... La villa « Les Iris » sur la colline Saint‑Sylvestre, au nord de Nice. Les balcons des chambres donnent sur la ville, avec Gairaut à gauche, le Mont Boron à droite, et au fond, vers Monaco le Mont‑Agel. Côté colline, le petit jardin des Iris, rempli, à la saison, de brillants iris bleus et d'arums resplendissants. Un pommier, un laurier rose, un oranger sauvage. La table du 15 août ne tient pas dans le séjour‑salle à manger‑bibliothèque, ou à peine : alors il faut ouvrir la porte‑fenêtre qui donne sous le pommier et rallonger la table. Car c'est la grande fête du milieu de l'été, c'est le banquet du 15 août, jour onomastique et anniversaire de ma mère et de ma plus jeune soeur. Depuis que la famille s'est installée à Nice, elle a institué cette date. Où que chacun se trouve, il rejoint la Côte pour être présent au rendez‑vous. Quand tout le monde était encore sur cette terre, entre mes parents, mes soeurs, leurs maris, leurs enfants et leurs petits enfants, nous comptions une quinzaine de personnes, auxquelles se joignaient, invitées par ma mère, une vieille tante et une cousine et sa famille. De grand matin, la table était dressée, toute blanche. À la cuisine commençaient de cuire les « bracciole » ou « brageolles », sorte d'alouettes sans tête, napolitaines, et surtout la fameuse sauce à la tomate rouge, la spécialité de ma mère pour la « macaronade » traditionnelle, plat de pâtes italiennes, « spaghetti », « maccheroni » ou « penne ». Nous préférons les spaghetti ! La porte‑fenêtre est mi‑close, il se répand sur la nappe une lumière dorée. Dans l'air flotte l'exhalaison de la sauce qui mijote. Ma mère vient de vérifier si l'énorme pastèque et le champagne sont bien en place dans le réfrigérateur : tout est prêt. Elle attend les convives ...
Voilà un lieu originaire, un lieu de mémoire, un lieu de l'amour. L'idée nous est venue, quand nous avons perdu notre terre patrie : l'Algérie. Et cette idée, informulée, mais vivante et pratique, fut que désormais, notre patrie, était notre mère. En fait une matrie : non plus une terre, mais une personne. Religieusement dit, nous partions de la Terre Promise (par Dieu) au Royaume des cieux (c'est à dire Dieu lui-même ! ). Toute la famille l'a compris aussitôt, et mieux que tous, les petits enfants, qui, très jeunes encore dans les années soixante, et pour les plus jeunes, fin des années soixante-dix, avaient vécu aux Iris pour un soulagement de leur mère, ou pour un temps de scolarité dans une école niçoise. Ils ont toujours été les premiers, - au dire de mes soeurs - à rappeler, à la Seyne‑sur‑Mer où ils habitent, que la date du 15 août approchait, et qu'il fallait se préparer. Il y a deux ans, pour la première fois, la fête n'a pas pu avoir lieu aux Iris, à Nice, pour la simple raison que ma mère s'est malencontreusement brisé un poignet, dans le jardin de sa soeur ainée, en voulant ... cueillir des figues, sur son injonction. Le genou gauche, faible, a flanché, tandis que sans y penser, elle y prenait appui. Et ma mère tomba de sa hauteur dans l'herbe du jardin. C'eût pu être plus grave - le col du fémur, le bassin, la hanche...- ce ne fut « que » le poignet... Finie la préparation du repas, de la table, de la salle du festin... il fallut rejoindre le Var, et le jardin tropical de Carmen ma soeur aînée. Ce fut une belle fête, comme chacun eut à coeur de le répéter, trop, de l'avis de tout le monde ! Ce fut certes une belle fête ! Mais ce ne fut pas la « fête » des Iris, comme les petits enfants le dirent à leur grand‑mère, en prenant congé, lui reprochant, d'avoir pour quelques figues... Enfin ! À l'année prochaine, aux Iris !
Je ne sais chose plus malaisée que de parler de ceux qu'on aime, surtout quand on les aime, comme je peux aimer ma mère. Car il n'y a rien à dire, sinon que nous aimons tout d'eux, en eux, et même autour d'eux, tellement ils bonifient leur environnement, que ce soit un lieu, des objets, des êtres. Il émane de ma mère, une force paisible et pacifiante, une bonté lucide et généreuse, une compréhension intuitive et discrète, et puis cette permanence de l'amour et dans l'amour, qui rend futile toute démonstration théologique sur la charité de Dieu, comme paradigme de l'éternité. Quelques semaines après la mort de mon père, avril 1985, le Jeudi Saint exactement, ma mère s'assit au jardin, près de moi qui, à Nice à l'époque, venais régulièrement lui tenir compagnie, avec à la main l'un des livres que mon pére était en train de lire au moment où il nous quittait. Nous avons tous pris l'habitude d'avoir plusieurs livres en train en même temps. Mon père était coutumier du fait de les stocker dans un petit meuble qu'il avait sauvé d'une décharge, d'ailleurs, à qui il confiait aussi toutes ses petites affaires. Quatre livres y attendaient... Ma mère ouvrit le livre - je l'observais du coin de l'oeil - au marque page, sensiblement, au milieu de l'ouvrage, et se mit en devoir de continuer. Je crus d'abord qu'elle voulait simplement prendre connaissance, le souvenir, le chagrin, la tendresse..., de ce à quoi se livrait l'imagination de mon père en ses derniers moments ! Mais c'est qu'elle continuait encore, au point qu'après un quart d'heure, et de ma voix la plus étonnée, je lui suggérai, quel naïf je faisais, de prendre au début du livre, ne serait‑ce que pour...
- Mon fils, m'interrompit‑elle doucement, pourquoi veux‑tu que je lise le début, puisque ton père l'a déjà lu ? Quand je le retrouverai, il me racontera, et alors, moi, je Iui raconterai la fin !
Je prétends que je ne connais pas plus bel exemple de foi en la vie éternelle et en l'amour qui en est le contenu. Je ne pus que lui répondre :
- C'est vrai, tu as raison, mère chérie, à quoi bon, puisque... !
Je ne terminai pas ma phrase, ne sachant qu'ajouter, tout avait été dit, elle sourit, et se remit à lire...
Toujours à propos de mon père et de son départ, c'est elle qui vit le matin du Jeudi Saint que son mari la quitterait avant la nuit. Il était 9 h environ quand elle me téléphona au Mont Boron, où j'habitais dans une villa des Dominicaines.
- Mon fils, viens raser ton père, vite ! Tu pourras, comme cela, aller à la cathédrale, messe pontificale du presbyterium... Et téléphone à tes soeurs de venir de la Seyne‑sur‑Mer !
Quand j'arrivai, je m'aperçus que mon père avait trait pour trait le visage de son propre père, dont nous n'avions qu'une seule photo, à l'âge de cinquante ans environ, le visage émacié et une barbe poivre et sel de plusieurs jours. C'était la première fois que je rasai quelqu'un. Je m'y prenais très mal, ce qui fit sourire mon père, et en le voyant sourire, moi je pleurais, et lui me calmait d'un :
- C'est bien, mon fils !
Puis tout alla assez vite. Mes soeurs arrivèrent, la dernière tardait un peu. Nous entourions notre père, chacun lui prenant une main, lui caressant les pieds sur le drap. Ma mère s'assit sur le côté, au chevet, plaçant la tête de mon père sur sa poitrine. Enfin Marie‑Jeanne arriva, il la reconnut, elle mit sa tête sur son coeur ! Nous reconstituions le matrimonio de notre enfance, puisque le ciel menaçait ! Des minutes entières. Nous ne bougions pas, comme redevenus une seule chair, un seul corps, un seul esprit. Et puis ce fut l'agonie. Un mouvement brusque fit sauter le cathéter. On appela. Médecins et infirmières accoururent, on nous évacua, je restai, on amena une affreuse machine de respiration artificielle, mon père me regarda encore, je lui souris, ce qui sembla l'apaiser. On me pria définitivement de sortir, je demeurai encore à la lucarne de la porte. Dernier regard entre mon père et moi. Et puis, il dut sombrer...Le médecin traitant ‑ mon âge, la quarantaine ‑ me fit signe de l'attendre. Il me rejoignit dans le corridor et m'invita dans son bureau. Le cerveau de mon père était resté plusieurs minutes sans irrigation. Une très importante quantité de cellules étaient mortes, plus du tiers. On pouvait le maintenir en survie artificielle. Il y avait peu de chances qu'il revienne à lui, avant longtemps et le cas échéant, il serait extrêmement amoindri, au point de ne pouvoir vraisemblablement reconnaître personne. Des yeux et de la main, je lui signifiai qu'il fallait laisser la nature suivre son cours... Pendant qu'on retirait la machine, j'allai à la cafétéria où ma mère et mes soeurs s'étaient réfugiées, et leur déclarai simplement :
- C'est fini !
Debout dans la douleur, nous nous enlaçâmes dans une vaste étreinte, et longtemps nous sanglotâmes. Je tâchai de nous apaiser. Et nous retournâmes à la chambre entourer notre père. De nouveau, chacun lui caressa, la tête, le front, le visage, les mains, les pieds. Il était calme, comme reposé. Nous l'appelions, lui parlions, en pleurant et en souriant, c'était selon... J'organisai alors la veillée, j'envoyai l'aînée et la cadette, Carmen et Danièle, acheter de quoi nous sustenter pendant la nuit, et préparer des thermos de café et de thé. C'était le printemps, la nuit de Gethsémani s'annonçait claire et fraîche. Le ciel était bleu roi, et les étoiles scintillaient toutes proprettes... Les infirmières entrèrent pour la toilette du corps. Ma mère et la benjamine sortirent. Je restai. Quand mon père fut nu sur son lit tout blanc et frais, j'eus l'impression qu'il avait rapetissé. Le personnel pleurait, mon père était très aimé. Tout le monde savait que je suis prêtre. Alors, de toutes mes forces, je soulevai mon père dans mes bras, et l'offris à Dieu, comme à l'offertoire, j'offre le pain et le vin du sacrifice. Les infirmiers s'agenouillèrent. Un silence de prière paisible remplit la pièce. Tout cela ne dura que quelques secondes. Puis la famille se rassembla pour la veillée. J'avais entre‑temps averti quelques tantes, et surtout demandé qu'on ne nous dérangeât pas jusqu'au lendemain.
La veillée des souvenirs, des images, des secrets partagés autour du père, du mari, de l'homme. De longs moments silencieux en pleurs muets. L'un s'assoupissait, I'autre racontait, un troisième servait une boisson chaude. Ma mère assise au chevet, regardait son époux, le père de ses enfants, son ami. Devant quitter l'Algérie en 1962, mon père, n'avait pu retrouver du travail à Nice. Peut‑être eût‑ce été possible à Marseille. Mais ma mère n'aimait pas Marseille. Donc, ce fut Nice, qui, pour elle, représentait la Riviéra, mais sans le luxe de Cannes ou de Monaco. C'est ainsi que mes parents passèrent ensemble de 1965 à 1985, vingt années entières, alors que de 1935 à 1960, jeunes mariés, puis jeunes parents, mon père est né en 1911 et ma mère en 1915, ils ne s'étaient vus que furtivernent - et ce pendant vingt‑cinq ans ! - à cause du travail. La mer, « cette grande amoureuse », se partageait mon père avec ma mère, cette non moins grande amoureuse, comme nous l'allons voir.
Le Vendredi Saint se passa dans les préparatifs les plus divers. Je voiturais ma mère et sa soeur aînée partout où il le fallait, et en tous cas, partout où il le faut en la circonstance. Suivant l'endroit, je les débarquais et les attendais dans la voiture, faute de pouvoir garer correctement le véhicule. Une fois, elles revinrent en colère, elles s'étaient manifestement disputées. Je ne posai aucune question.
Durant le séjour de mon père à l'hôpital, j'avais, tout à fait par hasard, retrouvé un ami de classe, dont la famille était originaire du golfe de Naples, elle aussi, et qui possédait une belle collection d'enregistrements de mélodies traditionnelles napolitaines, dont la chanson d'amour que mon père fredonnait regulièrement à ma mère au temps de leurs fiançailles et de leur mariage. J'avais recopié cette mélodie, et en avais fait, avec d'autres, une cassette que j'avais offerte à mon père. J'avais l'idée de faire à ma mère la surprise de ce chant d'amour, quand chacun eut été en place. Mais elle‑même, à l'insu de tout le monde avait préparé sa propre surprise, alors que sa soeur s'étonnait, - à haute voix et en public -, que Marie (ma mère, donc) n'avait pas encore pensé à commander une couronne de fleurs pour son mari ! Moi, qui connais ma mère, et que rien n'étonne jamais de sa part, conclus qu'elle avait ses raisons.
À la messe d'enterrement que je devais célébrer le Samedi Saint - contre toute convenance liturgique, et canonique parce que ce doit rester un jour « sans », Jésus étant mort la veille et pas encore ressuscité le lendemain - un grand concours de personnes se pressaient qui voulaient m'honorer. Bien que nous ayons supplié de consacrer l'argent des fleurs à des oeuvres, les couronnes, les gerbes et les bouquets s'accumulaient à la porte de la petite église Saint‑François d'Assise de Saint Sylvestre... Mais, de ma mère, aucune fleur n'arrivait, ni n'était arrivée, au grand désespoir de sa soeur. Derrière le cercueil, j'entrai au bras de ma mère, mes trois soeurs suivant sur une même ligne. Elles avaient opté pour des toilettes demi‑saison, simples mais d'un goût exquis, n'ayant de deuil que leur discrétion. Seule ma mère était de noir habillée, avec un col et une pochette blancs. Chacun trouve une place... hors cette femme - ma mère - qui m'avait demandé d'attendre pour commencer la cérémonie, un signe d'elle. Elle en fit un, en se retournant vers le porche, à l'intention d'un jeune homme qui s'avança, portant à bout de bras, la plus étonnante composition de fleurs - des roses rouges - en forme d'ancre marine. Sa main gauche tenait en plus, une seule rose blanche, dont ma mère s'empara quand il passa à sa hauteur. On aide le fleuriste à coucher l'ancre sur le cercueil. Ma mère ne me donnant toujours pas de signal, je ne bronchai pas. Dans le noble silence qui s'était imposé, elle quitta son banc, avança jusqu'à un mètre du cercueil, la rose blanche dans la main droite. Et ce fut une sorte d'apothéose et illustration de l'amour :
- Addio, mio bel capitano ! cria‑t‑elle, d'une voix émue mais ferme, et elle jeta sur l'ancre rouge du marin, le symbole immaculé de son amour intact.
Alors, elle me donna le signal, j'appuyai sur la touche « play » du magnétophone caché dans l'ambon. Et la chanson napolitaine remplit la nef désormais bondée de tous ses passagers. De ma place, je vis les visages s'inonder de pleurs et de sourires. Les anciens fredonnaient, en patois, ces échos de la mémoire. Ceux qui ne comprenaient pas, posaient des yeux incrédules sur cette liesse grave du deuil, quand il ne signifie pas désespoir. Aux premiers rangs, mes soeurs entourant ma mère, et de l'autre coté, sur une seule ligne, les cinq petits fils, pleurant à chaudes larmes l'adieu au capitaine... On le plaça avec sa belle mère, le temps que notre caveau fut prêt. Ils s'étaient toujours si bien entendus...
Quinze mois plus tard, cette même femme devait perdre sa benjamine, née le 15 août 1953, neuf ans après la cadette Danièle. Marie‑Jeanne aura connu un passage fulgurant. Née au début des « événements d'Algérie », elle devait vivre jusqu'en 1962, et surtout les deux dernières années, des scènes et des expériences, dont elle évoqua longtemps le souvenir récurrent : les attentats, la Bataille d'Alger, la Nuit bleue, au cours de laquelle une bombe explosa toutes les cinq minutes dans la capitale devenue complètement folle. La « petite », comme nous l'avions baptisée, était surdouée, raflant tous les premiers prix au Iycée, puis glanant les mentions à la faculté, se consacrant ensuite à des recherches comparatives entre Rabelais et Heidegger, à propos de voyage et de temps, d'être et de connaissance. Elle s'était installée à Paris en 1975, partageant son temps entre un enseignement de philosophie, la rédaction de sa thèse, et l'écriture : poésie, essais, théâtre. Ses élèves ont d'ailleurs, à sa mort, fondé un théâtre de recherche, qui porte son nom. Les mois qui ont précédé son départ, elle parlait de s'inscrire aux Langues O, découvrant à trente‑trois ans, la sinologie et son monde. Je la voyais régulièrement à Paris, où je me trouvais un week‑end sur deux. C'est à Montparnasse que nous avions rendez‑vous et c'est dans une brasserie du boulevard, le Dôme, qu'elle m'apprit un matin, qu'elle avait un cancer du sein.
Elle s'était découvert un nodule la semaine précèdente, qu'Israël de Villejuif était formel, et que, sur son insistance têtue, on lui avait révélé qu'elle en avait pour peu encore, à moins qu'elle ne se batte de toutes ses forces. La petite se battit plusieurs années... Chacun sait maintenant ce qu'est le calvaire des rayons et de la chimiothérapie avec perte de cheveux, nausées permanentes, et cette familiarisation avec l'irréversible. Elle venait se reposer à Nice et à La Seyne‑sur‑Mer. Ma mère et mes soeurs montaient régulièrement à Paris. À la mort de mon père, Marie‑Jeanne était encore vaillante. On ne voyait rien, elle s'épaississait un peu « seulement » - la cortisone. C'est vers Pâques 1986, un an après la mort de mon père, que le mal attaqua à découvert. Marie‑Jeanne tombait dans les escaliers du lycée, s'affaissait dans la rue. Elle gonfflait, n'avait plus de force. Elle continua de rester debout jusqu'à fin mai. Elle voulut savoir. Elle ne fêterait probablement pas la fête nationale. Elle revint définitivement aux Iris. Dès son arrivée, elle me pria de l'extrêmiser. Elle était si mal que je fis intervenir le directeur de l'hopital de Cimiez pour lui trouver un lit. Elle se retrouva dans la même chambre qu'une jeune sidéenne qui expira le lendemain. Il y eut une accalmie, on la ramena à la villa. Pour peu de jours. Alors elle entra à Lacassagne, le centre anticancéreux de l'hopital Pasteur, d'où elle ne devait plus sortir.
C'était fin juin. L'été s'annonçait très chaud. Ma mère s'installa près de sa fille, et ne la quitta plus jusqu'à la fin. La mère et la fille, comme l'année précédente l'épouse et son mari. Marie‑Jeanne était devenue intouchable, c'est-à-dire, que, leucémique maintenant, le cancer avait envahi tout l'organisme et rendait douloureux jusqu'au derme et à l'épiderme. Le drap seul lui était une torture, comme chaque mouvement et chaque contact... J'étais absolument révolté et cherchais, avec son accord, par quelle partie du corps on pouvait encore communiquer physiquement avec elle. J'en découvris, empiriquement, deux : la crête du tibia et les deux tempes. Après avoir essayé, j'indiquai à ma mère ces deux endroits. C'est à ce moment‑là que je pris la décision de suivre une formation à l'accompagnement des mourants, voulant apprendre à faire pour d'autres, ce que je ne savais pas faire pour ma petite soeur.
Un dernier trait de sa sagacité et de sa lucidité. Elle savait que tout au début de juillet, je devais me rendre à Trêves, baptiser la fille d'un de mes anciens élèves. C'est elle qui me posa la question :
- Quand dois‑tu... ? Eh bien, dit‑elle, vas‑y, je serai toujours là quand tu reviendras. Je t'attendrai !
Effectivement trois jours après, elle me sourit :
- Tu vois ! articula‑t‑elle.
Elle avait d'autre part surpris une conversation entre ma mère et moi, où je lui confiais que j'allais résilier mon voyage en Amérique Latine, et que je m'y rendrais à un autre moment. Ma mère ne put qu'acquiescer. Mais quelques minutes plus tard, alors que je venais prendre congé pour la nuit, décidé à annuler mon voyage dès le lendemain matin, Marie‑Jeanne me demanda quand j'avais normalement prévu de partir :
- Le 14 Juillet !
Elle me répondit, dans un sourire :
- N'aie crainte ! Conserve ton billet ! Je serai partie avant toi !
Nous étions le 6 ou le 7... Marie‑Jeanne devait partir, seule, quelques jours plus tard, un matin, aux premières heures de l'aube. Ma mère avait du s'assoupir sur sa chaise. Depuis le début de l'agonie, Marie‑Jeanne répétait comme seule prière :
- Mon Dieu, mon Dieu, ne permettez pas que je désespère jamais de vous... !
Dès que ma mère se rendit compte du décès, elle essaya de m'appeler. Mon téléphone était en dérangement. Elle passa par Monique, ma collaboratrice à cette époque, qui vint m'avertir. Il était 8 h. J'avertis mes soeurs à mon tour. Nous n'avions pas le droit de sortir le cadavre de l'hôpital. Ma mère voulait que sa fille repose une dernière fois dans le... matrimonio. Le médecin ne voulait rien entendre, le directeur non plus. Ma mère déclara :
- Ma fille rentrera chez elle avant d'aller au cimetière !
Et elle demanda qu'on commande une ambulance. Tout le monde s'exécuta. Le constat de décès et le permis d'inhumer furent postdatés de quelques heures. Marie‑Jeanne, officiellement est retournée vivante aux Iris, c'est là qu'elle est décédée. Dans le matrimonio !
Ma mère est coutumière du fait. Le temps est à sa, à notre disposition. Que de fois nous avons fêté en famille, les plus grandes fêtes, quand nous pouvions être tous présents. Même Noël fut parfois déclaré un autre jour que le 25 décembre parce que mon père ne pouvait être là. Et nous fêtons souvent le 15 août un autre jour que nous baptisons le 15 ! Je me souviens du problème, jadis, de l'abstinence du vendredi, ou du jeûne depuis minuit jusqu'à la communion du lendemain matin. Décidant que nous avions besoin ce jour‑là de nos protides, et que nous n'avions pas à défaillir sur la route de la messe, elle décrétait que vendredi était un autre jour, et que minuit viendrait après notre collation. J'ai toujours été persuadé que ma mère était maîtresse du temps.
Je célébrai l'enterrement dans la même petite église de Saint‑François d'Assise, à quinze mois d'intervalle de celui de mon père. Marie‑Jeanne étant célibataire, ma mère et mes soeur étaient vêtues du plus beau blanc, ainsi que moi, dans mon aube blanche. Toutes les fleurs étaient blanches. Entre‑temps le caveau familial avait été terminé. Nous nous étions décidés pour une simple dalle de marbre blanc, sans chevet ni croix, la seule « signature » étant au bas à gauche, une ancre marine, que devait accompagner, quelques mois après que Marie‑Jeanne ait rejoint son père dans la terre, le premier vers d'un recueil de ses poèmes intitulé « Liturgie » : « Et par là, c'est la mer... ! » Effectivement, le cimetière de l'Est, où elle repose, est bâti sur une colline de cyprès, de pins et de lauriers, le long d'une route qui y accède en colimaçon et continue à l'intérieur de ce champ du repos. C'est là, face à la mer, au ciel et au soleil, dans le bleu et l'or de la vie victorieuse, Nice, signifie victoire en grec, que se sont retrouvés le capitaine et la fille du capitaine.
Le lecteur aura saisi pourquoi il se devait de savoir ces deux décès, ces deux morts pour comprendre la grande fête de l'amour dans le jardin au coeur de l'été, et combien cette fête devenait « fabuleuse », avec ces deux grands départs du capitaine et de la benjamine. En dehors de ma mère, qui en était l'âme, c'est mon père et Marie-Jeanne qui avaient fait des Iris et de ce jour, le lieu et le temps du matrimonio. Je soupçonne même mon père, d'avoir - à son insu plus que certainement - conçu avec ma mère ce dernier enfant inattendu, à quarante‑deux ans, ma mère en avait trente-huit, neuf ans après la dernière, pour vivre après cinquante ans et pendant sa retraite, il la prendra, forcé, à cinquante‑quatre ans, la vie d'un père d'enfant encore jeune.
Oui, le 15 août était devenu une véritable cérémonie. Marie‑Jeanne était déjà arrivée aux Iris depuis plusieurs jours généralement. Je débarquai de quelque part dans le monde par l'un des derniers avions atterrissant à Nice le 14 au soir. Nous aidions le 15 août au matin à dresser la table dans la pénombre fraîche du séjour, et l'autel dans la lumière sous le pommier et les parasols. Puis, ma soeur et moi préparions textes et poèmes qui devaient ouvrir le banquet. La famille du Var commençait d'arriver à partir de 11 h, cela durait jusqu'à 12 h, heure à laquelle j'invitais à l'eucharistie. Dans la lumière rose filtrée par le parasol, et tamisée par les branches et les feuilles du pommier, la famille rassemblée célébrait la fête religieuse. Ah ! quelle joie se lisait sur le visage du capitaine - de Père chéri, comme j'étais le seul à l'appeler -, il ne disait rien, il contemplait sa vie illuminée. Le sermon partagé par tous les participants mêlait notre mémoire à celle de la Bible. Et la communion, dans le partage du pain et du vin consacrés, imprimait à ce rassemblement, la valeur solennelle (une fois l'an ! ) des pactes de la saga avec la garantie de l'ancêtre.
Nous passions alors incontinent à la tradition apéritive, longue et multiple, abondante et peu diététique. C'était d'abord les spécialités du capitaine : petits pâtés à la saucisse rouge piquante - soubressade -, olives vertes condimentées, poivrons grillés, tranches de boudin, de saucisson, de pâtés et de jambons divers. Le tout arrosé de pastis ou de vin rosé frais, de Marsala ou de Campari. Alors, un appel retentissant parvenait de la cuisine : « À table ! » Avec une obéissance parfaite, chacun rejoignait la place que l'ordonnance de Marie‑Jeanne avait attribuée d'un petit carton joliment calligraphié. Traditionnellement, Marie‑Jeanne commençait. Elle lisait un texte, poème ou prose, dédicacé à notre mère Marie, suivie par Carmen, Danièle et moi‑même. Puis, notre mère à son tour offrait un texte à Marie‑Jeanne, suivie de Carmen, de Danièle et de moi‑même. Je n'oublierai jamais les yeux des cinq neveux devant ce spectacle : je crois qu'ils ne l'auront jamais oublié, vu ce qu'ils racontent, maintenant que leur grand‑père et leur « tita » (leur petite tante) ne sont plus là. Ah !, les rires, ah !, les applaudissements, ah !, les embrassades par dessus la table dressée ! Ah !, la joie au coeur de l'été, dans la chaleur du sud, dans la brise de la mer...
Alors ma mère se lève, c'est l'heure de la macaronade ! Trois profonds récipients sont apportés, à trois endroits de la longue table, remplis à ras bord de la fameuse « pasta » fumante, rouge, et frémissante encore, et accompagnés de trois plats, garnis à déborder, des fameuses « brageolles » et de saucisses poivrées, ainsi que de trois bols de différents fromages, parmesan, Rome et gruyère. Chez nous les hommes se font servir par les femmes. et si possible, chaque homme, dans l'ordre, par sa mère, sa femme, sa soeur ou sa fille. Tout dépend de qui on est le plus proche, à table. Les assiettes creuses utilisées pour la circonstance étaient plutôt impressionnantes, mais beaucoup moins impressionnantes que les portions servies aux neuf hommes du clan, mon père, mes deux beaux‑frères, leurs cinq garçons, et moi‑même. Les femmes se servaient ensuite. Et c'était un grand bonheur de manducation sonore, de ce plat, aboutissement du savoir‑faire et du génie de la tradition et de son amélioration, réalisées et accomplies en cette femme, temps, lieu, objet et sujet de notre adulation et de notre amour. Les compliments pleuvaient entre deux bouchées. Elle les acceptait, comme l'hommage inévitable dû à qui le mérite et qui le sait, dans l'humble conscience de ses compétences.
Suivait une botte de salade frisée, bien vinaigrée et à peine aillée, accompagnée d'un plateau de fromages, qui passait pour la forme ! Il y avait alors une petite pause parce que la suite était aussi l'objet d'une grande attente, d'une expectative à peine tendue, et que, quoique sûr et certain de l'issue, chacun savait que même Mémé de Nice, ma mère, pouvait être la victime d'un regrettable accident. Les conversations étaient toujours ponctuées par des regards en direction de la cuisine, jusqu'à l'instant où un « Ah ! » de satisfaction annonçait l'arrivée triomphante d'une monstrueuse pastèque cramoisie, coupée en deux, glacée et déjà perlée de transpiration, le fruit du 15 août aux Iris, le must du banquet, « la belle rouge » de la fête ! C'est ma mère qui traditionnellement taille les longues tranches que l'on se passe de main en main jusqu'au destinataire. Il n'y a ni murmure ni comparaison, d'une part parce que, quelles que soient leurs tailles, ces tranches sont toutes démesurées, d'autre part parce qu'il y a telle abondance que chacun pourra y revenir autant de fois qu'il le voudra. La pastèque glacée des Iris ! Le fruit de l'été que l'on peut manger, boire et qui vous lave la figure ! La grande gondole verte et rouge, sorbet tout prêt à consommer !
Ma mère a encore une fois triomphé. Les restes de la dernière liturgie sont éloquents. Plus une pointe de rouge, seuls l'épais épiderme vert tendre et le derme presque blanc, portant encore les marques des incisives, jonchent le grand plat désormais pitoyable, et qu'on emporte, épuisé, à la cuisine. Il doit être 15 h. Désormais, on prendra son temps. On sait que le défi de l'été a été relevé encore une fois, et que l'épilogue est relativement plus facile à emporter. La macaronade et la pastèque sont des phases bien aléatoires, car la sauce comme le fruit dépendent de plus d'impondérables, dont seule une longue expérience peut venir à bout. Même la messe - sans amalgame - et l'apéritif, morceau de bravoure, chacun dans son ordre, relèvent d'une simple technique bien rodée, ils ne peuvent pas rater. Et ma mère a pleine confiance en ses deux généraux : moi‑même pour la première, son mari pour la seconde. La dernière phase donc a été confiée à ses filles... Une fois la table débarrassée entièrement et balayée proprement, s'avancent, toujours passées de main en main, « petites » assiettes, petites cuillères et... flûtes. Et comme en une apothéose, nos quatre femmes arrivent, portant, ma mère, un plantureux Saint‑Honoré, et chacune de mes soeurs, une bouteille de champagne frappé à point. Il n'y a jamais de différence entre les âges chez nous. Tout le monde, petits et grands, a toujours tout partagé à table, et les enfants ont toujours leurs flûtes, même si on ne les remplit pas jusqu'au col. Et les grands ont toujours une grosse part du gâteau. Que j'aime cette justice distributive, qui ne fait acception de personne, et fait valser tout autour de la table, le Saint (Honoré) et la Veuve (Clicquot) pour chacun des convives. Ah !, la chanson chuintante de l'or brun dans les flûtes. Ah !, les écroulements savoureux de la pâte croustillante au milieu de la crème et des choux ! Ah !, ces indigestions de délices, de paix et d'amour autour du capitaine, de sa femme et de sa benjamine, reine et princesse artisanes de cette convocation solennelle !
Alors on se levait et les Varois, déjà, se préparaient au retour. Vous savez, dimanche soir, l'autoroute, congestionnée, La Seyne est encore au‑delà de Toulon. Deux bonnes heures, au moins, leur seront nécessaires pour regagner leurs propres territoires...
Et puis, en 1985, le capitaine a pris le large une dernière fois et n'est plus rentré au port. Et la fête, cette année-là, tout en étant maintenue absolument, a pris des allures de pèlerinage. D'une part, quand nous sommes passés à table, en août 1985, on composa des textes et on en lut d'autres à propos du capitaine, pour célébrer sa mémoire actuelle parmi nous. D'autre part, on monta au cimetière, en famille, pour lui rendre visite et lui raconter tout. Et c'est depuis la montagne du repos, que repartaient les voitures pour le retour, dans un concert de klaxons et de voeux, devenus désormais d'usage : « L'an prochain, aux Iris ! » À chacun, son Jérusalem ! Et puis l'année suivante, à la naissance de l'été, la benjamine aussi s'en est allée rejoindre le capitaine dans les grands océans du ciel et sous le marbre blanc de la maison des morts !...
Au début du repas, de nouveaux textes sont nés, et l'on proclama en mémoire ceux des années précédentes, comme grand trait d'union de la fête des Iris qui n'arrête pas. En août 1986 - un mois à peine, après la disparition de la petite - le rassemblement dans le champ du repos prit, de lui‑même, les allures d'une noble et émouvante évocation de la mémoire commune, douloureuse et vivante. Ma mère, toujours elle, et elle seule, après avoir devant les yeux de toute la famille, lavé et rafraîchi à grande eau la dalle blanche, renouvelé les bouquets dans les pots, et baisé l'ancre-croix, alla s'asseoir sur le muret, auquel sont adossées les tombes, et, ainsi découpée dans le bleu lumineux de fin d'après‑midi, en léger contrejour dans le soleil déclinant, elle se mit à psalmodier d'une voix de choryphée, quelques poèmes tirés de « Liturgie », recueil que je devais faire éditer, à compte d'auteur, pour mes amis et mes proches. Subjugués, fascinés, immobiles, nous asseyant sur les tombes voisines, ou dans les gerbes de lavandes de l'allée, nous écoutions et regardions revivre sous nos yeux, la grande incantation de la femme grecque des tragédies antiques, meurtrie par la jalousie des dieux et lançant à la face de l'Apollon du soir, la grande lamentation de la douleur maternelle ! Devant cette manifestation insolite, d'autres visiteurs s'étaient arrêtés à distance et contemplaient de loin cette improvisation du génie méditerranéen. Puis, cessant soudain, ma mère me regarda et m'invita à présider une prière. Ce que je fis, au milieu d'une émotion partagée, qu'elle avait su faire naître entre nous, comme pour cimenter encore plus fort, par l'impact indélébile de telles images et de tels échos, I'unité de sa famille, en transformant le deuil en célébration !
Ma mère est un génie de l'amour, et un génie d'amour parmi les iris bleus de son petit jardin de Saint‑Sylvestre, elle le cultive, comme on cultive un art. Plus qu'un hâvre - et c'en est un - elle, et son jardin, sont une base de départ pour les grands vovages vers la connaissance et l'aventure, celle de l'esprit et celle du coeur. Cette femme synthétise et métamorphose les aspirations, les besoins et les désirs de la famille dont elle est l'origine et qui, par elle, reçoit vie, grâce et bénédiction, en abondance. En instituant instinctivement et intuitivement la célébration de la vie, sur la colline des morts, elle a su inverser, dans la logique de sa foi, la dérive du Destin en direction de la Providence. Elle a su chanter la douleur de l'enfant qui meurt, comme une douleur d'enfantement. Elle nous aura enseigné inoubliablement le courage, la noblesse et la beauté, capables de muer le mal, la souffrance et la mort en bornes millières de la mémoire vivante et éternelle.
Carmen et Danièle transmettent à leurs fils cette mémoire immense. Carmen est la « primogenita », la première née, l'aînée. De sa petite enfance, la saga familiale retient surtout ses cheveux frisés comme de la laine de mouton, qui ont toujours constitué son malheur, dit‑elle, et l'envie des autres. C'est ma grande soeur que j'ai toujours su exploiter et persécuter, en m'en servant très tôt comme « secrétaire », je n'aimais pas rédiger quand mon travail scolaire avait été compris et composé, ou en la menaçant des pires tortures, la casserole bouillante, le couteau de cuisine, etc., si elle n'en passait pas par mes quatre volontés ! Carmen est douée pour le dessin et pour la peinture : Cézanne est toujours son maître, et nous avons conservé d'elle certain portrait et certaine nature morte, qui auguraient d'une qualité prometteuse. Pour toutes sortes de raisons, elle ne put cultiver son art et voulut « travailler » le plus vite possible. Son mariage se passa au temps de la débâcle algérienne, quand nous découvrîmes dans la tragédie que les Gaulois n'étaient définitivement pas les ancêtres des Arabes, et que la France n'allait pas vraiment jusqu'à Tamanrasset !... Carmen et sa famille s'installèrent à La Seyne‑sur‑Mer, où son mari ouvrit un garage. Elle eut trois garçons tandis qu'elle menait de front son métier d'agent des P et T et le secrétariat du garage. Carmen n'est pas un étre compliqué. C'est, elle aussi, pour être plus que moi, et différemment de Marie‑Jeanne, une grecque, fille de la mer et du soleil, entretenant autour d'elle la vie des grandes tables, des jardins‑oasis, et de l'éternel été. Carmen est plusieurs fois grand‑mère. C'est une grand‑mère très juvénile qui s'est mise, il y a un an ou deux, en semi‑retraite. Et la voilà qui reprend le chemin de l'école des Beaux Arts, dessin et peinture. Carmen est re‑venue à Cézanne ! Avec l'une ou l'autre de ses petites filles, elle part, dans son jardin, près de la mer ou dans les collinettes du Var, un chapeau de paille sur la tête, plante son chevalet, et, revenant à Van Gogh, elle jette sur sa toile les couleurs fraîches et subtiles de ses rêves de toujours. Je lui ai fait parvenir dernièrement le catalogue de l'immense rétrospective Matisse au Metropolitan Museum de New York : j'aimerais qu'elle peigne pour moi quelque tapis de table...
Danièle a toujours été mon plus fervent compagnon de jeu, jusqu'à mon départ pour l'internat. Bébé solide, carrure d'athlète, généreusement potelée, elle a toujours été préoccupée par son poids, jusqu'à ces dernières années où elle a magnifiquement accepté une image de soi, dont le poids est devenu une réalité positive et positivante ! Danièle, c'est un immense bonheur de vivre, transpercé en permanence par une angoisse existentielle, sans raison objective autre que son appréhension irraisonnée d'un malheur toujours possible, pour sa famille et ceux qu'elle aime d'abord, pour elle‑même ensuite. Elle a été une enfant douce, facile, non pas effacée mais discrète et serviable. Sage à l'école, curieuse et travailleuse, elle devait, à son arrivée en France, en 1962, elle avait 18 ans, commencer des études de droit et de commerce qui devaient la conduire à un CAPET (Certificat d'Aptitude Professionnelle à l'Enseignement Technique) et lui faire décrocher, dans la foulée, un poste à La Seyne‑sur‑Mer, où Carmen et sa famille venaient de s'installer. C'est là qu'elle devait rencontrer l'homme de sa vie, qui l'adore et qu'elle adore toujours, après trente ans ans de vie commune. Danièle peut s'enorgueillir d'un enviable palmarès professionnel, ce qui compte énormément pour elle, familial, son souci permanent, ou plutôt sa sollicitude, et culturel ! Environ trente ans d'ancienneté dans un poste réputé difficile, où elle aura formé plus d'un millier d'élèves dont les promotions occupent des positions enviables non seulement dans le Var et la région, mais au‑delà. Elle en est très fière et légitimement, son nom est une référence dans le marché de l'emploi et du travail. Le lycée est son lycée ! Elle a deux garçons, dont l'aîné est le premier petit fils à poursuivre une carrière universitaire, préparant à l'heure actuelle, à l'université de Nice, - il est l'hôte de sa grand‑mère aux Iris !, l'hôte rejoint par son frère ! -, un CAPES d'Histoire après une maîtrise sur le cinéma italien contemporain.
Danièle a trois passions, auxquelles je ne sais quel ordre attribuer : le jazz, le cinéma et le voyage. Je ne connais plus grande connaisseuse, experte devrais-je écrire, ni plus fidèle participante aux festivals qui entre Cannes, Antibes et Nice font la joie des nuits du printemps et de l'été de la Côte. Je crois avoir contribué à révéler sa passion du voyage, quand l'été 1985, ayant besoin d'un chauffeur en Californie, je l'invitai à m'y accompagner ! Je lui donnai une heure pour reprendre ses esprits et se décider. Nous devions partir la semaine suivante. Elle m'y accompagna. Depuis, tout lui est prétexte pour sauter dans un avion, plus lointain l'horizon, plus intense le désir. De plus, Danièle aime la fête, les cadeaux, les cotillons. Un séjour dans sa grande villa, au‑dessus de La Seyne, face à la rade et aux montagnes de Toulon, est un festival de réjouissance, où brillent deux spécialités : les « Aperidans » (prononcez, « apéridanne ») et les « Danice » (prononcez : « dannaïsse ») : elle fabrique des cocktails et vous monte une construction de glaces, qui n'ont rien à envier aux productions professionnelles. Le « nec plus ultra » du home‑made !... Nous avons, bien sûr, tous été affectés par la mort de la benjamine. Danièle, sinon plus, du moins différemment, car sa sensibilité a une telle gamme d'harmoniques, que chaque écho peut résonner à l'infini. Entre les deux dernières soeurs, une complicité spécifique s'était tissée, dont elles gardent toutes deux seules le secret de chaque côté de la vie ! Au moment de nous séparer après l'enterrement, je soufflais à l'oreille de Danièle :
- Désormais, ma petite soeur, c'est toi !
Elle me serra dans ses bras, touchée à la fois, de peine et de reconnaisssance.
... Trois femmes, ainsi autour de moi - ma mère, ma grande soeur et ma petite soeur - constituent, depuis dix ans déjà, la forteresse inexpugnable de l'amour en ce jardin ...