2 - LA RENCONTRE

... Si je commets ces pages, je n'en suis pas l'instigateur. J'exécute un ordre, quasiment. Une femme m'a demandé d'ouvrir les vannes de cinquante ans de retenue de mémoire, parce qu'elle voulait savoir le pourquoi et le comment d'une vie où l'avaient fait entrer les cinq cents feuillets d'un journal que j'ai tenu lors d'une " crise " récente...

À la fin de la grande cérémonie du Vendredi saint, la Vénération de la Croix, Pâques 1993, un ami Hongkongais, Jonathan Pettitt, vint me remettre un livre, en m'assurant que j'aimerais. C'est ainsi que je pris connaissance de Dieu existe, je l'ai toujours trahi ! de Françoise Verny. Le titre, l'auteur, l'indécence et l'insolence naturelles pour moi de nombre de ses propos, les similitudes de tant de comportements et d'attitudes, sans parler de cette rencontre personnalisée avec celui qu'elle appelle Dieu, beaucoup de choses m'incitèrent, en cette aube du Samedi Saint où je refermai le livre, à écrire à l'auteur mon merci pour ses mots et mes souhaits de résurrection pour le lendemain.

Je passai la semaine de Pâques à Angkor (quelques jours avant la reprise de Siam Reap par les Khmers rouges) ; ma mère et mes soeurs vinrent me rendre visite à Hong Kong fin avril. Début mai, je reçus un mot de Françoise Verny, à qui je proposai, en réponse, la lecture toute amicale de ce journal (janvier septembre 1990) dont je n'avais tiré qu'une dizaine d'exemplaires à l'intention de ma famille et de mes amis proches. C'est en fait un rapport d'auscultation de neuf mois, de tous les états existentiels par lesquels je suis passé, entre trente jours d'Exercices Spirituels d'Ignace de Loyola à La Baume les Aix (j'en parle plus loin) et mon arrivée à HongKong, alors que j'(e) (m') étais promis à Medellin (Colombie)... Après les Exercices, il y avait eu le pélerinage à Loyola (Pays Basque espagnol) en compagnie de ma soeur cadette, une première reconnaissance ( ! ) de mon champ d'apostolat à HongKong, un séjour fascinant à Beijing, et près de la tombe de Matteo Ricci, et enfin la découverte à Vénasque, en Comtat Venaissin, de la mystique espagnole avec Jean de la Croix et Thérèse d'Avila. La condensation de l'expérience religieuse accumulée dans cette grossesse de l'âme fécondée, c'est indubitable, par l'opération du Saint Esprit, a donné naissance, merveilleuse providence, à l'enfant de l'enfant que je n'ai cessé d'être : un monde nouveau, à la place du Nouveau Monde, de l'inconnu à la place du déjà connu, de l'avenir à la place du passé, du tout autre à la place du même ! Cet accouchement extrême oriental exigeait non seulement de me re nouveler, de découvrir et d'apprendre, d'inventer de l'inédit, mais de " m'altérer ", de muter, de renaître, comme Nicodème, de l'eau et de l'esprit des tout débuts : " be reshit ", au commencement, premier mot de la Genèse !...

L'année scolaire prit fin, je passai un mois à Taipeï à étudier le mandarin, puis, en compagnie de ma collaboratriçe, je gagnai Beijing pour prendre le Trans sibérien jusqu'à Saint Pétersbourg... C'est de Nice, mi août, que je recontactai Françoise Verny. Elle m'invita à venir la rencontrer chez Flammarion, rue Racine, la veille même de mon retour en Asie.

Cette entrevue est encore toute brûlante dans ma mémoire. Et d'abord l'apparition de Françoise Verny sur les dernières marches du grand escalier de bois dans le hall de réception des Éditions Flammarion. Forme massive, pesante, fatiguée, enveloppée dans une cape manteau ample, gris souris, les mains agrippant (agrippées à ? ) deux couffins, remplis à déborder de manuscrits, la tête rentrée dans les épaules, le visage défait, le corps las. Et puis, l'oeil ! L'oeil des grands sauriens où se mèle une lourdeur langoureusement smyrniote avec l'acuité infaillible d'un maître du Kung Fu. À ma vue, elle n'eut qu'un " texte ", à la fois salutation, présentation et invite : " Père Toccoli, allons au bistrot ! "

Je fis mine de vouloir aider. On me fit comprendre qu'on avait l'habitude ! J'étais trempé, je venais " d'essuyer " un bel orage d'été. Chargé, j'avais passé deux heures au musée Guimet et dix minutes seulement à la librairie ! Affamé, pas eu le temps, tellement les rendez vous se succédaient ce jour-là, et fatigué, car depuis quatre jours je n'arrêtais pas de courir dans Paris. Me voici donc suivant Françoise Verny le long de la rue Monsieur le Prince jusqu'à l'hôtel Trianon dont le cocktail lounge du sous sol doit être le quartier général. À sa vue, le barman sert immédiatement deux doubles whiskies et nous tombons dans deux fauteuils. Nous trinquons silencieusement à notre santé respective. J'attends. Elle souffle. Silence. Et le rideau se lève...

Ce n'est plus la même femme. Elle n'est plus si massive que ça, ni pesante. De l'ampleur, de la surface, du poids, oui ! Fatiguée, oui, certes, mais de cette fatigue de l'épuisement créateur ! Le gris n'est plus qu'une toile de fond, assez neutre justement pour s'effacer devant le jeu des mains manipulant mon manuscrit, sautant d'une référence à une autre, avec cette souplesse qu'ont les gros quand ils font leur métier à la perfection ! Avez vous vu M. Rostropovitch sautillant sur son violoncelle, dans les suites de Bach ? L'espace se meut et les mouvements deviennent pensée, couleur, son, images du sens. Et sens de l'image ! Françoise Verny la pro ! Et dans le rôle de Françoise Verny, Françoise Verny !

Je regardais. J'écoutais. Non pas comme au spectacle pourtant. Comme à l'école plutôt, je regardais et j'écoutais mes profs quand ils étaient, pour moi, " regardables et écoutables " ! Françoise Vemy est regardable et écoutable.

Que me dit elle ? Deux choses en définitive. La première me conforta, elle aimait mon " histoire ". La seconde me confirma, elle me déclara que j'avais un style, et un style propre !... C'est à cet instant que le ton changea et que son attitude me transforma en l'élève que je n'ai jamais cessé d'être et que j'espère demeurer toujours. On voulait en savoir plus sur moi. Il n'y avait aucune raison pour que cela soit réservé aux seuls intimes. Mon journal (le titre en est Le Pentabase, ou Les cinq mouvements de l'obscur désir) laissait sur sa faim le lecteur privé de tous les éléments biographiques nécessaires pour saisir la portée de telle aventure, de telle prise de conscience, de telle réflexion. Il fallait absolument faire précéder ce livre d'un autre, en forme d'autobiographie, sans nécessairement devenir pontifiant, momifié et sans saveur. " Et pas à la manière de ces livres interviews, rewrités et accommodés par un nègre payé à la ligne ! "conclut elle dans un éclat ! L'impitoyable chasseur de texte, d'auteur, de " genuine " se montrait à découvert. Il en résulta une promesse que je dus faire. Oh, sans grande violence. Soyons honnête, sans coquetterie ! Je n'avais encore jamais pensé à un tel projet, ne m'estimant ni assez " âgé ", ni assez sage pour le concevoir.

C'est dans l'avion qui, le lendemain, me ramenait à Hong Kong qu'une forme se dessina. Ou plutôt des " formes " et des " dessins " qui devinrent vite des photos, puis des images, enfin des constellations d'images.

Je ne me sens pas l'âme d'un scribe de procès verbal. Je ne parle pas de celui de J M. G. Le Clézio dont j'étais le compagnon d'études de Lettres, dans la classe de M. Jean Onimus, à Nice, au début des années 1960 !... Autant le journal (Le Pentabase) s'est imposé à moi, jour après jour, heure après heure, à une période très significative de ma vie, à un " Wendepunkt (un tournant) ", dont Klaus Mann fait le titre de son " Lebenstericht (récit de vie) ", un mois avant de se suicider..., autant ici, libre de toute nécessité sinon de ma volonté de tenir ma promesse, j'invite le lecteur à parcourir cinq décennies d'existence, comme on feuillette un album ou une anthologie, mieux, comme on regarde une rétrospective lors d'une exposition de peinture ou un festival de cinéma. Quelle que soit la métaphore, il s'agira d'images, de plans fixes, de plans-séquences, de plans rapprochés, éloignés, de champs et contrechamps, ou de zooms avant et arrière... Images donc, c'est à dire des condensations diverses, temps, espace, atmosphère, sons, couleurs, personnages, le tout saisi dans cet instantané volé à l'éternité, qu'est l'arrêt sur image, sur cette image, devenue dans l'alchimie de la mémoire, un des multiples sacrements du passé personnel, capable(s) de réaliser, quand il(s) est/sont contemplé(s), ce qu'il(s) signifie(nt).

Le " matrimonio " est une image fondatrice, et c'est (pourtant ! ) une image de rêve. Elle pré conditionne, elle annonce par avance, elle illustre plastiquement, et finalement elle condense en amont et en aval les significations accumulées qui vont naître de l'existence historique. Le " matrimonio " engendre, draine et démultiplie des constellations d'autres images à qui il donne du sens primordial et qui deviennent à leur tour, dans leur temps historique, génératrices de sens pour d'autres constellations.

C'est ainsi, dans l'avion, que ma vie m'apparut : des feux d'artifice qui, en éclatant, donnaient naissance à d'autres feux qui, eux mêmes... etc. Quelles sont donc ces images condensatrices de sens et génératrices de constellations ? Et, me livrant à une anamnèse sauvage, je me pris à noter ces images parnassiennes, images dites debout, dont parle José Maria de Heredia. Je m'installai sur le " matrimonio ". Je n'eus pas à les " convoquer ". Elles se présentèrent d'elles mêmes, comme mues par cette aimantation structurelle que possède par nature tout ce qui communique. Une cinquantaine de bornes millières me conduisirent ainsi jusqu'à mon palais de mémoire : les routes du " matrimonio " !

Un événement devait suivre et venir me prouver que ce processus peut même être accéléré. Ce fut par la fièvre. Oui, six jours durant, j'ai souffert d'une gastro entérite. Trois nuits de suite, je ne pus fermer l'oeil, la tête dans un étau, le corps baigné de sueur, les membres en coton. Jamais je n'avais assisté à un tel travail de mes facultés de vision intérieure où se mêlaient imaginaire, subconscient, créativité... J'avais peine à suivre comme dans une accélération stroboscopique, la naissance, le développement, la transformation, etc. de tous les éléments iconiques, qui des heures et des heures durant défilaient sur l'écran non stop de mon cinéma intérieur. Une sorte de kaléidoscope devenu fou. Avec l'impossibilité d'arrêter ou même de freiner la machine ! Je sentais mon visage déformé par la douleur de devoir regarder sans pouvoir retenir le moins du monde l'une ou l'autre des combinaisons. Je sais que je gardais les yeux ouverts. Il n'était plus question de veille ou de sommeil, de jour ou de nuit, seul un bombardement d'images, de couleurs, de formes. Il y a de telles scènes dans Orange mécanique pour soigner le jeune délinquant, et dans 2001, Odyssée de l'espace quand le vaisseau spatial passe en phase d'accélération maximum ! (Je remarque, en l'écrivant, que les deux films sont signés Stanley Kubrick ! )

Sans enrôler le lecteur dans ce rallye " off limits ", je lui propose de l'initier aux jeux des constellations. Chaque vie comprend bien sûr une enfance et une adolescence, périodes de formation ; puis vient le temps des entreprises : conjugale, familiale, professionnelle, vocationnelle. Alors, souvent, un bilan s'impose. Et puis on repart... ou on continue !

On se déplace aussi, ou l'Histoire s'en charge ! Ainsi la topographie peut se transformer en une espèce de ponctuation existentielle. Elle se confond d'ailleurs alors avec les événements qui, sur le parcours, sont autant de poteaux indicateurs.

... À chaque pas, une image nous aidera à nous poser. Nous la contemplerons et elle mettra en route la séquence des constellations, arpentant et le temps et l'espace, c'est à dire l'histoire... que nous laisserons en suspens jusqu'au prochain pas, jusqu'à l'image et la constellation suivantes... Et si nous avons le sentiment, à un moment, de ne plus très bien savoir si nous avançons vers l'amont ou si nous revenons vers l'aval, ce sera le signe que nous aurons passé le test du matrimonio !...

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Dernière modification : 2004/11/25
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