16 - L'OBSCUR DÉSIR

... Avertissement : le chapitre qui suit existe déjà sous la forme d'un manuscrit de quelque cinq cents pages, où est abordée dans son détail la période qui va de novembre 1990 à août 1991 ‑ encore une gestation de neuf mois ‑ celle qui va d'octobre 1989 à juillet 1991 plus passive celle‑là, est, précisément, ce manuscrit que je faisais parvenir à Françoise Verny, en mai 1993, après la lecture de son livre : « Dieu existe ! Je l'ai toujours trahi », paru chez Orban. Après m'avoir lu, Françoise Verny « m'ordonnait aimablement » de commettre mon autobiographie. D'abord surpris, ensuite excité, puis convaincu, je m'y mettais dès mon retour à Hong‑Kong, commençant à écrire exactement le mercredi 6 octobre, dans la maison de Nicole Jobard, Bisney Road à Pokfulam, non loin de ma résidence. Depuis, ce manuscrit m'accompagne partout, dans Hong‑Kong, mais aussi lors de mes déplacements en Chine continentale. Des amis du Peak m'offrent régulièrement l'hospitalité, encore plus maintenant que j'écris ces pages. Jusqu'ici, ce furent Marc Mayer, Ie directeur du Crédit Agricole, et son épouse à Severn Road, et ces jours‑ci, le Consul Général de Belgique, Piet Steel et son épouse qui m'avaient reçu à Hanoï, à Barker Road d'où la vue sur Hong‑Kong illuminé, il est vingt heures quarante‑cinq, vaut toutes les prises de vues de « Blade Runner », le film de Ridley Scott !

Je ne saurais reprendre ici, tel quel, ce que j'ai écrit il y a un peu plus de quatre ans. C'est l'homme transformé par ces pages‑là qui écrit celles‑ci. Aujourd'hui il sera intéressant, pour moi au moins, d'établir l'importance de l'écart ou du recoupement que je constaterai, quand j'en aurai fini avec cette commande.

Il reste que je ne peux lire les évènements de ces neufs mois‑là sans retenir la structure que leur avènement même à imposée et que reflète le titre : « Le Pentabase », c'est‑à‑dire « Les Cinq Mouvements » (Déplacement, Transfert, Mission, Progression, Élévation). C'est pourquoi aussi, et exceptionnellement, ce chapitre comportera cinq parties, avec un prélude et un postludium... comme il se doit dans un opéra traditionnel. Car si « opera » veut bien dire « oeuvres » (au pluriel), ces neuf mois en furent un !...

Début novembre 1990, je recevais un appel du Puy, d'un certain Cosme Rondevair, commissaire de Police, marié, deux enfants, et diacre, ancien élève de Saint‑Eugène, Alger, et mon condisciple. Il m'apprenait qu'un autre de nos condisciples, Rémy Maisonneuve, moine à Cîteaux sous le nom de Frère Jean de la Croix, fêtait ses cinquante ans, le 10 novembre. D'autres camarades de Paris avaient été avertis, et nous passâmes le week‑end tous ensemble. Le samedi soir à complies, nous nous retrouvâmes comme au temps de notre jeunesse, côte à côte, à psalmodier le « Nunc Dimittis », et en finale, tournés vers une belle statue de la Vierge, à chanter le « Grand Salve ». Émus et heureux de nous revoir, nous y allions de bon coeur. Mais très vite, après les premiers mots, j'entendis clairement à mon oreille droite, quelqu'un me dire :

- Va voir Ignace !

C'est de ce côté que se tenait Cosme : je lui demandai de rester un peu sérieux. Il me regarda, réellement surpris de ma remarque. « Quel comédien ! » pensai-je ! Mais immédiatement, j'entendis à nouveau

- Va voir Ignace ! »

- Arrête, Cosme ! C'est ridicule !

- Mais qu'est‑ce qui te prend ? fut la seule réponse de Cosme !

C'est au troisième « Va voir Ignace ! » que je pensai à Samuel, à Élie et à Silo ! Je me tus soudain !

- Ca ne va pas, s'enquit Cosme, inquiet à son tour !

Je savais désormais que ce n'était pas une de ses farces ! En quittant Cîteaux le lendemain, après la grand'messe et le repas d'anniversaire, les « Va voir Ignace ! » étaient si puissants et si pressants, qu'à la hauteur de Belleville, je stoppai sur la bande d'urgence, descendis de voiture, et hurlai face aux vignes du Mâconnais...

- D'accord ! Mais stop, pour l'amour de Dieu !

Aphone, je repris le volant et roulai d'une traite jusqu'à Montpellier dans le silence : la voix ne me persécutait plus !

Dès le lendemain, je m'enquis auprès de Jésuites de la place d'abord, du centre « Manrèse » près Paris ensuite, de Lyon‑Mont d'Or enfin, de la date et du lieu du prochain mois ignatien, en solitaire :

- Juillet, à Annecy !

- Impossible !

- Désolé !

- Non, il me le faut absolument !

- Je vous rappelle dans trois jours !

- Merci !

Trois jours passèrent...

- C'est possible, mais... votre coach sera une femme !

- Peu importe !

- Voici ses coordonnées, prenez contact !

- Merci !

Le vingt novembre, la voix retentit à nouveau. Je rentrai de l'hôpital Saint Charles (gérontologie psychiatrique). Le Père Magdinier m'informa qu'on m'avait appelé de très loin : il n'avait pas très bien compris. On me rappelerait une heure plus tard.

- Allo ? Le Père Toccoli ?

- Oui !

- Ici le Père Petit !

- ...?

- Nous avons besoin de quelqu'un comme vous, ici !

... ( ? )

- J'ai trouvé votre dossier à Paris, rue Guyton de Morveau !

- Eh bien d'accord, je viens ! ... Allo ? !

- Oui, Père Toccoli, mais vous ne demandez pas où vous allez ?

Ah ! La joie. J'avais répondu en fonction du désir, sans m'inquiéter de son objet.

- Oui, c'est vrai ! Où est‑ce ?

- Hong‑Kong !

- Déo Gratias !

- Vous vous arrangez avec Paris !

- O.K. !

- À Hong‑Kong !

- À Hong‑Kong !

Le 6 Décembre, Suzanne Valentin, mon coach, me donnait rendez‑vous à la Part‑Dieu ( ! ). Nous convînmes du lieu, La Baume‑les‑Aix, des dates, du 3 janvier au 2 février, du prix (je ne me souviens pas... trois fois rien ! ). Base de liberté : si on ne se convient pas, on se sépare. Je passe Noël à la Seyne/Mer, en famille. Personne ne sait encore si les Alliés vont attaquer l'Irak qui vient d'envahir le Koweit. Le 2 janvier, je quitte le Var pour les Bouches du Rhône. À la Baume, Valentin, je la baptisai ainsi, m'accueille. À dix‑neuf heures, début des Exercices.

... La petite chapelle Chagall à la Baume‑les‑Aix. Un peu avant ou après minuit. C'est vers la fin de la seconde semaine des Exercices. Le petit oratoire n'est orné que de reprodutions de l'enfant de Vitebsk : beaucoup d'anges, celui du vitrail de la Création, celui du Buisson Ardent, celui de la Création de l'Homme, et surtout celui du Christ aux Outrages, qui devait se trouver entre l'Échelle et le Combat de Jacob... J'en suis à méditer sur la semaine de la Passion : je pense cette nuit à Gethsémani. Je me suis « abêti » comme dit Pascal, c'est‑à‑dire que je fais les gestes de la prière, de la méditation, de l'oraison. Dans la demi‑obscurité des lampes et des bougies, je me suis allongé sur le ventre, les bras en croix, la tête sur la joue, les yeux fermés. Je vois « le jardin », je le connais. Je vois « Les Iris », et je vois le « lieu‑dit » sur la route d'Éboli. Et je suis en train de pleurer !...

Les Exercices Spirituels de Saint Ignace de Loyola, le fondateur des Jésuites (S.J.), sont une méthode, une voie, en termes actuels, un training, pour chercher la volonté de Dieu sur soi. C'est pourquoi ces entraînements visent une « élection », un choix, une décision à propos d'un état de vie : à l'époque, la première alternative étant le mariage ou le célibat, c'est‑à‑dire vie « mondaine » ou vie consacrée (sacerdoce et vie religieuse) ; la seconde composante étant le choix d'une mission précise. Le but poursuivi doit être favorisé par l'acquisition d'une disposition mentale dont l'appellation ne laisse pas d'être ambiguë : l'indifférence. Il s'agit de choisir, sans autre affect que la conviction d'accomplir la volonté de Dieu, indépendamment de ses goûts et inclinations, mais compte‑tenu objectivement de ses compétences innées ou acquises. C'est pourquoi le Jésuite s'en remet à l'ordre de son supérieur, « perinde ac cadaver, à la façon d'un cadavre » dont on fait ce que l'on veut... : influence baroque, plastique et grandiloquente de l'époque. Ainsi le jésuite pratique (pratiquerait ! ) plus et mieux que tout autre ordre religieux, le voeu d'obéissance, voeu d'ailleurs qu'il double, en quelque sorte, puisqu'il s'oblige à l'obéissance au Pape, habilité, de par les constitutions mêmes de l'Ordre, à préciser, s'il le désire, les objectifs de telle ou telle mission...

L'exécutant, doit ainsi traverser, l'espace de quatre semaines, dont l'une ou l'autre peut durer moins ou plus de sept jours, en fonction de la célérité ou de la lenteur de la progression, un certain nombre d'étapes (de portes) qui l'amènent d'abord, fin de la deuxième semaine, à formuler une première fois son « élection », formulation qu'il pourra modifier en fin de quatrième semaine, si l'éclairage divin le lui inspire. Introspection, évaluation, transformation, assumation semblent, en termes contemporains, être les quatre étapes (la mystique traditionnelle préconisait un mouvement ternaire en ces temps-là), distribuées en cinq « oraisons » quotidiennes, d'une heure chacune environ et situées quasiment aux heures du bréviaire, dont une, cependant, se déroule à minuit, dès la deuxième semaine. Chaque « oraison » elle-même, est structurée méticuleusement, obsessionnellement, en une multitude d'indications qui précisent jusqu'à l'attitude physique à adopter, à tel ou tel moment, et même suggèrent habitudes de table, comportements, mimiques, etc., non pour parvenir à un self‑control d'automate mais à une telle conscientisation de tous les faits et gestes, ordinairement mécaniques, que l'exercitant est en permanence présent à lui-même. Même quand il dort, puisqu'il lui est demandé d'étudier aussi, je l'avais déjà pratiqué quand j'étudiais systématiquement mes rêves, le rythme et la cadence des phases paradoxales du sommeil pour être capable, par exemple, de contrôler l'heure du réveil. C'est ainsi, par seules volonté et organisation, que, me couchant à vingt-deux heures trente, je me réveillais, me levais, « oraisonnais », à une heure quinze me recouchais et reprenais mon sommeil, à sa troisième phase. À six heures, le lendemain matin, je me réveillais pour la journée. Le tout sans réveil‑matin. Je « pratique » personnellement depuis de longues années, sans qu'il me soit jamais arrivé le moindre retard.

On peut comprendre que cette stratégie et ces tactiques visent avant tout à épuiser l'ennemi (Inigo Lopez de Loyola est un capitaine d'artillerie), ici, l'ennemi de l'intérieur, et de réduire toutes ses résistances (ici psychiques) pour le faire passer à la phase spirituelle où doit être livré le vrai combat. Le candidat à l'initiation passe, ce fut mon cas, par toutes les formes d'émotion que les différents affects stimulés peuvent produire et qui recouvrent tous les symptômes imaginables depuis les pleurs, l'insomnie, le dégoût, la fièvre, la prostration, jusqu'à la constipation, la diarrhée, la boulimie, l'anorexie, etc. La présence, l'accompagnement et l'action d'un « guru », d'un directeur des exercices (on « donne » les exercices) s'avère, par là, indispensable.

Je demeurais donc trente et un jours dans ce camp de « marines » spirituels. J'avais décidé de tenir mon livre de bord, ce que je respectais au jour le jour, d'une heure sur l'autre, très souvent ! C'en était devenu une véritable main courante d'auscultation de l'âme aux prises avec elle‑même dans ce Vietnam d'escarmouches et de guet-apens, où l'ennemi, toujours invisible, est d'autant plus efficace. Je faisais de longues promenades dans la pinède. Chaque fin de semaine ignatienne, nous avions « un jour sans » : j'errai dans le vieil Aix, dans les Calanques de Cassis ou dans les ruines froides de Sylvacane. Je débusquais ma pauvre âme de toutes ses caches, et je la voyais courrir à travers des territoires de moins en moins protégés. Il m'est arrivé de lui laisser le temps de reprendre souffle ! Cette chasse à l'âme me donnait presque mauvaise conscience : j'avais pitié de moi ! Je ne m'abandonnai pourtant pas à cette faiblesse...

Ce soir‑là, j'avais décrété que je passerais la nuit dans le jardin des Oliviers (Bush père et CNN venaient de déclencher la guerre électronique contre Saddam Hussein). J'attendis le milieu de la nuit, et descendis pour mon oraison noctume, dans l'oratoire Chagall où je vécus véritablement -  Oh ! non, pas l'agonie de Jésus de Nazareth, qui ne peut plus douter qu'il est le Christ, « l'Élu » de Yahvé, le Messie d'avanie et de gloire, le Fils sacrifié et réssuscité, le Premier‑Né des Chrétiens, cette nouvelle race de croyants qui connaissent concrètement le Dieu qu'ils adorent -  non pas son agonie qui a été et restera toujours la sienne propre. Je crois que je vécus ma propre agonie : le dernier combat à la fin d'un tome de ma vie. Tout m'indiquait, tous les indices concordaient, que quelque chose en moi, qu'un certain moi, qu'une période d'être moi s'achevaient et que j'étais à mon chevet. En fait, avec la perspective, j'étais entré en agonie cinq ans plus tôt à mon insu, en assistant (à) la mort de ma petite soeur et en inaugurant une recherche d'un / dans un monde nouveau (Le Nouveau Monde). Tous les autres évènements, que je ne pouvais que vivre déconnectés les uns des autres, faute de trame, m'avaient tous et chacun, amené très progressivement (la pédagogie de Dieu ? ) jusqu'à Gethsémani. Parce que tout le monde a rendez‑vous un jour ou l'autre à Gethsémani. Seulement, il ne le sait pas, et s'il s'en doute, il ne sait pas où c'est ! À Éboli, pleurais-je sur la moquette, à Éboli, ce fut une pancarte qui me l'indiqua. Check‑point Gethsémani ! Revue de paquetage !

C'est cette nuit‑là que je pénétrai délibérément, avec un assentiment de tout mon être, de tout l'être en moi dont j'étais conscient, que je me laissai tomber dans l'obscurité mystérieuse et suave de mon désir. La nuit de mon désir ! Désirer ce que l'on ne voit pas, et qui l'on ne voit pas ! Désirer jusqu'à ne pas le voir ! Désir de l'Autre, possessif et objectif ! Délicieuse ambivalence de la grammaire qui dans le même génitif (génitif ! ) fait s'engendrer l'un l'autre les deux désirs, sans les confondre ni les inféoder l'un à l'autre. Jamais ! Je décidai (j'élus) de ne rien vouloir, c'est‑à‑dire, à la Saint Jean de la Croix (que je devais découvrir sept mois plus tard), « vouloir rien : querer nada ». C'est le lendemain que je me rendis à Sylvacane (... la forêt ! ). Seul visiteur, en plein après‑midi d'hiver ensoleillé et glacé, je chantai, avec permission, le grand « Salve » de la nuit de Cîteaux : j'étais donc allé voir Ignace, j'avais déplacé mon désir, je l'avais revisité. Perdant son objet, qui l'épuisait en le réduisant à lui (l'objet), le désir gagnait en ampleur, en capacité et en devenir, puisqu'il s'ouvrait, et communiquait avec un infini désir dont il signait l'accord de partenariat. Je réinventai l'Alliance...

Les Exercices derrière moi, je sentis le besoin d'aller embrasser ma famille. Je fis donc le détour de La Seyne‑sur‑Mer, où on m'attendait. Au cours de tous ces jours, c'était évident, j'avais vécu de transferts, au sens psychanalytique du terme. Les Iris, Gethsémani, Manrèse, même combat ! J'avais du temps. Je voulais soumettre mon fantasme à la réalité matérielle. J'évoquai devant ma soeur Danièle, le projet de faire le pélerinage ignacien, de Loyola, au Pays Basque espagnol, à Manrèse, en Catalogne. Les vacances de février approchant, si elle voulait m'accompagner... Danièle accepta immédiatement. Je rentrai à Montpellier, réservai des chambres à Loyola et à Manrèse, dans des hôtelleries jésuites. Mi‑février, Danièle me rejoignit en train à Montpellier et nous prîmes la route d'Hendaye.

... C'est une grotte aménagée en chapelle. Mais elle reste une grotte, humide, froide, un signe d'eau. C'est celle de Manrèse, au nord de Barcelone, à quelques kilomètres de Monserrat. Ignace y a élu domicile, désespérant de s'embarquer jamais pour la Terre Sainte. Elle donnait jadis sur le Cardoner, la rivière, dont le niveau a baissé maintenant mais pas le degré de pollution. Il y écrit, corrige, pratique et développe ses fameux Exercices, dans le dénuemement, le froid, la faim. La journée, il travaille à l'hôpital, mangeant quelques restes. Il atteindra les rivages de la démence, sera tenté par le suicide, soumis à des hallucinations, à des visions, à des révélations... Il est minuit très exactement. J'ai laissé ma confortable chambre. Les jésuites ont construit, au‑dessus et autour de la grotte, une superbe maison de retraite cinq étoiles, vide en ce mois de février. Hors saison. J'ai seulement une lampe torche. Je veux oublier tout le décorum de la piété et du mauvais goût. Je suis à genoux sur le carrelage. J'ai froid et j'ai mal. Je reste... comme il y a quelques jours au château de Loyola, la Casa del Torre, devant la statue baroque d'Inigo convalescent. Ici c'est la brutalité de la pierre et de l'humidité. Ma tête est vide. Mon coeur est libre. Je me contente d'être là... J'avais remarqué dans le mur, un creux, comme une lèvre usée par les caresses. La place où Inigo est dit avoir creusé de ses ongles la trace d'une croix. La vigilance a fait placer, par dessus, une plaque de plexiglass transparent. Je me lève, je passe mes doigts dans le minuscule interstice laissé libre. Et je touche, presque pâmé, j'étais proprement submergé par une violente émotion. Je veux affirmer ici que le mot, malgré sa connotation « Sainte Thérèse du Bernin », traduit exactement mon état à ce moment‑là, presque pâmé, donc, la trace, la lèvre, la plaie dans la pierre. Et je pleure...

Mon esprit jouait sur les deux écritures du mot transfer/t : avec ou sans « t » ! Le premier sens, à l'anglaise, m'indiquait que je changeais de train, d'avion, de voie... Le transfert français y ajoutait une dimension analytique, de projection, d'identification, de re‑connaissance de la mémoire actuelle dans telle personne ou tel personnage précis, dans tel évènement ou telle situation précise. Je voulais aller jusqu'au bout de ce transfert‑là en pélerinant sur les lieux d'lgnace. Tout y passa : Azpetia, Azcotia, Aranzazu, Pampelone, la route de Huesca, la traversée de Zaragoza, Barcelone, Monserrat et Manrèse. Le passage du Pays Vasco à la Cataluña fut un parcours mystagogique. Je sentais que j'entrais jour après jour dans le chemin qui me conduisait à Manrèse. J'avais emporté mon journal de bord, commencé à La Baume‑les‑Aix, et je continuai à écrire, jour après jour, à l'étape. Manrèse fut véritablement le choc de la confrontation. Le jardin, le ventre, la grotte -  la tombe se préciserait encore à Pékin, quelques semaines plus tard - j'y étais. Que ce fut avec Jonas, avec Jésus, avec Ignace aujourd'hui, j'y étais ! Le trou noir, ‑ comme me l'enseigneraient encore, quelques mois plus tard, Thérèse et surtout Jean « del siglo de oro espanol ». Je me plaçai dans la perspective, c'était le bon chemin, balisé comme jamais avant, comme jamais plus, j'en suis sûr. Ces choses‑là n'arrivent qu'une fois ! Comme tout était clair dans cette obscurité fumeuse et scintillante des chandelles. Comme Thomas, comme tous les Thomas et leurs jumeaux, je désirais toucher, voir et toucher, croire ne m'intéressait pas... Et quand Il retira sa chemise, quand Il dévoila sa blessure, quand Il dénuda sa poitrine transpercée, Thomas et moi ensemble, avons tendu le bras, la main, le doigt... Je suis sûr que Thomas a laissé retomber son bras et qu'il s'est écroulé au sol, en murmurant n'importe quelle excuse... Moi, je me suis levé et j'ai transgressé le plexiglass, j'ai touché. Je me fiche du symbole de la pierre et de la croix. J'ai touché ! À ce moment‑là, dans cette grotte, j'étais Ignace, et je pleurais de vraies larmes. Je passais par l'arcane. Je me délivrais du fantasme et j'accomplissais l'acte. Il est -  maintenant où j'écris, devant Hong‑Kong sous le soleil -  il est devenu le symbole structurant de ma vie. Il est un sacrement de ma mémoire spirituelle. Je n'ai plus besoin, ni d'Ignace, ni de Manrèse, ni de la marque sur le mur. J'ai incorporé à mon existence, l'effet du transfert. J'en vis !

Le voyage, le détour, la procuration sont souvent nécessaires. Moi je dirais, toujours ! On vit sa vie de trop près, pour se rendre compte qu'on est en vie et qu'on vit cette vie‑là ! Je ne sais plus ce Chevalier qui avait fait voeu de Terre Sainte et que sa pauvreté empêchait d'accomplir. Il accomplit son voeu, autour de la ruine qui lui servait de gîte et lui valait son nom. Il parcourut ainsi les douze mille kilomètres de l'aller‑retour, sur un cercle de quelques centaines de mètres de rayon, ayant toujours en vue, les murs de sa demeure. Mais il avait marché, eu faim, froid, dormi sur la dure, affronté la nuit, le doute et le désespoir, vaincu sa lassitude, sa résignation et sa mécréance. En « rentrant de Terre Sainte », il releva son donjon, assécha les marais, fonda un monastère, donnant à son lignage un avenir tout neuf !... Eussè-je parcouru la route d'lgnace, si géographiquement elle se fût déroulée à l'autre bout du monde ? Je crois que oui, tel que je me connais ! J'ai bien courru après ceux dont j'avais lu les livres et qui m'avaient formé, jusqu'à Chicago pour Bruno Bettelheim, et à Stanford pour Paul Watzlawick. Mais je crois aussi -  maintenant -  que cela n'eût pas été, n'est pas nécessaire. C'est la vertu de l'acte, en lui‑même, qui a force transformatrice, et la volonté qui le porte. Et non pas l'accomplissement fondamentaliste du rite idolâtré. J'aime que l'Église soutienne, reconnaisse et affirme que le baptême puisse être donné par un athée, pervers et perdu, pourvu qu'il l'accomplisse au nom de ceux qui l'auraient voulu pour leur enfant et avec l'intention -  non pas la sienne -  mais celle de l'Église elle‑même !

Avec quelle force, je ré‑émergeai de la caverne d'lnigo ! « Virtus de illo exibat : une force émanait de lui » disent de Jésus les évangiles ! De mon transfert avec et sur le mendiant de Manrèse, je récoltai la force spirituelle des Exercices. Je répète qu'il n'y a là rien de superstitieux, même si on veut y reconnaître un symptôme de ma « napolitanité » ! Moi, je sais ce dont je parle ! Après les avoir commis, j'en subissais les conséquences. Au lieu même de leur production. L'essentiel dans la maladie, l'accident, le malheur, c'est de savoir et pouvoir se récupérer le moins mal possible. Dans le transfert, c'est assumer ce qu'on devient par lui... L'homme qui rentre à Montpellier fin février a appris qu'il a à s'en remettre... « entregarse » !

.... Tsim Sha Tsui, Kowloon, Hong‑Kong. Je suis assis sur la rembarde de l'esplanade‑promenade du Space Museum ( ! ). En rentrant par Central, ce soir, je n'ai pas résisté, j'ai pris le Star Ferry, et, sept minutes plus tard, j'étais de l'autre côté du Victoria Harbour, fasciné devant le spectacle du grand décor illuminé des buildings et des gratte‑ciels les plus divers, et pour certains, les plus esthétiques du monde. La nuit d'avril était claire, alors que la journée avait été brumeuse et humide. La brise marine rendait cette nuit douce et pour moi, elle pouvait bien durer. Je regarde de tous mes yeux : ce n'est pas -  je le sens -  le même bien‑être que celui de Brooklyn Heights en face de Manhattan. Là‑bas, je ne faisais que passer. Ici, je sais que je vais rester et que cela va devenir, un temps, peut‑être, mais de toute façon, chez moi ! Depuis les hautes « poblaciones », j'avais aussi contemplé les « gratta cielos » de Medellin, j'avais cru que j'y reviendrais y vivre et travailler... Et je vois Nice, aussi, depuis les belvédères du Mont Alban : la Baie des Anges, à la courbe parfaite, tandis que s'avancent dans la mer, l'enlacement double des caps, le proche, celui de Nice, le plus lointain, celui d'Antibes... Je ne rêve pas... Je récapitule, j'apprécie les distances, celles de mes pérégrinations et celles de ma destinée multipliée. Je suis vraiment bien, ce soir...

À Kai Tak, l'aéroport intra‑muros de Hong‑Kong, m'attendaient Jean-François Lambert, le Président du Comité Pastoral de la Communauté Catholique Francophone de Hong Kong qui m'invitait, et Michel Masson, Jésuite ( ! ), son consultant. Jean‑François m'avait souvent téléphoné à Nice et à Montpellier. Je m'étais fait une représentation mentale du propriétaire de cette voix. Je ne m'étais pas trompé, l'homme correspondait à cette image, et sa voix, quand il m'accueillit, régla justement l'image et le son ! Mes six semaines hong‑kongaises d'avril à mai 1991, connurent la force, la violence, l'intensité et les effets d'un hurricane, d'un ouragan, d'un orage tropical, pour tout dire, dans le langage local, d'un « typhoon » ! On n'avait pas lésiné sur le programme, sur place ou en Chine même, à Daya Wan -  le camp‑base de l'usine nucléaire que la France construit pour la Chine. Rien que je ne connusse déjà en matière pastorale, mais dans une accumulation, où l'on devinait l'intention double d'exploiter à fond la « machine », puisqu'on l'avait louée pour six semaines seulement, et de la tester non moins à fond -  puisqu'on avait l'intention de signer, avec le proriétaire, un contrat de location de trois ans au moins, renouvelable chaque année. C'est dire que je fus immergé sans perte de temps (le sacrilège ici ! ) dans le monde bien particulier de la rentabilité, de la performance et du développement. Les naïfs et les blasés, les snobs et les oisifs -  il en existe, je les ai rencontrés -  ont pu croire un temps que ce petit curé, et qui n'est même pas jésuite...(je jure que cela a été dit), allait, au sens abrupt du terme, être dépassé par l'évènement, bref qu'il n'était pas à la hauteur des gratte‑ciels pour lesquels ils se prenaient eux‑mêmes ! Le gros de la Communauté m'adopta progressivement au long des semaines, en personnes habituées à juger sur pièce et non sur catalogue.

Moi, je tombai amoureux de Hong‑Kong, et du territoire en général. Et le port entre Kowloon et l'île n'a jamais cessé, depuis, de me charmer et de m'émouvoir. L'animation, l'esthétique, l'efficacité et puis le découpage lui‑même, l'échancrure de Tsim Sha Tsui, de Hong‑Kong, de Kaï Tak, en face de celle de Central, d'Admiralty, de Wanchaï et de Causeway Bay. Les deux péninsules du Sud, celle surpeuplée de Stanley, l'autre (encore) un peu moins de Shek O' (j'y reviendrai). Et la pente douce de Mid Levels, et les routes du Peak, et ces balcons, et ces terrasses et ces demeures où l'on aime à m'accueillir, à me recevoir, à m'abriter, à me faire fête !

Bien sûr, à ma rembarde du Space Museum, je me sentais plein de reconnaissance envers la voix, et tous ceux qui, en relais, l'avaient proférée : tous ces prophètes mobilisés pour qu'elle me parvienne ! Et toutes ces circonstances, aménagées pour qu'elle me soit audible ! Et toutes mes propres aventures pour me rendre capable de l'entendre, de l'écouter et de lui obéir ! « Il est fidèle, celui qui t'appelle » Et je les voyais défiler, toutes celles et tous ceux, qui, par leur apparition et leur disparition sur la scène de ma vie, m'avaient donné la réplique nécessaire à la poursuite de la pièce. Le souffleur n'avait jamais eu à intervenir, chacun jouait son rôle à merveille, me servant toujours, ne me desservant jamais, même quand l'un ou l'autre pensait pouvoir le faire -  ou peut‑être ne suis-je qu'une mauvaise langue ! Que Dieu nous pardonne, eux de l'avoir éventuellement fait exprès, moi de le penser aujourd'hui encore. Les compagnes et les compagnons les plus « obscurs » défilaient devant moi dans les jonques et les sampans. Ceux d'Algérie et d'Angleterre, de France, d'Allemagne et d'Italie, et ceux des Amériques, du Nord, du Centre et du Sud. Chacune, chacun avait été à sa place -  à son insu peut‑être, probablement même -  pour aider à ma croissance, à mon progrès, à mon avancée. Après ces derniers dix‑huit mois d'épreuves, de tests, de vérifications, je me sentais comme délivré, comme après le bac, quand on a rempli tous les contrats d'études, et qu'on a réussi, libéré, soulagé, allégé -  oui, j'ose le dire - , en vacances ! En m'envolant pour Beijing, mon coeur me répétait que ma mission me conviendrait puisque je lui convenais...

... Beijing. Dans les jardins de l'École des Cadres du Parti Communiste de la Capitale. J'ai réussi à y entrer en ce matin de la semaine de Pâques, en compagnie de Claudine Liétard qui deviendra mon bras droit à Hong‑Kong et qui est maintenant ma vicaire à Beijing, et d'Anne Thiollier, un écrivain pour enfants, que sa connaissance du mandarin et de Beijing m'ont aidé jusqu'à cet endroit. Un cadre, du Parti, nous a accompagnés jusqu'à un enclos, où sont élevées trois stèles : la centrale, pour Mateo Ricci ; celle de gauche pour Ferdinand Verbiest ; celle de droite pour Adam Schall. Trois jésuites des 16e et 17esiècles, amis de l'empereur, mandarins de la cour impériale, aux avant‑postes de l'évangélisation du Pays du Milieu ‑ Zhong (milieu) Guo (pays).

Dans un autre enclos du mur mitoyen, une cinquantaine d'autres stèles, à la mémoire de tous les autres religieux venus « à la Chine », pour y servir la « plus grande gloire de Dieu » et l'empereur, et, décédés à Beijing... Nous sommes en train de décrypter les inscriptions de la stèle de Matéo Ricci, le plus connu des trois. L'inscription est double, en latin, à gauche, en chinois, à droite. Le cadre et Anne déchiffrent le chinois en le lisant à haute voix, je traduis en français depuis le latin. Quand le cadre hésite, Anne lui traduit en mandarin, ce que je viens de déchiffrer en français. Et puis le moment cocasse : nous sommes côte à côte, le cadre et moi, lui en début de ligne, moi en fin de la mienne, à la même hauteur, nos mains qui touchent les lettres sont près de se rencontrer, Anne est légèrement en arrière, entre nous, prête à traduire. Nos mains s'effleurent. Le cadre me regarde et dit, en mandarin, en se désignant, et l'air pas peu fier :

- Lieutenant !(qu'Anne traduit aussitôt en français).

Et d'un geste non équivoque et un tantinet supérieur, il me désigne :

- Et vous ?

Anne traduit, je souris :

- Capitaine !

Le décalage de la traduction rend plus terrible le changement des traits du visage. Soudain, il se met au garde à vous... dans les jardins de l'École des Cadres du Parti Communiste de Beijing, près du tombeau du jésuite célèbre entre tous, Matéo Ricci, devant un Salésien de Don Bosco, français, officier de réserve de l'Armée de l'Air ! Claudine et Anne éclatèrent de rire. Je restai sérieux, saluai à mon tour, puis lui tapotai l'épaule, et nous nous remîmes à notre tâche de déchiffrement...

D'une certaine façon, et sans pouvoir me l'expliquer à l'époque, j'éprouvais plus d'appréhension à ma découverte, à ma vision, à mon « apocalypse » de Beijing, qu'à mon « intronisation » à Hong‑Kong. Pour cette dernière, je n'avais, pour toute attente, indépendamment de la mission, pour laquelle, une décision serait à prendre, un point, c'est tout, que les représentations accumulées de ce qui se fait de mieux dans le monde, non seulement en matière économique, commerciale et financière, mais aussi en matière architectonique. Je devais être comblé, parce que, si tout l'inimaginable n'avait pu être imaginé, tout l'imaginé demeurait tout à fait à la hauteur de l'imaginable, et même au dessous. Et ce qui me séduisit à Hong‑Kong, n'a rien à voir, avec l'Histoire, la culture, le sacré, le mystère. Hong‑Kong n'est pas une civilisation. Cela en deviendra, malheureusement, peut‑être, une ! Hong‑Kong est une immense et attractive vitrine de super grands magasins pour quinzaine commerciale... qui dure !

Pour moi Beijing, c'était et c'est toujours, malgré mes trois visites, de plus en plus approfondies, oui Beijing, c'est encore et toujours « autre chose ». Mes images les plus précises étaient celles du « Dernier Empereur » de Bertolucci. Et j'avais dans mes bagages, « Le Fils du Ciel », « René Leys » et « Stèles » de Victor Segalen. Sinon, de la Chine, je ne connaissais que mes rêves, accrochés à la Grande Muraille, à « L'enfer du jeu » de Macao, et au Shanghaï de la « Condition Humaine » de Malraux. Avec flottant sur des tableaux « de montagne et d'eau » (shansui), quelques noms, comme Confucius, Lao Tseu et celui qui me fait toujours « jouir » intérieurement, le désert de Gobi. De Marco Polo, je n'avais pas lu le « Devisement du Monde », mais la Route de la Soie m'excita toujours.

Je ne sais toujours pas exactement pourquoi cette ville exerce un tel pouvoir sur moi. Car même défigurée -  modernisée, dit‑elle ! -  elle déploie un enchantement auquel je ne peux ni ne veux résister. Il serait facile de citer la Cité Interdite, le Temple du Ciel, ou celui des Lamas, les parcs, les Collines Parfumées, ou le Tanzhesi, le plus vaste temple de Chine, dans les montagnes au Sud‑Est, que « personne » ne connaît parce qu'il est au bout du métro Est, au bout de deux lignes de bus irrégulières et au bout d'un chemin malaisé. Il y a Tian An Men, Dashalan, Liulijiang et tout le quartier de Qian Men. Pourtant, tout cela ne me semble pas plus « relevant » -  comme aime le dire une mode d'inspiration anglo‑saxonne -  que les « hutong » qui font de Beijing un multiple village, avec ses moeurs et ses fêtes, avec une âme développée par ses odeurs caractéristiques. Et puis bien sûr, le schéma fondamental urbain : ces multiples carrés dans des carrés, divisés en carrés, comme on le retrouve à Xi'an ou à Chengde, d'autres capitales, d'autres époques... Pourtant cela n'explique rien. Je ne cherche d'ailleurs à rien expliquer. Je me demande seulement...

Il y a certainement le mandarin, la place de cette capitale dans la multimillénaire histoire de cet empire, de cette civilisation, de cette nation, de ce peuple, l'importance de ce coeur dans le corps de plus d'un milliard de personnes, mon proche et propre avenir qui est appelé à se confondre avec une Urbs de cette qualité, le mystère qui entoure tout ce qu'on ignore, et même après quatre ans d'études et de découvertes, je peux tranquillement affirmer que je ne connais rien, ne comprends rien, ne vois ni ne sens rien... Est‑ce la résistance de cette symbolique, son indifférence culturelle à l'égard des autres cultures, sa position de centre dans l'empire du Milieu, la certitude de sa pérennité fondée sur l'origine mythique de sa naissance...

Actuellement, Beijing assimile le reste du monde, comme la mante religieuse déglutine son amant après qu'il l'a fécondée ! Elle élève une orgie d'hôtels internationaux pour ces diables d'étrangers dont elle écume les avoirs en démultipliant ses joint‑ventures, qu'elle alimente par des capitaux dont l'existence n'est assurée et attestée que par la confiance qu'elle exige, et les assignats bleus, rouges et verts dont elle se permet d'inonder sept cents millions de paysans et de ruraux. Beijing continue d'être maîtresse dans l'art d'avoir toujours raison, au nom d'une face qu'elle ne veut pas perdre, et d'une diplomatie qui n'a de céleste que sa météorologie imprédictible et imperturbable. Beijing évolue dans le monde qui est le sien et ne s'inquiète pas de savoir s'il convient ou non à l'autre monde, au reste, à ce qui est à l'extérieur de cette ombre ronde projetée du ciel rond sur la terre carrée, et dont les quatre angles constituent le monde extérieur (wai‑guo) que nous habitons. Si BeiJing fait des concessions à tout ce qu'elle baptise « Xi » (western, occidentale), c'est qu'elle pense en avoir besoin, pour l'instant. Et dire qu'elle exploite cette veine sans vergogne, c'est se tromper encore. Beijing a toujours tout drainé vers le centre. Elle a peur de la périphérie. Voilà pourquoi, elle craint toute cette bande côtière de Tianjin à Hainan, en passant par Shanghaï, Xiamen, Canton, voilà pourquoi elle est politiquement prête à sacrifier Hong‑Kong après 1997, si Hong‑Kong se révèle un danger idéologique pour le centre. Je crois que c'est cela qui me « concerne » dans Beijing : la dimension impériale autoritaire, absolue, arbitraire, cruelle, froide, tyrannique. Je sens cela dans ses monuments, ses places, ses temples, ses palais, ses avenues. La Muraille, le Palais d'Été, le Tanzhesi et les Collines Parfumées, les Tombeaux de l'Est et de l'Ouest, et la foule, les foules... Tout cela constitue des signes, anciens et nouveaux, que structurellement peu a changé dans le fonctionnement de la Chine dont Beijing est le symptôme .

Les jours que j'y passais, invité par les Yin et les Liétaer, me permirent d'en tâter les prémices. Tout m'intéressa, au‑delà de m'avoir plu ou déplu. Ce n'est pas une question que je me suis posé à Beijing. La seule ville où cela me soit déjà arrivé, ce fut Berlin. Je ne peux pas dire que j'aime ou que je n'aime pas Berlin. Mais quelle ville importante pour moi. Outre l'histoire récente, j'y voyais, au‑delà de l'histoire présente à l'époque, une histoire à venir, dont par intuition, j'ai toujours soutenu, auprès de mes amis allemands, qu'elle ne serait pas rose, malgré la bonne santé de la Buba (Bundesbank). Beijing / Berlin ! Le rapprochement, c'est la première fois que je le fais ce soir. Je viens de reprendre ce texte après un cocktail avec le Prince Philippe de Belgique qui m'a retenu plus d'une heure et pour qui je célèbre demain la messe dominicale, le rapprochement, dis‑je, ne me surprend, ni ne m'effraie. Il y a du fascisme architectural chez l'une comme chez l'autre, autant dans l'architecture urbanistique que dans l'architecture mentale de ceux qui y règnent...

C'est Dominique Thyl, un jésuite travaillant au gouvernement chinois, pour les questions de traduction, qui m'indiqua l'adresse exacte où se trouvait la tombe, la stèle de Mateo Ricci et de ses compagnons. J'avoue que me trouver devant ses restes ( ? ) constitue dans la suite de mon aventure spirituelle des derniers mois, un grand moment. D'abord, j'étais franchement ému. Fier, aussi. Et puis d'une certaine façon, encouragé à poursuivre, je ne savais pas quoi, au juste, sinon, et en premier lieu, ma découverte de la Chine, des Chines, des Chinois, du chinois. Et puis encouragé à me lancer dans la sinologie. Yves Raguin, un autre jésuite de Taipei -  60 ans de Chine, pédigree impressionnant -  m'a dit l'an dernier que la sinologie, c'est comme la marche : il n'y a que le premier pas qui coûte ! C'est devant la stèle que j'ai décidé d'apprendre le mandarin, quand je nous imaginais, mon « cadre du PC » et moi‑même, scrutant, qui le chinois, qui le latin, car je ne pouvais pas nous voir... Oui, l'émotion était d'avoir pu pénétrer ici, et d'y trouver, le plus grand ami étranger de la Chine, certes, mais l'un des plus accomplis représentants d'une autre super‑puissance, spirituelle celle‑là peut‑être, mais qui ne renonce pas... : Rome ! Le petit homme sentait que j'étais fier, en même temps qu'ému. Je crois qu'il ne m'en « voulut » pas, d'avoir un grade supérieur au sien, parce que, sur un certain mode, nous avions réussi à sympathiser...

De Beijing, je ramenai le courage, celui de commencer à cinquante ans, une « carrière » que commencent à vingt ans ceux qui se destinent à la Chine ! Le courage d'avoir à semer à la mi‑temps de mes jours ( ? ), ce que je ne récolterai vraisemblablement jamais ! Le courage de devoir m'en remettre sans cesse à d'autres, pour l'important comme pour l'essentiel, et d'avoir à mettre encore ma foi à l'épreuve d'autres expositions, après des années remplies de toutes sortes d'expériences ! Mateo se transforma en phare, en prodige, en précurseur et quand je découvris, au retour, son « Palais de mémoire, sa méthode de rétention mentale », je compris que cet italien de Macerata, qui entre à Beijing en 1601, était encore un porte‑voix, à la suite de tous ceux qui m'y avaient conduit...

... Venasque. Dans le Comtat Venaissin. À quelque trente kilomètres au sud de Carpentras. Je suis assis dans une espèce de fauteuil bas, sur l'étroite terrasse du presbytère, attenant à la magnifique église romane paroissiale, le tout ayant été autrefois un oppidum romain ou gallo‑romain, accroché au‑dessus de l'important rocher sur lequel la capitale papale a été édifiée. Il fait un doux soleil matinal, nous sommes en juillet. Bientôt la chaleur sera intenable. Pour l'instant, il est sept heures et je médite face au Ventoux encore un peu rosé, avec toute sa montagne qui se presse autour de lui. En bas, en contrebas, pour être précis, la vallée se réveille et tout ce qui s'est construit autour de Notre‑Dame‑de‑Vie, où je suis venu participer à une session découverte sur Saint Jean‑de‑la‑Croix dont c'est le 500e anniversaire de la mort. Les sessionnistes semblent nombreux : on m'a, heureusement, logé au presbytère ! Et ce matin encore, j'en bénis le ciel. Ce qui ne me coûte vraiment pas : vu le lieu, ce que je découvre, et le « mood » dans lequel je suis revenu de Honk‑Kong... Je me dis que j'ai de la « chance », parce que je n'ai pas d'autre mot. Ou alors il faudrait que j'invente l'expression : « j'ai de la grâce ! », si cela ne signifiait pas déjà autre chose ! Car c'est exactement ce que je ressens. Je reçois grâce sur grâce, tout ce qui m'arrive, m'est donné gratuitement, en abondance et on ne me demande rien en retour. De Jean‑de‑la‑Croix à Jean l'Évangéliste, je puis dire que je vis le « Tout est à moi » et le « De Lui, nous avons tous reçu, grâce sur grâce », du Prologue ! J'ai rarement été aussi bien. Je pars demain...

Dès mon retour de Chine, je n'eus qu'une hâte, après avoir embrassé ma mère et mes soeurs, celle de retourner à Montpellier et à mes amis des soins palliatifs que je devais quitter, ou qui me quitteraient bien avant mon départ. C'était un délicieux mois de mai, avant les grandes chaleurs. Je parcourus le Roman languedocien et goûtai tous les assortiments de moules de Bouzigues... Puis je repartis pour l'Italie, comme s'il fallait, une dernière fois, exorciser Gethsémani. Ah ! Le ciel sait vraiment ce qu'il fait. Mes anciens condisciples d'Alger voulurent organiser un dernier voyage commun, dont je serai encore une fois, l'animateur, avant mon départ pour l'Orient Extrême ! lls avaient choisi Rome et le baroque, Naples et les Iles, Salerne et la Côte Amalfitaine jusqu'à... Paestum. En m'entendant rire à la lecture du programme, mon Président crut que je me moquais. Je lui répondis simplement que l'itinéraire me rappelait des souvenirs à la fois tragiques et cocasses que je lui raconterais un jour. Il lira peut‑être ces lignes, si elles deviennent un livre... En repassant au lieu‑dit Gethsémani, neuf mois après mon sursis, je ne pus m'empêcher, le napolitain en moi ne put s'empêcher, de descendre du bus, d'aller à la pancarte, de la toucher comme un ex‑voto, et de remercier le ciel... J'eus aussi l'occasion « d'eucharistier », de célébrer l'eucharistie qui signifie en grec « rendre grâces » par deux fois, en des lieux que je ne saurais oublier, dans la perspective de ces mois. La première fois, dans la Chapelle Sainte Cécile, au fond des catacombes de Saint Callixte, sur la via Appia Antiquissimia. La deuxième fois, dans l'herbe, près du Temple de Jupiter à Paestum, au soleil couchant. Après quoi j'allais tâter ma pancarte !

En rentrant de Rome, je trouvai sur la pile de courrier qui m'attendait, un dépliant de publicité, auquel je ne prêtai d'abord aucune attention. Mais je suis homme à prendre systématiquement connaissance de tout ce qu'on lui envoie et qui lui parvient. Même si la réaction est parfois peu civile, peu chrétienne, bref, peu gentille. J'appris ainsi que la Communauté Notre‑Dame de Vie ( ? ), de Venasque, organisait un colloque‑séminaire sur Saint Jean‑de‑la‑Croix, à l'occasion etc. Je sortais à peine d'lgnace, des Espagnols, des Jésuites... Passer aux Carmes, aux mystiques, encore des Espagnols !...

Je dormis une excellente nuit. C'est au matin, sous la douche, que la perspective, le long de laquelle je me déplaçais depuis Novembre 1990, m'apparut dans son ensemble. Un ensemble plat, horizontal et uniforme de déplacement, transfer(t), mission, progression ! Je sentis, qu'en plaçant sur mon courrier l'unique exemplaire de la pub pour Jean‑de‑la‑Croix, le Père Magdinier, mon supérieur de Montpellier, et mon ami depuis Ressins, s'était fait le relais de la Voix, de l'unique et indicible voix qui me parlait depuis tant et tant de jours et de mois. Depuis en tout cas, le « Va voir Ignace » Sous mon eau chaude et les oreilles pleines de savon, j'étais prêt à entendre : « Va voir Jean ! » Je ne l'entendis pas, mais c'est tout comme. La voix ne fait plus d'extra, quand le destinataire a compris sa tactique, et qu'il saisit désormais à demi mots, ou même qu'il est capable désormais d'entendre le silence lui parler... Séché, peigné, habillé, « atomisé », je descendis au réfectoire. Devant ma mine réjouie, Mag (c'est comme ça que je l'appelle) me lança :

- Tu y vas, hein ? !

- Oui !

- Je le savais ! 

Avant de partir pour l'hôpital, j'appelai Venasque et m'incrivis, certain de faire ce que je devais.

L'été vint, sec, torride, blanc ! Je me réjouissais de Venasque, de Jean, et des ombrages frais des contreforts du Ventoux. Magnifique gîte au presbytère de la paroisse‑oppidum. Le colloque fut inégal, et quant aux intervenants et quant aux participants : droite et extrême‑droite ; traditionnalistes et intégristes, charismatico‑new‑age s'exténuant et exténuant les autres dans des célébrations et selon des liturgies aussi incolores qu'inodores et sans saveur. À mon avis, un détournement d'énergie intellectuelle et spirituelle, au profit de régressions mystico‑revendicatives qui n'auront d'aboutissement qu'un affadissement et une disqualification encore plus profonds, de ce qui dans l'Église Catholique, Apostolique et Romaine, tâche, malgré tout, de sortir des bégaiements d'un passé respectable mais révolu. Une fois pour toutes ! N'en déplaise à tous ceux qui portaient une soutane, comme on brandit un étendard ! Invité à prendre la parole, puisque j'étais supposé m'être déplacé de Hong‑Kong pour suivre ce colloque, alors que je m'étais en vain épuisé à dire que je m'y rendais pour la rentrée suivante, je demandai si je pouvais émettre une opinion sur cette assemblée :

- Oui, mais, me précisa‑t‑on immédiatement, uniquement dans le sens que nous voulons donner à ce rassemblement !

Alors, à la grande surprise, au scandale, de beaucoup, je me rassis, en répondant que je n'avais donc rien à dire !

Quelques orateurs, dont j'ai oublié le nom, -  je leur demande de me pardonner, l'un d'entre‑eux, un Carme, supervisa le totum de Jean‑de‑la‑Croix, sorti au Cerf - , furent remarquables d'objectivité critique et d'admiration lucide. Deux participants, un vieux prêtre et une charmante vieille dame, devinrent mes compagnons d'épreuve et de joie, dans ce caravansérail juaniste, où le siècle d'or espagnol courait le risque immense de perdre pas mal de carats ! Avec Daniel et Marie, avec Marie et Daniel, nous parcourûmes ce merveilleux pays jusqu'à l'abbaye de Sénanque où je chantai pour eux quelques pièces grégoriennes.

Ainsi le temps et le lieu me furent donnés sur la montagne du vent -  Le Ventoux -  qui, on nous l'a assez répété depuis qu'une voix autorisée l'a révélé à Nicodème, un soir de printemps à Jérusalem, souffle où il veut. Le matin, en fin d'après‑midi ou le soir, et dès qu'un orateur déraillait, je sautais dans ma voiture, roulait jusqu'à l'oppidum, grimpais sur la terrasse, le livre ouvert sur une page de la « Nuit » ou de la « Flamme », ou sur un poème délicieusement baroque, et je restais là, une heure ou plus, le coeur pris par la voix torride de Jean dans un cloître frais d'Estramadure, ou par celle de la montagne inspirée. Sept jours sanjuanistes, dans un des plus beaux paysages du monde, où la clarté de la lumière n'a d'égal que la pureté de l'air. Sept jours, à regarder vers les hauteurs, vers les sommets, vers les cîmes, ceux de la nature et de la grâce, de l'amour et de la foi, ceux que seule l'espérance permet de gravir, car ils demandent de continuer, après l'épuisement, c'est‑à‑dire après avoir épuisé toutes les ressources humaines, au moment où il ne faut plus compter que sur la seule ressource de Dieu et qui a nom « grâce » !

... Et voilà qu'en rentrant à Montpellier, on me suggéra, avant de partir pour Hong‑Kong, d'organiser des retraites « à modulation de fréquence », « ignatio‑juanistes », où les participants pourraient rester le temps qui leur conviendrait. Je choisis le monastère de Sainte Lioba, dans le Massif de l'Étoile, au nord de Marseille . J'emportai avec moi le totum de Thérèse de Jésus, la grande Thérèse, celle d'Avila ! Peu de gens se présentèrent, ce qui fut encore pour moi, un cadeau, une grâce. Je pus dans une autre pinède, clore, en moi et sur le papier de mon livre de bord, ce que j'avais inauguré au mois de janvier précédent dans la pinède de la Baume‑les‑Aix. Il était remarquable que j'eusse traversé tout le XVIe siècle espagnol, celui de Charles Quint et de Philippe II, en compagnie de ses trois maîtres spirituels, Ignace, Jean et Thérèse. Oui, je le répète, le temps et l'espace m'avaient été accordés de parcourir ma vie, en cette étape cruciale, sous la direction des maîtres du genre. L'été provençal mettait un point d'orgue à ce marathon 1990, du coeur, de l'âme et de l'esprit, en cinq mouvements. Ceux de mon désir ! Dans la nuit merveilleuse : O Noche dichosa !...

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