... J'arrive au dernier chapitre de ce que je me suis promis d'écrire, et me demande, avec une bonne dose de scepticisme, qui, en dehors de ma mère et de mes soeurs, de mes filleuls, de quelques amis et de quelques quidams, curieux de savoir ce que j'aurais bien pu dire d'eux - étant donné qu'ils seront automatiquement publiés avec moi, si je le suis - oui, qui, mise à part Françoise Verny qui m'a (pratiquement) commandé cet ouvrage va trouver un intérêt assez durable pour aller au bout de centaines de pages, d'une vie somme toute, pas plus extra‑ordinaire que celle, par exemple, de trois ou quatre personnes que je connais et que je ne citerai pas, pour deux raisons. Je veux garder secret ce que je pense d'elles et elles ne m'ont jamais demandé de leur faire une quelconque publicité... En revanche, je suis tout ébahi d'avoir commis ces quelque trois cents pages dans les quelques interstices que mon emploi du temps m'a chichement offerts. Je ne sais pas encore si cela révèle une envie ou un besoin d'écrire. Une fois l'investigation puis la déflagration d'images opérées dans l'avion du retour Paris‑Hong‑Kong, et au cours d'une fièvre persistante due à une gastro‑entérite déclarée en Chine, les balises se sont mises en place d'elles-mêmes et la « machine à écrire » a démarré. Jamais aucun retard à l'allumage. Jamais aucune lassitude. Mais bien plutôt le regret de devoir suspendre en stand‑by, à cause de toutes les raisons quotidiennes, humaines, ordinaires. Il faut manger, dormir, répondre au téléphone, aller travailler, voyager. Tout cela paraissait me distraire de ce qui a été le mois d'avant mon occupation première, essentielle et permanente, écrire ces pages autobiographiques. Mais je n'ai jamais non plus connu de stress, puisqu'en fait le temps m'était accordé jusqu'en juin. Sauf en deux ou trois occasions, j'ai eu du ressentiment envers les personnes (sur)venues m'interrrompre. Je me ré‑attelais, je reprenais le joug, je remettais l'ouvrage sur le métier avec la régularité, l'entraînement, la routine presque, d'un O.S., la seule différence étant que les gestes d'écriture que j'accomplissais, modelaient un objet sans cesse nouveau et qui réclamait à chaque mouvement, la totale attention de toutes mes capacités, ma « bonne » volonté, ma totale honnêteté, en évitant l'affectation, la coquetterie et l'effet facile. Je doute y être toujours parvenu. Mais c'est en tout cas cela que je voulais faire ! Peut‑être y reviendrai-je, à l'épilogue mais il fallait que ce soit dit, avant la dernière ligne droite...
... Paris, rue Guyton de Morveau, près de la Place d'ltalie, siège de la Commission Épiscopale Française, pour les Français à l'étranger. J'ai rendez‑vous avec le Père Joseph Hardy, j'ai toujours prononcé ce nom à l'anglaise, à cause de « Jude l'Obscur » que nous avions au programme du bac. Il m'invite dans un petit restaurant du coin. On se croirait dans une rue de province, paisible et lente. Il est pourtant déjà 14 h. J'arrive de Trèves, via Luxembourg, et l'avion avait du retard. Joseph Hardy est en charge depuis quelques mois seulement. Il a lu mon rapport de février sur l'état de mes activités et la prospective. Il a travaillé en Afrique plus de dix ans. J'ai le sentiment qu'il comprend de « quoi » je parle. Il écoute, essaie d'imaginer ce coin du monde qu'il découvre par moi. De retour à son bureau, il continue d'interroger, il est déjà 17 h. Je suis attendu par Françoise Verny, à 18 h 00, rue Racine. Joseph me regarde maintenant à la fois incrédule et séduit. Je serai encore plus seul que je ne l'ai été, les distances sont trop grandes malgré l'avion, ma santé ne tiendra pas, pourtant c'est cela qu'il faut faire.
- C'est le travail et la mission d'un « délégatus » ! lance‑t‑il
- Pardon ?
- Oui, un... une espèce d'évêque qui n'est pas évêque... !
- Alors ?...
- Oui... il faut aller dans ce sens‑là... Il y a bien des jeunes de la Délégation Catholique pour la Coopération... Pourquoi pas ?...
- Le temps presse ! Je vais vous conduire rue Racine en voiture...
Nous continuerons... Jusqu'aux Gobelins, il m'encourage... Au Luxembourg, j'ai le sentiment qu'il m'envie un peu... Au coin de l'Odéon, il m'envoie... Et j'entre chez Flammarion, il est presque 18 h...
Il n'y a pas de jours où je ne sois amené à consulter la carte de ce Sud‑Est Asiatique et chaque fois j'arrive à la conclusion, que le Sud de la Mer de Chine est une véritable Méditerrannée Orientale qui se déploie depuis Shanghaï (30° Latitude Nord - 12° Longitude Est) à Djakarta (8° Latitude Sud ‑ 10,8° de Longitude Est), avec deux plaques tournantes pour les déplacements Hong‑Kong, où je réside, et Bangkok, capitale de la Thaïlande. Quand je me livre à cette contemplation, je superpose au réseau aérien de la région, le réseau maritime et terrestre de Paul, il (n') y a (pas encore) 2 000 ans, compris entre le 20° et le 30° Longitude Est et entre le 35° et le 42° Latitude Nord.
À mon arrivée, je découvris totalement cette partie du monde. Bien que je fusse envoyé « seulement » aux francophones de Hong‑Kong et de Daya Wan (la centrale nucléaire et son camp base), je compris bien vite que d'autres communautés limitrophes devaient se manifester. Ce qui arriva dès le premier trimestre, Canton et Shanghai appelèrent. Je répondis. Deux autres phénomènes accélérèrent le mouvement : le « turn‑over » de mes paroissiens, délocalisation au bout de trois ans, assez régulièrement, et mes propres déplacements de visite, Beijing par exemple, et Taipeï, apprentissage du mandarin. Ainsi ma présence, du moins mon existence devinrent familières, dès la fin de la première année de mon séjour, dans plus de huit implantations francophones (y compris Singapour et Bangkok). La boucle fut quasi bouclée avec mon voyage au Vietnam, de Ho Chi Minh Ville à Hanoï.
Le sens de ces pérégrinations me sauta physiquement aux yeux, quand je décidai, lors de ma retraite de février à Shek O', de rédiger un bilan de mon activité des dix‑huit premiers mois (à mi‑parcours de mon mandat), accompagné de mes réflexions critiques et de propositions, pour servir à un ciblage plus serré d'un éventuel second mandat.
Qu'est‑ce qui me sauta aux yeux ? La Méditerrannée, Paul, avec Timothée, Barnabé, Luc, Tite, Onésime, et toutes les Églises qu'il fondait sur son passage, ‑ prenez la carte, allez‑y. Corinthe, Éphèse, Philippes, Salonique, dans toute la Galatie, et finalement Rome. Il était seul, il n'avait rien, il choisit des compagnons et se fit aider par les personnes aisées qu'il convertissait. Il prenait tous les bateaux et toutes les routes, écrivait aux communautés, rentra régulièrement à Jérusalem, la troisième fois lui fut fatale, à cause des « frères » ! et finit on ne sait où, soit à Rome, soit en Espagne (à l'Ouest ! ). Il fondait des communautés de laïcs, confiait les responsabilités aux laïcs, dont il assurait l'unité, la formation et le suivi, dirait‑on maintenant.
Je ne suis pas paranoïaque, du moins pas au point de divaguer. Dans quelle situation me trouvè-je ? Je n'ai à attendre aucun renfort presbytéral de nulle part. La France est le seul pays au monde qui possède une Conférence Épiscopale s'intéressant à ses compatriotes expatriés, au point de leur envoyer un pasteur, quand elle en a ! Et il n'y en a plus !
Je n'ai aucun moyen : entre 7.000 et 8.000 HK $ (5.500 F, 840 euros) par mois d'indemnités, versés par la Communauté catholique de Hong‑Kong. Je loge dans une maison salésienne, à 90 HK $ la journée. Quand j'ai payé mes cours de mandarin (200 HK $ l'heure, 3 h par semaine) et les livres et revues nécessaires à ma formation... Mais que de compagnes et compagnons chrétiens, que d'amitié, que de générosité, que de disponibilité et d'intelligence. Alors je me suis surpris à prendre tous les avions et toutes les routes, à écrire à toutes les communautés de la Mer de Chine, lettres qui parcourent le monde grâce au fax.Je rentre régulièrement à Paris : j'attends le coup fatal, il arrivera nécessairement. Il arrive toujours ! Et voilà, je ne sais ni où ni quand je finirai. J'en suis encore avant !
Lorsque, fin des années 1970, je traversai le pays de Jésus, avec mes jeunes théologiens et théologiennes de Munich, nous avons connu deux moments particulièrement intenses. Le premier, dans la cour devant l'Église du Saint Sépulcre à Jérusalem où nous nous étions attardés après la fermeture des portes de l'Église‑Monument et le second, sur les pentes herbeuses du Thabor, où nous méditions, devant le panorama grandiose et fertile de la grande plaine de Ysréel, en Galilée. Car c'est de Galilée qu'il s'agissait. « Il vous précède en Galilée, c'est là que vous le verrez » fait dire Matthieu (28,7) au messager. Marc (16,7) ajoute : « Comme il vous l'a dit ». Mais Matthieu, plus loin (28,10) fait reprendre par Jésus lui‑même, aux femmes : « Allez annoncez à mes frères, qu'il doivent se rendre en Galilée, c'est là qu'ils me verront ». Luc ni Jean ne parlent de cet ordre‑invitation, de se rendre en Galiée, s'ils veulent le voir !
Il faut donc aller en Galilée pour le voir, méditions‑nous auprès du Sépulcre vide, puis au milieu de cette même Galilée que Jésus a connue, où il a grandi, où il est revenu plusieurs fois, lui, le Galiléen. Et nos yeux nostalgiques se brouillaient parfois d'une émotion discipulaire. Nous nous sentions tous concernés, eux, me semble‑t‑il plus que moi, et à un titre différent. Chacun se trouvait à la veille, certains à l'aube, d'une décision, d'un engagement, qui au diaconat, qui à la prêtrise, qui à la vie religieuse. Pour quelle Galilée appareiller, quelle Galilée « élire », pour parler comme Ignace ? J'avais déjà reconnu cette Galilée‑là, comme on reconnait un territoire, Nice. Allais-je me plaindre ? Un passionnant travail, enseignement, catéchèse, formation, médias, communication, voyages, édition etc. Quoi de plus ? Quoi de mieux ? Mais voilà qu'en 1990, ma Galilée s'est estompée avec les brouillards d'un voeu d'obéissance enfin re‑interprété ! « On ne choisit pas sa vocation, on la reçoit ! » Je commençai à saisir pourquoi j'avais (malgré moi ? ) fait imprimer cette déclaration du Père de Foucauld, sur mon faire‑part d'ordination en 1975 ! J'ai vraiment eu la conviction que le coup de fil de novembre 1990 me révélait pour la première fois, mon type de Galilée, Hong‑Kong, le Sud‑Est Asiatique, la Chine. Je n'oublierai jamais ma joie en cet instant. Dirais-je que Nice et l'Occident jusqu'au Nouveau Monde n'étaient pas ma Galilée ? Ils l'étaient, certainement, mais à la manière des noviciats et des expériences avant l'obédience, comme le camp d'entraînement avant la mission, comme le service militaire avant la guerre. Et je sens que cette Galilée, dans le port (des parfums) de laquelle j'ai débarqué, recèle d'immenses ressources et de vastes territoires où l'on/IL ne cesse de m'appeler. Et je me dis encore, avec la double conviction de ma disposition et de mon dénuement, qu'à la manière de Paul, qui fut envoyé (apostolos) dans une Galilée qui borde la Mer Égée, ma Galilée à moi semble devoir être baignée, sur 6 000 km du Nord au Sud et 3 000 km d'Ouest en Est, par la mer de Chine.
C'est ce dont nous parlions, rue Guyton de Morveau, à Paris, le six septembre 1993, en évoquant les quelque 16 000 expatriés français de l'Asie du Sud‑Est sans compter, faute de chiffres, les autres francophones dont beaucoup essaient de suivre le Christ, là où les vicissitudes de la vie les ont placés. Mais toutes les Galilées sont soumises, certes à la volonté de Dieu, toujours pourtant à travers l'histoire des hommes. Comment pouvais-je me douter, avant de venir, de l'ampleur, de la diversité et de la multiplicité en même temps que de la variabilité de la tâche ? L'ampleur est frappante : tout d'abord par les distances. Imaginez une paroisse qui irait de Stockholm à Lagos, et de Brest à Odessa. La diversité viendrait à la fois des pays concernés, une dizaine, mais aussi des régimes politiques, des conditions de vie, du genre de travail, banque mais usine nucléaire, commerce mais transport, villes mais sites perdus. La multiplicité touche la quantité des domaines d'application, depuis la paroisse proprement dite, jusqu'au conseil, conjugal, psychologique, thérapeutique. La variabilité, enfin, cette dernière caractéristique touche plus spécialement Hong‑Kong et la Chine.
Et c'est elle qui, se découvrant peu à peu en une nouvelle diversité et une nouvelle ampleur, développa, en elle‑même une telle variabilité, qu'elle finit par présenter le trait principal de la Providence, à savoir que le plus sûr est encore le moins probable. Avant de débarquer, je n'avais jamais entendu parler de l'échéance de 1997 : le retour du Territoire de la Couronne dans le giron de la République Populaire de Chine. Depuis que je suis là, j'en entends parler tous les jours. Plus encore depuis l'arrivée du nouveau Gouverneur Britannique, catholique de surcroît, qui semble prendre un malin plaisir à titiller Beijing sur un point d'une sensibilité douloureuse, la démocratisation de Hong‑Kong , c omme si un acupuncteur sadique se trompait délibéremment de point, en enfonçant ses aiguilles. Et cette variabilité de la situation, son instabilité, son imprévisibilité, et son improbabilité n'ont rien qui me choque, m'épouvante ni me tétanise : j'aime, sinon être assis, du moins voler « au dessus du volcan ». C'est ainsi, entre autres, que je me suis mis à étudier la Chine, puisque à l'évidence, ma Galilée va déboucher un jour où l'autre sur elle. Je me souviens que je fis voeu d'apprendre le mandarin, devant la stèle de Mateo Ricci à Beijing en a vril 1991, inaugurant par là une formation en sinologie qui avance cahin caha, mais qui avance. Je décidai immédiatement de découvrir les visages géographique, topographique, climatique, anthropologique, etc., de ce continent nouveau. Je profite encore des moindres week‑ends prolongés ou de congés scolaires un peu plus longs, pour organiser mes campagnes de reconnaissance, avec une campagne estivale spéciale.
Ce changement de cap à 180 degrés , de l'Amérique à l'Asie, m'a très certainement « choqué » dans ma recherche de la Galilée. Je ne m'en suis pas encore totalement remis. Même s'il demeure vrai, que mes cinq années d'aller‑retour Nice‑les Amériques (1985‑1989), et mes multiples engagements et interventions dans ces contrées ont matériellemnt constitué une authentique préparation, il n'en demeure pas moins que je m'étais très intimement identifié avec cette (pseudo) Galilée‑là et que, si, théoriquement, je m'en suis logiquement détaché, mon inconscient est encore travaillé par des forces tendues dans cette direction‑là. C'est pourquoi, dans cette évaluation de mes énergies actuelles et la prospective à laquelle m'invitent toutes mes investigations, j'éprouve une réelle appréhension à articuler objectivement le résultat auquel j'aboutis. Ce qui reste sûr, de manière obvie, et à quoi je me réfère sans cesse, c'est que, tout en acceptant avec joie, de venir Le voir ici, je n'ai jamais prétendu, moi, et pour la première fois, qu'Il y soit. Je reconnais soudain, ou alors je m'abuse encore complètement et je dois en tirer les conséquences immédiatemement, que je Le rencontre quotidiennement et que si cet endroit n'est pas encore tout à fait ma Galilée, il lui ressemble étrangement.
Ma Galilée, de fait, est devenue intérieure, comme il y a une Mongolie intérieure, et l'autre. En moi, le Ressuscité me précède toujours, puisqu'Il a réussi à toucher, presque malgré moi, mon intimité la plus secrète. « L'échec » américain a véritablement fait sauter le rocher qui obstruait mon désir et passait pour son aboutissement. Dans le vide ainsi dégagé, dans la place libérée, au coeur du manque enfin dévoilé, une présence vibre comme une lumière sur le macadam torride. Oui, il fallait une mort, pour que la pierre, ensuite, puisse rouler, et faire surgir, de l'absence révélée, la foi. « L'autre disciple entra à son tour dans le tombeau. Il vit et il crut » (Jn 20,8) . C'est en entrant dans le manque, que j'entre en Galilée, cette Galilée de la foi, qui est le territoire de l'âme, renvoie aux origines, renvoie à Nazareth, au Lac et au Thabor, mais pas seulement à ces lieux propres au Galiléen. Celui qui croit, est renvoyé d'abord à sa propre Galilée, invité à reconnaître son Nazareth, son Lac et son Thabor. C'est chez moi et en moi et tout au long de mon existence antérieure, que le Ressuscité me précède, parce qu'il était déjà là, et moi, je ne le savais pas. Au cours de mon anamnèse, je reconnais « ce qui est dès le commencement (à mon insu ! ), ce que j'ai entendu, ce que j'ai vu de mes yeux, ce que j'ai contemplé, ce que mes mains ont touché...(d'après 1 Jn 1,11) »
En vérité - Amen, Amen - cette Galilée‑là est véritablement le territoire de l'âme.
Et puis, il y a l'autre, avec une délimitation bien définie, comme le territoire indépendant de l'autre Mongolie, avec ses frontières, sa capitale, son drapeau et son armée. S'il m'y précède, c'est dans les coeurs, où il attend que ma parole Le révèle, en le faisant entendre, voir, contempler et toucher. J'ai ainsi appris qu'on ne choisit pas les hommes à aimer, c'est Lui qui vous les indique au moment opportun. Chez moi, un temps (longtemps ? ), une Galilée a obscurci l'autre car je confondis la tâche, avec Quelqu'un qui me demandait de le suivre, Lui ! Voilà la prise de conscience qui a épouvanté le « jeune homme riche ». Plus que d'avoir à laisser tout ce qu'il possédait, pour Le suivre, c'est l'appel à Le suivre, en soi, qui l'aura fait reculer.
- « Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous » lance‑t‑il à Judas
Et à travers Lui, à tous ses compagnons, ceux de l'époque et les autres à venir,
- « ... mais Moi, vous ne m'aurez pas toujours (Jn 12.8) »
La Galilée intérieure est exclusive de tout le reste, elle se concentre sur le seul Galiléen, sur le Fils de Marie. Je pense avoir toujours été interpellé et fasciné par cette existence, cette prétention, cette insolence, en fait par cette auto‑déclaration divine. En se permettant de parler de la sorte, le Galiléen décline son identité. Qui, en effet, peut s'autoriser à affirmer qu'il représente tout pour un autre, indépendamment de ce qui, par ailleurs, serait susceptible d'être entrepris ensemble ? Qui peut s'arroger le droit d'exiger d'une personne humaine cette réponse absolue ? En même temps, n'est‑ce pas l'atout majeur de cet appel, que d'être « impossible » ?
En matière de mission, toutes se valent, même si chacune a sa spécificité. Bien sûr, Nice et l'Europe, Médellin et l'Amérique Latine, Hong‑Kong et l'Asie du Sud‑Est, bientôt peut-être Beijing et la Chine immense, tous ces champs possèdent une attraction que personne ne peut nier, et moi, moins que d'autres, pour en avoir pratiqué trois déjà. Mais ce n'est pas faire preuve de relativisme et d'indifférentisme atypiques, que de soutenir qu'il importe peu à celui qui adhère au Galiléen, d'agir en son nom ici ou là. En se liant absolument à lui, il se libère du reste, de tout le reste.
J'avais toujours compris mes voeux de religion - pauvreté‑chasteté - obéissance - comme l'état le plus adéquat pour vivre libre mais tout cela était, jusqu'à ces dernières années, resté théorique, théologique, apologétique, parénétique, etc. Peut‑être m'aura‑t‑il fallu quelque trente ans pour le comprendre non seulement dans ma tête, mais aussi dans mon corps psychique, dans ma sensibilité, du côté de mon coeur. Le lecteur l'aura maintes fois entendu, la « perte » de l'Amérique m'aura sauvé. M'aura sauvé pour la Chine ? Depuis quatre ans, si ma colère et mon exaspération augmentent, c'est aussi à cause de la Chine et des Chinois. Ici, à Hong‑Kong, je ne les fréquente pas beaucoup, sinon « globalement », sauf dans ma Communauté. De plus, sur des périodes courtes, je traverse le continent dans toutes les directions. Ce sera sûrement une monstrueuse confrontation si et quand Beijing sera ma prochaine destination, et l'Empire du Milieu mon prochain environnement permanent. Et pour de multiples raisons.
La tradition confucéenne ne se réfère pas à une « extériorité », elle cultive les dispositions innées du coeur, toutes orientées vers l'harmonie des relations, toutes conçues sur le modèle familial. En théorie ! Mais la modernité et la rencontre internationale comme individuelle ne supposent‑elles pas la reconnaissance d'une « extériorité » commune à ceux qui vont au devant l'une de l'autre ? Question ! De même cette tradition est dominée par un discours pan‑moraliste. Il ne peut pas y avoir d'activité moralement neutre, pas de place pour des savoirs spécialisés ou des entreprises individuelles. Mais cette tradition est‑elle toujours présente et vivante ? Tant que la valeur de l'individu n'est pas affirmée, comment continuer à parler, cela est inutile, de valeurs traditionnelles ? Un esclave reste un esclave. Plus encore ! Aux bribes en ruines de cette tradition confucéenne ou néo‑confucéenne, vont répondre certains réflexes conditionnés, mais erratiques en définitive, de la tradition judéo‑chrétienne dont je vais devoir constater, je le fais déjà, l'exploitation amorale et exarcerbée dans cette aveugle pratique de l'économie socialiste de marché.
Bien sûr, écrivais‑je dans l'essai de synthèse d'un colloque que j'organisai en 1994 sur « L'éthique judéo‑chrétienne face au marché chinois », bien sûr, dès que le séjour se prolonge, et la curiosité, et l'intérêt, l'enjeu s'ouvre, se diversifie et ne peut ignorer les dimensions culturelle et spirituelle qui ont dû demeurer malgré tout. Je veux y croire. La spécificité et l'irréductibilité de cet art de vivre, de penser, de jouir et de mourir, de cette vision centripète de l'Univers, de ce mon de intérieur à illustrations pictogrammiques, de cette religion sans Dieu, de cette philosophie sans théorie, de cette obsession du même dans les formes, les volumes, les couleurs et, ô combien, depuis dix ans, de ce pragmatisme global où l'argent et le profit semblent l'emporter sur toute autre considération, au dessus d'un vide référentiel creusé par l'atomisation des valeurs ancestrales... Oui, sans être (grand) prophète, on peut pronostiquer des déflagrations inouïes dans le choc commotionnel que je vais connaître.
Mais pourquoi y aller, alors ? Eh bien parce qu'il faudra bien faire la preuve finale de cette foi du disciple. Que va‑t‑elle devoir imaginer, en matière de représentations mentales, d'attitudes intérieures et de comportements sociaux, affrontée qu'elle sera à une telle hétérogénéité ? Car, c'est la première fois, dans toute l'histoire et celle de l'Église en particulier, que l'homme‑chrétien se trouve confronté avec une si massive, compacte et innombrable réalité. Depuis longtemps déjà, je n'ai pas le sentiment que ce christianisme construit par plus de quinze siècles d'ethnocentrisme occidental signifie quoi que ce soit pour des catégories mentales inaptes à produire des notions telles que la « personne », la « faute », le « salut », « l'incarnation », etc.
S'ils ont appris de la Bible des Juifs, les premiers chrétiens ont dû cependant quitter les rivages judaïques pour entrer délibérément dans l'hellénisme gréco‑romain d'Antioche, d'Éphèse et de Rome.
C'est Clément qui s'emparera de l'héritage culturel d'Alexandre, à Alexandrie d'Égypte, précisément : grammaire, étymologie, rhétorique, dialectique, arithmétique, musique, physique, astronomie, symbologie des nombres, et, enfin, philosophie. Et le voilà qui met au point sa méthode dite d'équivalence. Entre l'allégorisme stoïcien et la typologie biblique, entre les épisodes de la Bible et les mythes d'Homère, entre les contenus, les méthodes et les démarches scientifiques judéo‑chrétiens et gréco‑romains, Clément soutiendra qu'il y a une préparation évangélique dans le monde païen. Il voudra apprendre des Barbares, tout ce qui n'est pas grec, des prophètes d'Égypte, des Chaldéens d'Assyrie, des Druides de Gaule, des Mages de Perse, des Gymnosophistes de l'Inde. Ce sont tous des hommes divins, inspirés par Dieu, qui ont enseigné, sous forme d'histoires, de hautes doctrines. Clément soutient que c'est l'Unique Verbe qui a distribué à chaque nation la forme de sagesse qui lui est propre. Cette sagesse est une dans son principe et multiforme dans sa présentation. Que le même Verbe se manifeste à nouveau dans le Christ, le même dessein subsite. La révélation du Christ se distribue dans les formes propres des diverses cultures. Ainsi, termine‑t‑il, dans le monde grec, le christianisme doit se dépouiller de sa forme sémitique pour revêtir la forme hellénistique, il doit parler la langue de Platon et d'Homère et prendre les attitudes d'Hermès et d'Ulysse. Clément a voulu ainsi et a réussi à créer un type de chrétien en rapport avec l'idéal hellénistique de l'homme. Il n'avait plus aucune complaisance pour ce que l'Évangile pouvait charrier de juif avec lui, c'est dans la forme intérieure, et pas seulement l'attitude extérieure, que le Chrétien hellénisé surgit pour la première fois. Unir les valeurs de l'hellénisme et la foi du chrétien.
La transition, la religieuse, se dégradera en impasse, en cul de sac, en Holzweg, si, à notre tour, et suivant l'exemple de Clément, nous autres, chrétiens de la fin du deuxième millénaire, ne faisons pas tout pour nous dépouiller de ce qui est, depuis quinze siècles, devenu hégémonique dans le Christianisme. Il nous faut quitter, je le fais, le coeur gros, les rivages hellénistiques pour entrer délibérément et froidement dans un univers nouveau où les contacts par sons, signes et images s'établissent désormais d'un bout à l'autre du monde, en temps réel, c'est‑à‑dire instantanément. Les trois milliards d'hommes de l'Inde au Japon et de la Mandchourie à Bornéo pourront bientôt recevoir cinq cents chaînes de télévision ! Au‑delà de la qualité et de l'origine des programmes, le Chrétien devrait apprendre cette « langue »‑là et établir une nouvelle méthode d'équivalence entre le dogmatico‑canonisme catholique romain et l'imaginaire picto‑et icono‑grammique, entre nos mythologies indo‑européennes et sémito‑gréco‑ romano‑chrétiennes et les nouveaux mythes des images de synthèse , entre les contenus, les méthodes et les démarches scientifiques de la société chrétienne occidentale et ceux de la sagesse globalement asiatique. Il doit y avoir une préparation évangélique dans le monde asiatique. Il nous faudra apprendre d'eux, de leurs hommes divins, inspirés par le seul Dieu, qui ont enseigné sous d'autres formes que les nôtres, de hautes doctrines. Nous avons à découvrir l'unique Verbe qui leur aura distribué la forme de sagesse qui leur est propre, sagesse une dans son principe et multiforme dans son incarnation. Notre tâche est de réussir à créer un type chrétien en rapport avec ce nouvel idéal globalisé, mondialisé de l'homme. N'ayons plus aucune complaisance pour ce que notre compréhension de l'Évangile peut charrier d'étroitement occidentalo-européen avec lui, c'est dans l'attitude intérieure, et pas seulement superficiellement, que le Chrétien mondialisé doit surgir au prochain millénaire, c'est‑à‑dire après-demain. Unir les valeurs enfin « catholiques », universelles, et la foi du Chrétien !
Dans la péricope du « Jeune Homme Riche », c'est la suite qui m'intéresse aussi, celle qui n'est pas écrite. Comment imaginer le retour chez lui, les jours suivants, sa vie après ? Ou sa question n'était ‑ elle alors que provocation, ou curiosité, au moins au départ ? Et puis, pris par le jeu, il a pu tomber sous le charme, c'est à ce moment‑là que le Galiléen s'est pris, lui, à l'aimer (c'est l'expression de Marc). Alors c'est devenu sérieux, terriblement sérieux. C'était certainement la première affaire sérieuse que le jeune eut à traiter. Le Galiléen n'en est plus resté aux commandements, même ceux transmis par Dieu lui‑même à Moïse. Il lui fait faire un saut qualitatif. « Une seule chose est nécessaire » Voilà l'objet du désir, on va enfin le connaître, puisque c'est le Maître - le rabbi - qui va en parler. Se débarrasser de tout ce que l'on a et qui finit par nous faire ce que nous sommes. C'est la condition préalable. Ne plus tenir à rien, n'être plus tenu par rien. Rien, dit ‑ il ailleurs, même pas une pierre où reposer la tête. Choisir d'être pauvre et tout donner à ceux qui n'ont pas choisi de l'être, être acteur de sa pauvreté, et non pas la subir. Cette pauvreté, qui contient déjà ses extensions futures de chasteté et d'obéissance, ne tenir à aucun autre corps, à aucun don des sens, et n'être tenu ni par l'un ni par l'autre... Ne tenir à aucun objet de son désir, et n'être tenu par aucun d'entre eux... Si donc une seule chose est nécessaire, laquelle, alors ? Eh bien, l'affirmation tombe sous la forme de ce qui n'est plus une invitation, mais une demande. Une injonction. Un appel. « Puis, viens, suis-moi » Cela veut dire que le Galiléen seul est nécessaire, tout le reste ne l'est pas, tout le reste est contingent, diraient les philosophes.
Pour être bref, je dirais qu'il me convient parfaitement que tout soit contingent, que rien ne soit nécessaire, et qu'une seule chose importe. Surtout quand cette chose est un être, un homme, et, j'y crois, que cet homme est dieu tout à la fois. Et pourtant, j'aurai vécu toutes ces longues années, Amériques comprises, en disant et ne faisant pas. Je n'étais qu'un pharisien, je dois l'être resté encore, même si je ne m'étais pas calé dans la chaire de Moïse. J'avais remplacé, peut‑être de bonne foi, l'appel de Dieu, par mes envies humaines, même pas des désirs !
« Une nuit, rapporte Luc dans les Actes 16,9-10, Paul eut une vision. Un Macédonien lui apparût, debout, qui lui faisait cette prière : Passe en Macédoine, viens à notre secours. À la suite de cette vision de Paul, nous avions immédiaternment cherché à partir pour la Macédoine, car nous étions convaincus, que Dieu venait de nous appeler à y annoncer la Bonne Nouvelle ».
J'aime à dire que la Galilée est un passage obligé de tout disciple du Galiléen, et que se faire précéder par lui en Galilée, c'est aussi se laisser « galiléenniser » par lui, c'est devenir (un / le) Galiléen à son tour, c'est avoir en soi les mêmes sentiments qui l'animaient quand il marchait sur les routes de sa patrie. Pour ce faire, il faut lire et relire les évangiles, s'en imprégner, les laisser infuser en soi, les apprendre par coeur, parler en les citant, mêler à sa parole la parole des évangélistes et à la leur la nôtre propre. Et puis, depuis Paul, il y a la Macédoine, il y a cet homme qui appelle, debout - que j'aime ce « debout ». On se prend à imaginer qu'il aurait pu appeler « assis » c'eût été une convocation ; « couché » c'eût été cavalier ! Debout, il appelle au secours. La Macédoine est un « plus loin » de la Galilée, une progression, une avancée. Il faut y « passer », franchir topographiquement le Pont Euxin, passer de l'Orient, même s'il est moyen, à l'Occident, même si on a peine à y croire !
Je n'ai pas (encore ! ) eu de vision. Aucun chinois ne m'est (encore ! ) apparu en songe pour m'appeler à passer en Chine, en Mainland. Peut‑être Dieu n'envoie‑t‑il plus de vision « à l'ancienne ». Il préfère aujourd'hui se servir de la vie et de l'histoire, toutes ces pages en témoignent ! Ici, je n'aurais pas à passer personnellement de Hong‑Kong à la Chine, c'est Hong‑Kong tout entier qui le fera, avec tout ce qui s'y trouvera encore au‑dessus du niveau de la mer ! En 1997, cela est arrêté, programmé, attendu. Il y aura du travail ! ...