4 - LES TERRASSES SUR LA MER

... Extérieur nuit. Les terrasses du Séminaire Junior d'Alger dans le quartier de Saint‑Eugène, sur la colline de la Bouzaréah... Un groupe d'élèves de douze‑treize ans, en pyjamas de pilou à rayures, débraillés, à moitié nus pour certains, fument voluptueusement des cigarettes turques, fortement aromatisées, en chuchotant les pires horreurs et en déclamant classiques grecs et latins. L'air est pesant, à engourdir les sens, des fleurs d'oranger d'alentour. La nuit est bleue, la Méditerranée au loin, plate, sous la lune...

La maison du séminaire était une ancienne villa arabe transformée en école avec internat, flanquée d'une vaste chapelle, avec clocher et grand escalier monumental baroque, donnant sur un ample terre‑plein, lui‑même tombant en à‑pic sur la bande côtière de Saint‑Eugène, constituée du cimetière de l'ouest et du stade de l'ASSE (Association Sportive de Saint‑Eugène). Vers l'amont, la villa était abritée de jardins et de vergers, que nous traversions le printemps, à l'aube, pour les processions des Rogations. J'entends encore les voix à peine réveillées des petits chantres, soutenues par les trilles des derniers rossignols et des premières hirondelles. Au milieu de toutes ces floraisons se cachait la résidence de Son Excellence l'Archevêque d'Alger et de Julio-Cesarée !

Un ancien élève, Jules Roy, a su raconter dans son détail ce que pouvait être la vie là‑haut, sur la colline. C'était, autant qu'il m'en souvienne, entre les deux guerres. Mais j'y ai reconnu l'atmosphère que ces mêmes lieux ont dû garder car, en lisant Jules Roy, je m'y sentais chez moi.

J'y ai passé six années, de 1953 (ma petite soeur Marie-Jeanne était née le 15 août avant la rentrée) à 1959. De la sixième à la première, la terminale se passant de l'autre côté de la ville, à Kouba, banlieue est d'Alger, sur une autre colline et dans un site non moins prestigieux, une grande construction militaro-monastique qui abritait le Séminaire Senior.

Ce fut certainement l'une des périodes, je suis prêt à écrire la période, la plus riche, la plus intense, la plus révélatrice de mon existence jusqu'ici, même si je n'étais qu'un adolescent, parce que précisément j'étais un adolescent.

Mais pourquoi le séminaire, et pas les Jésuites de Notre‑Dame d'Afrique, ou l'un des quelconques lycées de la ville, Bugeaud ou Gauthier où je passai successivement l'écrit et l'oral du baccalauréat ? Tout simplement parce que Monsieur le Curé de notre paroisse Saint‑Jean Bosco, de la rue Polignac, avait décelé en moi quelque chose qu'on appelait la vocation, et qu'il avait proposé à mes parents le choix de Saint‑Eugène plutôt que tout autre.

Il est vrai que jusqu'à l'âge de dix ans, ma vie se déroulait au coeur du triangle formé par le minuscule appartement familial (une HLM dans le quartier populaire du Ruisseau, proche de logements bon marché, à l'angle des rues de Lyon et Polignac, au pied du Ravin de la Femme Sauvage ( ! ) entre Belcourt et Hussein Dey). Mon école de la rue de la Corderie (nos fenêtres donnaient sur les portes d'entrée) et notre paroisse (à dix minutes à pied), tenue par les Pères Salésiens de Don Bosco et surtout deux jeunes prêtres, à l'époque, qui posèrent sur moi l'un des plus beaux regards qu'un jeune puisse se souhaiter, les pères Sylvestre Santonja, un pied‑noir espagnol d'Oran et Paul Dunand un Savoyard que l'Afrique du Nord passionnait.

Ma mère m'a raconté son désespoir de m'envoyer jamais à l'école maternelle. Je ne voulais pas. Ou j'y pleurais de telle façon qu'il n'était plus possible de m'y supporter. Ou je m'échappais sur le chemin, ne revenant à la maison qu'au milieu de la matinée, rendant ma mère folle d'inquiétude. Qu'allait‑on faire de moi ? J'imagine ce que l'on devait nourrir à mon endroit d'espérances et de rêves... Il semble qu'il y ait eu un miracle. On dit qu'un matin, j'ai pris mon cartable et déclaré :

- Je veux aller à l'école !...

J'y suis toujours...

Je peux imaginer que l'événement se soit passé de la sorte. La radicalité insensée de cette décision, j'avais quelque deux à trois ans, je l'ai constatée chez moi en d'autres circonstances, où le refus obstiné s'est mué soudainement en une indéfectible adhésion, à un projet, une idée, une vision. La violence avec laquelle les choses importantes doivent s'imposer à moi ne peuvent souffrir aucun doute, aucune légèreté, aucune alternative. C'est ça, ou ce n'est pas ça ! Ce qui alors me rend complètement indifférent vis‑à‑vis du reste. Ma foi est de ce bois. Jusqu'ici au moins et que Dieu m'y garde ! On pourra me rapporter, je peux constater moi‑même, les pires inconséquences, les anachronismes les plus criminels, les contre‑témoignages les plus criants, autour ou à partir de l'institution Église, par exemple. Mais tout cela m'importe peu. Je n'essaie même plus de comprendre ni d'expliquer, encore moins d'excuser ou de pardonner. Ma foi en Jésus, dans le Jésus des Évangiles, relève de cette décision de l'enfant qui prend son cartable et qui dit qu'il va désormais à l'école... On dit aussi que j'y allais malade, mal en point, fatigué, à jeun parfois quand j'étais en retard. J'eusse été tellement plus mal si l'on m'avait retenu pour me soigner, que ma mère qui avait compris - qui a toujours compris - contre l'avis de mes tantes, des voisins, des institutrices elles‑mêmes, m'emmenait à ma chère école, certaine d'accomplir par là ma volonté la plus inébranlable et sachant qu'une telle volonté sert de nourriture, de repos, de soins et de bonne santé.

C'est de cette façon que tient toujours ma vocation salésienne. Adhésion à quelqu'un, Jean Bosco, que j'ai appris à connaître, à apprécier, à aimer, avec qui j'identifie la dimension apostoliqlue de ma vocation. C'est de cette façon que tient toujours aussi, ma vocation chrétienne, religieuse et sacerdotale : adhésion à quelqu'un, Jésus de Nazareth, le Christ, le Fils de Dieu, que j'ai appris, lui aussi à connaître, à apprécier, à aimer, avec qui j'identifie la dimension divine du Fils de Dieu que je suis devenu par le baptême, de l'apôtre de Jésus que je suis devenu par mes voeux de religion, du prêtre du Christ, que je suis devenu par mon ordination. C'est eux que j'ai choisi de suivre, d'abord intuitivement (l'appel ? ) comme les seuls « dignes » de mes aspirations les plus intimes, ensuite existentiellement, comme les modèles les plus « adéquats » à mon être en devenir, comme les sacrements les plus porteurs d'un avenir qui transcende le temps et l'espace et les institutions correspondantes, engendrées par l'Histoire, à savoir I'Église et la Société Salésienne !

D'ailleurs, le nom d'écolier a toujours, à mes oreilles, sonné bien plus passionnément que celui de collégien, de lycéen ou d'étudiant. En découvrant plus tard les « escholiers de la Bazoche », je m'y suis tout de suite senti parmi mes pairs, et chaque fois que je passe par Bruges, depuis L'OEuvre au noir, je rends visite au Zénon de Marguerite Yourcenar, dans la pharmacie de l'hôpital Saint‑Jean. La présence imaginée de son personnage agit encore sur moi comme une virtualité inhérente à ce que ces murs suintent, près des canaux, d'une éternelle quête du savoir, de tous les savoirs...

Mademoiselle Lelouch a mis en place dans ma tête deux choses élémentaires, indispensables et structurantes, la ponctuation, d'une part, et l'analyse logique et grammaticale, d'autre part. M. Seban m'a appris qu'en arithmétique, il faut toujours considérer le problème comme résolu et le résoudre ainsi à l'envers, par la fin, en appelant « x » (déjà ! ) le résultat à atteindre : une sorte d'anamnèse de la réflexion logique. M. Vidal, enfin, m'a convaincu que l'essentiel est de lire, même si au début on lit n'importe quoi ou que l'on se trompe sur ses lectures. Il citait (déjà) Oscar Wilde : « Un livre n'est pas bon ou mauvais : il est bien ou mal écrit » Il concluait : « Tâchez de lire des livres bien écrits ! »

C'est en revenant du catéchisme qu'à un tournant, celui où la rue de la Corderie (mon école) donne dans le chemin Vauban qui conduit à la rue Polignac (la paroisse), qu'une grosse moto (elle était monstrueuse à mes yeux d'enfant) me renversa plutôt violemment et me projeta à quelques mètres : il n'y avait pas de trottoir à cet endroit et le motocycliste avait pris son tournant à la corde. Accident sur la voie publique, ambulance, urgences à Mustapha (l'hôpital d'Alger). Quand ma mère arrive, pauvre femme !, je suis déjà plâtré : fractures du tibia et du péroné. C'est le mois de novembre. J'entendrai toujours ma mère s'écrier :
- Et l'école, docteur ?

Peu importe la réponse. Ma mère a toujours compris... L'inconvénient, c'est que nulle radio n'avait été prise par l'interne de service, que ma jambe avait seulement été « tirée », que les os allaient se coller à cheval l'un sur l'autre, que j'aurais dû boiter.
- Oh ! juste une chaussure au talon renforcé !  avait dit l'interne à ma mère, en enlevant le plâtre début janvier. Il n'avait pas osé parler de chaussure orthopédique devant cette femme qui était en train de le fusiller du regard, au fur et à mesure que lui étaient révélées les conséquences inacceptables pour elle, parce qu'inacceptables pour moi sur le long terme, de l'incurie et de l'impéritie de ceux dont elle attendait tout parce qu'elle était habituée à leur accorder une confiance aveugle. Je me souviens : elle me prit dans ses bras, le visage sec. L'interne voulut l'aider, de son épaule, elle le repoussa et le renversa presque. J'avais sept ans, je pesais déjà... Elle traversa la belle allée de platanes qui menait à l'entrée de l'hôpital. Elle héla un taxi et lança au chauffeur :
- Clinique des Orangers !

C'était la première fois que j'entendais ce nom. Je crois que c'était la seule clinique dont elle connaissait le nom. À la réception, elle demanda (je l'entends encore ! ) à voir « le spécialiste des os ». L'accent pied‑noir donne à cette expression une saveur que vous ne goûterez jamais... à moins, cher lecteur, d'être vous‑même pied‑noir, ou d'en connaître ! On me confia au professeur Dietrich, colosse rouquin et alsacien qui dut me recasser les os pour les remettre en place.

- Avec une belle plaque de platine ! annonça‑t‑il à ma mère. Et vous m'en direz des nouvelles !

J'en profite pour vous dire, M. le Professeur, que ma jambe m'a servi de baromètre pendant toute ma croissance, qu'elle est on ne peut plus solide et que je l'ai stipulée dans mon testament comme bien meuble jusqu'à ma mort, et immeuble ensuite !

Au‑delà de toutes ces péripéties, cet accident risquait de me faire perdre ‑ comme on dit - toute une année scolaire. Mais, étant un bon élève, on ne m'oublia pas. Le directeur lui‑même, M. Dejoux, s'inquiéta de moi et m'apportait chaque jour l'ensemble du travail à faire pour poursuivre ma scolarité. Il me cacha seulement qu'il augmentait très judicieusement la cadence de mon rendement et le degré des exercices. Si bien qu'au mois de juin suivant, il nous annnonça un soir, à mes parents et à moi‑même, que non seulement mon année n'était pas perdue, mais que j'en avais gagnée une. Et qu'à la rentrée suivante, je « sauterais » de classe ! Moi, je savais que j'avais bien et beaucoup travaillé. Cela ne m'avait coûté en rien, tellement j'aimais l'école. Je me souviens avoir reçu cette nouvelle moins comme une récompense qu'une manière de reconnaissance que l'Alma Mater me dispensait comme gage d'une suite qu'elle me promettait toujours plus vaste, toujours plus belle. J'étais franchement heureux !

Mais si quelque chose se mit en place dans mon coeur, et qui devait grandir comme un arbre immense que je sens continuer de croître en moi, c'est à la paroisse que je le dois... J'ai toujours été « grand pour mon âge ». On a toujours prétendu que j'ai de l'autorité, que je sais me faire obéir et que j'en impose aux groupes dont je fais naturellement partie. Je m'en suis vite rendu compte. Est‑ce acquis, est‑ce inné ?... Le fait est que j'étais de toutes les organisations de jeunes : enfant de choeur, croisé, acteur au petit théâtre. Mais toujours à la fois comme membre et comme responsable des autres. En général on me confiait ceux que l'on désignait comme des « durs à cuire ». Je dois avouer que je n'ai aucune souvenance d'avoir failli à ce que je promettais. Je me révélais ainsi « meneur d'hommes », chef, responsable. Je n'avais pas onze ans. Entre huit et onze ans, j'étais une sorte de moniteur, de tuteur de ceux de mon âge, qu'on appelait « difficiles, insupportables, voyous, même... » Je me sentais à l'aise, et dans ce rôle, et avec eux...

Si les disciples de Jean Bosco, les Salésiens, m'ont attiré, c'est d'abord par là, parce qu'ils ont su révéler en moi l'éducateur, le pédagogue, l'animateur de jeunes. Ma piété n'était pas plus remarquable que celle d'autres, mais mon sens du commandement, de l'ordre, de l'organisation, mon immense patience quand il s'agissait d'enfants, et mon imagination sans limites à inventer sur le champ toutes sortes d'expédients capables de satisfaire leurs insatiables exigences.

L'école de la Corderie offrait ce qu'on appelait les « cours complémentaires» : c'étaient les quatre années qui menaient au brevet d'études du premier cycle (BEPC). Ensuite ? Le jeune était immanquablement orienté vers le marché du travail, petits employés de bureau, ou vers un enseignement technique plus spécialisé pour obtenir un CAP. Je passai donc en sixième dans ces cours complémentaires. J'avais dix ans. Je m'y ennuyais ferme. Le père Santonja et ma mère s'en aperçurent : je n'en demeurais pas moins un bon élève. Mais, au pays des aveugles !...

On me proposa pour la rentrée suivante le séminaire et l'internat. La seule question que je posai fut : Y fait‑on de bonnes études ? Oui, me répondit‑on. On ne me mentit pas. Je me rappelle ces années avec délices !

Tout ce que ma personnalité contenait déjà d'obscur, de multiple, de riche, d'excessif, de violent, de romantique, d'original, de puissant, d'inquiétant même... tout ce qui devait donner naissance à tant de soifs d'apprendre, de découvrir, de savoir, d'inventer, de risquer, de m'exposer... tout ce qui donne encore tant de piment, de couleur, d'intérêt, de fascination et d'étrange à ce que j'entreprends... se trouve en germe dans cette nuit lourde de senteurs, sous les étoiles algériennes, devant l'écran de cette mer si chère, et dans les vapeurs bleues d'un tabac d'Istambul !

La vie à Saint‑Eugène était intégrée. Bloqués par ce qu'on appelait « les événements d'Algérie  - l'attentat qui devait déclencher les hostilités eut lieu en septembre 1954 du côté d'Orléansville, l'année même du tremblement de terre - nous n'avions pas le droit de sortir, sauf une promenade hebdomadaire, en groupe, sous la surveillance d'un de nos maîtres. Les parents n'avaient droit, eux, qu'à une heure de parloir, hebdomadaire elle aussi, qui avait lieu après la fameuse promenade. Le reste du temps, nous restions confinés dans le périmètre de nos salles de classe, du dortoir, de la chapelle, et de l'esplanade qui nous servait de cour de récréation et qui était divisée en trois sections : les grands, les moyens, les petits. Interdiction de passer de l'une à l'autre, ou de parler à l'un ou l'autre d'une autre section. Pourtant, beaucoup de grands parvenaient à avoir un protégé, une espèce d'exutoire de tendresse à la fois virile et fraternelle, qui sans aller jusqu'aux amitiés dites particulières, peut‑être fût‑ce le cas quelquefois ?, permettait, dans cet univers d'hommes qui se voulaient virils, de voir aussi quelques sourires d'émotion, d'affection et même d'amour s'épanouir et traverser les rangs, les longues tables du réfectoire, les stalles de la chapelle et les alignements des noirs pupitres des salles d'étude

Parce que nous étudiions, bien, beaucoup, et, avec intérêt. Du moins de la part de nos maîtres et de ceux d'entre nous qui voulaient étudier. Cela peut se vérifier. De la sixième à la première, j'ai obtenu en fin d'année tous les premiers prix dans toutes les matières. Sauf en conduite, tenue, comportement ! Il est vrai que, sans pour autant « bavarder », je parlais à qui bon me semblait, quand et où cela me semblait bon ! Ou alors, quand j'estimais avoir raison, je ne cédais jamais dans une discussion, ni ne baissais les yeux avec soumission, devant un supérieur qui attendait que je m'inclinasse, on disait que je m'écrasasse ! Je ne m'écrasais pas. Au contraire. Le comble, c'était mon « combat pour la justice » ! Quand un camarade avait été, à mon avis, injustement puni et que, par trop, je sentais l'acharnement sur le plus faible, je m'insurgeais, je disais son fait au surveillant ou au professeur. Ils avaient beau me menacer, je ne cessais qu'ils n'aient au préalable et clairement entendu, et ma plaidoirie et ce que je pensais d'eux.

Ces manifestations entraînaient deux retombées - la première était la colle. Au début, on me donnait à faire quelques travaux idiots de recopiage ou de conjugaison. Cette colle durait quatre fois deux heures. Devenant un habitué du fait, je sollicitai une négociation du surveillant général. Curieux, et fin pédagogue, il accepta. En plus du français, nous étudiions l'anglais, le latin et le grec. Je proposai que l'on employât chacune des périodes de deux heures à me faire traduire d'une langue dans l'autre un texte que l'on m'imposerait au départ. L'on ramasserait l'une après l'autre les trois traductions plus l'original, pour comparer. Je m'engageais à recommencer le travail chaque fois que le professeur correspondant ne s'estimerait pas satisfait ! Ainsi, de samedi en samedi, je relevais le défi de mes traductions successives. Les séquences variaient suivant seize modules : français, anglais, latin, grec, chaque langue pouvant inaugurer la séquence et chaque séquence pouvant, au gré du surveillant, diversement s'organiser.

On m'avait installé dans la bibliothèque dont les petites fenêtres en meurtrières donnaient sur l'azur mêlé de la mer et du ciel. Jamais je ne me suis senti enfermé ou puni ou séquestré ou isolé. Au contraire, au milieu de mes chers livres, affronté aux marchandages linguistiques de l'interprétation et de la traduction, j'avais droit à tous les dictionnaires et à toutes les grammaires, je peaufinais mes langues classiques et modernes, dont je savais qu'on attendait de m'y surprendre au détour d'un barbarisme, voire d'un solécisme, d'une cheville ou d'un mal dit ! Je m'y sentais moine, scholar, chercheur. Je vivais, avant l'heure, mon Nom de la Rose à moi. J'y ai beaucoup songé depuis, car, à l'occasion d'un « Freies Semester » - semestre où l'on peut aller étudier dans l'université de son choix - accordé par mon université allemande de Benediktbeuern, je passai quelque temps à Bologne pour écouter Umberto Eco, qui composait à l'époque son Lector in Fabula.

La seconde retombée de mes manifestations intempestives était que mon heure de parloir était réduite à cinq minutes, le temps d'embrasser mes parents et mes soeurs, d'échanger le linge, il n'y avait pas de laverie au séminaire, et prendre les friandises familiales. Quelle peine de voir ma mère pleurer. Mon père me demandait de faire un effort, mais, au vu de mes résultats scolaires, il était satisfait et me serrait dans ses bras, chaque fois avec une force redoublée. Mes soeurs ne comprenaient pas qu'il me fallût les quitter si vite, et elles voulaient aller se plaindre au directeur ! Ma mère pleurait en me regardant et en souriant. Cette femme savait que j'avais raison, elle était fière des motifs mêmes qui m'arrachaient à elle. Jamais une remontrance. De la peine. Mais de la force aussi ! Sa force !

Monsieur Lantus assura définitivement mon latin, Monsieur Muller, mon grec. Le français fut toujours merveilleusement servi entre la fluidité du Père Raballand et la rigueur du Père Dubois. Au second cycle, l'ensemble des Lettres était assuré par Monsieur le Chanoine Cornillon. Tout ce que j'ai appris d'essentiel dans ces domaines, que ce fût textes, méthodes de traduction, histoire et critique littéraires, art de la dissertation, rapports entre la littérature et la philosophie contemporaines, a eu pour cadre une petite pièce fraîche donnant sur un jardin et attenante à la grande salle d'étude.

Nous organisions force concours, académies, soirées théâtrales, tribunes où il fallait parler latin et citer toutes nos références dans le texte. Deux matières étaient traitées par deux personnages. L'histoire, domaine du Père Oré, Supérieur du séminaire, nous était offerte sous la forme de grands exposés thématiques, dans la plus grande tradition d'Abel Gance, si Abel Gance avait été professeur d'histoire. L'anglais, hobby du Père Piffard qui nous arrivait de l'île Saint‑Vincent, et qui devant mon intérêt évident pour la langue de Shakespeare, et Shakespeare lui-même, m'invitait dans son antre, dans les combles où il avait installé une résidence de private dans la plus pure tradition des romans du XVIIIe siècle anglais : fauteuils défoncés, toutes sortes d'instruments de navigation et d'ébénisterie de marine, de vieux manuscrits, fenêtres ouvertes sur la mer. J'étais en première, il me servait du whisky dans des tasses à thé et me racontait en anglais et dans le désordre son passé dans les Caraïbes, Thomas Hardy et le système des Alliances dans la Guerre des Roses de Lancastre et de York. Il m'invitait à intervenir; je me prenais au jeu, devenant à loisir Achab, Jude l'Obscur ou Richard III tour à tour. Le temps passait. Le surveillant me faisait chercher. Le Père Piffard me rédigeait illico presto un sauf‑conduit. Je rentrai en étude avec un air de boucanier des mers du Sud, la bouche lourde et dure encore d'un rhum Saint‑James qu'il me servait parfois à la place du whisky !

Les jours de fête solennelle, nous descendions à la cathédrale assurer les chants. À pied. Nous ne partions en vacances trimestrielles qu'après les secondes vêpres du jour de Noël et du jour de Pâques. Nous commencions l'année scolaire par une mini‑retraite de trois jours. Et toutes nos messes étaient chantées. C'est là que j'ai appris l'orgue, le plain chant et la musique moderne. On me faisait souvent diriger. J'aimais, d'un signe de main, faire éclater le souffle d'une cinquantaine de poitrines, ou dessiner dans l'air les arabesques grégoriennes des arsis et des thésis.

J'ai aimé mes maîtres. Pendant les vacances d'été, je trouvais toujours un jour avant la rentrée pour monter les saluer, manger à leur table, puis déambuler dans les couloirs, les cours, les esplanades, la chapelle, les dortoirs vides, comme pour y renifler la présence de tous mes camarades anciens et à venir, mais plus encore comme pour prendre par avance possession de ces lieux où j'ai mené une enfance et une adolescence heureuses...

En juin, pour le bac, je dus écrire ma dissertation debout, dans les salles du lycée Bugeaud. Une clique à l'extérieur ne cessait de jouer La Marseillaise. Après le 13 mai 1958, l'atmosphère dans Alger devenait de plus en plus tendue. En partant pour l'Angleterre, cet été‑là, je ne savais pas où j'allais me retrouver en octobre. Personne ne préparant le bac, le deuxième bac, disait‑on à l'époque, au Séminaire Senior de Kouba, j'avertis monseigneur Duval, l'Archevêque, que je me voyais obligé d'aller dans un lycée de la ville. L'Excellence me demanda de monter quand même à Kouba. Je serais candidat libre, on me confierait à un mentor, j'aurais carte blanche pour toutes mes lectures, je ferais connaître les cours particuliers dont j'aurais besoin. On mettrait même à ma disposition la clé de la grande bibliothèque où étaient enfermés tous les ouvrages à l'index... On ne pouvait me témoigner plus grande marque de confiance, même si « on n'est pas sérieux quand on a dix‑sept ans... » J'acceptai.

Jamais je n'ai été livré à moi‑même comme cette année de mes dix‑sept ans. Le Père Vincent O'Hara, un lazariste irlandais, fumeur de pipe et spécialiste à la fois des Miettes philosophiques de Kierkegaard et du calcul de la relativité d'Einstein, fut commis à mon mentorat. C'était une sorte d'esprit universel, et je passais de longues heures dans son bureau empesté par une pipe sans cesse bouchée mais qui, quand elle fumait, crachait un horrible nuage noir à travers lequel il me racontait la philosophie dont j'avais le sentiment qu'il la connaissait par coeur. Ou alors, nous marchions d'un grand pas le long de l'à‑pic qui donnait sur la mer, elle, toujours là dans toute mon enfance, lui, un camail qui volait au vent et lui donnait comme des petites ailes noires de part et d'autre du cou, moi enveloppé dans un grand burnous kabyle noir que j'empruntais régulièrement à mon ami Julien Oumedjkane, et qu'il finit par me donner, en désespoir de pouvoir le porter jamais lui‑même. Le mentor et le disciple dans le vent de l'esprit ! Nous rentrions, transis parfois, quand c'était décembre, et, nous buvions du thé brûlant, en commentant tel texte ou en discutant telle thèse !

Il m'arrivait de m'enfermer dans la bibliothèque, muni d'une provision de galettes et d'un thermos de café au lait. Coincé au fond d'un immense fauteuil de cuir, éclairé par une lampe au verre du plus beau vert, comme ces belles lampes de billard, j'attrapais des indigestions de tout : textes philosophiques, romans, articles spécialisés... Je ne prenais aucune note, je ne les relis, de toute façon, jamais. Ma mémoire happait à satiété, mâchait à peine, engloutissait encore. Mes yeux me faisaient mal. Je m'assoupissais, sursautais, dévorais galettes et café, et reprenais goulûment. Je ne crois pas que son Excellence ait jamais voulu ni imaginé cela ! Mais je la remercie d'avoir su m'appâter de la sorte. Je passais neuf mois dans ce ventre nourricier, à satisfaire mes gourmandises et mes curiosités ‑ dix ans plus tard, la même chose se passera à Andrésy, sur les bords de la Seine.

Ma vie est ainsi parsemée de « parturitions » diverses suivant neuf mois de grossesses conjoncturelles, à des moments de ma vie où il me faut, en quelque sorte, renaître à quelque chose d'autre, à de nouvelles donnes, à une nouvelle période, à un nouvel âge. Il y a ainsi les neuf mois de ma jambe cassée à l'âge de raison, les neuf mois de Kouba entre l'Algérie et la France pour ma majorité, les neuf mois d'Andresy près de Paris, en 1968; les neuf mois de Nice, pour la prêtrise en 1975 (à 33 ans), deux fois neuf mois de Nice et de Montpellier pour me défaire de l'Amérique, puis pour me faire à l'Asie, en 1990‑1991 (en avant pour le second cinquantenaire ! ). Il m'est ainsi donné régulièrement de renaître, de commencer à nouveau et ailleurs ou différemment. Je ne peux pas ne pas y voir du sens, un sens qui me donne le temps de m'arrêter, même (surtout ? ) si l'évènement est une épreuve, du moins observé de l'extérieur ou un challenge : une jambe cassée, l'exil de sa patrie, le limogeage en province, l'ordination sacerdotale, l'échec américain et l'appel extrême oriental... À cerner ma vocation, je constate la sollicitude permanente du « Je ne t'abandonnerai jamais », du « Je suis avec toi jusqu'à la fin du monde », du « N'aie pas peur, c'est moi ! » et enfin du « Ma grâce te suffit ! ». Voilà pourquoi ma foi, ma vocation, mon activité sont vécues en fonction d'une personne, jamais en fonction des lieux ni des temps que je traverse, ni de ce qui se présente. Temps, lieux, personnes qui sont pour moi, d'abord, des signes, des poteaux indicateurs, des révélations que Dieu m'envoie sur ma route, de notre histoire d'amour à lui et à moi...

J'allais au bac, en juin - tandis qu'Alger sautait sous les attentats à la bombe, de jour et de nuit - comme un autodidacte sauvage. Vincent O'Hara m'avait enseigné tout, sauf la discipline. Naturellement, ce fût un échec. À la rentrée - on disait la session de septembre - j'obtins mon diplôme, en n'écrivant rien qui pût choquer, puisque les sensibilités politiques et nationalistes se révélaient d'une susceptibilité telle qu'il était très difficile de plaire à quiconque. Jugez vous‑même ! Pendant la bataille d'Alger, on proposait à des adolescents comme sujet de morale en philosophie : L'idée de faute impardonnable est‑elle soutenable ? Appuyez‑vous sur des exemples contemporains !

J'ai dit plus haut comment je rentrai en métropole. Je venais d'avoir dix‑huit ans. Quand reviendrais-je dans mon pays ? Ces années entre Saint‑Eugène et Kouba m'ont fait ce que ie suis. Un fils de la mer, du ciel et du soleil, certes, mais aussi un écolier, un amoureux de la connaissance, un chercheur de sens. Ces maîtres, à qui je rends ici hommage, n'ont voulu, à aucun moment, réduire ma riche nature. Peut-être s'en sont‑ils sentis incapables. J'aime à penser qu'il auront vu en moi le meilleur d'eux‑mêmes, mais à l'état brut, sauvage, non raffiné et qu'ils n'ont pas cherché, réussi à me « civiliser », « domestiquer », « é‑nerver» !

Je reste un barbare, un indompté, un résistant. Si je l'ai toujours été, je crois que je le suis plus que jamais devenu et que cela va « en empirant ! » Vouloir me garder c'est me perdre, me contrôler c'est tuer en moi la créativité, m'imposer c'est réveiller le rebelle ! Pourtant, certains le savent très bien, je sais me donner, me soumettre et obéir, il faut seulement que je le veuille. Est‑ce de l'orgueil ? Alors il est orgueilleux, celui qui dit d'une part : « Ma vie, nul ne la prend, mais c'est moi qui la donne », et d'autre part, « Celui qui veut garder sa vie la perdra, mais celui qui la donne à cause de moi, la transformera en vie éternelle ». Je revendique le droit de ne me donner à personne qu'à Lui et à ceux qu'il me montre. Je revendique le droit, comme Lui, de secouer le joug des establishments sclérosés et de le suivre Lui, même quand Il monte à Jérusalem pour y être mis à mort. Je revendique le droit, comme Lui, de ne pas accepter tout et n'importe quoi et de ne faire acception de personne !...

... Sur la terrasse, nous étions des enfants grecs, de la Grande Grèce, nous sacrifiions à Ouranos et à Poséidon, en même temps qu'à Apollon et à Hermès. Nos jeunes corps que la nuit caressait et que traversaient les flammes odoriférantes de nos drogues arômatisées - nos corps s'offraient, vierges encore, à toutes les déesses de la nuit, à toutes les vestales dont nous lisions les hauts faits, le jour, en bas, sous les portiques. Nos bouches criaient à la nuit notre désir et notre attente. Jamais ma peau n'oubliera les doigts de l'aube rose, jamais mes narines, la senteur aigrelette de l'asphodèle. L'Ephébos qui rentre en France emporte dans ses bagages tout l'avant‑Jésus‑Christ...

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