... Je suis assis dans un vieux transatlantique, sur le balcon de notre appartement, au cinquième étage de l'immeuble, tout contre la ballustrade. J'ai endossé un antique ciré terre‑neuvas jaune. Il pleut. Je regarde la mer, au loin, et je parle, à haute voix, à mes deux compagnons invisibles, Julien et Laurent de Médicis, des dernières nouvelles de nos navires partis sur la mer océane... Je dois avoir sept ans...
Un soir, mon père avait ramené, trouvé dans la remise d'un bateau qu'il ravitaillait, I'épave d'un transatlantique, ce fauteuil pliant, fait de bois, de toile et suprêmement inconfortable. Il l'avait entièrement réparé, renforcé la toile, verni les montants et l'avait entreposé sur le balcon. Personne ne l'utilisait, sauf moi. Ce balcon était devenu dans mon imagination d'enfant, le pont de mon navire, la balustrade me servait de bastingage et, chaque fois que j'étais seul à la maison ‑ cela d'ailleurs ne durait jamais bien longtemps - je m'installais sur le gaillard d'avant avec mes officiers en second. Le ciré, une vieille casquette paternelle défoncée, je me transformais en Surcouf, Christophe Colomb ou le Capitaine Achab dont j'avais toutes les aventures dans ma petite bibliothèque.
Dernièrement, on m'avait offert un livre d'art sur Florence et je m'étais littéralement épris (des statues) de Laurent et Julien de Médicis par Michelangelo. Que de fois, à cette époque, je leur donnai rendez‑vous sur la passerelle pour évoquer le sort de notre flotte ou imaginer d'autres expéditions ! Et bien sûr, chaque fois que je suis à Florence, je me rends ‑ passage obligé ‑ au Palazzo Vecchio, Piazza della Signoria. Dans la grande salle de réception, ils sont toujours là, Laurent et Julien, le magnifique et le vaurien. Nous nous regardons, nous nous souvenons que, malgré le demi millénaire de distance, nous sommes nés contemporains d'esprit. C'est ce à quoi je rêve aussi, en arpentant près de San Lorenzo, Ia bibliothèque laurentienne et la chapelle des Médicis...
Le temps ni l'espace ne me sont jamais limites pour choisir, et rencontrer d'abord, ceux que je vais (apprendre à) aimer. Ainsi ma sensibilité me rend capable d'apprécier le Galiléen Jésus, l'homme de Nazareth, au‑delà du mauvais grec des évangiles, grâce à l'intuition, l'inspiration ‑ la grâce, encore ‑ qui me sont accordées depuis qu'on m'a parlé de lui. Je n'aurais pu que le suivre, s'il m'avait appelé bien sûr, puisque c'est lui qui choisit ! C'est lui qui « convoque ». Si je comprends « le jeune homme riche », qui prend peur devant la souveraine prétention de l'invite, j'ai de bonnes raisons de croire... que je suis de la race de celle d'Augustin d'Hippone, de François d'Assise, de Charles de Tamanrasset ! Nous tous, là, nous sommes un peu les mêmes : des « grands petits garçons » qui n'ont pas froid aux yeux !
Ma mère m'a confié :
- Quand tu étais petit, j'attendais le retour de ton père. Maintenant que tu es grand, j'attends ton retour !
Ma mère nous a raconté notre père, toujours parti. Pantalon sombre, carré, pull bleu marine, col roulé, casquette de gradé. Quelle joie quand il déboulait, le sac marin en boudin à l'épaule ! Le plus souvent, c'est au petit matin qu'une senteur d'iode et de mazout trahissait qu'il était passé la nuit et que notre rêve l'avait happé au passage, le transformant en un personnage de l'histoire en cours. Parfois, il débarquait sans crier gare à l'école primaire. Nos maîtresses y étaient habituées. Il déversait sur le bureau quantité de friandises et nous empruntait pour quelques heures avant de repartir sur la mer... Il m'emmenait à l'occasion pour la journée avec lui sur le bateau quand il mouillait un jour ou deux. Il me faisait passer devant lui, sa casquette sur ma tête, et les marins me saluaient, très graves.
Partir, découvrir la mer, les bateaux... avec toute la panoplie des ports, des tavernes, des trafics, puis des tempêtes, des naufrages, et aussi des pirates, des corsaires. Royale ou croisière... L'aventure, d'abord et toujours !
Mes premières découvertes hors Algérie sont nord‑africaines. Par le train, à travers toute la plaine de la Mitidja, via Oujda, la frontière, jusqu'à l'océan, Rabat et Marrakech. Je devais avoir une dizaine d'années. Mais, dès l'année suivante, ce fut l'Angleterre et ce, chaque année, jusqu'en terminale. Mon père travaillait avec un shipchandler, M. John Shore, originaire du Yorkshire. Ce demier avait épousé une juive algéroise et nous les recevions régulièrement à la maison. Ils avaient une fille avec laquelle je ne m'entendais pas. Mais devant mes essais de lui parler anglais, et mes dons ‑ à ce qu'il en disait ‑ il offrit à mes parents de me recevoir dans sa famille si on décidait de m'envoyer outre‑Manche pour un séjour linguistique. Dès l'été suivant, je partis. Ce fut mon premier long voyage tout seul. Ce fut aussi ma première carte d'identité nationale et mon premier passeport international. Je ne me souviens pas en avoir été fier, moins fier que satisfait de ce permis de passer tous les ports. Car ce premier voyage n'était pas si simple. D'abord le bateau d'Alger à Marseille. Puis le train à Marseille Saint‑Charles jusqu'à Paris Gare de Lyon. Changement pour Paris Saint‑Lazare. Continuation en train jusqu'à Calais. Bateau pour Douvres. De nouveau le train jusqu'à Waterloo Station. Changement pour Euston. Puis encore trois changements (j'avais bien étudié ma carte) : Manchester, Huddersfield, et mon point de chute ‑ plus de quarante‑huit heures plus tard ‑ Slaithwaite ! La vieille Aunty Jessie m'attendait, sortie tout droit des mains d'un Walt Disney, avec sa généreuse poitrine, son chignon de cheveux roux pâle et ses lunettes cerclées d'or. Elle se révéla le meilleur compagnon de mon séjour. J'en revins avec un épouvantable accent du Yorkshire que l'on corrigea les années suivantes avec moult séjours à Londres d'abord, et à Oxford ensuite. Mais je retournai dans les Midlands où une certaine Jennifer, quelque temps, retint mon coeur prisonnier !
Il faut de l'argent pour voyager. Le sien ou celui des autres. Et puis il y a les circonstances, c'est‑à‑dire l'Histoire, celle qui ne dépend pas de nous et qui nous propulse. Après l'amorce, on se fait porter par le mouvement, puis on tâche de contrôler le mouvement, enfin on devient le mouvement. Je suis devenu voyage, départ, découverte. Je suis devenu aventure.
En 1960, toutes les communautés algériennes étaient à feu et à sang. La grande fraternisation du 13 mai 1958 ‑ nous avions fini par le comprendre après le passage de de Gaulle ‑ était une utopie à laquelle s'accrochaient en fait tous ceux qui n'avaient nulle part où aller ! Une demi‑douzaine de mes cousins étaient de près ou de loin mêlés aux activités de l'Organisation de l'Armée Secrète (OAS). J'étais en terminale. Mon père choisit de m'envoyer en métropole sitôt la fin des oraux du bac. Une voiture m'attendait au pied des marches du Iycée Gauthier. Comme dans une séquence de film sur la Résistance, on démarra en trombe devant Radio‑Alger, direction Maison Blanche. Ma malle suivrait. Ce devait être mon deuxième voyage en avion. À Lyon Bron m'attendait un ecclésiastique, habillé style Abbé Pierre dans Un hiver 54 : cape et béret noirs, godillots, soutane à boutons. Le Père Marcel Chardin, qui devait rester pour moi jusqu'à sa mort ‑ lente et douloureuse ‑ une figure d'intelligence et de rigueur. Je devais assurer diverses tâches d'enseignement et d'éducation à l'Institution Saint‑Irénée de Caluire dont il était le directeur.
C'est à cette époque que le voyage a pris sa dimension proprement géographique. Il fut d'abord pédagogique et éducatif : camps, colonies de vacances, voyages d'études où j'emmenais des hordes d'enfants, des garçons surtout, puis des adolescents, crapahuter en Corse et dans les Alpes-Maritimes, ou à travers l'Angleterre, à la découverte des « chefs‑d'oeuvre » du passé, comme on disait à cette époque. J'aménageais toujours pendant l'été une dizaine de jours pour l'ltalie. De ces escapades date ma passion irraisonnée pour des villes comme Florence, Rome ou Naples que je finissais par connaître par coeur et où je n'allais plus que pour flâner, sans ne plus rien visiter que la couleur du soir, les places et leurs ébats ou les trattorie esthétiquement situées...
De ces premières années métropolitaines, 1960‑1970, le pied‑noir napolitain apprenait la France, et le reste de l'Europe à la rare occasion. Il apprenait les provinces, les moeurs, l'hexagone... Il apprenait la vanité parisienne et la beauté de Paris, la revanche de la province et la variété du pays, le froid, la pluie, la neige en de merveilleux paysages. À coté d'êtres exquis, il découvrait (enfin ? ! ) l'étroitesse, la mesquinerie, le gagne‑petit, l'ennui, la routine, l'inintérêt ! Bien sûr l'empire perdait l'Algérie, mais la France (mon cher et vieux pays ! ) héritait de de Gaulle, ravivant une dernière fois, toutes ses illusions perdues ! En fait, je découvris la frilosité, la morosité, la banalité : si mon premier noviciat avorta, et si le second tint par miracle, c'est la faute au vide institutionnel ! Plus d'enthousiasme : ce qu'on m'offrait était laid et sans envergure, que ce fut l'Église, la nation, l'école, l'armée. On m'a trouvé difficile, insolent, injuste même. En fait je ruais dans tous les brancards hexagonaux. Il fallait que j'aille me faire voir ailleurs...
Octobre 1970 décida d'une autre échelle. J'étais animateur pédagogique et enseignant depuis deux ans dans une école supérieure d'agriculture, dans la campagne de Roanne, à Ressins, au château de Ressins très exactement. Mes supérieurs me demandèrent où je voulais commencer mes études de théologie. Je répondis, sans trop y croire, à l'université Notre‑Dame, Washington. On me fit vite savoir que cela reviendrait trop cher ! Dès lors, peu m'importait, pourvu que ce ne fût pas en France. C'est au cours du camp de montagne qui suivit, à Bastelicaccia, en Corse, au nord d'Ajaccio, que me parvint mon affectation : Benediktbeuern, en Bavière, à quarante kilomètres au sud de Munich, sur la route de Garmisch‑Partenkirchen !
- Vous ne parlez pas allemand, spécifiait l'ordre, mais vous apprendrez sur place !
Outre que j'y appris effectivement le tudesque, je fis même des études doubles : théologie et socio‑pédagogie, et devins assistant de psychanalyse après deux ans. Le campus devint la base d'où partirent des dizaines d'expéditions exploratrices en Europe centrale : l'ex autre Allemagne, l'ex Tchécoslovaquie, l'ex Yougoslavie, l'Autriche, la Hongrie, la Bulgarie et la Roumanie. Je poussai même jusqu'à la Turquie ! Et toute l'Allemagne de Lübeck à Friedrichshafen et de Aachen à Nuremberg. Un immense univers s'ouvrait à moi, avec son art, sa littérature, ses moeurs, son archirecture et ses peuples. Et l'allemand !
Car l'allemand devint inexplicablement ma deuxième langue maternelle. Après le français. Avant l'italien. Loin devant l'anglais ! L'espagnol, qui suivra, ne le détrônera jamais. Encore moins le portugais, appris, jamais parlé. Je ne dirai encore rien du mandarin, auquel je sacrifie chaque jour depuis trois ans.
L'enfant-transatlantique était toujours accroché à l'Europe et à ses « vieux parapets »... Ses déambulations jusqu'ici demeuraient d'une certaine manière « domestiques ». Un entraînement pour des itinéraires plus lointains que des appels obscurs, déjà, annonçaient à mon insu, à travers les livres, les séminaires, les bibliothèques, dans les voitures, bus, trains, bateaux et avions de cette Mitteleuropa morcelée, sur les ponts de toutes ces villes où je me souviens précisément m'être arrêté, toujours un long moment, pour en admirer non seulement les perspectives, du pont Charles de Prague, au Ponte Vecchio de Florence, sur le Danube à Vienne, à Bratislava ou à Budapest, comme sur le Tibre, la Seine et la Tamise, et Dieu sait si le Zeitgeist du vieil empire aux deux têtes d'aigle m'émeut toujours devant Klimt et Kokoschka, dans certains flots de Mahler ou de Berg, ou au long des pages de Musil et de Zweig ! Non seulement les perspectives, en vérité, mais aussi pour en mesurer toutes les distances... Celles du monde d'où je viens, où le soleil, le ciel et la mer servent à la fois d'art, de philosophie et de littérature, bref, de seule religion ! Au contact de l'Europe, je me découvrais païen, de ce paganisme d'avant le christianisme, d'avant la croix, la mort, I'effort, le péché et le sexe malheureux. Je me surprenais précisément en voyage, en déplacement, loin de chez moi ! C'est ce genre d'expérience, que je ne m'expliquais pas à i'époque, qui m'avait hébété lors de mon premier noviciat salésien, à Dormans, dans la Marne. Je ne me heurtai qu'à de l'étroitesse, de la mesquinerie, du gagne‑petit spirituels ; j'y voyais une certaine beauté, au moins de l'esthétique, mais qui se résolvait toujours en épicerie, en comptabilité, en inventaire ! Je dus me retirer après six mois...
S'il est un monde méditerranéen, il n'est en fait qu'une bande étroite sur le pourtour de la mer intérieure. Dès qu'il devient continental et qu'il s'éloigne de l'eau, le soleil lui‑même change ! La trinité de la mer, du ciel et du soleil, je le sens, est la seule dont ma peau et mes yeux et mon désir se souviennent...
La distance de la mort, ensuite. Le vieux continent « sentait » déjà, quand j'y ai débarqué ! Le cinéma, qui est véritablement pour moi le septième art, le cinéma me l'a dit, dès que j'ai commencé à lire les images, qu'elles me vinssent du Mexique d'où Bunuel, indésirable, s'était mis à autopsier l'Espagne, des îles Feroë d'où Bergman, fémininement, ausculte la béance par laquelle Dieu s'était échappé, d'Italie, enfin, d'où le clown Fellini et le styliste Visconti, dans des enchantements divers, traversés de « masques et bergamasques », célèbrent, de la populace à la noblesse, en passant par tous les degrés de la bourgeoisie, la décomposition, joyeuse et tragique à la fois, d'une Europe judéo‑chrétienne en cessation de paiement !... L'Europe me laissait ce goût de thé froid et cet effluve de Players Navy Cut, caractéristiques des atmosphères de clubs qu'un temps je fréquentai entre Charing Cross et Northumberland Avenue. Quelle tristesse, quand j'ai voulu goûter au Sacher Torte, Kärntenstrasse, à Vienne, près de Sankt Stephen... Vide ! Le vide ! Du passé sans vie ! « El continente viejo », comme je l'entendrai quelques années plus tard, de l'autre côté de la mer océane, là où, à la réflexion, pointent leur regard et l'enfant du « matrimonio » et l'enfant du « transatlantique »...
La distance par rapport à l'ailleurs, enfin ! Cette terre n'est pas la mienne ! Cette certitude s'imposait à moi où que je me trouvasse : un pub, un café, un estaminet, une taverne, un bierstube et même un secofredo. Et pourtant, j'ai aimé tout ce que j'ai vu, partout où j'ai vécu ! J'ai aimé toute cette diversité. Je suis imbattable à deviner certains accents anglais, allemands, italiens, j'imite, je reproduis, je sais... J'ai appris, j'ai travaillé, j'ai étudié. Les trains internationaux me sont un délice, où dans le même compartiment se déplace l'Europe entière. Je pense à des Paris‑Bruxelles, à des Bonn‑Strasbourg, à des Berne‑Genève. Je pense à des salles d'attente au Frankfurter‑Intern Flughafen. Il suffit d'un renseignement échangé discrètement pour qu'en quelques minutes, sautant d'une langue à l'autre, le compartiment, la cabine, le coin d'attente chantent de toutes les sonorités, résonnent de toutes les grammaires, s'illuminent de toutes les syntaxes et tintent de toutes les morphologies de la kaléïdoscopique Europe.
La dernière fois, ce fut dans le Transsibérien entre Irkoursk et Novosibirsk. Mon compartiment‑cabine se transforma tous les après-midis en Tour de Babel dont je m'étais institué le grand communicateur ! Une dizaine de voyageurs, des jeunes gens pour la plupart, en provenance de quelque dix pays différents, utilisant l'une des cinq langues que je maîtrise, pouvaient, par mon truchement amusé, se dire leur bonheur de... traverser taïgas et toundras... Quoi ! D'ailleurs, oui ! Où ? Je ne vivais l'Europe que pour m'en détacher, m'en éloigner, m'en libérer.
Je m'installai de nouveau à Nice en 1974 (j'y avais fait un premier séjour de 1962 à 1964). M'installer n'est vraiment pas le terme. La tâche que l'on m'avait confiée, organisation et animation de la pédagogie et de la catéchèse dans une école technique longue (Bac) et courte (CAP et BEP), la décision, où l'on m'amena, de l'ordination sacerdotale, et les réponses pratiques que j'apportai aux divers problèmes qui se posaient, me poussèrent à fonder un service de communication et de formation à la communication, qui devint vite régional, national et, dès le début des années 1980, international. Très vite, mes propositions effrayèrent, au niveau proprement local de l'institution, où j'intervenais, parce qu'elles s'inspiraient des sciences humaines, de l'autogestion et de la libre entreprise (ce qui n'est pas contradictoire), des philosophies orientales (déjà ! ), de la création audiovisuelle, de la fête, enfin.... Comme si tout était mauvais dans le New-Age ! Je n'en héritai que plus de mouvement d'action, en offrant les services de mon « organisme » aux autres institutions qui voulaient bien en bénéficier.
La télévision devait aider à faire connaître mon travail : en France, Antenne 2 m'invitait dans le programme du Jour du Seigneur, le dimanche matin, pour être « Le Conteur Biblique » ; Bayern 3, en Bavière, me nommait consultant pour son service « Sciences de l'Éducation ». L'édition vint à la rescousse. La Direction de l'Enseignement Catholique de Strasbourg me demandait de lancer deux revues catéchistiques pour jeunes de l'Enseignement Technique et Secondaire (ainsi sont nés CAP 2000 et Ultimatom).
Je poursuivais de mon côté mes recherches en communication, surtout là où elle est difficile, sinon impossible : I'autisme, la désintoxication, le viol, les milieux culturellement défavorisés. Plus tard, en 1986, devait s'ajouter l'accompagnement des personnes en fin de vie, spécialement en unité de soins palliatifs.
Sur tous ces fronts, il fallait être présent, sans pour autant abandonner le point fixe, la référence, le lieu où l'on revient. Notre équipe permanente s'était réduite à deux pour des raisons inhérentes au fonctionnement de mon ordre religieux. Dans l'lnstitut, où nous habitions, la tension était devenue malsaine et risquait d'empirer jusqu'à l'affrontement. Je n'avais pas de temps suffisant à consacrer au travail de cette crise. Je décidai de la désamorcer, en déménageant. Sur la colline du Mont-Boron, des religieuses dominicaines mirent à ma disposition une villa au milieu d'un parc, contre un service dans une de leurs écoles à Juan-les-Pins. Nous étions en 1980, les ressources étaient saines, le travail ne manquait pas, la renommée se répandait. Je décidai de traverser l'Atlantique.
Ainsi les années 1980 seront toutes colombiennes, ou quasi. Quasi, parce que, concomitamment, je me suis lancé sur les routes du Moyen-Orient. Israël, toujours et encore, I'Égypte et la Grèce, encore et encore, la Turquie à cause d'lstanbul et du Bosphore. Marco Polo n'avait pas encore pénétré dans le champ de ma vision intérieure. C'est fait, depuis... L'été 1994 m'a vu parcourir un premier tronçon de la route de la Soie, de Xi'an à Kashgar, puis bifurquer vers le sud pour emprunter, par le Karakorum, le chemin des Arabes jusqu'à Peshawar et Islamabad, à travers le Royaume de Gandara. L'été 1995, fut accompli le second tronçon, de Tashkent en Ouzbekistan, (Samarcande et Boukhara) par le Turkmenistan et l'lran, jusqu'à la Syrie et ce coin de Turquie où de Tarse à Antioche (Tarsus et Antakya) un certain Saul fit la traversée pour inaugurer la mission chez les paiens !
J'ai dû me rendre plus de dix fois en Israël, seul, avec des groupes restreints, avec de plus grands groupes. J'y allais et j'y retournais parce qu'au-delà des lieux de pélerinage eux-mêmes, dont je ne supporte ni l'esthétisme ni la fréquentation, j'ai appris à retrouver le ciel, l'eau et le soleil qu'a traversés l'homme de Nazareth. Que d'heures passées du Nord au Sud, à guetter son passage dans ma foi éprise de désert. Je vous guiderais les yeux fermés dans le Negev autour de Beersheba, sur le chemin du serpent à Massada, sur les pentes de la Quarantaine au‑dessus de Jéricho, sur les hauteurs de Béthanie, juste quand on découvre la coupole d'or, le long du Jourdain, vers Beit Shean, dans les sentiers du Thabor, en barque silencieuse sur le lac de Tibériade ou sur la route de Naïm à Nazareth. Si ma foi s'est faite autour de Jésus, c'est qu'elle s'est nourrie d'olives, de dattes et de pita, qu'elle a bu l'eau fraîche des fontaines, qu'elle s'est assise le soir devant le lac, qu'elle a respiré la solitude des cailloux et humé l'âme du désert. Toute la Grèce et toute l'Égypte, dont je sais tout (hum ! ) et que j'admire, toute la Turquie que j'ai traversée à cause de P(S)aul, toute l'Europe dont le roman, le gothique, la renaissance, le classique, le baroque et le reste me comblent, m'émerveillent et m'étonnent... tout ce que j'ai vu, et entendu, tout ce que mes mains ont touché, tout ce qui a nourri ma bouche et charmé mon odorat... rien de tout cela, encore, n'équivaut pour moi au dépouillement, à la rareté et à la plénitude du ciel, de l'eau et du soleil d'Israël !
Nice possède un aéroport international. Un pont aérien avec Paris. Un vol quotidien pour Munich et Francfort et surtout, pour moi, l'avion quotidien de la Pan Am (à l'époque) : 12 : 00 Nice, New York : 12 : 00 (jet lag oblige !) Retour : JFK 19 : 00, Nice, le lendemain 7 h... À 8 heures, je reprenais mes cours. Ainsi, une ou deux fois par mois, du jeudi au lundi, je passais de longs week‑ends dans la Big Apple pour mes rencontres, mes travaux, mes consultations. Je travaillais à l'époque sur un projet de montage audiovisuel, en fondu‑enchaîné dont je suis redevable de la technique à un de mes collaborateurs de l'époque. J'utilisais la rencontre et le mixage des structures des images, en même temps que j'établissais des bandes son, à partir de musiques que les jeunes trouvaient sur le marché. Je tâchai de supprimer tout commentaire pour m'adresser, par le jeu des images et des sons en parfaite symbiose, à l'inconscient de mes spect‑auditeurs. Cela atteignit un certain succès sur la Côte et dans la région parisienne, où je faisais de l'audit institutionnel dans quelques établissements scolaires. Lors d'une présentation de ce travail à l'Institut Lumen Vitae de Bruxelles, un jésuite me confia que ce genre de travail ne manquerait pas d'intéresser certaines personnes à Bogota, Colombie. L'été suivant, je me trouvais à Stanford, Californie, près du professeur P. Watzlawick, dont je m'étais inspiré de certaines théories (dont le double bind) et à qui je voulais faire l'hommage de quelques réalisations. C'était un 31 juillet, mon rendez-vous suivant était à New York, le 16 août. Je me souviens m'être reposé quelques jours à Carmel, chez une vieille amie rencontrée lors d'un congrès à Lyon. Et puis, n'y tenant plus, je téléphonai à Bogota. On se réjouissait de la surprise et on m'attendait dès que je voudrais. Je trouvai une place dans le Los Angelès‑Miami. La chance me sourit encore entre Miami et Mexico, puis encore une fois entre Mexico et Bogota, que j'atteignis moins de vingt‑quatre heures après mon coup de fil de Carmel !
Voilà, c'est incidemment que je pris contact avec l'Amérique Latine. Il y eut une espèce de coup de foudre, certainement le chaud accueil et l'enthousiasme ! Je décidai d'en faire une priorité de découverte. Chaque été, je me lançais dans une expédition de deux mois. Juillet, je parcourais l'un ou/et l'autre des pays du continent sud‑américain ; août, je séjournais entre Bogota et Medellin, donnant cours, conférences, séminaires. Ainsi, en quelques années, je m'en fus, depuis le Rio Grande, entre le Texas et le Mexique, jusqu'à Ushuaïa, extrême pointe sud de la Terre de Feu, à la découverte de civilisations, de pays, de paysages, de peuples, de monuments, d'arts, de langues, etc., qui chaque fois me ravissaient et m'incitaient à revenir.
Au cours de ces étés, je mûrissais à autre chose. L'année scolaire me voyait sessionnant et « séminarisant » en rond et en carré, mais de plus en plus, de façon répétitive, puis ronronnante. Dès 1986, je me surpris à « bégayer » certaines idées, certaines interventions, certains développements. Je commençais en fait à m'ennuyer de moi‑même ! Depuis dix ans, je produisais, j'animais, je « tractais » des équipes multiples et des entreprises diverses. Je fatiguais aussi, peut‑être ! Est‑ce l'ennui de moi‑même, des autres, de la tâche qui glisse inéluctablement vers la routine. « L'ennui naquit un jour de l'uniformité ». Si je m'ennuie de moi, c'est de la répétitivité de mes pratiques obsessionnelles ou de tâches inévitables qu'il me faut accomplir mal-gré que j'en aie ! Des pratiques obsessionnelles, intimes ou sociales, privées ou publiques... chacun en a, dont il peut avoir honte ou se sentir coupable. Il est difficile d'en venir à bout, tellement ces pratiques nous collent à la peau. On les emporte partout avec soi !... C'est plutôt le travail, le devoir, la profession dont il s'agit, et de la conscience qui nous vient un jour de leur inanité, de leur inutilité et/ou de leur inefficacité, parce qu'à un moment donné, et vous avez épuisé les énergies spécifiques qui vous permettaient jusqu'ici de vous en acquitter, et vous avez constaté que, malgré leur originalité et leur rectitude, vos idées ne peuvent être ni perçues, ni comprises, encore moins appliquées, là où vous êtes.
De façon plus générale, les « gens », en masses, en groupes, en foules, les gens m'exaspèrent ! Surtout ceux avec qui je m'ennuie quelle qu'en soit la raison. Ceci est probablement et suprêmement injuste, arrogant et anti‑chrétien. Ce n'est pas de le ressentir, de le penser et de le dire qui est un manquement à la charité. C'est de continuer à servir « mal », ceux avec qui l'on se trouve et qui ont droit au meilleur service possible. Il faut partir ! D'autres viendront qui prendront la relève, feront autrement, (se) lasseront à leur tour et à leur tour s'en iront !
Un été, je fus confronté, à Bogota, avec « los gamines de la calle », avec les rapts d'enfants, avec les trafics d'organes... L'horreur absolue ! Après leur avoir détruit leurs dieux, leurs traditions, leurs cultures, leurs langues..., voici qu'on leur enlevait leurs enfants, voici qu'on leur disséquait leurs enfants ! Je cherchai à me renseigner, je rencontrai des journalistes, des éducateurs de rue, des assistantes sociales, des magistrats. Beaucoup de confrères Salésiens de Don Bosco me confirmèrent. Je vis le même problème à Sao Paolo, à Lima, à Medellin. J'appris d'autant mieux l'espagnol (on me surnomma El Colombiano ! ). En 1997, je regagnai l'Europe avec une idée arrêtée : me préparer à partir, fin des années 1980, pour l'une de ces trois destinations, et me trouver là‑bas pour le cinq‑centième anniversaire, « Los Quinientos Años ». Je mis deux ans à tout régler en Europe. En octobre 1988, je postulai une année sabbatique que je passai entre la rue Saint‑Guillaume (Sciences Po et l'Institut d'Amérique‑Latine), la rue d'Assas (la Catho), la rue des Écoles (Collège de France) et le boulevard Raspail (EPHESC). Je suivais les cours de Valadier, Chonchol, Touraine, Bellet, Morin et Wachtel. Je me refaisais, à quarante‑cinq ans, une virginité estudiantine. Quelle fringale, mes aieux ! Et comme « récréation », des crédits horaires en images de synthèse à la porte Champerret et l'accompagnement des mourants, chez Abiven, à l'HICUP (l'Hôpital International de la Cité Universitaire de Paris, Boulevard Jourdan).
L'été 1989 fut paradoxalement mon dernier séjour américain jusque là. J'avais l'intention de faire la tournée de tout ce que le sud du Sud contenait de théologiens de la Libération. La Théologie de la Libération, c'est un vaste panel de recherches et d'études de la Révélation, contenue dans la Bible et dans les Évangiles, non seulement en fonction de la grande tradition de l'Église : patristique (les Pères de l'Église : premiers théologiens), conciliaire (les conciles depuis le premier à Jérusalem en 47 jusqu'au dernier à Rome en 1965) et magistérielle (magister, le maître, ici l'Église hiérarchique, évêques et Pape), mais aussi à l'aide de nouveaux instruments d'analyse, comme ceux que proposent Marx, Hegel et Freud, et quelques autres : philosophie non thomiste (Saint Thomas d'Aquin et la somme théologique), sociologie matérialiste et psychanalyse, dans toutes les combinaisons possibles. La « Théologie de la Libération » est le titre de la thèse de doctorat, obtenue à la Faculté Catholique de Lyon, par un péruvien, Gustavo Guttierez, que je visitai dans sa paroisse populaire et misérable de Rimac, à Lima. Depuis 20 ans, ces idées, nées sur tout le continent latino-américain se sont développées et ont inspiré nombre de communautés et d'évêques, qui apprenaient à analyser les situations d'oppression dans lesquelles croupissent toujours des centaines de millions de personnes, chrétiennes et catholiques à plus de 90 %. À analyser, et à réagir... Révolution. Rome a cassé ce mouvement...
Je m'étais armé théoriquement, j'avais appris le portugais. Accompagné d'un voyageur colombien, qui s'était dit journaliste et cameraman. Il me rejoignit en Europe sans même un appareil photo ! Je le traînai par miséricorde jusqu'au bout, j'écumai le Brésil de Manaus à Recife, de Belem à Fortalezza, de Salvador à Rio, de Belo Horizonte à Sao Paolo. Par Iguazu, j'entrai en Argentine. À part Buenos Aires et le tango, - que de soirées passées dans les bouges du port, à mourir de plaisir au son du bandonéon essoufflé ! ‑, je m'en fus en Terre de Feu, à Ushuaïa, rencontrer les vieux salésiens, pionniers de la présence de Saint Jean Bosco sur la plus antarctique des terres habitées. En taxi, je rejoignis la frontière sud avec le Chili et le détroit de Magellan, que je franchis en hélicoptère pour atterrir à Punta Arenas. Intéressant évêque salésien, président à l'époque de la commission « Justice et Paix ». Avion jusqu'à Santiago. Recherche désespérée d'un théologien qui ait quelque chose à me dire ! Un saut à Valparaiso, en souvenir de mon capitaine de père. Et... retour direct par Rio jusqu'à Paris !
À mon insu, je mettais le point final à mon expédition colombienne, et plus loin, sud américaine. Mes séjours réguliers à Medellin et mes séminaires bien courus à la Bolivariana avaient suffisamment indisposé l'ordinaire du lieu, c'est‑à‑dire l'évêque, ici un cardinal, pour que mon visa ne me fut jamais accordé par l'ambassade de Colombie à Paris.
Je méditai six mois sur cet échec. Jamais je ne m'étais senti aussi fin prêt pour une entreprise. Jamais je n'avais pris autant de soin à me préparer. Peut‑être, sûrement même, ceci était-il est devenu trop « mon » affaire et plus du tout celle de « Celui seul qui envoie à Sa vigne ». Je raconterai ailleurs comment, en ces jours, je suis enfin devenu religieux !.. Ces six mois, je les passai près de ma mère, dans la maison familiale blottie sur la colline Saint-Sylvestre, les hauteurs nord de Nice. Je retraduisis l'ensemble du Nouveau Testament, sauf les Lettres de Paul. Je ne savais plus... !
Octobre me vit dans notre résidence salésienne de Montpellier, travaillant dans les hôpitaux. Je vivais au milieu des mourants quand me parvint l'appel de Hong-Kong.
L'automne suivant, j'étais en Extrême-Orient, en Asie du Sud‑Est, dans le Port des Parfums. J'ai déjà parcouru pas mal d'itinéraires dans cet immense pays-continent. J'ai vu Hanoï et Saïgon, Phnom Penh et Angkor, Vientiane, Luang‑Prabrang et la Plaine des Jarres, Singapour et l'Australie Je suis rentré par le Transsibérien, et les Routes de la Soie, celle des Arabes, qui montèrent par l'actuelle Karachi, Islamabad, la passe de Kundjerab, le massif du Karakorum, le Cachemire, les Pamirs, l'Hindou Kouch jusqu'à l'oasis de Kashgar, plaque tournante des caravanes, et celle de Marco Polo, de Tashkent (Ouzbekistan) à Iskendrum (Alexandrette, Turquie). Voici que je songe au triangle pastoral, Beijing, Singapour, Djakarta...
Ma route des mers est ainsi passée, comme l'économie mondiale, de la Méditerranée à l'Atlantique et maintenant de l'Atlantique au Pacifique.
Je voulais partir à l'Ouest, les Indes Occidentales !, voilà que l'on m'expédie à l'Est, les Indes Orientales. Quand je reçus le coup de fil de Hong-Kong, je ne pus m'empêcher de songer à mon diplôme de théologie, rédigé à Munich en 1974. Il s'agit de Jonas, du prophète qui ne veut en faire qu'à sa tête et partir pour l'Espagne, Tarsis en ce temps-là. Voilà que Yahvé dépèche une baleine pour le ramener au point de départ, pour qu'il reparte « du bon pied », dans la bonne direction : Ninive, l'Est !
... Que le garçon sur son transat continue de scruter l'horizon, avec ses amis Julien et Laurent de Médicis ! D'autres vaisseaux attendent encore d'appareiller pour des destinations inouïes...