13 - LE DERNIER ÉTÉ AMÉRICAIN

... Au dessus du Matto Grosso. La forêt vierge, mais beaucoup de fumée bleue : les incendies des latifundistes. L'eau, des myriades de rivières et, pendant tout le vol de Belen à Manaus ‑ de l'embouchure au coeur de l'Amazone ‑ le fleuve, vaste comme un grand lac à certains endroits, un océan rougeâtre dans l'océan vert... Le double choc d'Iguazu, côté Brésil et côté Argentine : les montagnes liquides qui s'écroulent, les plaines liquides qui se déversent, les cataractes à perte de vue, dans les perpétuels nuages de vapeur d'eau où planent, pour se rafraîchir, de grands oiseaux bariolés... Après la frontière, en remontant en taxi depuis Ushuaïa, j'ai loué un hélicoptère pour me rendre à Punta Arenas, et passer de la Terre de Feu argentine à la chilienne. Au‑dessus du Détroit de Magellan, j'ai demandé qu'on pousse jusqu'au Cap Horn. Les billets d'un dollar que j'agite comme un hochet convainquent le pilote ! L'eau bleue, glacée, et la théorie des icebergs géants qui dérivent vers l'Antarctique, avec leurs colonies de pingouins, manchots, otaries, et autres éléphants de mer... J'ai pris la vieille crémaillère toute rouillée pour monter sur les hauteurs de Valparaiso. Le Pacifique, brun et vert... le tiers du tour de la Terre... la grande route liquide...

Avec la distance, ce dernier été sud‑américain, rejoint dans l'échelle des déplacements significatifs, la dernière visite à Tipasa et le dernier séjour en Bavière. Trois confins, trois éloignements, trois séparations : l'enfance, la jeunesse, la maturité. Les racines, les acquis, les renoncements. Je ne sens aucune palpitation romantique, nostalgique, ou amère, en écrivant les premières lignes de ce chapitre. Mais à considérer une vie ‑ à considérer ma vie ‑ je découvre, après coup, des passages obligés, qui ne paraissaient pas devoir s'imposer, avec cette force, au moment historique de leur apparition. Je ne prétends pas non plus induire des questions aussi naïves qu'inutiles, du genre : que serais-je devenu, si j'étais resté en Algérie, si je n'étais pas passé par l'Allemagne, si ma mission sud‑américaine avait abouti ? J'ai très vite appris qu'il fallait d'abord considérer le monde tel qu'il est, et les événements tels qu'ils se produisent, et que le sens du monde et de l'histoire, loin d'être une « donnée immédiate de la conscience », est bien le produit d'une analyse, d'une interprétation, d'une décision et enfin d'une intégration.

Ce qui m'intéresse ici, c'est de devoir à trois continents différents, les influences qui m'apparaissent avoir été les plus fécondes, à des moments les plus opportuns d'une croissance indéfinie. Jusqu'à dix‑huit ans, de vingt‑huit à trente‑deux ans, de quarante‑trois à quarante‑huit ans ! Les espaces de dix‑huit à vingt‑huit et de trente‑deux à quarante‑trois se révèlent, dans cette perspective, comme des espèces de sas de latence, situés sur le territoire national, occupés à une multitude de tâches d'exécution, aussi variées qu'intéressantes, mais définitivement dénués de la force d'impact capable de doter le sujet d'une « motion » ou « commotion » significative. Quand je raconte 1960‑1970 ou 1974-1984, je parle de beaucoup de choses, actions, entreprises, réalisations. Mais, ces années ne réveillent pas d'harmoniques dans les couleurs ni les sons les plus profondément ensevelis de ma mémoire et de ma conscience primordiales. Je ne les regrette pas, dans tous les sens du mot, elles me sont objectivement indifférentes, et si j'ai pu, pendant ce temps, rencontrer l'un ou l'autre, c'est cette personne, bien sûr, dont je peux me sentir encore concerné, et non pas ces années où j'ai pu la connaître.

Or cet été américain, ce dernier été sud-américain où je parcours, dans les airs, des dizaines de milliers de kilomètres en un temps record, en passant par les altitudes, les latitudes et les températures les plus contrastées, me frappe par l'eau si présente, si imposante, si « environnante ». À survoler le débit et l'embouchure de l'Amazone, les montagnes d'eau d'Iguazu, le chenal et les glaciers de Magellan, le large, mythique, de Valparaiso ‑ je l'écris même si vous devez rire ou sourire - tout cela m'a vraiment renvoyé à mon signe zodiacal du Verseau, et à son ère, dont l'aube doit poindre, dit‑on. Mais pas à la façon du New Age ni de l'astrologie. Plutôt comme lieu géométrique mental des initiatives de transformation de soi, de la société et du monde. L'Aquarius, comme symbole de cette conscience, et l'eau, comme son support réaliste et concret. Eau en mouvement horizontal et vertical, Amazone, Iguazu, eau en concentration et extension, Magellan, Valparaiso. Je suis enclin à y voir, à chaque changement de cap, la nécessité de replonger dans l'océan primordial des origines, ainsi l'eau, comme élément originaire. Je perçois en effet, que si ma vie a un secret - c'est‑à‑dire si mon type de vie, dans ses composantes constitutives, a un secret - ce dernier ne se pénètre qu'à partir de ces portes qui s'ouvrent sur un lieu très précis de ces trois continents, là où les eaux, masses liquides ou solides, mers, fleuves, océans, lacs, torrents, neige et glace, m'intègrent dans leur réalité physique.

Dans ma vie veillée, dans ma vie rêvée, dans ma vie d'étude, de travail et de voyage, je vois de l'eau partout. Ou bien alors il pleut ! Je bois d'ailleurs beaucoup plus que je ne mange et je bois en quantités ! J'ai pu m'en rendre compte en Bavière. C'est le concert des gouttes sur une vitre qui m'apaise et apaise l'enfant en moi. C'est la contemplation de la mer agitée qui convient au mouvement de ma vie intérieure, c'est le simple spectacle d'un ruisseau, d'une rivière, d'un fleuve qui stimule le cours de mes pensées. Tiens ! Cette image, du nord de la Colombie : je me trouve sur une langue de terre qui va s'amenuisant, à l'endroit précis où le flot tumultueux et « colorado » du Rio Maddalena pénètre en force dans le bleu « azul » de la Mer des Caraïbes, sous un orage tropical diluvien ! Tout le monde s'est abrité sous des baraques de tôle quelques centaines de mètres avant la pointe. Je suis véritablement transpercé d'eau, à faire mal, les pieds dans des flaques, je dégouline de toutes parts. Je fais partie de ces épousailles en précipitations du fleuve avec la mer et le ciel.

La première eau, bain lustral des initiations premières, bain purificatoire du baptême des origines, bain spirituel dans un des importants bassins de la culture universelle, la première eau fut donc méditerranéenne, nord‑africaine, sud‑européenne et moyen‑orientale. Et je me sens, au premier chef, l'héritier comblé de la Grande Grèce jusqu'à Palerme et Paestum (Poséïdon), et par elle, de Rome jusqu'à Tipasa, villes pour qui la mer du milieu est une voie de communication - un inter‑stice - et non un obstacle, une frontière ! Pontus, en grec, signifie mer : l'Hellespont, la mer de Grèce ! Une pensée, un art, une culture, conçus et réalisés autour d'une eau originaire, comme dans la cosmogonie pharaonique, le tumulus de la terre ferme, le tertre émergé du lac primordial, tous deux toujours présents dans les temples élevés avant l'arrivée des Ptolémées. Le monde d'où je viens est une île à l'envers, c'est un pays baptismal entouré de terres ! Matière in‑quiète, insaisissable, incompréhensible mais conductrice, purificatrice et humanisante. Sa marque indélébile où je me reconnais est l'impossible stagnation, l'irrépressible ailleurs, l'action permanente du « pneuma », de la « dynamis » et de la « kiné » : souffle, force et mouvement ! Il se trompe, celui qui, par méchanceté ou envie, traduirait cette réalité par vélléité, instabilité et agitation. Certains ont osé ce jugement, ils étaient mes aînés, je n'avais pas vingt ans. Les trente ans qui ont suivi leur ont donné tort, puisque je les ai vu végéter et croupir, avant de disparaître définitivement, perdus corps et biens. Et je sais même qu'il enviaient le génie qui animait mon existence, incapables d'y reconnâître, ce que j'y ai toujours vu, un « cadeau » de la Providence, autrement dit, la grâce ! Oui, je considère comme une grâce particulière - et en dehors de toute divagation astrologique - ce « signe » d'eau, ce symbole, ce sacrement, ce signifiant, qui est le mien. En Californie, un indien navajo, retiré à San Francisco, m'a « révélé » que mon signe, dans le Zodiaque indien, est la loutre d'eau. Les Pères de l'Église, pour désigner les étapes de la vie chrétienne, ne parlaient pas de re‑départ ou de re‑commencement, ils disaient : « de commencement en commencement » !

C'est bien ainsi que je comprends maintenant mon aventure allemande. Un autre commencement, s'établissant après le premier, sans le nier, bien sûr, mais profitant de sa trajectoire et de sa lancée pour m'inciter à une autre eau, celle que j'appellerai l'eau « chtonienne », I'eau des profondeurs de la terre, I'eau des sources et des rivières souterraines, l'eau des entrailles du monde, l'eau amniotique de l'inconscience. L'Allemagne que j'ai connue, la Bavière, ne peut se comprendre sans ce spasme qui vient d'en bas, de dessous, du fond. L'image la plus plastique en même temps que la plus inconfortable, c'est ce qu'on appelle là‑bas, les « moers », « moors » ou « marsches », et qui sont d'immenses étendues de terre et d'eau mêlées, sans être des marécages ni des inondations. L'eau y est toujours à fleur de terre... et la terre à fleur d'eau. On peut y marcher avec ses bottes, on y enfonce tout au plus jusqu'au coup de pied. L'eau s'y collecte à presque dix centimètres de profondeur et s'y tapit sous une coudée de terre où peut pousser de la bruyère violette ou rougeâtre. Ces étendues, au soleil couchant, engendrent une pesante atmosphère de mélancolie et d'inexplicable tristesse. J'ai évolué quatre ans dans ce paysage d'eau typique. Le monastère avait précisément été bâti au milieu de ces terres, pour les bonifier et les fertiliser. Depuis le 8e siècle. De ma fenêtre, je pouvais les contempler, avec comme sky line, la crête des Alpes bavaro‑tyroliennes...

Toutes ces consonnes dans l'orthographe de l'allemand, me rendront toujours, à les prononcer, le même son que mes godillots, s'extrayant comme de monstrueuses ventouses, de ces marnes spongieuses, jalouses de leur proie et « borborygmant » de mécontentement Le « ch » surtout qui râcle, ou râle ou souffle et siffle, en fin de mot, comme une fuite d'eau. J'ai dit combien l'appellation « Tiefen‑psychologie » pour désigner la psychanalyse, « Psychologie des profondeurs » est adéquate à son objet, certes, mais au-delà, à l'âme allemande. Ce sont bien ces eaux profondes qui charrient, dans l'apparent désordre de leurs rencontres, les éclats de mémoire les plus hétéroclites, rejetés de temps à autre sur les rivages de la conscience par une houle plus forte, et qui viennent s'échouer à la limite de la mer et de la terre intérieures, comme jadis, dans « La Dolce Vita » de Federico, venait s'échouer sur la plage des dernières images, un baleineau défiguré et pitoyable, surgi soudain des profondeurs insoupçonnées de cette vie soi‑disant douce ! L'eau allemande m'aura initié aux arcanes de la profondeur et de la hauteur, c'est‑à‑dire des altitudes, ce qui en latin veut dire et l'un et l'autre à la fois, de l'âme, ce qui demeurera finalement toujours caché dans les sanctuaires définitivement inviolables des abîmes et des sommets de la mémoire et de la réflexion. C'est là que j'ai appris la métaphore, c'est‑à‑dire, la capacité que l'homme s'est forgée, d'atteindre l'impossible réalité, par le détour de l'image, du symbole, du sacrement, par la procuration de la poésie, de la philosophie et de l'opéra ! Goethe, Kant et Wagner en sont les démiurges, leur art est devenu l'étiage de l'âme allemande. Comme les nilomètres construits dans les temples édifiés le long du fleuve égyptien, père géniteur du pays, leur art indique leur niveau de vie et leur niveau de mort. Ici, mon eau méditerranéenne fut troublée. Quelque chose fut remué tout au fond, qui jamais plus ne s'y reposera tout à fait.

Dans son autobiographie (Une jeunesse allemande, Paris, La Renaissance, 1988, p.390), Golo Mann nous livre une réflexion analogue, au moment où il doit fuir l'Allemagne avec sa famille, et qu'il se retrouve à Paris. Nous sommes en 1933, il a vingt‑quatre ans. « C'est dans ta poitrine que sont les arbres de ton destin », écrit Schiller, et Goethe :    

« Selon que le soleil, au jour de ta naissance
Était placé pour saluer les autres astres,
Tu n'as jamais cessé dès lors de t'épanouir
Suivant la Loi qui présidait à ton entrée»

C'est joliment dit. Le malheur pour toutes les formes d'astrologie, la vraie comme la fausse, Képler l'avait déjà vu : notre destin extérieur, ce qui nous arrive de l'extérieur et nous détourne de notre vie, n'est pas dissociable de notre autonomie individuelle qui cesse, par là même, d'être autonome, parce qu'elle est touchée par ce qui concerne d'innombrables autres individus placés sous une autre constellation. On objectera que c'est vrai, mais que tout dépend de la façon dont l'individu réagit à ce sort commun, par exemple au fait d'être chassé de sa patrie : les uns réussissent mieux à l'étranger qu'ils ne l'auraient fait dans leur propre pays, les autres y échouent.

« L'allemand » est devenu ma seconde langue détrônant l'italien de ma famille et l'anglais de mes années d'apprentissage. J'ai même commis mon premier livre dans cette langue, ainsi que quelques films et je prêche en allemand, comme en français, sans notes, alors que j'écris mes sermons en anglais. Longtemps, après mes études munichoises, on m'a appelé l'Allemand. J'hésite, mon esthétique hésite entre les deux baroques, l'allemand et l'italien. Ma seconde naissance, ma première mue donc, s'est réalisée quand le Sud est allé à la rencontre du Nord. Ah ! que j'ai compris la situation, quand le Puer Apuliae - Frederico della Suevia, Friedrich le Souabe, von Hobenstaufen, Schwaben - décide de remonter vers l'Allemagne, vers le Nord pour marier, dans sa personne, l'empire de Barbarossa (Ernst Kantorowicz. L'empereur Frédéric II, Gallimard, Paris 1987, pp 46‑78), avec la patrie de son corps et de son coeur que sont devenues les extrémités siciliennes de l'ltalie. Fils des Pouilles et roi des Germains ! Surprenantes épousailles !

Le mystère du troisième commencement, c'est que je l'attendais encore, alors qu'il durait déjà depuis près de cinq ans. Jamais je ne m'étais tant préparé à aborder une autre terre. Je m'y présentai par la mer des Caraïbes, par l'Atlantique, puis j'essayai ses voies d'accès pacifique et asiatique. Je parcourus ses fleuves, m'attardai près de ses lacs, grimpai ses torrents jusques aux sources. Je reçus tous les déluges de ses multiples ciels de Rio Hacha (Colombie) à Ushuaïa (Argentine), et de Sao Paolo (Brésil) à Antofo Gasta (Chili). La Méditerranée est un continent marin entouré de terre, mon Allemagne, un monde aquatique souterrain. Le nouveau monde se révélait une immensité assiégée, traversée, inondée par toutes les eaux de la genèse.

Cinq étés tannèrent et arrosèrent ma peau, tandis que je recherchais... l'Eldorado, en somme, le mien ! Non, pas la mine, les pépites, le métal, mais une autre mine, d'autres pépites, un métal autre, une raison d'y aller, une raison d'y agir, une raison d'y demeurer. Et ce, alors que je ne cessais de m'y rendre, d'y travailler et d'y séjourner. Je comprends seulement aujourd'hui qu'en cette affaire, le but était la voie... Et lorsque j'ai cru être tout à fait prêt à y partir, à y entreprendre et à y résider, le temps était écoulé, l'essai avait été transformé, un autre commencement se préparait. Ailleurs. Ceci n'est pas une justification après coup, mais une véritable vision de cette étape, de cette tranche de vie. Je pensais avoir passé mes cinq dernières années « niçoises » à Nice. Je découvre que dix mois de l'année étaient en fait consacrés à préparer les deux mois de l'été ! Mais quel investissement ! Langues, cultures, économie, politique, littérature. Courrier, études, échanges. Phénomène de bilocation mentale, affective, apostolique. J'avais découvert mon Eldorado, et je ne le savais pas. En « pélerinant », au cours de ce dernier été, aux extrêmités du cône sud, je ne me livrais pas à une dernière reconnaissance des lieux avant de venir m'y installer, c'est une tournée d'adieux que je réalisais, adieu au nord, à l'est, au sud et à l'ouest. En passant, au retour, au‑dessus du Christ du Corcovado, dans la baie de Rio, je compris ses bras ouverts comme un accueil. S'il les ouvrait, en fait, c'était pour me libérer des Amériques et m'envoyer ailleurs !

Ma deuxième mue s'est ainsi effectuée dans les bouillonnements d'une eau galopante. Après l'eau lustrale, après les eaux souterraines, les eaux sauvages, les grandes eaux. En fait les eaux de la Création, les eaux du déluge : si vous n'avez pas navigué sur le Rio Maddalena, le Putamayo, l'Amazone, le Paranã, spécialement en moment de crue, vous ne comprendrez jamais la « Relacion » de Cortez envoyant des équipes de reconnaissance sur un bras de l'Amazone qui baigne le Nord‑Est du Pérou, ni les sentiments d'Aguire ou de Fitzcarraldo, les héros de Werner Herzog !

C'est un sentiment de grandeur et de petitesse à la fois, de grandeur d'être là, de petitesse de ne pouvoir rien faire, un sentiment d'origine, de début, de commencement, un sentiment de toute puissance et de panique. Le sentiment de perdre la raison, la raison ordinaire, veux‑je dire. Là, il faut penser différemment. Plus qu'une mue, ce fut une métamorphose, le signe du Verseau se manifestait véritablement. J'avais passé des jours et des semaines à débusquer et à renconter les principaux « théologiens de la libération », presque tous brésiliens. Je me rendais compte, de Belen à Fortalezza, de Manaus à Brasilia, de Recife à San Luis, et de Rio à Sao Paolo et à Belo Horizonte, je me rendais compte, que si un tel concept avait été théoriquement mis au point par un Péruvien, Gustavo Guttierez, étudiant à Lyon, France, sa réalité et son application ne pouvaient s'exécuter que dans un pays‑continent aux incompatibles contrastes, comme seul sait en générer le Brésil. « Libertaçao » oui, mais avec l'amère pensée d'une « revoluçao », c'est‑à‑dire un changement certes, mais à l'échelle et au défi du pays. J'ai pratiquement traqué ces hommes, qui, sans se terrer aucunement, fuyaient la publicité et la renommée faciles. On me recevait chaleureusement, on répondait à mes questions, on me corrigeait charitablement, on m'informait abondamment, on m'apaisait merveilleusement. Mais le propos était toujours ferme. Le changement socio‑économique et psycho‑religieux devait être radical et durable. Connaissez‑vous un autre mot que « révolution » pour appeler cela ? Au milieu de tous les autres, et encore plus - et différemment de son frère Leonardo - c'est Clodovis Boff, dans sa petite paroisse, en plein Rio de Janeiro, sous un fly‑over urbain, qui m'aura le plus impressionné, par sa douceur, sa correction et sa résolution. C'était mon dernier jour à Janeiro, et j'ai voulu rester, en poussant jusqu'à Ipanema et en revenant par Copacabana. Je me suis arrêté le long des plages où les corps fabuleux et pratiquement nus des cariocas ondulaient en marchant. Le « Pan de Azucar » plongeait au frais dans la marine à l'ombre du Corcovado mais je ne savais pas encore que cette aventure était déjà terminée. À mon insu !

... La traversée du Verseau s'acheva ! C'est quand les marins le jettent à l'eau, que Jonas commence à changer. Les enfants du Verseau éprouvent un tel plaisir à baigner dans les eaux primordiales qu'il leur faut du temps pour s'apercevoir qu'ils sont depuis longtemps devenus autres, et si on leur permet de s'attarder un peu à l'étape, c'est qu'ils sont vraiment aimables et qu'on les aime, vraiment : seulement voilà, il faut avancer... J'ai rejoint le tumulus pharaonique, intégré dans l'océan primordial. Hong‑Kong est une île, pas seulement entourée par le Pacifique, mais à une encâblure d'un milliard d'hommes et plus ! C'est le prochain commencement ! ...

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Dernière modification : 2004/11/26
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