... Je suis toujours assis à une des tables du jardin des Iris. Toujours à la même place, d'octobre 1989 à Juin 1990, sous le triple dais du ciel, du pommier et du parasol hawaïen offert par Danièle. Je suis rentré de mon dernier été sud‑américain, fin septembre. Ma mère vaque à ses occupations ménagères, vient me tenir compagnie, s'inquiète de moi, se tait la plupart du temps. Si la pluie n'est pas forte, je ne rentre pas. Je ne reçois personne, on respecte mon isolement. Je vais rester le spectateur immobile des quatre saisons de la Côte d'Azur, le temps d'une gestation ...
Dès avant mon voyage estival au Brésil, en Argentine puis au Chili, j'avais déposé à l'ambassade de Colombie, à Paris, rue Christophe Colomb ( ! ), un dossier complet de demande de visa de séjour et de travail. À mon retour fin septembre, j'étais naïvement persuadé que la réponse m'attendrait aux Iris, une réponse positive. Oui, je m'attendais à devoir rejoindre Medellin avant la Toussaint ! J'étais fin prêt... et désencombré de tout le superflu. Ou du moins en étais-je convaincu ! Matériellement c'était, on ne peut plus, le cas. Au cours de l'année, je m'étais proprement défait de ce qu'une vie de près d'un demi‑siècle peut accumuler. Point de meubles, ni d'oeuvres d'art, point de maison, ni de voiture. Le voeu de pauvreté me l'avait déjà épargné. Mais - quand même ! - garde‑robe, et surtout cassettes, vidéo et audio, disques, et, mon trésor, plus de trois mille livres ! Ma bibliothèque dont j'étais fier, de la variété et de l'éclectisme, autant que de la valeur esthétique. Je me souviens avoir fait transporter deux énormes ballots de linge, dans la villa de Danièle à la Seyne‑sur‑Mer, et, comme aux Puces, mes deux soeurs avaient fait leur choix pour leurs maris et leurs fils respectifs... qui totalisaient quand même sept personnes. Ma « collection » de pull‑overs connut un succès définitif, ainsi que mes T‑shirts. J'en avais de toutes les sortes et de tous les pays, il m'eût fallu plusieurs existences ne serait‑ce que pour pouvoir les porter, je ne parle même pas de les user. Je possédais aussi toute une panoplie de tenues militaires que mon ami Marc Del Fondo - commandant de réserve de l'Armée de Terre - m'offrait régulièrement, de par son accès aux magasins généraux. Parce qu'il eût été ridicule et insensé de disperser livres, cassettes et disques, je dessinai des meubles divers, pour les différentes pièces des Iris, la villa familiale (une centaine de mètres de rayonnages appropriés) et y disposai, comme autant de trophées de performances sportives ou guerrières, la mémoire d'images, de sons et de mots, renvoyée au cours d'une vie que je quittais. La villa se muait en centre de documentation que Bruno, le fils aîné de Danièle, en CAPES d'histoire, et ses compagnons d'études ont pu apprécier et abondamment utiliser depuis plusieurs années maintenant... Je n'avais plus « à moi » que deux petits bagages de linge, et quelques ouvrages de base, l'indispensable pour redémarrer : la Bible, Proust, Shakespeare, Goethe, Dante et Lope de Vega... Mais ma découverte essentielle devait être simple et immense à la fois, et son invention devait passer par un séjour de neuf mois dans le ventre de la baleine....
Après quelques jours - ce début d'octobre annonçait un délicieux été indien - je m'étais confortablement installé et organisé dans le jardin de ma mère. Ma vie d'attente, et d'espérance, s'était vite réglée. C'est l'arôme du café frais qui me réveillait vers sept heures trente ou huit heures. J'ouvrais la fenêtre‑balcon sur les collines et la ville, puis douché, « atomisé » et habillé, j'apparaissais sous le pommier où m'attendaient le plateau du petit déjeuner... et ma mère, toute belle de silence, dans ses robes à fleurs. Nous parlions de la nuit, des menus de la journée, de mes soeurs et du visa... Puis nous parlâmes de moins en moins du visa, jusqu'à n'en plus parler du tout. Je lisais et rêvais, songeais plutôt, jusqu'à midi, où je célébrais ma messe domestique, dont l'homélie dialoguée occupait la majeure partie, et qui nous emmenait, vers les treize heures à une autre table, sous un autre parasol où le couvert avait été dressé. En tête à tête, et dans une grande paix délicieusement entrecoupée de mots essentiels, nous partagions, comme en les rattrapant, tous les repas pris séparés l'un de l'autre, depuis cet octobre 1953, où j'avais quitté la maison pour l'internat sur la colline de St Eugène (le bien né ! ). J'allais vivre trente‑six ans plus tard, un nouvel « internat » sur la colline de St Sylvestre (l'homme de la forêt) !... Ensuite, je regagnais ma place sous le pommier et m'assoupissais quelque temps dans mon fauteuil. Chaque après‑midi, je visionnais un film classique de la vidéothèque, comme une grande révision panoramique de ma mémoire visuelle. J'ai dû revoir ainsi, plus de deux cents films, la collection comprenant huit cents cassettes ! Vers dix‑sept heures, je lisais à nouveau, très peu en fait. Mes yeux se fermaient ou regardaient très loin au‑delà des collines des Alpes‑Maritimes qui commençaient de dorer, puis de rosir, avant de glisser dans le parme et l'améthyste. Heure de l'apéritif du soir, devant le journal télévisé. Ah ! les dîners délicats, dans le crépuscule vespéral rehaussé de quelque chandelle que ma mère tenait sagement prête... Nous consacrions la veillée à quelque vague considération ou bien nous choisissions un opéra souvent du Monteverdi. Nous ré‑écoutâmes plusieurs fois « l'Incoronazione di Poppea », dans la mise en scène de Jean‑Paul Ponnelle du théâtre de Lausanne) ou une série d'art : le baroque, et la fameuse et inépuisable somme de variations de Paul Barba‑Négra sur « Architecture et Géographie sacrée » . Parfois c'était des documents d'anthropologie ou d'histoire. Entre vingt‑trois heures et minuit, nous nous retirions pour une nuit paisible, et récapitulatrice d'intimité retrouvée, de bonheur quotidien et de beauté simple, de retrouvailles de la mère et de son fils... Jamais, comme ce midi, où je trace ces mots (sur la terrasse de la résidence du Consul Général de Belgique à Hong Kong, dont je suis « l'hôte de service » , attaché pour quarante‑huit heures à la personne de Monseigneur le Prince Philippe, fils du Roi Albert, en visite privée à Hong‑Kong), jamais comme en ces minutes, je n'avais établi la parallèle entre le « retour » de mon père à la maison en 1965, après quarante ans de voyages en mer, et mon propre « retour », après trente‑six ans d'éloignements divers !... Cinq ans déjà que mon père était mort, cinq ans exactement que je me préparais à partir pour les Amériques !
Jusqu'à la Toussaint, ce fut la patience, normale et légèrement excitée. L'impatience s'installa entre les Morts et Noël, avec coups de fil réguliers à Paris, sans réponse, autant de la rue Christophe Colomb, que de la rue Guyton de Morveau, siège de la Commission Épiscopale pour l'Étranger. J'ai écrit que je lisais peu. Plus qu'un manque de concentration, comme l'on dit, c'était un manque d'intérêt pour ce qui ne relevait pas assez de l'action, de l'aventure, du risque. Le genre Viro Viro, mais en milieu urbain ! À partir de l'an neuf, je glissai insensiblement dans un état de prostration, de mutisme et de dégoût (le fameux « taedium vitae », une façon d'acédie). Je sentais ma mère inquiète et d'autant plus silencieuse qu'elle comprenait bien que toute question et toute consolation étaient également inutiles, et n'auraient contribué qu'à augmenter mon exaspération envers mes autorités de tutelle et ma souffrance relative à mon désir. Les images ni la musique ne me disaient plus rien. Je me nourrissais, je mangeais, je m'alimentais, je me sustentais ! Finie la fête de la table partagée dans la lumière tamisée du soleil ou la lueur dorée des lampes. Je ne voyais plus le jardin, ni le pommier, ni les collines. Aveugle, sourd et muet, j'étais devenu...
Je ne comprenais plus. Je n'appelais plus Paris depuis longtemps, apprenant peu à peu à ne plus rien en attendre, ne plus rien attendre de quiconque, à ne plus attendre rien !
Je demeurais ainsi de longs moments abruti, assommé, annihilé. J'entendais de grands pans s'écrouler en ruines, de toutes mes constructions chéries - l'avenir que je m'étais bâti de mes mains, de mon énergie, de ma volonté.
Je m'entendais tomber en ruines !... Où était l'erreur, et quelle était‑elle ? Il n'était pas possible que j'eusse tout faux ! Jamais préparation n'avait été aussi méticuleusement accomplie : mon application avait été saluée d'une admiration unanime. On parlait même d'une magnifique reconversion, à mon âge, surtout. Et quel courage ! Tout abandonner alors que tout marchait si bien : le travail, la santé, les finances, les projets... J'avais absolument tout remis à d'autres.Tout ! Sauf... Ce que j'étais en train de comprendre, tapi comme Jonas dans les entrailles génésiques de la baleine, je séjournais, moi, dans le jardin des origines, dans la maison de mon origine, chez mon origine. Et nos souffrances simultanées disaient assez l'imminence d'une nouvelle parturition.
Je sentais en moi mon désir se consumer et me consumer physiquement, au fur et à mesure que s'éloignait la perspective de partir là‑bas... Nous entrions maintenant dans le temps du Carême, chaque eucharistie était une nouvelle torture, chaque mot prononcé écorchait mes lèvres et mon coeur. Ma foi résonnait dans la caverne vide du tombeau de mon esprit où je descendais jour après jour, avec l'apnée envahissante des grands fonds... Je me recroquevillais dans ma régression fatale, jusqu'à l'état foetal voisin de la psychose. Jusqu'au Jeudi Saint, jour anniversaire de la mort de mon père, cinq ans plus tôt, j'errais comme un zombie, réduit à un fonctionnement végétatif. Je ne descendis pas à la Cathédrale, me mêler au presbytérium autour de son évêque.
Je me souvins plutôt de Jérusalem, avec mes étudiants allemands, et du Mont des Oliviers, et du Jardin (Ah ! le jardin...) de Gethsemani. Je me souvins aussi que lors de ce voyage, j'avais avec ces jeunes gens fait volontairement le chemin, qui descend du lieu supposé de la Cène, le Cénacle, près de la porte de Sion, jusqu'au gué du Cédron qui permet d'accéder au pressoir à huile, en longeant le contrefort du temple direction Sud‑Nord. Et nous avions, tout en dansant sur le chemin, chanté le Grand Hallel que tout juif pieux se devait d'entonner avec les convives de la Pâque, à la fin du repas rituel, fait d'herbes amères et d'agneau rôti. Une fois au jardin, sous les oliviers bleus témoins de tant de siècles, à la lueur laiteuse d'une pleine lune de printemps précoce et frisquet, émus par l'instant, le lieu et notre entreprise, nous nous serrions les uns contre les autres pour écouter l'un d'entre nous, lire gravement, muni d'une torche, le texte de l'agonie, le récit du dernier combat. Dans mon jardin de St Sylvestre (avenue de la Forêt ! ), je revivais dix ans plus tard, le même tremblement, le même frémissement, le même frissonnement de ces paroles et de cette aventure : « Mon Dieu, fais que...Non ! pas ma volonté, mais la tienne !... » Dans ma froide nuit de printemps, encore à éclore, dans l'épaisse ténèbre de mon blocus encore à forcer, dans le sombre secret de mon ventre encore à s'ouvrir, je perdis enfin, comme un fruit, un frêt, un foetus avorté, l'objet trop adulé, partant trop absolu, de mon désir de moi ! En entendant à nouveau, avec l'écho de la Ville Sainte, la parole adressée à son père, du lâcher prise du fils, je me surpris à le répéter pour moi, devenant à mon tour l'écho de cet écho...
J'entendis presque tomber mon impédimentum, mon bagage, mon encombrement, celui, qu'à cet instant seulement, je venais de lâcher ! La plus grande entrave, le poids le plus incommode : le désir du même ! Venait d'éclore en moi - avec les larmes que m'arrachait sa déchirure - le désir de l'autre, le désir d'un autre, un désir autre, un autre désir, l'autre désir ! Je m'étais finalement déplacé, je contemplais l'autre face, la face cachée jusque‑là, et que je ne pouvais découvrir qu'en changeant de point de vue... Cette nuit‑là, je commençai à me remettre de Medellin, de la Colombie, et de l'Amérique Latine. Le Samedi Saint - cet entre‑deux du temps, ce sas de la vie spirituelle, entre le déjà‑plus et le pas‑encore - j'étais un convalescent affaibli par la décisive poussée de fièvre et de délire ! Le dimanche de Pâques, je me relevai. Je sentis qu'on accouchait de moi et que la baleine allait me recracher sur le rivage des départs. Il me fallait ré‑apprendre à entendre, écouter et discerner « la » voix. Ma tâche consisterait à me recycler, comme Moïse dans l'Horeb, à Madian, comme Samuel, chez Éli, à Silo, comme Saul, chez Ananie, à Damas ! La voix... que dit‑elle ?
Dès le lundi de Pâques, je vis sur le visage de ma mère que j'étais re‑né. Nous rassemblâmes elle et moi tout ce que la maison recelait de papier à écrire et de stylos. J'allais ensuite à la section « Écriture Sainte » de la bibliothèque toute neuve, je m'emparai du Nestlé (texte grec et latin du Nouveau Testament), d'une concordance, d'un glossaire, et de la traduction d'André Chouraqui. D'avril à juillet, j'abattis - comme on dit - un gigantesque travail. « Abattre » est le terme quand on habite (avenue de) la Forêt de St Sylvestre ! Oui, ce sont des chênes que j'ai abattus, et dont je débitais glands, feuilles, branches et troncs, et, jusqu'aux racines. Ils avaient nom Mathieu et Marc, Luc et Jean, et leurs fruits, Évangiles, Actes, Apocalypse. Je traduisais, je transposais, je rédigeais, je reconstituais la structure et le fonctionnement de péricopes d'origines si diverses et de factures si élaborées. Et devant le plan alors retrouvé, j'expliquais, j'interprétais. je comparais. Enfin, après cet élagage, je commentais, à peine, l'histoire ! L'histoire de tous ces artisans et de leurs communautés, qui s'étaient donnés, mus par l'Esprit même qui animait le temps et leur avènement, de tels formidables moyens, pour transmettre une parole, un jour entendue, et qui les avait fait devenir « acteurs » dans l'histoire de leur propre vie.
Je m'arrêtai devant un arbre majestueux, d'une espèce plus rare, s'il est possible, que les autres. Du moins est-ce ainsi qu'il m'apparut, alors que je l'avais en quelque sorte, survolé, pour entrer avant lui, dans l'Apocalypse. Ce fut plutôt lui, qui m'arrêta, dans une sorte de révérence mêlée d'appréhension et de crainte ! Et en même temps, quelque réflexion froide me disait que le moment n'était pas venu de « lire le courrier de Paul ». Avec les « autres », je savais, d'une certaine façon, de quoi ils parlaient. Je veux dire, leurs récits n'étaient pas étrangers au conteur que je suis, héritier de merveilleuses « diseuses d'histoires » que sont ma mère et, avant elle, sa propre mère. Les histoires, je connais : les mythes, les paraboles, les fables ; le merveilleux, le fantastique, l'épouvante ; le roman, la poésie, la légende... Mais la démonstration rabbinique, mais la réflexion théologique, mais la parénèse pastorale, je n'étais pas encore rompu à ces genres‑là ! Et je ne le suis toujours pas, quoique je m'y entraîne depuis quatre ans déjà, comme curé de la Hong‑Kong French Parish... « Le cours d'histoire », Luc, « L'histoire immédiate », Mathieu‑Marc, et « La fin de l'histoire », Jean, devaient constituer trois ouvrages de deux cent cinquante pages chacun. J'ai déjà le titre pour Paul : « Demain, l'Histoire »
Un travail formel fut entamé (les schémas structuraux) mais je ne le sens pas encore. Avant 1997, avant Beijing, peut-être. Mais pas maintenant ! ... Comme « ersatz », je me rabattis sur Marc Chagall, dont je voulais depuis longtemps déjà - en fait depuis mon retour à Nice en 1974 - depuis quinze ans donc, réaliser un guide méditatif pour son Musée du Message Biblique sur la colline romaine de Cimiez (Cemenelum), à Nice. L'oeuvre monumentale qui constitue la totalité du musée se compose de dix‑sept grandes toiles, inspirées de la Génèse et de l'Exode, de cinq toiles plus petites inspirées par le Cantique des Cantiques, (et offerts spécialement à « Vava, ma joie et mon allégresse », il s'agit de sa deuxième épouse Valentina Brodsky). Enfin de trois vitraux, de tailles différentes, illustrant la création des éléments, des êtres animés, et des anges. Je composai respectivement sept odes, cinq stances et trois hymnes, que je faisais précéder d'introductions et d'indications de parcours, et suivre de trois petites études pour les curieux, portant sur le juif, le coloriste, le conteur. Ce manuscrit « n'avance » pas depuis lors, arrêté par des refus d'aide de la part du conservateur, des copyrights exorbitants des ektachromes, et des manques de traducteurs en hébreu, anglais et allemand.
Au début de l'été je me sentais d'une humeur ambivalente. Quelque chose avait été déclenché en moi, qui m'avait conduit sur la voie de la libération - même si, et je le vivais, cette voie passait par une agonie et un calvaire - et ramené aux sources, au commencement, au départ de cette voie, auprès de ceux qui l'avaient ouverte au nom de leur foi en Lui. Et ces trois mois me remplissaient d'une profonde allégresse, d'autant plus que la contemplation de Chagall, son identification fondamentale avec Jacob, où je me reconnais aussi, et son assimilation de Vitebsk au sol même de « sa terre sainte à lui... », tout cela me faisait véritablement déboucher sur une apothéose. Pourtant, mais sans que cela n'affectât en rien ma bonne humeur retrouvée, ni ma conviction bien ancrée d'avancer sur une destination, toute cachée qu'elle demeurait encore à mes yeux, il me manquait quelque chose, dont j'étais à l'époque tout à fait incapable de préciser de quoi il s'agissait. C'est dans ces dispositions d'inconfort mental et de labilité psychologique que je proposai à mon assistante de passer en Italie du Sud, réaliser un projet en attente : découvrir le baroque des Pouilles et les châteaux si caractéristiques de Frédéric II von Hohenstaufen.
Rien ne fût au point au départ de ce voyage. Retard à l'allumage, oubli de la documentation, pluie sur la route, bons d'essence introuvables, oubli des passeports à l'hôtel de la première étape, impossible entrée dans Naples, crevaison à Torre del Greco... Nous étions partis depuis trente heures déjà et nous roulions seulement à la hauteur de Salerne, quand - l'avais-je suggéré peut‑être ? - ma collaboratrice émit le voeu de voir de près, c'était sur la route, les Temples de Paestum, les plus beaux de toute la Grande Grèce, avec le Parthénon à Athènes et Égine en Sicile. Pourquoi pas ? Je songeai surtout au « retard » supplémentaire. Nous n'atteindrions jamais Castel del Monte, le soir même, et ce voyage ne ressemblait à rien puisqu'en fait, en nous arrêtant partout, nous prouvions bien que nous errions au milieu de nulle part. En tout cas que j'errais... Autoroute, nationale, traversée de Salerne, route de la Côte, Paestum. Il était seize heures. De biais, le soleil, tout en roussissant le miel des pierres déjà rougies de sel d'iode, inclinait les ombres projetées des temples, en des constructions déhanchées, qui, prolongeant sur le tapis de l'herbe jaune leur base et leurs socles, donnaient aux formidables ruines des envies d'avancer vers la mer... Je connais le site depuis longtemps, il n'empèche que sa mâle beauté ne laisse jamais de me troubler...
Une fois dans la voiture, je sus que nous n'irions pas plus loin ce soir‑là et qu'il fallait trouver un gîte. La jonction de la petite route du site avec la nationale est trés mal commode et le manque de visibilité semble inviter à prendre des risques, bref, cet endroit est manifestement dangereux. Pourquoi me suis-je engagé, alors que je n'avais pas la priorité ? Je prétends encore maintenant, que la voiture qui venait sur ma gauche était suffisamment loin de la jonction, mais qu'elle a accéléré (volontairement ? ) en me voyant m'engager, alors qu'en continuant à son allure, elle se fût trouvée encore à plus de trente mètres de la jonction, à mon passage. Non seulement cela ! J'étais déjà parvenu sur l'îlôt de sécurité au centre de la nationale, et l'autre voiture (conduite suicidaire ? ) dévia légèrement sur sa gauche, pour venir (comme) intentionnellement ( ? ) m'emboutir à toute allure à la hauteur de la portière gauche, c'est‑à‑dire de mon côté, puisque je conduisais ! Le choc fut sec : j'étais à l'arrêt, attendant que sur ma droite, le passage fût libre pour continuer, mais il ne fut pas rude. La femme conduisait une Fiat en tôle ondulée, nous voyagions dans une Volkswagen routière, solide, résistante et stable. La portière gauche fut emboutie, mais l'impact avait encore du chemin à parcourir - plus de vingt centimètres ! - pour parvenir jusqu'à moi et je suis plutôt « large »... Au moment du choc, je fus à peine secoué. Je regardai ma passagère, nous devions faire la même mimique, étonnement et constat positif. Je crois même que nous esquissâmes l'indéfinissable sourire de l'impuissance devant la fatalité et de la compréhension devant l'inévitable. Cela dura quelques mini‑secondes ? Le réflexe fut de se dégager immédiatement de la voiture, au cas où le feu... Le reste de la circulation n'était pas entravé puisque notre « partenaire » avait eu la charitable idée de nous stopper sur l'îlôt de sécurité. Nous traversâmes pour nous tenir sur la bordure de la nationale. Alors seulement, nous réalisâmes le danger mortel auquel nous venions d'échapper et nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre, secoués de sanglots secs et de spasmes nerveux !
L'autre était hébétée, choquée certainement, et tournait sur elle‑même, catastrophée non moins certainement par l'état de son véhicule, qui s'était comme démantibulé et gisait lamentablement en pièces de tôles éparses de part et d'autre du point de choc. Nous essayâmes de la calmer et de la faire s'asseoir sur le talus. En vain. Des voisins approchaient, nous la leur confiâmes. Quelqu'un partit téléphoner. Poussés par la même curiosité, nous nous approchâmes d'une pancarte. Et voici que tout devint clair dans ma tête et que disparut totalement et à l'instant, mon humeur ambivalente du début juillet, puisque j'avais, nous avions touché du doigt la face pratique, concrète, matérielle du lâcher prise, de l'abandon de soi, de la mort, pour être clair. Au lieu‑dit « Gethsemani »(sic ! ), il m'a été donné d'aller au devant de la mort, d'y avoir été exposé réellement et d'en réchapper... J'ai envie d'écrire « miraculeusement », mais je ne veux ici récupérer personne ni Dieu !... De nouveau, nous nous enlaçâmes, et cette fois‑là, nous pleurâmes de vraies grosses et chaudes larmes de reconnaissance ! Nous étions bien partis pour un voyage, mais « apparemment », on nous avait destinés à un autre. Le programme du Baroque et de l'Enfant des Pouilles serait pour l'année suivante, nous jouions, ce soir‑là, Mort et Résurrection !... Coïncidence, diront certains. Mais c'est à cause d'une deuxième découverte, que je refuserai de leur donner un tant soit peu raison. Nous voulions savoir, quelle était la ville la plus proche de ce lieu-dit. Il était dix‑huit heures, le soleil était en gloire, mais le soir s'annonçait déjà. Nous marchâmes jusqu'à l'embranchement lui‑même, j'avoue que j'ai rarement été ébranlé de la sorte, surtout en l'état. Nous pûmes lire, dans un éclat de rire, nerveux et hoquetant : « Éboli : 20 km » Même cette indication ne m'aura donc pas été épargnée : car, si d'après Carlo Lévi, même « Cristo se é fermato a Éboli, Le Christ s'est arrêté à Éboli », le lieu‑dit Gethsemani était bien le passage obligé, le must, le rendez‑vous absolu où j'étais convoqué, et non pas Medellin, et non pas...
Le pélerinage, dix ans plus tôt, la mort de mon père, cinq ans plus tôt, ma propre méditation trois mois plus tôt et cette application‑démonstration pratique, explicitement nommée, donnèrent à mon attente dans le jardin, toute la réalité du « signe de Jonas, seule image accordée à ceux qui veulent des preuves : de même que Jonas... dans le ventre de la baleine, ainsi le Fils de l'Homme... dans la tombe du jardin ».
Il faut donc, il fallait donc que je passe par la mort, même si, surtout si j'en ai été délivré. Pour renaître, dirait Nicodème, à une vie neuve, nouvelle, autre, laquelle ? C'est ce que j'avais encore à découvrir !
Sans être une totale épave, notre Volkswagen dut être remorquée par une dépanneuse. Notre assurance nous rapatria par avion, nous‑mêmes, de Naples à Nice. C'est à ce moment‑là que nous ne retrouvâmes plus nos passeports (perte d'identité ? ) et qu'il fallut d'abord remonter quelque part entre Capoue et le Mont‑Cassin pour les récupérer, puis rejoindre l'aéroport pour entrer en possession de nos billets sur présentation de nos papiers...
Je passai la fin de l'été à retravailler mes textes et me demandais où j'allais bien pouvoir « échouer » en octobre. Je ne pouvais décemment pas continuer à vivre chez ma mére comme en une retraite précoce. Mon Provincial chercha bien quoi faire de moi. Il convint avec moi de mon impossible intégration à quoi que ce soit qui se pratiquait et se pratique toujours sur le territoire de sa juridiction, nous disons une « province », dont il est lui‑même le « Provincial ». On considéra notre annuaire, et deux noms m'arrêtèrent : la ville de Montpellier et le Père Magdinier, l'ancien économe d'une école où on m'avait fait confiance aprés Mai 68, l'École Supérieure d'Agriculture de Ressins. Le Père était responsable d'une maison de retraite pour vieux confrères malades, installée dans le complexe d'Antigone, réalisé par Ricardo Bofill et le Taller de Barcelone. Magdinier donna immédiatement son accord pour m'héberger. Je travaillerais dans les hôpitaux de Montpellier, St Charles, Guy de Chauliac et Val d'Aureilh à l'accompagnement des mourants, dans les services des Docteurs Dauverchain, Siffert et Pujol. J'ai raconté comment le Docteur Abiven de l'Hôpital International de la Cité Universitaire de Paris m'envoya une lettre de recommandation qui accéléra mon admission dans les services de soins palliatifs.
Ainsi la mort, l'antichambre de la mort, s'offraient à moi, et substituaient à mon attente de l'année précédente, mon visa pour partir à Medellin, une autre attente, celle de me préparer à n'attendre d'autre chose que ce qui me serait indiqué, et de l'attendre parmi ceux qui n'attendent plus que le visa qui les délivrera de toute attente. J'étais invité à me conformer chaque jour un peu plus aux modèles que j'accompagnais. En écrivant tous les jours mon expérience quotidienne, j'en arrivai à la conclusion que nous nous accompagnions mutuellement, et, qu'en fait, c'était moi que j'étais venu accompagner à Montpellier.
La chronologie de cette fin 1990 est une dentelle d'évènements dont il est difficile de soutenir qu'ils se suivent sans que le fil du sens ne les ait tenus, au‑delà du hasard, dans une chaîne d'accomplissements qui satisfît le coeur, l'esprit, la foi.
... En débarquant en Octobre à Antigone, celle qui veut à tout prix enterrer son frère, je quittai définitivement le ventre de la baleine. Recraché, Jonas se retrouvait à nouveau sur le sable mouillé de la plage des commencements, des aubes, des départs. Je me mis à l'écoute... tous les matins de huit à douze. Je me tus pour entendre. C'est en Novembre que la voix, comme d'habitude, vint du côté que Jonas ni moi n'avions prévu. Mais si en revanche son « Va à Ninive ! » à défaut d'être explicite, fut dès l'abord une claire destination, j'eus droit, pour ma part à une série de prophètes qui se passèrent le relais. Il est vrai que je ne suis que (l'arrière... petit) fils de Jonas. Ou alors suis-je encore plus entêté que lui... Tout le monde n'a pas eu à attendre neuf mois dans un jardin !...