19 - LA PETITE ÉGLISE DANS LA RIZIÈRE

... Sur la route de Hualu à Hanoï. Semaine de la Fête du Têt. Je reviens de visiter le merveilleux site de la « Baie d'Halong de l'intérieur », comme on dit ici. Nous roulons entre les rizières. Je suis l'invité de l'Ambassadeur de Belgique, Piet Steel. Pour le moment, je circule dans la voiture de l'Ambassade conduite par Mister Dao, en compagnie de Carine, l'épouse de l'ambassadeur. C'est la fin de l'après‑midi. Depuis quelques minutes, nous apercevons au milieu des rizières, des églises de toutes tailles et de tous styles, mais dont chacune semble être la réplique d'une église de la campagne française. Nous échangeons un sourire muet, mais entendu. Alors apparaît une petite église toute blanche, au style franchement indéfinissable, mais, attirante quelque part. La rizière ? Un fond de collines mauves à cette heure ? Le passé colonial ? La curiosité ? Dao a compris en nous observant dans le rétroviseur intérieur. Il se retourne et demande si, ... Oui, pourquoi pas... Il entre prudemment dans le large chemin de terre battue, roule à allure très modérée, tandis que nous ont déjà signalés les nuages de poussière. Nous garons à l'entrée de l'enclos, en position départ, et nous avançons tous trois, vers une maison, derrière le chevet de l'Église, qui pourrait bien être, avoir été, le presbytère. Tandis que nous progressons, femmes et enfants s'agglutinent autour de nous. À vingt mètres, un homme apparaît, plus de la soixantaine, costume élimé, mais impeccable. Nous nous arrêtons, il s'approche, m'observe, vient à moi, prend mes mains, les baise et me dit  :

- Êtes‑vous celui qui doit venir ?

Comment pouvais-je me préparer à une telle question ? Je bredouille...

- Devrons‑nous encore attendre quarante ans ? 

Je suis anéanti...

- Nous aimerions prier avec vous dans votre église

Il acquiesce, donne quelques ordres bonhommes, fait quelques gestes. Aussitôt, des enfants courent vers les rizières, la cloche sonne, la porte s'ouvre, nous nous y engouffrons avec tout le monde, les lumières s'allument. Tout est net et propre. L'église d'un village de France, avec les statues naïves et saint-sulpiciennes de Jeanne d'Arc, du Curé d'Ars, de Bernadette, de Notre-Dame de Lourdes, de Vincent de Paul, du Sacré-Coeur, et quand je me mets à genoux et entonne le « Je vous salue Marie », que je vais chanter, seul, en français, devant le tableau de Notre‑Dame du Perpétuel Secours, une guirlande de loupiotes multicolores s'allume autour d'elle. Fleurs fraîchement coupées, nappe d'autel immaculée, on (m') attendait ! On attend toujours quelqu'un ! Quand j'ai fini, la foule, grave, lourde, fervente entonne une de ces mélodies qui vous arrache les larmes parce qu'elle vient du fond de la souffrance qui croit et de la foi qui souffre. Je demeurais les mains jointes, silencieux, pleurant doucement. Au septième couplet, je me relevai, les bénis, donnai l'accolade au catéchiste. Alors on vient me présenter les enfants à bénir ; les vieux prennent ma main, la baisent et se la posent sur la tête ; les enfants s'accrochent à moi. Carine pleure à sanglots, le chauffeur n'ose pas laisser couler ses larmes. Le soir tombe. Il faut partir. Se frayer un chemin jusqu'à la voiture. Y monter. « Baissez la glace, bénissez‑les ! » me crie Carine, et tandis que la voiture démarre, et que chacun agite la main, je bénis à la Jean‑Paul II...

La piété enfumée et enfumeuse de l'encens ; la piété superstitieuse des haruspices, des bambous ou des gros dés ; la piété hygiénique de cette gymnastique répétitive des agenouillements, prostrations, stations debout à l'infini ; la piété-marchandage du papier monnaie qu'on brûle pour en implorer du vrai ; la piété‑supermarché des victuailles qu'on offre pour les reprendre, toutes ces piétés, je veux bien essayer de les comprendre, mais elles me fatiguent et m'exaspèrent, c'est celles que je rencontre dans tous les temples bouddho‑taoïstes et assimilés de Hong‑Kong, de Taïwan, du Vietnam et de Chine. Religiosité populaire certes, mais dans le bruit, le désordre, l'individualisme et la banalisation du rite devenu mécanique et magique. Dans les temples lamaïstes et tibétains, cette piété est déjà tout autre, même si elle demeure éminemment individuelle. Elle semble plus intériorisée, modérée dans ses expressions, moins soumise à ce que semble devenu le bouddhisme ordinaire, en tout cas dans sa version chine du sud. La piété la plus noble, à mon sens, la plus épurée, parce que, peut‑être, plus « intellectuelle », je l'ai rencontrée chez les taoïstes et les confucéens. Elle m'apparaît empreinte à la fois de gravité et de profondeur et concerner la personne pieuse, plus que le rite ou la demande. D'ailleurs l'atmosphère même des temples taoïste et confucéen est à la fois une cause, une conséquence et un symptôme. Il s'agit ici d'autre chose qui ressemble à du recueillement, de la méditation, de l'oraison. Je sais que je décris tout cela de l'extérieur, j'en suis seulement à ma quatrième année d'Asie et je ressens certainement encore bien plus que je ne comprends. À Beijing, à Xi'an (Shaanxi), à Dali (Yunnan), je me suis mélé à la piété sino-musulmanne. J'y ai revécu la forme immuable, parce que élémentaire et simple, connue depuis l'Algérie et rencontrée à Sarajevo (avant le nettoyage ethnique), dans la Mosquée Bleue d'lstanbul, en Égypte ou en Israël.

En considérant la piété catholique chinoise de Hong‑Kong, et encore plus dans la paroisse salésienne de St Anthony's, dans le Western District, j'y vois une répétition, une imitation, presque une caricature, non seulement de l'européenne en général (western), mais de l'italienne, et de l'italienne romaine, en particulier. Dans ma communauté religieuse, et dans la paroisse dont elle a la charge, je « suis » en Italie dans les années 1950‑1960. Incolore, inodore, et sans saveur ! Une mauvaise copie. Exactement comme dans la cuisine accomodée par la brave vieille chinoise qui nous sert de cook, ce n'est plus rien du tout. Mais elle était prête à cuire le bacon‑eggs que je lui demandais dans le même « wok », grande poêlle à tout faire, un fait-tout, qui avait servi la minute plus tôt à cuire « je ne sais quoi » agrémenté de « je ne sais plus ». Le bacon‑eggs qu'elle me servit avait bien la forme, la couleur et la consistance du bacon‑eggs mais ce n'était plus du bacon‑eggs. Je ne sais d'ailleurs pas quel nom donner à ce qu'il était devenu !

Ainsi d'une part, je me sens incapable d'apprécier les piétés « étrangères » que je découvre, que j'étudie et que je tâche de comprendre, en allant certainement de faux sens en faux sens ; d'autre part, ce catholicisme romain d'importation, ou d'exportation cela dépend, me révulse d'autant qu'il se présente atone, stérilisé et plaqué. Je célébrais jusqu'ici la messe de 11 h 15 en anglais dans notre paroisse. Moi, la langue, le rite, mon assemblée chinoise, philippine et western, les chants français traduits en chinois ou en anglais, le bâtiment « d'architecture » italienne, de couleurs chinoises, ces textes, de l'Ancien Testament, surtout, heureusement qu'ils sont inspirés et que les chrétiens d'où qu'ils « sortent » reçoivent l'Esprit Saint au baptême, renforcé à la confirmation, tout me paraît le résultat d'un artefact, à propos duquel il m'est malaisé de me prononcer. Personne ne me le demande, c'est vrai !

On peut quand même s'interroger. Chacun des membres de ma communauté chinoise, au Quartier Général, est allé passer de quatre à six ans à Rome et à Turin, et en est revenu avec un diplôme d'une faculté écclésiastique quelconque. Nous parlons plus italien qu'anglais à table. Malgré mon nom, mon origine, mon atavisme, je suis le moins italien de tous. Je n'ai jamais saisi comme ici, qu'être chrétien, c'est être catholique et qu'être catholique, c'est être romain. En pensée, en parole, et en action. Jamais par omission ! Est‑ce ma faute ? Est‑ce ma faute ? Est‑ce ma très grande faute ?

La Communauté Catholique Francophone, dont j'ai la charge officielle, ici à Hong‑Kong, et de l'autre côté de la frontière, à Daya Wan, illustre elle aussi tout le spectre européen de la sensibilité réligieuse contemporaine, qui, depuis Vatican II, s'émiette en colorations qui ne s'harmonisent pas toujours. Cela se révèle au cours des séminaires, conférences, débats, forums, etc. Inévitablement, car thèmes, vocabulaires, interprétations et idéologies démarquent les positions, les bords, les susceptitilités. Mais mieux encore, c'est en matière liturgique à l'occasion de la messe hebdomadaire du samedi soir, que l'illustration en est la plus administrante : le type de chants, de lecteurs, le contenu des intentions et des monitions, l'utilisation de la clochette ou d'autre chose. À de multiples détails se devinent tel ou tel type de sensibilité, telle affirmation, telle revendication. C'est un domaine piégé, je le laisse libre, comme terrain d'exercices, comme champ de manoeuvres, comme zone de combat s'il le faut. Il en faut toujours un dans tout groupe et celui‑ci est toujours le plus sensible, précisément.

On se tromperait si on croyait que la liturgie ne m'intéresse pas ou que je m'en désintéresse. Je travaille à la liturgie par la procuration de la formation à la prise de conscience. Ce chemin est certainement plus long mais la liturgie est affaire de sensibilité et la sensibilité demande du sur mesure. C'est pourquoi dans la liturgie, j'accorde une place éminente à l'homélie, et que je ne laisse pas volontiers cette place à un autre prêtre quand je concélèbre. Et quand j'y suis forcé, en déplacement ou occupé à un séminaire, c'est à contre‑coeur que je m'y résigne. Je ne mets ici nullement en cause la qualité objective ni les capacités oratoires de mes confrères. En la circonstance, Ia nécessité où je me trouve, je peux même dire qu'elles n'entrent pas du tout en ligne de compte. Il s'agit du type de christianisme qu'une homélie révèle ou met en route. Je ne veux pas que mes paroissiens, comme jadis mes élèves, et encore maintenant les enfants des catéchismes ou les jeunes des groupes de réflexion, soient restaurés avec des clichés, des paraphrases, du délayage, des bons sentiments, de la guimauve, des élucubrations, du prêchi‑prêcha...

Je veux pour eux des aliments solides à mâcher, à éplucher, à découper, à assaisonner, à consommer avec d'autres et puis à apprécier, commenter, critiquer, etc. La piété, comme le goût, se forme, de même, la liturgie qui en est le lieu de vérification. L'éducation à telle ou telle piété fait partie intégrante de l'éducation de la foi, car elle en est aussi le symptôme. Montre‑moi comment tu « liturges », je te dirai ce que tu crois ! La lenteur des mouvements, l'équanimité du plain‑chant, les pauses et les silences, l'éclairage, le fond d'orgue, ou « l'a capella » sont autant d'indications caractéristiques de piété. De même, la procession aux flambeaux, St Sacrement en tête, l'Ave Maria à gorges déployées. De même encore la Krönungsmesse de W.A. Mozart dans la cathédrale baroque de Salzbourg avec des cohortes, inutiles mais nécessaires au décorum, de prêtres, chanoines, diacres, enfants de choeur de toutes formes, couleurs, tailles et fonctions, pour des personnes en toilettes, en représentation, venues pour la messe‑concert‑opéra‑interprétation‑performance ! Personne ne me fera dire que celle‑ci est plus pieuse que celle‑là, personne ne me fera dire que le dévot taoïste est plus pieux que le bouddhiste ou lamaïste. Peut‑on dire que les intégristes lefebvristes soient moins pieux, ou plus, que les charismatiques de tous poils ou la communauté de Cluny. Ce qui est sûr, c'est que chacun a induit la piété de son idéologie, même la romaine, la « popular » latino‑américaine, ou l'émasculée sino‑italienne ! Choisir et promouvoir un type de piété, c'est de façon sûre choisir et promouvoir un combat et un camp : la piété est (une) « politique » !

Je sais qu'autour de moi, on s'interroge pourquoi je semble faire si peu de cas des préparations liturgiques des équipes d'animation. Je garde les textes avec l'homélie, la prière eucharistique et la consécration. Avec tout cela, je fais oublier le reste, surtout quand il faut absolument l'oublier comme sans intérêt. Et puis je distille, depuis les sources de notre foi, un nouveau rapport à la parole de Dieu, et au pain et au vin de l'action de grâce. Et personne n'est dupe. Quand on me voit souffrir le reste, c'est véritablement que je (le) souffre. Toute mon attitude indique assez que je me garde à distance de ces fièvres et de ces paluds, et que, moi ministre, je ne permettrai jamais que les lubies de la religion ne viennent contaminer la foi, qu'elle dessert le plus souvent. Le chrétien sent bien que sa foi transcende toute manifestation religieuse et liturgique. Et pourtant, c'est souvent l'aberration qui l'emporte. Il mènera jusqu'à l'extermination des guerres de religion, prétendant que c'est au nom de sa foi. Ceci n'est qu'une prétention. Un tel langage, vînt‑il d'un pape, est un détournement du sens et une entreprise de pervertissement. Le malheur pour le chrétien délivré de toute religion, qui fut capable de mettre à mort quelqu'un par souci d'autoconservation, c'est qu'il ne sait pas s'en passer, l'homme ne pouvant renoncer quand il a un quelconque pouvoir, à savoir mieux que les autres ce qui leur convient, ce qu'ils doivent comprendre et ce qu'il doivent faire, sous peine de... C'est pourtant de cette religion‑là que nous sommes « censés » avoir été débarassés une foi(s) pour toutes. Eh bien, ce n'est pas encore fait ... Et la piété le montre, à la façon dont elle est vécue...

En janvier dernier, des amis belges m'offrirent le vol triangulaire Hong‑Kong‑Ho‑Chi‑Minh‑Ville (Saïgon)‑ Hanoï ‑ Hong‑Kong. Notre ubris coloniale connaît mieux l'Indochine, que le Vietnam, encore plus ces dernières années avec les cinéastes Régis Wargnier, Jean‑Jacques Annaud, Pierre Schoendorfer et notre Marguerite Duras nationale, qui de « L'amant » jusqu'à « Dien Bien Phu » nous rappellent depuis deux ans que nous y avions un empire qui devait durer mille ans . Dans le Sud, c'est Indosuez qui me recevait, dans le nord l'Ambassadeur de Belgique. J'eus droit ainsi à Marie‑Danièle et Nadine à Saïgon et à Carine à Hanoï. Je voudrais rapporter deux anecdotes qui, au‑delà, de ce merveilleux séjour, m'ont administré, ce que l'on appelait quand j'étais enfant, une « leçon de choses ».

Un soir que nous roulions vers les chantiers navals du port, Marie‑Danièle me signala qu'à notre droite s'élevait le carmel et, regardant sa montre, que la soeur tourière allait bientôt fermer les portes d'accès à la chapelle et au couvent.

- Je viens souvent le soir y entendre la messe ! ajouta‑t‑elle le plus naturellement du monde, elle, qui en m'accueillant la veille, m'avait déclaré tout de go et dans un sourire malin, qu'elle ne « croyait » plus depuis longtemps.

Je ne sais ce qui me poussa à dire bêtement,

- On y jette un coup d'oeil ? !

Comme si on « jetait un coup d'oeil » dans un carmel, comme sur un dernier momument historique, en fin de journée, alors qu'on ne se sent plus réceptif du tout ! Mais, pour faire plaisir au guide qui l'a signalé...

- Bien sûr !

Le chauffeur gara la confortable limousine de la banque. Nous gravîmes les quelques marches. Une vieille soeur balayait le seuil, j'entrai en la saluant muettement, mais, nous entendant chuchoter en français, devant une « châsse » magnifiquement reconstituée de Lisieux, elle se glissa jusqu'à nous, s'enquit de nos identités, poussa un gloussement de gallinacée en apprenant mon état, et osa  :

- Notre Mère serait tellement heureuse de parler avec vous, mon Père ! Elle aime tant Don Bosco ! (... Ignace, Dominique, François, etc. Je sentais l'à propos ! ).

Marie-Danièle m'y engageant, j'acceptai. La religieuse nous conduisit non loin de là, dans un parloir nu, ciré, impersonnel. Au fond, une grande grille de bois, en forme d'accoudoir. La vieille religieuse avait disparu, avertir la révérende Mère, certainement. En effet, quelques minutes plus tard, une toux discrète nous avertissait que le rideau allait se lever... et nous nous levâmes nous-mêmes.

Sur un siège légèrement surélevé par rapport aux nôtres, était assise une nonne de courte taille et le visage malicieux dans son uniforme carmélitain. On nous enjoignit de nous asseoir... La Mère se révéla curieuse de tout. Fille d'un des directeurs indigènes de la Banque d'Indochine, elle avait pu voyager, étudier à Paris, docteur en Sorbonne, et depuis quelques années, elle avait été élue Mère Supèrieure du Carmel de Saïgon.

- ... euh ! reprit-elle, de Ho‑Chi‑Minh‑Ville !

Marie-Danièle se faisait tellement discrète, qu'à un moment je l'oubliai totalement, et, la conversation ayant été adroitement dérivée sur la spiritualité, je lui dis combien l'été 1991, passé à Venasque, avait été important pour moi, à m'immerger dans les oeuvres insondables de Thérèse d'Avila et de Jean de la Croix... Et tout le disant, je la sentais se rapprocher de moi, et moi d'elle, malgré notre distance garantie par la grille. Je nous imaginai un instant, dans un couvent de Castille ou d'Estramadure, dans le parloir frais, chaulé de blanc, d'un couvent mauresque, parmi les citonniers et les orangers. Je dus perdre conscience du lieu quelques secondes, car j'entendis soudain une voix plus forte me répéter  :

- Mon Père, mon Père ! 

Oui, ma Mère !

- J'ai un conseil à vous demander !

Elle prenait l'air grave des petites filles gâtées, persuadées et persuadant que la question sera très difficile.

- Nous sommes quarante-trois soeurs dans la communauté, mais nous avons plus de vingt novices qui postulent à entrer chez nous... Mais voilà, le gouvernement de notre pays, insista-t-elle, avec une intention très marquée, n'autorise que de remplacer les soeurs qui décèdent !

Où voulait‑elle donc en venir ? Elle se taisait, comme dans ces histoires où le narrateur fait d'abord durer le plaisir, puis manipule son auditoire pour l'obliger à poser la question qui lui permettra de faire tomber sa chute... Je me sacrifiai !

- Mais où est le problème, ma Mère ?

- C'est que nous ne savons pas qui d'entre nous doit mourir la première !

Marie‑Danièle et moi‑même éclatâmes de rire, d'un rire de bonne humeur, d'un rire de santé. La Mère était ravie de son effet  : elle avait déjà du le servir à d'autres, et comme l'effet avait certainement été le même, elle semblait satisfaite... Nos rires s'éteignirent, nous restâmes silencieux, le visage encore souriant du dernier éclat. Je fermai les yeux d'un bonheur simple et doux, secrété par la liturgie à la fois comique et bon enfant de cette visite impromptue et pourtant si régulièrement perpétrée. Alors le rideau tomba, tandis qu'un au‑revoir un peu triste allait s'étouffer dans les plis de la tenture. Un frou‑frou derrière nous, la soeur tourière, toute grippeminaude sous son uniforme gris‑souris, nous montra les clefs dans une invitation univoque à nous retirer... Et le parloir nu et ciré redevint impersonnel dans la nuit désormais tombée... C'est avec le souvenir de cette apparition mi fellinienne mi bunuellesque, où la piété religieuse s'accommodait, par un humour macabre, d'une conjoncture socio-politique ubuesque et sadique, que je gagnai le Nord, encore plus dur idéologiquement. Mon voyage de découverte se voulait aussi pastoral. Qu'allais-je y découvrir ?

Le premier samedi ou dimanche soir, je ne sais plus très bien, Carine m'emmena à la Cathédrale de Hanoï. Nous y étions passés un matin, et la masse grise de ciment gangrené par l'humidité, au milieu d'une place de province, déserte et peu entretenue, ainsi que la rencontre avec M. le Curé‑Doyen‑Vicaire‑Archiprêtre‑Chanoine‑Vicaire Épiscopal... homme jovial, intelligent et optimiste, m'avaient plongé dans une perplexité que je devais soumettre à l'épreuve des faits. Quand nous arrivâmes vingt minutes avant le début de la messe dominicale, la place était littéralement engorgée de pousse‑pousses, dans un ordre impeccable en demi cercles concentriques autour de la demi‑sphère des marches qui menaient aux porches. La nef illuminée a giorno reproduisait la Sainte Chapelle de Paris, mais à la façon d'un zoom grossissant qui déforme les lignes et les angles. Plus une chaise libre. Dans les allées, un peuple debout, rangé, calme et recueilli. Une clochette tinta, un orgue aux sonorités d'harmonium résonna, une voix nasillarde entonna, la foule enchaîna. Langue vietnamienne, mélodies de mon enfance en Algérie ! Algérie‑Vietnam même combat, pensai-je !

Une reconstitution historique, un décor pour nos films coloniaux, la saveur douceâtre et nostalgique du suranné. J'oscillais entre la mélancolie et l'irritation. Un culte, une liturgie, un décorum, mis à part la langue, qui auraient parfaitement convenu à Mgr Lefebvre et à tous les enleveurs d'églises, de St‑Nicolas du Chardonnet à Port‑Marly et qui n'auraient pas eu besoin, ici, de conquérir, au sabre clair de leur pureté doctrinale, les places fortes de la tradition. Le commun était de Dumont, les chants de Lourdes, le reste emprunté au Besnier ! J'étais retourné à Sainte Monique‑St Jean Bosco du Ruisseau, Alger, Algérie (Française), fin des années 1940. Et je dois dire, que là, à Hanoi, je m'y sentais assez bien pour le supporter, d'où mon irritation, et il faut que je pousse mon aveu jùsqu'au bout, j'étais émotionnellement touché, aux niveaux enfouis de ma mémoire religieuse. Je ne savais pas que je m'étais embarqué dans une machine à remonter le temps...

Parce qu'Hanoï est un véritable album de vieilles photographies, à peine retouchées par un artiste-artisan, comme ces films noir‑et‑blanc, coloriés pour les téléspectacteurs étatsuniens qui ne supportent plus que la couleur, fût‑elle totalement trafiquée... Visitez Hanoï en pousse‑pousse, avec votre chauffeur vélocipédiste dans votre dos, et vous vous retrouvez dans un film d'époque, tourné dans une importante sous‑préfecture de province, qui aurait à tout prix ( ! ) copié Paris, et qui, tout en restant Vichy, conserve encore de véritables réussites et d'indéniables beautés...

J'étais donc reçu à l'ambassade de Belgique. L'ambassadeur avait attrappé une vilaine grippe qui avait évolué en pneumonie. Il était ronchon, gardait le lit, apparaissait à la salle à manger, accoutré comme le Balzac de Rodin, à l'angle de Raspail et de Montparnasse, moins les beaux cheveux longs. Au demeurant le meilleur homme du monde. Il nous déconseilla la baie d'Halong et Haïphong, sur un ton qui signifiait l'interdit. C'est pourquoi nous « choisimes » d'aller à Hualu, la baie d'Halong dans les rizières... Nous étions partis assez tôt le matin, par une brume très cinématographique de début de séquence. Les campagnes que nous traversions confortablement, je les avais vues dans « Killing Fields », « La Déchirure » de Roland Joffé, rizières de part et d'autre d'une route élevée en talus, avec des chaînes de collines au loin. Au débarcadère nous sélectionnâmes pour moi une embarcation proportionnelle à mon poids. Carine en prit une autre avec le chauffeur... Je comprends pourquoi Régis Wargnier a voulu absolument, malgré les difficultés de tournage, venir ici filmer ces décors naturels. De hautes collines comme des pains plantés au milieu des rizières, des grottes, anfractuosités sous lesquelles il faut se pencher, car elles sont le seul chenal, d'un cirque de collines à l'autre, le sentiment d'être au fond d'un puit colossal, d'un cratère, vaste mais abrupt, ou d'un lac volcanique. Le ciel était bas et lourd, l'atmosphère pesante, oppressante, même... L'impression d'un autre bout du monde !

Décidèment ma passion du cinéma me fournissait des rushes pour (re)vivre certains sites. Aussi la visite d'un temple troglodytique, dans une rivière cul‑de‑sac, les marches dans la montagne, un point de vue depuis la petite place d'un temple minuscule, donnant sur toute une enfilade de rizières et de collines jusqu'à l'infini me replongeaient dans « Passage to India » et la fameuse excursion fantasmatique... moins le soleil !

C'est donc sur le chemin du retour que surgit dans le soir la petite église blanche dans la rizière. Je pense que même si Dao ne s'était pas retourné pour recevoir notre accord, je le lui aurais demandé, ou au moins, j'en aurais fait la proposition à Carine.

Plusieurs détails m'ont, immédiatement à la descente de voiture, accroché solidement. La masse d'enfants, propres mais en loques, scène que je ne connaissais plus depuis l'Amérique Latine, l'attente de tout un chacun, au sens qu'ils attendaient manifestement quelqu'un qui avait dû promettre de re-venir, ou qu'on avait promis d'envoyer, la tenue, le comportement, le geste et les paroles de l'homme âgé qui m'avait interpellé. Comment n'être pas bouleversé par quelqu'un qui vous baise les mains, vous demande si vous êtes celui qui doit venir (les envoyés de Jean-Baptiste à Jésus) et, comme vous restez coi, vous réconforte en vous informant qu'ils auront donc à attendre de nouveau quarante ans, le chiffre biblique pour le désert, l'absence, la privation...

J'ai donc retrouvé en l'état, dans l'église, la situation laissée en 1953, quand les missionnaires français ont dû se retirer avec la France. En l'état ! Comme on ne touche à plus rien dans la chambre d'un être aimé emporté par la mort. Voici le lit où..., le livre que..., le vêtement qui... etc. Voici la chapelle..., l'autel..., les statues..., le cadre..., etc. Voici l'Église, suspendue au clou de 1953 qui se remet à fonctionner, comme la Belle au Bois Dormant après que le Prince Charmant eût déposé sur ses lèvres, les siennes propres, avec son souffle de vie. Alors la cloche, les lumières, les chants... alors la vie reprend et la respiration... Alors, c'est, enfin, de nouveau... dimanche. Non ce ne fut pas une messe, je n'avais rien avec moi. Et puis je n'aurais pas pu. Il aurait suffit d'un mouchard pour tout anéantir, le catéchiste, les gens du village, ma libre circulation, sans compter les ennuis diplomatiques. Avec la France... et la Belgique ! Ce que j'entends encore résonner dans mon coeur, c'est la « foi des anciens jours », cette piété était la piété des anciens, dans le cadre resté inchangé des anciens jours, avec des paroissiens n'ayant connu que les, ces, mes anciens jours. Il n'y avait aucune fausse note. Nous avions seulement remonté le temps de quarante ans et nous étions effectivement en 1953, j'avais douze ans, et j'entrai cette année‑là à St‑Eugène.

L'expérience d'Hanoï - la cathédrale - et de Saïgon - le carmel - rejoignait celle des rizières. Ces catholiques avaient assimilé la quintescence de notre piété métropolitaine avec un naturel, proche de la perfection, et je les sentais imaginairement capables, d'inventer désormais leur propre voie vers une piété autochtone, incultivée. C'est ce que je ne vois pas chez les catholiques de Hong‑Kong, en tout cas dans ma famille religieuse. Ce qui a été hérité de l'Europe, (de l'Italie) non seulement demeure européen (italien) dégénéré, mais européen (italien) des années 50, malgré le temps et la liberté disponibles pour mettre en route, une autonomie de liturgie et de piété ! Autant je sais que le film a été arrêté sur image au Vietnam, depuis quarante ans, autant je vois que le film que l'on a continué de tourner pendant ce temps à Hong‑Kong, est une série de pastiches inintéressants, d'après des modèles italiens qui datent de « La Strada, du Voleur de bicyclette et de Rome, ville ouverte ». Merveilleux films de ciné‑club, d'anthologie, de rétrospective, fantastique néo‑réalisme. Mais que ce soit Fellini, de Sica ou Rossellini, il n'ont jamais plus tourné comme cela !...

Quand la voiture repartit, je me trouvais, sous le coup d'une émotion double d'avoir été témoin de ce que j'avais vu et entendu, et, que ce soit moi qui l'aie été. En effet, la noblesse, la dignité et la conscience d'une telle communauté dépassaient de loin ce que je m'attendais à rencontrer en m'arrêtant dans la rizière cet après‑midi‑là. De plus, cette communauté m'avait impliqué, « concerné », de magistrale manière. De visiteur, spectateur, touriste que je pensais demeurer, elle avait fait en sorte que je devienne acteur et acteur principal d'un film dont je n'avais pas lu le scénario et où je dus improviser...

Cette scène nord‑vietnamienne ne me lâcha pas de sitôt. L'été suivant, je suis rentré en Europe par le Transsibérien. Chaque fois que je dus assister au culte ou le présider, j'entrai, en même temps, dans la petite église blanche dans la rizière, que ce fût Nantang, à Beijing, où la liturgie s'est figée, comme l'eau par zéro de température, que ce fût Zagorsk, près de Moscou, saisie dans une autre immobilité retrouvée, celle d'une a‑temporalité de chants, de lumière et d'encens, que ce fût à Trèves parmi les plantureuses vignes des côteaux de Moselle, pétrifiée dans une rigidité de tradition, celle inamovible d'une religiosité à caractère sociologique, ethnique et obligatoire.

... Cette piété spontanée coule encore toute rafraîchissante dans ma mémoire. Je sais désormais que la rizière en recèle plus d'une source, dont l'eau doit être aussi pure que celle de « ma » petite église blanche...

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