... Mardi soir, 18 h 30. Au second étage de la B.N.P., 1 Pedder Street, Central Building, Central ou au cinquantième étage d'Exchange Square, I Connaught Place, Central, au Crédit Agricole. La salle de délibération des Conseils d'Administration. J'arrive un quart d'heure en avance pour accueillir mes paroissiens qui travaillent seulement à quelques minutes de là, dans les buildings de Central ou d'Admiralty, ou un peu plus loin à Wanchaï. Présidents, vice‑présidents, managers, de toutes sortes, Number Ones, Number Twos. Il vont quitter leur bureau à partir de 18 h 15, leurs secrétaires leur ayant rappelé « leur » séminaire dans Central. Les voici venir de Jardine's, de Swire, du Landmark, d'Hutchinson, d'Alexandra, de Fairmont, de Pacific Place,... autant de buildings qui se jouxtent pratiquement l'un l'autre et constituent cette jungle de tours si caractéristiques de Hong‑Kong. Après les cinq minutes de retard académique, nous nous retrouvons de trente‑cinq à quarante personnes et je déclare ouverte la session numéro tant, du séminaire Bible. Chacun reçoit un manuscrit, ou un autre document. Pendant quatre‑vingt‑dix minutes - le temps d'un long métrage - il est question de l'Apocalypse de Jean, des lettres authentiques de Paul, cette année de Mathieu et le Management... Très souvent les épouses rejoignent leurs époux pour la séance. Ensuite, ils s'en iront ensemble, soit dîner en amoureux, soit à la maison rejoindre leur famille. Il ne sera que 20 h 00 quand je clôturerai la séance. On peut encore entreprendre quelque chose à cette heure... Quand je parle, peu d'interventions, il s'agit d'un enseignement. Mais quand une question vient, elle a priorité... Le séminaire comprend sept sessions, de Novembre à Mai. Il connaît une belle assiduité et un vif intérêt... Très souvent, je pars avec l'un ou l'autre, partager le reste de la soirée...
Je n'ai jamais travaillé dans une paroisse. Je n'ai jamais été curé de paroisse. Je ne connais que la paroisse de mon enfance, en Alger, le Ruisseau ! Depuis 1975, je ne vais plus à la messe. Je n'y vais plus, puisque je la célèbre ! Je ne sais plus ce que disent les prêtres quand ils prêchent. Et comme je célèbre là où je me trouve, ce sont le plus souvent des messes dites domestiques (de « domus », maison particulière). J'ai perdu l'habitude des églises, des cathédrales, des basiliques. Je me retrouve parfois dans de petites chapelles de monastères. Je préfère le plein air, les jardins, les terrasses. Je n'avais donc aucune idée préconçue, aucun plan, aucune représentation, en débarquant à Kai‑Tak. Les Français s'étaient déjà procuré un lieu pour le culte hebdomadaire du samedi soir, la chapelle du Wah Yan College, des Jésuites, doté d'un grand parking, une bénédiction pour ce territoire. Moi‑même, j'avais mes quartiers, mon quartier, devrais-je dire, vu l'exiguïté des pénates en question, au Quartier Général des Salésiens de Chine. Le reste était à inventer et cela me satisfit au plus haut point.
Le contrat stipulait très précisément trois domaines d'action : la liturgie, la catéchèse, la formation. C'est la liturgie qui prit deux ans à exister organiquement, avec responsable, équipes d'animation, commandos de servants de messe, chants, chorale, etc. L'incessant turn‑over n'avait pas permis jusqu'à aujourd'hui de « tomber sur la personne » qui animât cette activité et fût assez compétente et disponible pour être à même de l'exercer. C'est fait désormais !... La catéchèse était déjà défrichée, mais manquait d'assolement, de binage, de sarclage, et beaucoup de surfaces restaient en jachère, voire infestées de marécages insalubres. Très vite, (et je ne continuerai pas ma métaphore jardinière de peur de me perdre dans une allégorie potagère), l'équipe de catéchèse fut solidifiée, des séminaires de préparation organisés, les responsabiIités définies et assumées, les locaux du Lycée Français International bienveillamment et de plus en plus généreusement accordés. Je réaménageai les quelques tentatives de réflexion avec les jeunes, en instituant des GREJES (Groupes de REflexion de JEuneS). De la quatrième à la terminale, un soir par mois, de 19 h à 22 h, en toute liberté, les jeunes se retrouvent avec moi. Nous traitons un thème arrêté en commun, puis nous partageons ce que chacun a apporté en un buffet convivial. Où ? Eh bien, n'ayant aucun local ad hoc, je fais appel aux familles, qui, volontiers, mettent à notre disposition, leur salon‑living pour une ou plusieurs soirées. Les groupes étant d'une vingtaine de membres, on comprend les problèmes que peut poser parfois la logistique, d'autant plus que chacun habite aux quatre coins de l'île. En fait, tout fonctionne admirablement. Si bien que je commence à intéresser à leur animation, des couples et des individuels, à qui j'offre une formation (laboratoire-atelier) aux techniques du groupe et du débat. Sept couples et trois individuels ont déjà participé à la première session, il y en aura quatre, le samedi matin, chez l'un ou l'autre des intéressés.
L'essentiel de ce qui précède a dû être mis en place sans tarder dans les premières semaines de ma prise de fonction. C'est l'ampleur, plus que le contenu de la tâche qui a suscité un investissement d'énergie d'une rare intensité. J'arrivai en septembre 1991, en novembre, Liturgie et Catéchèse fonctionnaient... Je tâtai alors le terrain pour me sensibiliser aux attentes de mes paroissiens adultes, en matière de contenus de formation. Dès l'abord, je conçus les différentes propositions éventuelles, comme complémentaires l'une de l'autre, et je souhaitai qu'elles visassent plus une habilitation à intervenir activement le cas échéant, qu'une (simple) nourriture spirituelle individuelle, opportunité dont je remis l'offre à plus tard. C'est ainsi que sont nées les formations triplées suivantes.
Tout d'abord, un séminaire bimestriel pour les catéchistes, placé immédiatement après la rentrée de chaque congé scolaire, et consacré à la préparation spécifique des séances de catéchèse hebdomadaire. Ce séminaire est obligatoire pour l'équipe en tant que telle.
Les deux autres sont ad libitum.
FORCE (FOrmation Religieuse et CulturellE) : cinq sessions de quatre heures un mardi matin et portant sur des thèmes frontaliers de la religion et de la culture.
BIBLE : celui que je décris dans l'image en exergue, (sur laquelle je reviendrai).
Un temps s'est ajoutée la série « Point de vue » : trois haltes dans l'année, où l'actualité se voit accorder notre attention critique.
Dès la seconde année, je mis, enfin, au point des séminaires de week‑end, du vendredi au dimanche soir, que je concevais sous l'angle de « l'insight » : la prise de conscience transformatrice. Ainsi quatre fois par an, managers, jeunes « loups et louves » débarquant à Hong‑Kong, épouses, époux, couples, etc., sur des contenus de management, de stress, de profils professionnels, de dysfonctionnement personnel, de vie spirituelle, etc., passent ensemble deux jours et deux nuits, loin de tout et.... du reste !
J'aime écrire... J'ai d'illustres ancêtres et modèles en la matière. Chaque mois paraissait le « Théogramme ». Plus qu'un bulletin paroissial, c'était un petit journal de cinq, six pages, contenant un texte de citation, un éditorial, le dominical, mise en perspective de toutes les lectures bibliques des quatre ou cinq dimanches du mois, et le calendrier mensuel de la vie de la Communauté. Chaque trimestre, chaque famille reçevait la « Lettre aux Communautés », réflexion plus élaborée sur les évènements du mois, placés sous un éclairage évangélique. Désormais Théogramme et Lettre se sont fondus en agenda trimestriel. Ces publications partent aussi vers les Communautés voisines du Sud‑Est Asiatique, et jusqu'en Europe et dans les DOM‑TOM, partout où vivent des francophones !
Si l'image du séminaire Bible dans Central m'a retenu, c'est qu'elle est symptomatique de ma représentation pastorale dans cette partie du monde, pour les personnes à qui je m'adresse. Dieu, Christ, l'Esprit... présents au milieu (Central) des buildings d'affaires, des banques, des holdings internationaux. Si je représente les affaires de Dieu, je dois le faire, comme Jésus au Temple. Mais il n'y a plus de Temple. Et les églises, chapelles et autres lieux dits de culte, ne sont pas des Temples. Il n'y en avait qu'un seul, au temps du Nazaréen, et c'était, dans ses différentes cours, quelque chose comme le forum romain, l'agora grecque, la plaza castillane et la piazza toscane. « Le » lieu de rencontre par excellence ! Où sont‑ils ces lieux, où tout le monde se rencontre ? Je n'ai pas trouvé. Alors je me suis posé la question : quels sont ces lieux familiers ? (je parle toujours de « mes gens » ! ) Eh bien, ce sont les buildings et les lieux de Central ! Les résidences et les lieux d'habitat ! Les clubs et les lieux de loisirs ! Ainsi, j'irai les rencontrer là où ils se rencontrent : les buildings, les résidences, les clubs ! Non pas que je veuille banaliser les lieux écclésiaux.
La paroisse hexagonale correspond à des vies sédentaires. Ici, j'ai affaire à des nomades. Non seulement les hommes et les femmes managers, pour qui Canton, Shanghai, Pékin, Séoul, Tokyo, Manille, Djakarta, Kuala Lumpur, Singapour, Bangkok, Ho Chi Minh Ville (Saïgon), Hanoï... sont la banlieue de Hong‑Kong, mais leurs enfants aussi se déplacent en tous les points de l'île pour leurs activités. Un lieu statique était impensable. Mon territoire paroissial, c'est toute l'île. Mes lieux ? Partout où je trouve une place ! Deux points fixes : la messe du samedi soir, Queen's Road East, et le catéchisme scolaire, Price Road. Le reste, à l'avenant, à l'avènement !
Jésus était un prêcheur itinérant, n'ayant pas où reposer sa tête, aussi répond‑il
aux deux jeunes qui quittent Jean le Baptiste pour le suivre et lui demandent où il habite !
- Viens, suis-moi ! dit‑il à l'un et à l'autre, sans préciser ce qu'ils auront à faire, l'essentiel étant de le suivre, Lui. Et de le suivre, par le coeur, et le corps. Mobilité, nomadisme, itinérance !
Et quand l'un d'entre eux crie au scandale parce qu'une Madeleine en rupture de ban suit sa folie et lui verse sur les pieds, Patou, Lancôme et Dior, en vrac, sa réponse a du choquer plus d'un spécialiste d'ATD QM (Aide à Toute Détresse Quart Monde) :
- Fiche lui la paix ! Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous ( ! ), Moi, vous ne m'aurez pas toujours !
Le curé de Hong‑Kong essaie de suivre ! Il assure comme il peut ! Dur, dur !
Il fréquente les réfugiés vietnamiens qui veulent rester et le Prince Philippe de Belgique, qui passe. Il fréquente les gouapes de Wanchaï et les résidences des consuls du monde entier. Il fréquente les cocktails, dans des demeures hollywoodiennes ou sur des bateaux de guerre, et les « chinois » de Kennedy Town. Selon l'heure, il arpente d'immenses logements et le couloir exigu de sa chambre. Il utilise tous les moyens de locomotion possibles pourvu qu'ils le « locomotionnent » Il n'a pas d'a priori, ne refuse aucune invitation, ni celle de Simon le Pharisien, ni celle de Zachée, ni celle de Béthanie. Il remet debout les filles de Jaïre, les serviteurs de centurions, les fils uniques des veuves de Naïm, les pauvres syro-phéniciennes. Il travaille aussi tous les Hérodes du remords, tous les prétentieux des sépulcres blanchis, et tous les couards de Satan. Il lui arrive de prendre des cordes pour chasser ceux qui n'ont rien à y faire, de là où ils s'incrustent. Il fait en sorte que son oui soit oui et son non soit non, car il est convaincu, lui aussi, que tout le reste est oeuvre maligne. Enfin, il tâche d'apprécier ses collaborateurs sur ce qu'ils font pour la communauté, et non sur ce qu'ils peuvent raconter sur lui à droite ou à gauche, ou sur ce que l'on peut raconter sur eux. En résumé, il essaie d'être rusé comme le serpent, et pur comme la colombe. Il fait tout pour mener le bon combat, mais il ne sait pas s'il recevra une médaille : qu'elle soit de bronze seulement ! Le curé de Hong‑Kong est un combattant en train de gagner (Vincent), pas un vainqueur (Victor), c'est une forme progressive !
La Providence a toujours voulu, dans sa grande sagesse, que viennent à moi, au moment où j'en ai besoin, toutes les personnes susceptibles d'aider à la tâche. C'est encore le cas depuis quatre ans. Quand les uns partent, le turn over, d'autres arrivent dont les compétences différentes, donnent à l'oeuvre entreprise avant eux, un nouvel allant, une nouvelle coloration, une nouvelle sensibilité. Le staff proprement dit comprend sept membres, à Hong‑Kong ; l'équipe d'intervention, plus de trente ! Je suis relié à chacun par téléphone, pager, fax, enregistreur. Partout, sur le territoire, on peut me toucher, à la minute, je réponds. Partout dans la région, j'arrive. Un avion in et un avion out toutes les trois minutes à Kaï Tak, je viens de chronométrer, j'écris depuis le Peak, l'aéroport est en face de moi ! Communication se conjugue ici avec mobilité. Ce qui engendre l'efficacité. Et le tout, vite !
Curé, certes, mais aussi SAMU. Tous les curés doivent bien l'étre un peu pour leurs ouailles. Il se trouve que ma carrière m'a fait embrasser les formations et les spécialités que l'on sait, éducateur, enseignant, psychanalyste, traducteur‑interprète, communicateur... et puis la musique, la télévision, l'hôpital... Tout cela se divulgue un jour ou l'autre, et on y fait appel. Mais c'est surtout mon métier de communicateur et de P.R. (Public Relations) qui est ici exploité, et parfois sur‑exploité. La vie d'expatrié est tout, sauf simple. Elle semble, et l'est sans doute, bien simplifiée par l'arsenal de facilités qui l'assistent : personnel de service, souvent voiture avec chauffeur, confort dans l'habitat et l'environnement, avantages en nature octroyés par les sociétés, qualité de vie en général. Quand je parle de la vie, on m'aura maintenant compris, je parle de la vie intra‑familiale : époux entre eux, père et mère avec leurs enfants. Car à toutes les conditions hyper favorisées qui contingentent tous les domaines de l'existence quotidienne s'ajoutent celles dans lesquelles s'exercent les professions des pères et qui vont irrémédiatement influencer les relations à l'intérieur de la cellule familiale.
Oh ! je ne fais pas particulièrement allusion à l'absence très ordinaire du père, en déplacements permanents dans cette Asie du Sud‑Est, ou en Europe/États-Unis. Combien d'enfants passent en internat des trimestres entiers et ne voient leurs parents qu'aux week‑ends - ce fut mon cas une heure par semaine - ou si la distance est trop grande, qu'aux vacances trimestrielles - le cas de certains, ici, ayant choisi un internat européen ou américain. Dire ici le juste et le nécessaire serait une prétention et une imposture. Dire que cela n'a aucune importance serait une contre vérité. Mes sept années d'internat, dans les conditions où elles se sont déroulées, font partie intégrante de ma formation, au sens où elles ont instillé en moi des attitudes, des comportements, des sensibilités, je dirais même une vision de moi-même, des autres et du monde, qui eussent été bien différents si j'avais évolué au temps de ma puberté et de mon adolescence au sein de ma famille, entouré de soeurs, et dont ma mère était le chef, puisque mon père, précisément, était absent... de toute façon !
Il s'agit d'une toute autre problématique. Il s'agit de l'Asie et du choc culturel non seulement en matière culinaire, environnementale, vestimentaire, musicale et même religieuse. Mais aussi dans le domaine pour lequel cette situation d'expatrié existe principalement, le commerce et tout ce que le commerce entraîne d'activités, d'entreprises, d'initiatives, de prospections, de propositions, de rencontres, de relations...
Banques, investissements, capitaux, profits...
Délocalisation, dérèglementation, dépolarisation... Conquête des marchés, offre et demande, développement... Sratégies, tactiques, techniques...
Information, sur‑information, désinformation...
Achat, vente, dépôts de bilan, banqueroute... Dégraissage, plan social, politique de recouvrement...
Chasseur de tête, audit, consultants...
Démarchages, séduction, lâchage...
Fatigue, stress, épuisement...
Obsession, insomnie, paranoïa...
Fragilisation, euphorisation, tentation...
Isolement, dépression, chute...
La chute peut‑être, d'ordre physiologique : on « craque ». Parfois la santé ne suit pas. Elle peut être d'ordre mental : on « s'épuise ». « Discuter » deux ans avec les Chinois pour un contrat, à raison de six à huit heures par jour, avec des interlocuteurs jamais tout à fait les mêmes, jamais tout à fait différents, cela finit par atteindre le mental puisqu'« on » a toujours oublié un élément de la discussion. Inévitablement ! Elle peut être d'ordre psychologique : se révéler incapable, ou insuffisamment capable, d'entrer dans les modes de fonctionnement de l'autre et de ressentir sans cesse pour lui une sorte de distance, puis d'irritation, qui devient vite du ressentiment et même, parfois, de la haine.
On peut déjà aisément imaginer les répercussions que de tels traitements, subis par un mari, un père, une mère, un homme, jour après jour, peuvent entraîner au sein de la famille sur toutes les relations. Une irascibilité, une susceptibilité, une nervosité telles, pour ne citer que trois cas, qui imposeront aux membres de la famille soit le silence, soit l'absence, les deux se recoupant d'ailleurs. Comment placer dans cette atmosphère un dialogue éducatif, une relation amoureuse, un minimum de conviavilité ? Eh bien, voilà par exemple, un cas d'intervention de mon SAMU pastoral, si on m'appelle, naturellement ! Et on m'appelle à coup sûr...
Je rentre dans ma cellule‑bureau rarement avant minuit. Je commence en général par prendre une douche, et me servir un whisky, que je déguste, parfois, sous l'eau bienfaisante. En général, j'ai dîné mais pas toujours. Je descends alors à la salle à manger prendre un bout de fromage ou quelque charcuterie que mon économe provincial, qui n'a pas oublié son italianité, fait trouver dans le réfrigérateur. Alors commence une opération qui risque de me faire jouer les prolongations : le dépouillement, dans l'ordre, des appels téléphoniques, des fax, et du courrier. Je prends ainsi connaissance en moyenne de six appels, d'un mètre de fax et deux ou trois lettres ou plis de Hong‑Kong. Je ne compte pas le courrier international !.
Il m'arrive aussi de devoir me rhabiller pour ressortir en « urgence », une querelle d'époux, par exemple, plus forte que les précédentes et qui confine à l'exaspération, donc à un risque de décisions graves. Quand il ne m'est pas donné de dead line, je rappelle, fais le point de la situation, et apprécie un possible sursis au lendemain. Dans le doute, j'y vais. Et s'il est déjà tard, je prévois un petit bagage pour passer la nuit à destination. À quelle casquette a‑t‑on fait appel ? Au prêtre, au psy, à l'ami, à Vincent‑Paul tout simplement ? La réponse ne m'intéresse pas. J'agis !
La « chute », disais-je, pour « l'homme pressé » peut être d'ordre physiologique, mental, psychologique. Mais elle peut être aussi d'ordre affectif : amoureux, passionnel, sexuel. Avoir épousé une européenne pour ses qualités d'européenne, avec son amour européen, dans des circonstances européennes, peut perdre insensiblement de son sens et de son charme, après plusieurs années passées, à raison de huit à dix heures par jour, avec une asiatique, embauchée pour ses qualités d'asiatique, avec son charme asiatique, dans des circonstances asiatiques. À la maison, c'est un partenaire qui vous attend, qui vous aime, mais qui en même temps, vous résiste, discute, défend ses positions, développe des idées personnelles, n'accepte pas n'importe quelle réponse, ni n'importe quelle solution, ni n'importe quel compromis, existe, lutte, veut vivre mais pas aux dépens de qui que ce soit, etc. Bref à la maison, on découvre que le partenaire est beaucoup plus exigeant - fatiguant - qu'une chinoise de Hong‑Kong, de Singapour ou de Bangkok, qui pour n'être pas laide, n'en est pas moins d'autant plus « dangereuse » qu'elle joue avec les frustrations de tout européen normalement constitué ! Jusqu'au jour où, au cours d'un séminaire d'entreprise, quelque part, dans un hôtel « con-stellé », elle vient traîner lascivement à votre porte, vous demander du feu, un horaire d'avion, ou le code téléphonique d'un improbable pays. Si elle le fait, à ce moment‑là, c'est que la proie, pour toutes sortes de raisons qu'elle aura su analyser, est prête à tomber dans ses rêts...
Suis-je excessivement machiavélique ? Je l'espère ! Un sentiment de cette sorte est difficile à contrôler, et cet amour, comme un autre, peut être fort honnête. Il n'empêche que ma description ne relève aucunement de la caricature ni de l'exception. Dire qu'elle est monnaie courante, non ! Mais elle n'est certainement pas un cas atypique. Cette figure peut se présenter partout, certes. Le cadre apprêté, frelaté et amoral de cette région du monde entretient des bouillons de culture où les pestilences sont plutôt virulentes. Cela s'attrappe comme la fièvre jaune ou la grippe asiatique, à son insu !
Si tel est le cas, le curé de Hong‑Hong ne peut faire qu'une chose. Conserver le plus longtemps possible la confiance des deux époux ; déclarer ne rien cacher à l'un de ce que l'autre lui confie ; jouer les go‑between aussi longtemps qu'on ne lui retire pas son laisser‑passer ; écouter, écouter et encore écouter ; se garder d'avoir une opinion ou une solution (ils savent bien quelle est votre position, et s'il posent la question, c'est parce qu'ils doivent le faire, pas pour entendre une réponse qu'ils connaissent) ; être à l'affût de toutes leurs prises de conscience au fur et à mesure qu'ils s'expriment et se « répandent » ; ne parler qu'en utilisant leurs propres mots, leurs propres expressions, et jusqu'à leurs propres intonations (la fameuse réponse‑reflet de Carl Rogers ! ) ; demeurer taillable et corvéable à merci, jour et nuit, et à l'improviste. Se confier à Dieu, pour eux, pour soi, pour rien.
Ces maladies‑là ne sont pas mortelles, ou si elles le sont, c'est à la manière d'un poison. Ce sont des tueuses, d'amour, de famille, de vie, d'êtres, même, que l'impossible situation pousse au suicide, brutal, ou plus lent, de la dépression, de l'anorexie, de la folie. Ce sont ces cas de figure que je redoute le plus, parce que le partenaire du couple, qui en est à l'origine, est devenu un autre homme, une autre femme, un autre être. Valeurs, principes, éducation, honneur, réputation, passé, présent, avenir, foi, religion, dieu... Tout cela ne veut littéralement plus rien dire. C'est un envoûtement, un enchantement ou bien un dédoublement de la personnalité, une aliénation.
Quelque biais que vous preniez, vous n'êtes pas compris ni ne comprenez. On appelle cela : « être sous l'emprise de la passion ». Plus rien de ce qui l'était, n'est possible. Plus rien de ce qui l'était, n'est impossible. Si l'autre ne « tient » pas, pour quelque raison que ce soit, légitime ou non, il supprime la seule solution envisageable : attendre que le partenaire redevienne lui‑même, l'être, altéré certes par l'expérience, qu'il était avant elle. Et ce serait la plus grande épreuve et preuve d'amour que... - eh oui, il y faut venir !... - de donner sa vie pour celle/celui qu'on aime ! Mais nous ne sommes pas tous des héros, même si nous sommes tous appelés à la sainteté. Alors, le curé de Hong‑Kong met toutes les énergies et tous les talents que la Providence lui a prodigués, au service (que ce mot est beau ! ) de tous ceux qui en on besoin...
Le curé de Hong‑Kong se sent à nouveau et toujours, un écolier. Il apprend chaque jour à être un pasteur toujours plus mobile, adéquat et performant, mais aussi un pasteur toujours plus ouvert sur les préoccupations quotidiennes des membres de sa communauté. Ainsi je m'adonne à l'économie, à l'économie politique, à la politique économique ; au fonctionnement des marchés, des banques, des joint‑ventures ; aux relations commerciales entre cette partie du monde (Chine, ASEAN, Japon) et le nouveau Marché Commun Américain et le moins nouveau Européen ; à l'Amérique du Sud cassée, à l'Afrique noire détruite ; à la situation catastrophique de l'ex‑URSS... à tout ce qui touche de près ou de loin les occupations professionnelles de chacun. Et que j'en tire à la fois du profit et du plaisir, je ne l'aurais jamais escompté, ni supposé. Je ne m'y attendais pas, et c'est en quelque sorte par devoir que je m'y attelai, trouvant inadmissible d'ignorer de quoi est faite la vie de mes gens. Qu'il s'y mèle en plus cette réelle satisfaction, rend mon « étude », sinon plus facile, en tout cas moins rébarbative parfois... C'est en effet une réelle satisfaction que de suivre une conversation, de participer à un débat, d'assister à un colloque où je comprends de quoi il retourne. Et quand il m'arrive, de plus en plus, de prendre à mon tour la parole, d'être entendu et écouté, avec l'intérêt qui dénote une information, je commence à avoir un point de vue !
Et je n'oublie pas que je suis à Hong‑Kong, que Hong‑Kong a toujours été la Chine, et le redeviendra sans ambiguité aucune le 1er juillet 1997. C'est pourquoi je m'adonne aussi à la Chine. Je m'y rends régulièrement en visite pastorale. Trois fois la semaine, quand je me trouve à Hong‑Kong, un professeur vient à mon domicile m'administrer une heure de mandarin, que je fais suivre parfois d'une heure de travail personnel. Je complète cet apprentissage chaque début d'été, par un séjour de quatre semaines à Taïpei ou à Pékin, au rythme infernal de quatre heures de cours et de six heures de travail personnel quotidien. Ma bibliothèque est déjà riche de plusieurs centaines d'ouvrages, et porte sur tous les domaines de la sinologie depuis la langue et la littérature, jusqu'à l'histoire, la philosophie, l'art, en passant par l'administration, l'économie et la politique... Oui, c'est un nouveau commencement et tout commencement suppose un temps d'apprentissage, d'école, de formation. Je sens que je le fais avec l'enthousiasme des enfants, de l'enfant du matrimonio, de l'ami de Laurent et de Julien, du garçon des terrasses sur la mer ! Et à la moindre occasion, que je provoque parfois, je vais me perdre dans toutes les chines possibles que j'arpente le plus souvent seul avec moi‑même et avec tous ceux que j'ai déjà été ! J'y vais la tête et le coeur débordants de tout ce que je sais déjà, mais vides pourtant de tout ce que je veux découvrir encore. Alors je me procure encore sur place toutes sortes de documentation et, une fois à l'hôtel, j'écris toutes ces révélations nouvelles où se mêlent les choses vues ce jour et ma mémoire d'autres choses vues ailleurs, alors, s'établit entre l'ancien et le nouveau, l'inextricable écheveau de ce qui est humain partout, mais vécu si différemment ici et là... Et j'avance !...
Le curé de Hong‑Kong aimerait re‑« catholiciser » son église/Église ! Pas en universalisant le seul avatar européen du judéo‑christianisme, mais en le mondialisant par la fécondation que peuvent lui fournir encore toutes les cultures de l'humanité. Le passage par Rome n'est qu'une étape de la christianisation de l'univers. J'allais écrire : « n'a été » qu'une étape, car on peut constater, à moins d'être aveugle ou de s'aveugler, les limites d'un tel processus. Nous avons atteint le niveau d'incompétence, la simple observation des faits le prouve. Et ce n'est pas être défaitiste ou renégat que de constater la fin d'une étape du plan éternel de Dieu sur l'humanité. Faire cela, c'est être à l'image de Jésus, qui constatait la fin d'une autre étape qui précédait sa venue, celle de la préparation de son avènement précisément. Et en envoyant ses disciples baptiser toutes les nations au nom du Père, du Fils et du Saint‑Esprit, ce n'est pas à la façon de Rome qu'il le préconisait, puisque l'homme Jésus, même glorifié en Christ, se serait bien gardé d'infléchir la liberté de l'Histoire, et l'histoire de notre liberté. Le baptême au nom de la Trinité doit pouvoir se concevoir, s'exprimer et s'accomplir selon toutes les nations où il est censé s'incarner. Sinon, il ne faut pas avoir peur des mots, nous continuerons de coloniser l'imaginaire des peuples auxquels les chrétiens sont supposés apporter la libération par le Christ. Et moi, pauvre curé de Hong‑Kong, je ne m'étonne pas que des gens très intelligents ne saisissent pas cela ! Car ce n'est pas une question d'intelligence, je sais - qu'on m'excuse - de quoi je parle ! C'est une question de sensibilité, de sensibilisation, de com‑préhension au sens d'empathie, de congruence et de synesthésie. La plus formidable intelligence du monde peut être amputée de ces qualités. Nous avons connu déjà des intelligences monstrueuses, inhumaines, « pures ». Elles ont ordonné froidement les génocides, les exécutions de masses et les nettoyages ethniques, mais aussi les schismes, les inquisitions, les exclusions ! On peut tuer, de tant et tant de façons différentes. Une intelligence pure, douée d'imagination, est pire qu'un cataclysme naturel, un tremblement de terre, une éruption volcanique. Car l'homme, derrière, pense, calcule, prévoit, corrige et exécute au maximum d'efficacité. Les Eichmann, l'Église en a produit, en produit et en produira encore, même si, papalement parlant, ils sont couverts !
Moi, depuis Hong‑Kong, je vois la Chine, je vois plus d'un milliard d'hommes. Moi, depuis Hong‑Kong, je vois l'Inde, je vois un milliard d'hommes. Moi, depuis Hong‑Kong, je vois l'immense chapelet de l'Indonésie, je vois presqu'un milliard d'hommes. Je vois trois milliards de Boudhistes confus, d'Indonésiens atomisés, de Musulmans fanatisés ! Moi, depuis Hong‑Kong, et pour y avoir vécu, je vois beaucoup moins qu'un milliard de Chrétiens, vivant en majorité en Amérique Latine et de moins en moins en Europe qui les a d'ailleurs reduits à ce qu'ils sont, des peuples cassés par une exploitation a quia de leurs ressources et une telle décérébration de leur imaginaire, qu'ils ne peuvent plus survivre que dans l'aliénation culturelle et religieuse !
S'obstiner dans cette voie est non seulement suicidaire, mais relève du crime contre l'humanité.Le modèle romano‑européen est obsolète, il faut en inventer non pas un autre, mais plusieurs autres. Passer d'un mono‑centrisme à un polycentrisme. Christ est un, mais ne peut être appréhendé que multiplement. Si Dieu s'est livré à l'Histoire, Histoire du salut, il s'est aussi livré à la crucifixion de l'interprétation. La tradition ne peut être là pour réfréner la liberté des enfants de Dieu mais pour faciliter son exercice. Ce n'est pas en répétant les sublimes, et elles le sont, formulations des conciles, qu'on les respecte, honore et reconnaît, mais en les reformulant à chaque passage, frontière, cassure épistémologique. La pensée, comme la planète et l'univers entier, ne peut cesser d'être en évolution, car c'est l'être même de Dieu qui les fait croître vers la pleine stature du Christ ‑ croître vers ! C'est que « nous n'y sommes pas encore », que toute étape est à la fois, obligée et contingente, et que c'est faire offense à la croissance même du Christ cosmique de Paul et de Teilhard de Chardin, que de décréter telle ou telle formule de son approche comme immuable en la forme. C'est de plus un blasphème et une forme d'idolâtrie !
... Le curé de Hong‑Kong aime son église/Église ! Mais il fera tout pour l'empêcher d'aller à sa perte. Car les hommes ont trop besoin d'elle, mais autre, même si elle n'en a cure. Et s'il ne veut pas d'un seul lieu pour elle, c'est qu'il veut tous les lieux. C'est Hong‑Kong tout entier le lieu de son Église. Tout entier ! Même les banques !...