Il y a d'abord ce grand lit dans une prairie à perte de vue. Le lit est du genre matrimonio, le lit traditionnel de la famille italienne, mais c'est d'abord le lit du mariage, du couple, des parents... Il est habillé de drap blanc, pas de couverture, mais de gros oreillers et un long traversin... Je suis assis dans le mitant, en chemise de nuit blanche, je dois avoir quatre ou cinq ans. Immobile et droit, je me vois de derrière, légèrement de trois quarts. Je suce mon pouce droit et, dans ma main gauche, je tiens, semble t il fermement, un immense parapluie, blanc lui aussi, qui protège l'ensemble du matrimonio. Jusqu'à l'horizon circulaire, la prairie est verte, d'un vert dru, comme j'en ai vu depuis dans les plaines de Mongolie, et que j'ai reconnu, sans nuances, uniforrne. Il pleut, j'entends, toujours, cette pluie, régulière sans être monotone. Je ne vois pas le ciel depuis ma place, je ne sais jarnais s'il est gris, noir, blanchâtre... Je sais seulement que toute cette pluie en descend sans arrêt. Je n'ai ni chaud ni froid, je ne me retourne jamais. Ai-je les yeux fermés, suis je dans un rêve, ou bien en train de rêver que je rêve ? Ou bien fixè-je seulement un lointain horizon ? Je n'ai jamais su. La seule certitude, c'est que je n'ai besoin de rien ni de personne d'autre. Je suis bien !...
J'ai beau chercher et rechercher. Je ne me souviens pas quand ce rêve a commencé, mais il revient assez souvent, sans que je l'appelle. Il m'arrive aussi de l'appeler, tellement je l'aime. C'est un rêve qui me fait du bien !
Ce rêve a-t-il été mouvant ? Ce qu'il est devenu et ce qu'il demeure, c'est cette image, une image, la saisie instantanée d'un mouvement fugitif ? Le petit garçon ne monte jamais dans le matrimonio, il ne s'y meut pas, il n'en redescend pas non plus. La pluie ne redouble ni ne cesse, la couleur de l'herbe est indélébile et le parapluie tient bon. Aucun oiseau mouillé ne vient chercher abri. Aucun cheval, aucune vache, aucun cerf égaré ne vient occuper l'espace laissé libre.
Apparemment un espace est laissé libre. Mais dans cette image " idéale ", à la Rimbaud, des présences primordiales ne laissent d'être mystérieusement et invisiblement actives. Et d'abord le lourd navire de l'équipage familial...
Que nous aimions traverser ensemble, entassés les uns sur les autres, les courtes nuits algériennes dans le courant d'air des balcons et les souffles chauds qui montaient du désert ! Quand mon père était rentré - il naviguait - nous attendions avec ravissement l'ordre du capitaine et nous courions, mes soeurs et moi, depuis nos lits déjà brûlants, nous jeter dans la barque amirale, chacune et chacun s'emparant d'un parent ou, à défaut, d'une partie de parent ; nous ne bougions soudain plus, collés délicieusement aux corps dont nous n'étions, après tout, qu'une simple émanation... Je sautais régulièrement sur le dos de mon père, je le serrais à l'étrangler, mes jambes autour de son torse, mes bras autour du cou. Je sais, maintenant, que je l'incommodais. Jamais cet homme, fatigué de nuits de veille passées au contrôle de l'affrètement des cargos ou du ravitaillement des grands navires, jamais mon père ne se plaignit. Parfois mon plaisir absolu percevait, dans sa perte des sens, comme un léger soupir et je me souviens d'avoir, " mécaniquement " plus que par pitié, relâché mon étreinte. Je ne m'en rendais compte qu'à l'instant où mon père, d'une main demeurée libre, on ne sait comment, me tapotait légèrement le bras, de reconnaissance...
J'enfouissais la tête dans la saignée du cou, là où le soleil sur la peau avait creusé comme une longue ride que je reconnaissais de mon nez, et d'où me parvenaient, dans la torpeur où je sombrais bientôt, l'odeur mêlée de la chaleur du jour, de l'iode contaminée de mazout et de la sueur qui avait résisté au savon de Marseille. Sans le savoir, je repoussais le moment de basculer dans l'extinction des sens, afin d'entendre, pour que mon bonheur fût parfait, toute ma chair multipliée respirer comme un seul corps. Car j'étais enfin moi, puisque j'étais en même temps et ma mère et mes soeurs et mon père...
On me dit qu'au matin, il était parfois difficile de me détacher du corps de mon père. Il fallait que ma mère se colle à lui, et à moi même collé à lui, et c'est grâce à une sorte de confusion des corps et des sensations, qu'on arrivait à me transférer de l'un à l'autre. Mais je n'en sais rien, je ne puis qu'imaginer !
C'est pourquoi aussi nous aimions les soirs d'orage. Les parents, eux, savaient qu'ils allaient devoir y passer. En effet, dès que la famille était couchée, nous attendions le déchirement lumineux du premier éclair. Alors, comme des flèches qui attendaient déjà sur l'arc tendu, nous nous décochions à l'assaut du matrimonio. Nous étions devenus si adroits que nous enlevions la place avant que n'éclate, dans le grand ciel d'Alger, le tonnerre bienfaisant, ouvrant à grandes eaux toutes les cascades de la nuit bleue. Pour ces nuits d'orage, ma mère prévoyait un drap. Mes soeurs se blottissant entre mes parents, elles ne faisaient que disparaître sous la toile tendue. Mais moi, sur le dos de mon père, je me trouvais nécessairement sur un flanc " exposé ". Et j'entendais ma mère dire à mon père :
- Couvre le petit ! Et mon père de répondre,
- Ça ne tient pas !
Alors je saisissais le drap à deux mains dans le cou de mon père
- Je tiens, papa ! Je tiens !
Ma mère tirait un peu pour éprouver la résistance et, se laissant abuser par le stratagème, s'abandonnait à la nuit. J'avais ainsi le sentiment d'un homme de quart, à la proue du bateau familial...
Car ce petit garçon qui tient ferme, tient fermement le mât du navire, et s'il suce son pouce, c'est qu'il est au comble de son plaisir. Il veille dans la grande nuit du matrimonio, embarcation, tapis volant, imperturbable. Il préside, dans son aube blanche et sous son baldaquin blanc, aux aventures des songes et des rêves. Métonymie du clan, il prend le poste de la vigie, scrutateur infatigable des continents nouveaux et des étoiles nouvelles !
Au tournant du siècle, mes grands-parents de part et d'autre s'étaient précipités, ruinés, misérables et affamés, dans l'un des nombreux rafiots, épaves flottantes, à l'ancre dans la baie de Naples et en partance pour des destinations que l'on ne découvrait qu'une fois à bord et en pleine mer. La peste, dit-on, sévissait...
Les bateaux partirent. Certains abordèrent à San Francisco, via Panama, d'autres à Boston, Massachussetts d'autres encore, après de multiples péripéties, à Adelaïde, Australie. Le cercueil flottant des Toccoli et Cirillo, Gatto et De Crescenzo s'échoua, pratiquement avec douceur, après une seule nuit de navigation, au large d'Alger. On s'établit au quartier de la Marine, près de l'Amirauté, autour de la place du Gouvernement, de la cathédrale Saint Philippe que la rue Bab Azoun reliait au quartier de Bab El Oued. Tout le monde était pêcheur, marin ou patron, les filles travaillant surtout les vêtements de confection.
Les Toccoli, dont le nom connut plusieurs scriptions, semblent, d'après mes recherches, descendre d'un ancêtre magyar Tökölyi (prononcez Tekeli), nom lui même transformé du plus connu Tökay (prononcez Tokaï). C'est aux archives de la mairie de Budapest que j'en eu confirmation, après une rencontre avec un linguiste hongrois sur le lac Balaton, au cours d'un des étés des premières années 1970, lors de mes études à Munich.
Le nom de Cirillo, prononcé non pas à l'italienne (Tchirillo) mais avec un C guttural, Kirillo, trahit immédiatement son assonance grecque et signifie " Cyrille ", le petit seigneur. La famille Cirillo est d'ailleurs originaire de l'agglomération la plus grecque de la baie de Naples, Torre del Greco, juste avant Pompéi.
Du côté maternel, l'histoire est un peu plus romantique. Gatto signifie " chat " et c'est un nom aussi commun et aussi obscur que tous les Dupont, Dubois et autres (Félix) Lechat français, famille de journaliers pêcheurs, nombreuse et famélique des Bassi de Naples. Les De Crescenzo étaient, dit-on, des princes, ruinés certes, mais de ces multiples et évanescentes principautés qu'un conquérant glorieux créait sur les routes de ses victoires et qui s'effondraient après son passage dans les luttes des factions et la sape de la jalousie. Bonaparte en aurait créé plus de cinq mille au cours de la seule campagne d'Italie. Les De Crescenzo sont originaires du village de Cetara, dans le golfe de Salerne.
Les voici donc ces Magyars, Grecs et Italiens, les voici, ces gueux et ces nobles que la mer du Milieu va rejeter sur la côte barbaresque, sans regret sinon celui de leurs espérances et de leurs rêves, qui vont se nicher sous les arcades fraîches de ces quartiers polychromes qui auraient pu être ceux d'Alexandrie, de Haïfa, de Smyrne, d'Istanbul, de Salonique, de Corinthe, de Palerme, de Marseille ou d'Alicante. Ce fut Alger !
Mon père accomplissait son service militaire à Toulon. Il se préparait à des études d'officier de la Marine marchande, il était officiellement fiancé. On lui rapporta que... Il rompit. Il rencontra ma mère lors d'une noce où des amis s'arrangèrent pour qu'ils soient fille et garçon d'honneur, comme on disait. Ils se plurent, et ils plurent. Sans fortune aucune, ils s'installèrent modestement dans l'autre banlieue d'Alger, sur la route d'Hussein Dey. Carmen naquit en 1936. Jean vint en 1939 quand la guerre éclata, et mourut en quelques jours, l'année suivante, d'une méningite mal soignée. Mon père venait de terminer ses études, il avait trente ans et commençait sa carrière de navigateur.
Ce qui se raconte sur ma conception et ma naissance m'émeut et me fascine, au point que j'ai le sentiment parfois d'écouter le récit d'un autre. Ma mère n'y a jamais fait allusion. Le sourire de son silence me suffit et me comble.
Ma mère, donc, semblait ne pas se remettre de la mort de Jean, au point de se laisser dépérir. Mon père prit un congé spécial pour lui faire un autre enfant, pour lui faire un garçon ! L'histoire dit que ce ne fut pas tâche aisée. Quand il fut sûr que sa femme était enceinte, le marin repartit sur son bateau.
À cet endroit du récit, deux versions sont proposées au lecteur. La version " Marcel Carné " et la version " Roberto Rossellini ". Le début est le même dans les deux cas.
Un soir, sur le bateau, le capitaine déclare au second Toccoli : - Nous allons tâcher de rentrer le plus vite possible. Le ciel annonce qu'un fils vous est né !
Version A : Le 13 février 1942, à six heures du matin, Marie Gira Toccoli, née Gatto, accouche d'un garçon de plus de trois kilos cinq, à qui elle donne un prénom double, joignant celui des deux grands-pères, Vincent et Paul. Mon père rentre, me découvre, va acheter un poste de TSF (Balmet) et ne cesse d'offrir à boire à l'ensemble des voisins de la tour où nous habitons !
Version B : Le 13 février 1942, vers minuit, une escadrille d'avions bombardent Alger. Ma mère entre en travail. On l'oblige à descendre à la cave, elle y descend avec un nécessaire au cas où... Les bombardements durent toute la nuit, les douleurs aussi. Au matin, vers six heures, ma mère accouche dans la cave, d'un superbe garçon, etc. Quand on remonte à la surface, tout est détruit. Ma mère se retrouve devant des ruines, ma soeur aînée de six ans à la main et moi dans les bras. Chaque jour, ma mère viendra attendre mon père sur les ruines de l'immeuble. Un jour, il est là. Elle lui crie, en le voyant :
- Tu n'as plus de maison, mais tu as un fils !
Le petit garçon, tout en suçant son pouce, monte la garde sur tant de choses ! Le matrimonio est notre origine, notre matrice et notre matrie/patrie. Nous l'avons tous subitement réalisé quand, coup sur coup, la maladie nous enleva notre père en 1985 et un an plus tard notre soeur cadette, Marie-Jeanne, née en 1953. Elle avait trente-trois ans. Au-delà du choc, du double choc, ma mère, mes soeurs et moi, primes conscience qu'il nous fallait réaménager, quelque cinquante ans après, le matrimonio de notre corps multiple et partagé. Nous avons décidé de passer chaque année une semaine, au même endroit, uniquement entre nous, ceux qui restent vivants, mais où nous retrouverions les autres qui sont déjà partis.
Nous choisîmes un temps la côte du Var, où habitent mes soeurs : une petite crique à Fabregas, près de La Seyne-sur-Mer, escarpée, pleine de rochers et de cailloux, incommode d'accès. La plage, sans sable, est minuscule. Nous y installons ma mère dans un fauteuil, sous un arbre, un bob sur la tête. Chaussés de savates de corde, nous nous avançons dans l'eau, jusqu'à cent mètres environ, où nous avons découvert des rochers presque à fleur d'eau, disposés en rond, comme un salon. Nous nous y installons. Et dans cette soule marine, comme le Robinson de Michel Tournier, sous la vigilance de ma mère à qui nous lançons un signe de temps en temps, nous passons une heure, mes soeurs et moi, à nous raconter nos mondes, nous faisant face, en riant aux éclats sous le regard ahuri des nageurs qui brassent à notre hauteur et se demandent ce que l'on est bien venu faire ici.
Le petit garçon en moi vit toujours, s'il a grandi, il ne s'est pas perdu. Ce n'est pas qu'il ait refusé de grandir comme l'enfant au Tambour de Günther Grass. Le monsieur aux tempes grisonnantes, presque totalement blanches même, qui se souvient, sait qu'il ne deviendra jamais assez sérieux pour entrer dans un quelconque establishment. On ne l'y accepte, à l'heure actuelle, que pour autant qu'il est devenu inévitable. Mais, si l'on pouvait s'en passer ! Pour ce petit garçon, l'institution, toute institution est d'abord une cage dans laquelle il rue, surtout si elle est étroite, sans fenêtre et fermée à clé. On a su distiller en lui une telle dose de confiance fondamentale, en la vie, en l'amour, en l'avenir qu'il ne peut tolérer que le champ libre, la perte de vue, la grand route et le grand large...
Le Dieu de ma famille ne m'a jamais fait peur, il est de la trempe du dieu de la tribu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. De Jacob, surtout, qui ne craint pas, et pourquoi craindrait-il ?, de discuter, de négocier, de marchander avec lui. C'est un dieu qui fait le premier pas, qui se présente, qui parle, qui exige, qui n'abandonne pas, qui pardonne, qui se tient à mon coté. C'est un dieu qui n'oublie pas. Et qui m'aime malgré tout ce que j'ai pu, peux et pourrai faire encore. Oui, ma foi est toujours celle d'un petit garçon, dont la famille est éperduement amoureuse, maintenant plus que jamais, qui le sait, ce qui le rend vraiment très heureux, et qui ne peut imaginer Dieu qu'éperduement et infiniment amoureux de lui. Ma famille, mon Dieu, même combat ! Celui qui accueillera toujours l'Enfant Prodigue, sans investigation de ses frasques, celui qui ne condamnera jamais la femme adultère, encore à prouver, mais qui renverra ceux qui l'accusent à leur propre conscience. C'est cet évangile-là que ma famille m'a, sans le savoir, prédisposé à essayer.
Et d'abord sur moi-même puisque " chaque homme porte en lui, la forme entière de l'humaine condition... " (Michel de Montaigne).
C'est lui, le Dieu que j'annonce, c'est ce Dieu qu'annonce le petit garçon dans la naïveté scandaleuse de ses attitudes et de son comportement parfois provocateurs ! Je crois que c'est dans le matrimonio d'Alger et maintenant dans la Soule de Fabregas que je fais le plein...
Un des mots de Jean Bosco, le fondateur des Salésiens, était : " Aimez-les, et aimez ce qu'ils aiment, pour vous faire aimer d'eux ". Cela ne pouvait que me convenir. Or, pour aimer les enfants, les jeunes et aimer ce qu'ils aiment, il faut soi-même ne pas vieillir de l'esprit, du coeur, ni de l'âme. J'ai reçu cette grâce, en ce sens, je suis un homme religieux, touché par la grâce. Pour être capable de proclamer des paroles aussi provocatrices que le sermon sur la montagne les Béatitudes la centième brebis récalcitrante " en diable ", pour oser inviter seulement une grande amoureuse à se ressaisir dorénavant, il fallait que l'enfant Jésus demeurât l'enfant-Dieu... C'est le curé de campagne de G. Bernanos qui a raison, quand il écrit dans son journal : " Mon Jésus Christ est resté un enfant... "
En avril 1993, ma mère et mes deux soeurs, ce qui nous reste, ici, de notre corps mystique, sont venues me rendre visite à Hong Kong. Ce furent deux semaines de totale fusion. Le soir, dans la suite du Garden View, ma mère cuisinait dans la kitchenette les mêmes plats qu'il y a cinquante ans. Assis dans un fauteuil, à préparer les visites du lendemain, j'observais et écoutais mes soeurs se chamailler comme des gamines en recourant à ma mère pour venir les défendre. Et ma mère s'approchait, et elles se calmaient !
... Et moi, dans le taxi qui me ramenait vers minuit de Mid-Levels à Pokfulam, de leur hôtel à ma résidence, j'ai plus d'une fois rejoint ma place, le pouce à la bouche, tenant ferme le parapluie, sur le matrimonio de notre amour !