de Pâques que nous avions décidé de passer à Jérusalem.

Le Samedi Saint, dans l'après‑midi, nous débarquâmes dans le quartier arabe, près de la porte de Jaffa. Notre hôtel, tenu par des chrétiens, était couplé avec la cathédrale de rite grec-melchite-catholique de la Ville Sainte. À l'enregistrement, je voyais bien que le personnel de la réception me dévisageait avec une insistance à la limite du supportable. Quelqu'un quitta même le comptoir pour revenir immédiatement avec un homme d'une cinquantaine d'années, impeccablement vêtu, manifestement de la direction. Au moment de m'enregistrer, et à la vue de mon passeport français, chacun eut un sourire ; on m'adressa quelques mots parfaitement prononcés. La joie ruissela littéralement sur leurs visages, quand j'inscrivis sur ma fiche de police, à la rubrique profession prêtre catholique romain. L'homme de la direction, abandonnant aux autres employés, le reste de mon groupe, allemand lui, m'invita très obséquieusement à le suivre dans son bureau attenant, la mine et les épaules comme soulagées d'un immense et lourd fardeau et d'un problème, auquel il venait manifestement d'avoir peut‑être trouvé une solution...

J'appris ainsi dans une euphorie qui bousculait quelque peu la grammaire française, que j'étais quasiment le sosie de Monseigneur Capucci ; que ce Monseigneur, au nom faussement italianisé, était en fait l'évêque arabo‑palestinien de rite grec-melchite-catholique, ordinaire de cette cathédrale ; que cet homme, aux activités politiques plus que compromettantes, serait absent pour la veillée pascale (il transportait habituellement des armes dans le coffre de sa voiture, protégée par l'immunité diplomatique vaticane et il devait être arrêté au courant de l'année par les autorités israéliennes qui le filaient depuis un certain temps) ; que c'était une grâce du Bon Dieu que je sois précisément descendu dans cet hôtel, en ce jour ; que j'avais certainement l'intention d'assister à la messe et même de la célébrer ou de la concélébrer quelque part ! Alors, dans un trémolo à la Oum Khalsoum, et après quelques petites secondes de silence pendant lesquelles son oeil noir et lourd m'implorait pathétiquement, il me lança, très fort :

- Je vous donne la cathédrale !

Qu'auriez‑vous fait à ma place ?... J'acceptai... le cadeau. Alors, de grosses larmes de reconnaissance perlèrent au coin de ses cils de geai, roulèrent sur les chaumes drus de ses poils noirs... Il se leva, m'intimant, de son bras déployé, de rester assis, s'approcha de moi, mit un genou à terre, s'empara passionnément de ma main droite, et la baisa d'une reconnaissance dont je n'avais d'exemple plastique que dans l'une ou l'autre scène de « Lawrence d'Arabie » de David Lean, entre Peter O'Toole, Omar Sharif, et Anthony Quinn... Mes étudiants furent évidemment ravis... Encore me fallait‑il dans les quelques heures qui me séparaient de l'office, apprendre toutes les rubriques de la cérémonie, le grec et l'arabe liturgiques, sans compter les mélodies à déchiffrer du rite melchite-grec‑catholique !... L'hôtel m'installa dans la plus belle suite, au dernier étage : elle donnait sur une vaste terrasse, abritée par toutes sortes de végétations en pots, et au‑delà, sur les toits bombés de la ville arabe, qui soudain me ramenèrent vingt‑cinq ans en arrière, sur mes propres terrasses d'adolescent, de la vaste villa arabe qui nous servait de séminaire.

Après qu'on m'ait laissé le temps de me refaire, on frappa à ma porte. Deux jeunes hommes se presentèrent, les bras chargés de boissons fraîches et de plateaux de fruits, sans oublier les manuels nécessaires à la préparation de la veillée pascale. Ils avaient de belles voix de barytons, chaudes et pleines. Mon grec classique me revint immédiatement, j'avais totalement oublié mes notions d'arabe algérien, mais ma gorge se souvenait de leur écho. Les mélodies résonnaient comme des mélopées, suppliantes et langoureuses... Deux ou trois de mes étudiants avaient émis le voeu d'assister à cette mise en forme intensive. Je les voyais, incrédules, et charmés du naturel avec lequel nous opérions. Moi, je me sentais tout à fait bien, à ma place et, je dois l'avouer, amusé de l'aventure.

Dès que la première étoile apparut dans un ciel bleu pastel et rose, la voix des muezzins lacéra le silence du soir : nous laissâmes aux musulmans le temps d'appeler à la prière, en vivant d'autant plus, en cet instant, la dimension catholique universelle de notre foi chrétienne. Ce moment fut très beau. Quand le calme revint dans l'air suave de Jérusalem, nous convînmes que notre répétition suffisait. Je gardai les manuels, au cas où... .Nous prîmes rendez‑vous pour 23h. dans la sacristie de la cathédrale, où l'on devait me vêtir. Il était 20h, heure à laquelle notre dîner avait été fixé. Nous descendîmes au restaurant, je laissai les étudiants raconter aux autres, éberlués, le détail des évènements. Puis, j'invitai le groupe à profiter de ma terrasse, s'ils le désiraient, jusqu'à l'heure de la cérémonie. Je remontai dans ma chambre, demandai qu'on me réveillât à 22h30, m'allongeai et m'endormis...

À la sacristie, pas moins de six persormes m'attendaient : deux garçons, deux jeunes hommes, deux adultes. On s'inclina pour me saluer. On me demanda de me tenir debout à un certain endroit de la pièce, après m'être déchaussé.

Me voilà donc en pied, sur un carrelage de tomettes rouges et fraîches, en pantalon de toile et chemise de coton, bras ballants, curieux de la suite. Dans une sorte de ballet, superbement monté, sans se gêner les uns les autres, et sans m'importuner inutilement, on me passa, un à un, et il y en avait, tous les vêtements liturgiques rituels.

Il y eut d'abord le voile huméral, qui enlace les épaules et s'attache à la taille par deux lanières de lin. Puis une aube, ample et délicieusement légère, aux manches trois quart, sur laquelle on enfile un surplis à dentelles, très ample lui aussi, et qui tombe à hauteur du genou, laissant l'aube descendre jusqu'aux pieds (que j'avais donc nus, mais que l'on était, à cet instant, en train de mesurer). On m'invita alors à m'asseoir sur un tabouret qu'on venait de faire glisser juste derrière moi. Les garçons s'assirent par terre, en souriant, et me baignèrent les pieds, dans une eau tiède, m'essuyèrent avec beaucoup de délicatesse, et m'enfilèrent de fines chaussettes de fil rouge. Je n'avais pas envie de rire, exactement. Je me laissais faire, bien sûr. Mais j'étais proprement sous le charme.

Et des représentations imaginaires de petit lever et de grand lever du roi, me traversaient l'esprit, sans que je pusse me référer à aucune...

Les garçons se retirèrent avec bassin et serviette. Les deux jeunes gens, s'accroupirent à leur tour, chacun avec un escarpin rouge : les chaussons me convenaient à merveille (ah ! la pantoufle de vair ! ), malgré mon coup de pied assez fort. On avait parfaitement mesuré, calculé, évalué et trouvé. Le sourire de satisfaction sur ces beaux visages était un véritable plaisir. On me fit signe de bien vouloir me mettre de nouveau sur pied, et de faire quelques pas. Parfait ! Ce devait être l'opération la plus risquée : car seulement alors le visage des deux adultes se dérida, et ils arboraient cet air de soulagement quand on sait avant la fin, que la partie est désormais et irréversiblement gagnée.

Je repris ma position debout, immobile. Je me sentais soudain immense, dans ces escarpins aux talons hauts et bien stables. Autour de moi, on sentit que j'étais bien. Il était 23h30 : la cérémonie commencerait dans quinze minutes. On entendait le brouhaha étouffé des fidèles qui arrivaient, et des nombreux sacristains réquisitionnés pour cette nuit unique. On me passa une première chasuble d'un or foncé, presque roux ; une seconde, d'un or plus jaune, presque beurre ; et une troisième, d'un or pâle, comme une rose trémière. Curieusement elles étaient longues derrière, et courtes devant, et s'ajustaient en dégradé, de façon à être toutes les trois visibles et distinctes. Tous les fils d'or qui les constituaient étaient d'une telle finesse et légèreté, que leur poids ne m'incommodait d'aucune manière, comme d'ailleurs ne m'incommodait nullement le poids accumulé de l'ensemble, dont le voile huméral, l'aube et le surplis. Ces six épaisseurs, n'en paraissaient qu'une, comme les multiples feuilles pressées d'un papier crépon. Quand la dernière chasuble fut en place, mes six camériers se placèrent de front en face de moi, et contemplèrent l'idole qu'ils venaient de parer, avec un contentement non dissimulé.

Il était moins vingt. Le comble éclata dans la gloire folle d'un rêve d'enfant. On me coiffa d'une toque, à la fois en forme de couronne pour le pourtour, et de torsade pour sa partie supérieure (je revois les clochers de Saint‑Basile le Bienheureux sur la place Rouge à Moscou) La coiffe était rouge et verte, et parsemée de pierres brillantes et multicolores. À la dernière minute, le plus âgé, passa à l'annulaire de ma main droite, une énorme bague à l'améthyste rigoureusement épiscopale, que je dus accepter sans demander de compte, et à dix secondes de l'entrée, les six camériers s'agenouillèrent devant moi : naturellement, et sans aucune espèce d'hésitation, je les bénis généreusement. Trois fois ! Une cloche tinta, les deux lourds battants de la sacristie s'ouvrirent, le peuple se leva comme un seul homme, une double rangée d'enfants de choeur de tous âges, qui attendaient, s'ébranlèrent. À ma droite mon cérémoniaire me rassurait, I'église était dans une semi obscurité, nous la traversâmes toute jusqu'au porche ; dans l'allée centrale, on me présentait des enfants, dont je caressais la tête ; on s'emparait de ma main que l'on baisait ; le cérémoniaire me répétait en latin « Benedicere » Et moi, je bénissais !

Non, je ne vais pas vous raconter le détail de la veillée pascale : le feu nouveau ; la procession dans la nuit, illuminée par le cierge ; le chant de l'Exultet ; toutes les lectures ; l'eau renouvelée ; la profession de foi, et puis l'eucharistie qui suit, au milieu d'une église, ici d'une cathédrale, illuminée de toutes sortes de lumières multicolores. Les églises grecques catholiques ont conservé des melchites ce que ces dernières ont hérité des orthodoxes : dômes en coupoles, murs recouverts de peintures, d'icônes et d'inscriptions, ici en grec ; des multitudes de cadres, lampes et lampadaires, et une utilisation plus qu'abondante de l'encens, balancé dans d'innombrables et puissants encensoirs. L'eucharistie elle‑même se déroula au milieu de nuages aussi odoriférants qu'étourdissants et étouffants. L'autel était devenu un Sinaï, au moment de l'octroi des Tables de la Loi. On me raconta que j'en émergeais, avec ma barbe et ma coiffe étrange, comme un « deus ex machina », présidant à une convocation plénière de ses adeptes. Je chantai donc grec et arabe, je distribuai la communion en arabe seulement. Pour rejoindre la sacristie, on me fit faire le grand tour, l'euphorie était à son comble : mes enfants de choeur se muèrent en bodygards, pour tempérer les élans de la foule qui me prenait, ‑ me rapporta‑t‑on ensuite ‑, pour un autre Capucci redivivus, plus grand, plus fort, plus... arabe encore. Une fois en sécurité à nouveau, on me congratula, on me baisa les mains, on me remercia. J'avais sauvé la Pâque, cette année‑là. On m'en serait éternellement (évidemment) reconnaissant...

Je dus « affronter » ensuite mes étudiants, dont l'enthousiasme, bien que plus nordique, ne fut pas moins exubérant. J'avais donc fonctionné en tant que grand prêtre, à Jérusalem, pour la plus grande fête chrétienne de tout le cycle liturgique !

Une aventure semblable m'est arrivée au Caire, un soir de Noël : je ne me souviens plus du rite, dans lequel j'ai dû fonctionner.

J'assurais aussi une autre veillée pascale, le soir de l'enterrement de mon père, dans l'arrière-pays niçois, où je remplaçai un confrère dans une communauté dite de Cluny, que je découvris ce soir-là, qui prétend revenir à une pureté primitive et officiait délibérément dans de belles bergeries transformées, coupant et taillant les habits liturgiques dans des peaux de bêtes, des cuirs tannés : ce qui me donna l'accoutrement druidico‑teutonique que l'on peut retrouver ad libitum dans Conan le Barbare, Mad Max 2 ou Yvan le Terrible.

L'homme du sacré en moi, se prête sans aucune difficulté ni réticence, à cette mise en scène, à cette représentation, à cette liturgie, le mot, en grec, signifiant « performance de ballet ». J'y entrai si bien quand cela m'arriva, que mon entourage s'en étonnait tout de même, pensant me surprendre, me bluffer, m'effrayer un peu même, et pris à leur propre attente, se surprenaient eux‑mêmes à être surpris de ma non‑surprise !

Qu'est‑ce‑que la liturgie, et surtout tous ces rites, témoins d'histoires, de cultures, de symboliques, sinon l'opéra, le théâtre, le spectacle religieux. Les Jésuites baroques l'ont bien compris, pratiqué et répandu : ainsi mes propos ne sont absolument pas iconoclastes ni péjoratifs. Et je suis le premier à me précipiter, quand je passe par là, dans les cathédrales de Bayeux, Lyon, Canterbury, Saragosse, Naples ou Palerme, pour ne citer que d'expérience, afin d'assister, émerveillé, ému et interdit, par tant d'imagination, de couleur et de mouvements, sans parler de la coupe des ornements, des compositions florales ni de l'originalité de la musique et du chant.

Plongé dans la méditalion bariolée de cette liturgie universelle, dans l'enceinte sacrée de l'autel de « l'Inti Watani » (Inti veut dire soleil, Watani, je ne sais plus), à quatre mille mètres d'altitude dans les Andes de Cuzco, je songeais, en les visualisant, aux analogies structurelles qui font de tous les grands prêtres, à travers l'espace et à travers le temps, les maillons de la même chaîne dont le premier fut forgé au feu de la première caverne dans laquelle un homme devenant plus humain, s'est senti nécessairement « lié, relié, en religion » avec un « il ne savait quoi », avec un « il ne savait qui », qui se situait à côté et au‑dessus de lui, et qui finalement le comprenait. Je fais partie d'abord de cette race, de cette fibre, de ce clan, de cette famille dont on tirait les grands prêtres pour le sacerdoce du sacré : mon rôle presbytéral chrétien est une conversion, une grâce, un don dont je ne puis toujours pas dire que je le saisisse clairement, alors que je me promène dans l'autre, tout à mon aise. Le prêtre de Jésus‑Christ, le prêtre de la foi en Jésus‑Christ, le prêtre du pain et du vin de l'action de grâce (eucharistie), le prêtre enfin de la mort et de la résurrection du Seigneur, celui‑là n'a plus besoin de temple, de religion, de liturgie. Il est l'homme d'une mémoire vivante actuelle, et non pas d'une concession, fût‑elle à perpétuité. Il est l'homme rencontré à Emmaüs, et qu'on reconnaît à la fraction du pain : parce qu'il est l'homme du repas‑sacrement, du repas‑symbole, du repas spécifique « en mémoire de moi » qui produit, ce qu'il signifie (celui qui mange ce pain et boit ce vin qui sont, je le décrète, ma présence réelle au milieu de vous, je serai présent en lui, tout aussi présent que cette nourriture ingurgitée)

On a pu diversement interpréter l'indication de Mathieu, dans les récits de la Passion, à propos du voile du Temple que se déchire de haut en bas : elle m'a toujours paru, personnellement, d'une évidence d'eau de source. Tant qu'il n'y avait « que » Yahvé, le Dieu trois fois Saint, le Seigneur des Armées (Sabaoth), le (Seigneur des) Cieux (Shammaïm), le Seigneur (Adonai), le Saint des Saints (Qadosh Qadoshim), il semble qu'étaient « tolérés » le grand Temple de Salomon, puis le petit Temple d'Esdras, puis de nouveau l'immense Temple d'Hérode le Grand. Maintenant que tout est accompli, Yahvé se révèle en un homme, Jésus, son Fils, le Christ (Messie), le Seigneur (Kyrios) et prétend qu'avec ce fils s'épuise dans l'histoire la « révélation » de soi : l'homme n'a plus besoin de cacher derrière la tenture, le rideau, le « voile », ce Dieu inaccessible. La « révélation » (le soulèvement du voile) est elle aussi accomplie. C'est pourquoi, de croyant I'homme est appelé à devenir chrétien. Être chrétien, c'est croire au Dieu de Jésus‑Christ, c'est croire en celui qu'il appelle légitimement « Père », et qu'on n'a plus besoin de reléguer derrière un rideau. La liaison est désormais directe, im‑médiate, personnelle : c'est une relation je‑tu, à la Martin Buber. Être « l'alter ego » de Jésus‑Christ, c'est pour un prêtre, déchirer tous les voiles qui cachent encore aux hommes le visage humain de Dieu ; c'est les délivrer de toutes les imaginations humaines pour synthétiser l'inaccessibilité de Dieu. Le prêtre du Christ est un démystificateur, un démythologiseur, un désenchanteur. S'il doit introduire à un mystère (la mystagogie), c'est à celui de l'amour, à un tel amour d'un Dieu Créateur, pour l'homme créature. C'est‑à‑dire, si le prêtre de Jésus‑Christ a un ministère (service), c'est celui de la réconciliation, de la miséricorde et du pardon ! Cela ne nécessite en rien les fastes des manifestations religieuses traditionnelles. En perpétuant le culte du Temple de Jérusalem (qui empruntait déjà à la liturgie d'Abydos, de Tyr et de Ninive ou de Babylone), en intégrant la liturgie de Rome (qui avait intégré celle de la grande Grèce), l'Église ne cessait pas d'être païenne et de sécréter, partant, du grand‑presbytérat ! Luc, dans les Actes des Apôtres, nous laisse entendre, avec beaucoup de discrétion mais sans ambiguïté, que fonder l'Église, à Jérusalem, avec la structure mentale et la perception historique de Simon‑Pierre est plutôt différent que fonder des églises, de part et d'autre de la Mer Égée (Méditerranée orientale), avec la structure mentale et la perception historique de Saul‑Paul. La tension d'ailleurs n'a jamais cessé d'innerver la vie chrétienne, entre l'institution (dimension pétrine) et le charisme (dimension pauline) : je dirais, en forçant un peu (beaucoup ?) les choses, entre le grand‑prêtre de Dieu et l'alter‑ego du Christ Jésus.

Je me sens moi‑même au coeur de cette tension, comme le moment jamais résolu de ces deux forces. J'ai laissé organiser par mes confrères proches, ma communauté religieuse, mes amis.(en ayant demandé à ma famille de ne point s'en mêler) mon ordination sacerdotale. Tous les fastes rituels, et même plus !

Repas de trois cents convives. Allocutions, toasts, photos souvenirs ! J'ai souvenance d'avoir attendu que tout cela finisse : parce que je sentais pertinemment, que ce type d'ordination est d'abord l'intégration à un système religieux, fait de hiérarchie (pouvoir sacerdotal sacré), d'administration (on administre les sacrements) et d'auto‑conservation (par tous les types d'ex‑communications). Ma compréhension de l'alter‑ego relève d'abord d'une sorte « d'imitation de Jésus Christ », comme le définissait succinctement Hans Kung, il y a quelques années, dans « Vingt propositions de Être Chrétien ».

Je n'ai pas abusé des citations jusqu'ici, c'est pourquoi je peux me permettre de transcrire deux des propositions de H. Kung :

- La troisième : « Etre chrétien signifie : sur les traces de Jésus, vivre, agir, souffrir et mourir, de manière véritablement humaine, dans le monde d'aujourd'hui, avec le soutien de Dieu et au service des hommes, pour le meilleur et pour le pire, au long de l'existence comme à l'heure de la mort ».

- La seizième : « Suivre le Christ est, comme tel, la personnification vivante et normative de sa cause : personnification d'une nouvelle conception de la vie et d'une nouvelle manière de vivre. En tant que personne historique et concrète, Jésus‑Christ possède une attirance, un ascendant et une réalité qui échappent à une idée éternelle, à un principe abstrait, à une morale commune ou à un système théorique » (Le Seuil, Paris, 1979, pages 24 et 68).

Dernièrement, dans le temple de Confucius à Qufu, puis dans celui de son meilleur disciple Mencius, à Zouxian, dans la province du Shandong, je me souviens de m'être aussi arrêté, assis sur les marches d'un des halls. Il pluviotait, nous étions en automne. Mon jeune guide et compagnon, un étudiant en médecine de Jinan, la capitale de la province, impressionné par mon insouciance qu'il plût ou non, vint s'asseoir à mes côtés : il avait un parapluie, lui ! Silencieusement, il respecta le silence de mes ruminations. Elles étaient les mêmes que celles du Machu Pichu, mais les mêmes aussi, qui m'assaillirent au sommet d'Uxmal, de Chichen Itza ou de Monte Alban dans le Yucatan, ou au milieu des têtes du Bayun à Angkor, ou des cathédrales du Kremlin à Moscou. Et je n'ai besoin, dis-je, d'attendre ni l'Inde, ni Bali, ni l'île de Paques pour vérifier. Je sais !

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