5 ‑ LA TERRE PATRIE

... Un jeune homme est assis, pensif, sur la ruine d'un chapiteau de colonne romaine, devenue poreuse à force d'iode et de vent. Nous sommes à Tipasa, dans le site dit du Tombeau de la Chrétienne, Sainte Salsa. Il tient à la main, « Noces » de Camus. Le rocher du Chenoua baigne dans une eau bleue sombre que la ligne d'horizon sépare d'un autre bleu blanchi par le soleil de midi. C'est la fin de l'année 1961. Dans six mois l'Algérie sera algérienne...

C'est ma dernière image de ma terre natale. Je n'y suis plus jamais retourné. Pour toutes sortes de raisons indépendantes de ma volonté. En revanche, je ne sais pas vraiment si je serais heureux de revoir « tout ça » au point où j'en suis de mon existence et des transformations auxquelles j'ai été soumis. Crainte d'avoir mal à ce soleil, à cette mer, à ce ciel‑là ? Crainte de déplacer quoi que ce soit dans la disposition des pierres de la mémoire ? Crainte de ne plus m'y retrouver, alors que je suis persuadé de faire partie immuablement de ce lieu du monde, au même titre que ces ruines, Meursault ou les lézards ?

J'y revins pour la Noël 1961, en compagnie de ma dernière soeur, Danièle. Nous résidions à Nice, moi, à la Fondation Don Bosco, je dirai pourquoi tout à l'heure, elle, chez notre tante Louise, une soeur aînée de notre mère. Danièle suivait des cours de droit et logeait chez ses parrain et marraine à la Trinité Victor, près de Nice. Mes parents, eux, avaient rejoint les derniers Européens, regroupés dans le quartier de Bab el Oued, à Alger. Carmen, ma soeur aînée, mariée depuis l'année précédente, venait d'accoucher de Gilles, son premier garçon et mon premier filleul. Entre Noël et jour de l'An, l'envie nous prit de louer une voiture et de sortir d'Alger. Je proposai Tipasa. Pourquoi pas ? C'était pour moi le seul lieu d'où je pouvais prendre congé - définitivement - de mon enfance algérienne.

Dès que l'on quitte Alger, la route de Tipasa est de celles que l'on peut trouver en quittant Palerme, Salonique ou Haïfa. Des vergers de citronniers et d'orangers, des vignes, de petites palmeraies aux bonnes grappes de dattes, et des buissons de roses, de lilas et de figuiers de Barbarie. Chacun des voyageurs s'était, sans le vouloir, retranché dans une rumination nostalgique, remâchant dans une certaine amertume, des souvenirs grapillés le long de la route du litoral... Nous prîmes de l'essence. Autour de la station service, quelques masures en pente vers la mer toute proche, des marins pêcheurs, des barques, des filets tendus pour la réparation, un petit arabe, pratiquement nu, une loque autour des reins, occupé à goudronner une coque. Je n'étais pas descendu du véhicule. Je fermai les yeux...

Chiffalo ! Un autre village de pêcheurs, près de Cherchell. Des émigrants siciliens l'avaient baptisé ainsi, en souvenir de Cefalu, à cinquante kilomètres à l'est de Palerme, qu'ils avaient quitté au début du siècle. J'y allai régulièrement pendant l'été. Y vivait tout un ensemble d'oncles et de tantes par alliance, en une sorte de clan, reproduisant d'une certaine façon un mode de vie ancestral. On m'y appréciait car j'aimais aider les hommes pendant la pêche au « lamparo » par les chaudes nuits d'été. Nous partions en mer vers minuit. Je grimpai tout endormi sur une grosse barcasse à la proue de laquelle on avait amarré un puissant projecteur, le lamparo. Je me calfeutrai au plus creux de l'embarcation. Les hommes jetaient les filets, accrochés à un palan, allumaient le lamparo et attendaient que les poissons éblouis se rassemblent au‑dessus des filets. À un signal, on refermait les filets en une nasse, et le palan les soulevait, tout en pivotant pour les ramener juste au‑dessus du centre du bateau. Et voilà que les filets s'ouvraient au‑dessus de ma tête et qu'il me pleuvait dessus tous les poissons du déluge, frétillants à la lumière aveuglante du lamparo parmi les cris joyeux de tous les marins, nus dans la nuit, comme autant de dieux Silène, armés de gourdins pour assommer les plus grosses prises. Je me débattais, étouffé et enseveli sous la tonne vivante, d'où j'émergeais en criant à l'aide, ce qui n'avait d'autre effet que d'augmenter l'hilarité des marins ! Et je voyais tomber du ciel étoilé, Polyphème au gros oeil lunaire, hippocampes, crabes, étoiles de mer, crevettes, poissons chats, coquillages. Je devenais triton, plongé que j'étais jusqu'aux épaules dans cette marée grouillante et scintillante ! Nous nous mettions aussitôt au travail, triant dans de petites caisses plates, qui les gros poissons, qui les moyens, qui les petits. Je m'occupais de tout ce qui n'était pas à proprement parler, poisson. Je prenais dans les mains les formes les plus bizarres, qui remuaient entre mes doigts, et que je conditionnais comme je pouvais dans les cagettes à moi confiées. Quand nous débarquions au petit matin, ma peau collait, sentait déjà, constellée de toutes les écailles de la nuit. Les femmes attendaient, et tandis que les hommes préparaient sur des feux de sarments des petits déjeuners d'Argonautes, faits de demi‑crabes énormes, cuits à même la flamme, une femme m'enveloppait d'une vieille serviette, me prenait dans ses bras, tellement j'étais fatigué, me ramenait dans l'une de leurs maisons, m'étrillait plusieurs fois sous la douche, afin de m'arracher, jusqu'au sang, la puanteur de marée dont ma peau était entièrement imprégnée. Elle me versait ensuite sur la tête - et cela dégoulinait partout -  une solution étendue d'essence de rose, m'enveloppait cette fois‑ci d'un grand drap blanc, de fil dru, m'emmenait à l'étage et m'étendait sur un lit immense, où je sombrais immédiatement dans les abîmes mêlés de la mer et du ciel, avec un soleil torride qui me brûlait la peau...

La voiture était repartie quand je revins à moi. Je soupirai, comme au sortir d'un grand bien‑être, et tout le monde sourit. J'avais dû dormir, peut‑être ronfler. Je me sentais bien ! Nous roulions depuis deux heures au moins. Nous nous arrêtâmes une seconde fois pour prendre du vin dans une cave. Nous quittâmes bientôt la route nationale, pour pénétrer dans un domaine. Une interminable et splendide allée d'eucalyptus menait jusqu'à la maison de maître, puis une large route de terre battue, jusqu'aux caves elles‑mêmes. Je m'éloignai, seul, de ceux qui s'occupaient de l'intendance, pénétrai dans un grand cellier, vide à cette époque et à cette heure, contemplai les puissants foudres. Je sortis de l'autre côté et tombai sur les vastes caves de deux à trois mètres de haut, auxquelles on accède par de courtes échelles, et qui se trouvent toujours juste à l'endroit où aboutissent les charrettes qui amènent les raisins de la vendange. Je grimpai à l'une d'elles, me penchai à l'intérieur. Impeccablement propre, elle recelait pourtant cette odeur caractéristique, à la fois sûre, douceâtre et épaisse du moût de raisin, qui imprègne le bois des cuves, au point de ne l'abandonner jamais. Décidément, cette excursion se révélait une incursion dans mon enfance. Soudain, je vis l'ensemble s'animer, comme dans une superposition d'images au cinéma...

Plusieurs de mes compagnons au Séminaire Junior étaient originaires de régions du sud de l'Algérie, où leurs parents colons possédaient de vastes domaines de vigne et de blé. Une année, avant la rentrée, l'un d'eux m'avait invité aux vendanges. J'avais treize ou quatorze ans. Il avait vite remarqué que la vendange elle‑même n'était pas mon fort : c'est un travail véritablement exténuant que de ramasser le raisin grappe par grappe, de le jeter dans sa hotte sur son dos, puis de verser le contenu de sa hotte dans la charrette qui attend au bout de l'alignement des pieds de vigne. Depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. Et parfois au‑delà si l'on craint qu'un orage se prépare. Il m'avait donc trés vite initié à un autre « travail », celui précisèment que ces cuves de moût me rappelaient.

Il y avait chez lui trois cuves de la taille de celles que j'avais devant les yeux. Lui, moi, et plusieurs jeunes arabes de notre âge, devions nous hisser par l'échelle, puis descendre dans la cuve, nus, après nous être au préalable consciencieusement douchés. On déversait du raisin dans la cuve, et notre tâche consistait à écraser le raisin de nos pieds, comme les bourricots le faisaient de leurs sabots pour le blé sur l'aire à grains. Le raisin nous tombait dessus, des feuilles s'accrochaient à nos chevelures, nous nous enfoncions dans le moût épais, gras, exhalant des vapeurs qui nous enivraient. Nous jouions d'ailleurs à nous arroser à qui mieux mieux de jus de raisin, que nous buvions en même temps. Parfois nous nous battions et nous nous roulions, enchevêtrés comme des échevaux, dans cette vase rouge et lourde, à qui les queues et tiges des grappes donnaient la résistance des marécages et des tourbières. Notre corps était rouge du sang de la vigne. Quand nous n'en pouvions plus, c'est‑à‑dire quand nous sentions que nous allions défaillir, saoûls de fatigue, de vapeurs et de jus de raisin, nous remontions en titubant l'échelle intérieure. En nous apercevant, un vendangeur arabe ouvrait le jet, et, tandis que nous redescendions à l'extérieur, nous arrosait d'une eau bienfaisante sur tout le corps. On nous jetait une toile sur le dos. Nous allions nous doucher proprement. Et, après une grande tranche de pain baignée d'huile d'olive et frottée d'ail et de tomate, où nous disposions poivrons grillés et olives vertes cassées, nous nous jetions sur l'une des couches d'une grande salle fraîche, transformée en dortoir des garçons pour la fin de l'été...

La place se vida à nouveau. J'étais resté en haut de l'échelle. Les images avaient défilé si vite. Mon nez et ma peau se souvenaient. Ce sont toujours mon nez et ma peau qui se souviennent d'abord. Bien sûr l'oreille, l'oeil, la bouche viennent de suite les rejoindre, et c'est un passage incessant de l'un à l'autre dans une subtile synesthésie, où le passé tout à coup reprend possession de mon corps tout entier. Mais le nez, mais la peau !...

Un coup de klaxon m'y ramena, au réel ! « Où étais‑tu ? » J'ai souri, je ne répondis rien. Qu'aurais‑je pu répondre ? Dans une cuve de vin, où je suis resté... depuis six ans... ? Car c'est ça que la visite à Tipasa, l'adieu à Tipasa, l'adieu à l'Algérie, à mon Algérie, c'est tout ça que je découvrais de plus en plus clairement. Mon lien organique, non pas à cette terre géographiquement parlant, mais à ce type de terre, à toute terre au bord d'une mer bleue, à l'abri d'un ciel bleu, sous un soleil blanc, tellement il flambe ! Une terre où le corps et les sens ne sont jamais éloignés de leurs sources primordiales. Ce que l'Europe ne remplacera jamais !

Sitôt arrivé à Caluire, près de Lyon, le directeur des Études et Préfet de Discipline, le Père Raymond Gauthier, m'installa dans une alcôve au dortoir dont j'avais la responsabilité et me donna les quelques ouvrages nécessaires au cours que je devais assurer, l'Anglais, dans les classes de 4e et de 3e. On me conseillait de m'inscrire - ce que je fis dès le lendemain - en CELGC à la Catho. Traduction : Certificat d'Études Littéraires Générales Classiques, Facultés Catholiques de Lyon. Le Père Gauthier était la sévérité, l'ordre et la justice mêmes. J'aimais cet homme droit et sensible, quand il vous accordait une certaine intimité. Le Père Chardin, Supérieur - venu prendre livraison de moi à l'aéroport de Bron -  m'avait installé pas trop loin du centre de la table de la salle à manger qu'il présidait, du côté lui faisant face. Il s'était vite aperçu de mes assez bonnes connaissances littéraires depuis la seconde j'avais confectionné un véritable herbier de citations et de références de tout genre, que j'enrichissais et révisais régulièrement, et nous faisions assaut - assez coquettement, il faut le dire, et de sa part comme de la mienne, d'ailleurs -  d'allusions et de déclamations aussi bien en français, en latin, en grec et en anglais qu'il maîtrisait quasi parfaitement : il avait été courtier en grains, à Londres, avant d'entrer dans les ordres. Les autres convives, pour la plupart étudiants chenus déjà, assistaient, le plus souvent en spectateurs muets, à ces joutes précieuses, que nous prolongions souvent, le Père et moi‑même, au café, tandis que tout un chacun avait déserté la salle !

Cette année‑là, je découvris trois choses : la neige, à Châtel, en Savoie, où l'Institution Saint‑Irénée possédait un chalet de vacances. Il fallait me voir touchant cette chose blanche et froide, la portant à mes lèvres pour la goûter, pour la plus grande hilarité de mes compagnons et de mes élèves, voyant bien par là l'état de sauvagerie dans lequel les Pieds Noirs avaient été abandonnés si longtemps ! Ensuite, la « pogne de la Drôme », une espèce de gâteau‑brioche, léger et doux, incrusté de praline et de sucre. Nous en avions souvent en dessert, le Père Supérieur étant originaire de ce département. Enfin, la chose militaire : je préparai en effet ma PMS (Préparation Militaire Spéciale ou Supérieure, je n'ai iamais bien su) qui me permettrait de solliciter un sursis d'incorporation... Sinon, Lyon « ne m'a pas pris dans ses bras ! » Je passais mon temps libre dans les cinémas de la rue de la Ré(publique), ou dans les « bouchons » du vieux Lyon. Ma soeur aînée Carmen se mariait en Juillet. Avant même les résultats du CELGC, on disait à l'époque propédeutique, que je présentai à l'université de Grenoble, les étudiants de la Catho n'étant pas autorisés à s'inscrire dans une université d'état de la même ville, - ne me demandez pas pourquoi ! -, je pris l'avion d'Alger. De ce mariage, je me souviens seulement que je portais un costume Prince de Galles, avec un noeud de cravate lie de vin qui devait déteindre sur ma chemise, tellement j'avais chaud, que je m'y ennuyai prodigieusement, et que j'avais une peine immense de « perdre » ma soeur aînée.

Je passai le mois de Juillet avec ma famille. Fin août, après un camp de jeunes dans le Rouergue, j'entrai au noviciat des Salésiens, de Dormans, dans la Marne. La maison du noviciat était un très joli château, d'une seule pièce, à deux tours d'angle sur deux étages, aux formes élégantes du XIIIe siècle, mais qu'on avait dû régulièrement restaurer sans trop le défigurer. Il se trouvait au coeur d'un vaste domaine, où des combats extrêmement meurtriers s'étaient déroulés au cours de la Grande Guerre. D'ailleurs, un ossuaire avec chapelle, style gothico‑militaire, avait été érigé sur une hauteur. Les pouvoirs publiques avaient confié l'ensemble à notre ordre, avec obligation d'entretenir la propriété et tout ce qu'elle contenait, et d'assurer la visite guidée ( ? ) de l'ossuaire.

Nous nous retrouvâmes ainsi, une vingtaine de gaillards - j'étais parmi les plus jeunes, il y avait un hômme (très) âgé, veuf, qui voulait, etc. -  candidats‑religieux, qui fûmes placés sous la guidance d'un Père de l'Ordre, dont je ne voudrais même pas citer le nom ici, tellement j'ai pu souffrir de ce que j'appellerais, d'une manière un peu compliquée, mais tant pis, « la puissance institutionnelle de son inexistence ». Il se devait, d'après le réglement et le droit canon, de nous donner une conférence quotidienne, - la conférence du Père Maître - sur un sujet d'ordre spirituel et religieux. Je n'étais effectivement que novice, et à tous les titres, dans la carrière, mais avec le bagage non négligeable de mes années d'humanités algéroises, et ma récente expérience d'étudiant et d'enseignant lyonnais, je peux dire ici que j'ai rarement dû subir rodomontades plus ridiculeusement pieuses ou plus pieusement ridicules, au choix, de toute mon existence jusqu'à ce jour ! C'était, pour moi, ontologiquement insupportable, et dès la deuxième ou troisième conférence, je décidai de travailler ma prosodie gréco‑latine, où l'agencement des dactyles et des spondées me donnait de réels soucis pour mes compositions. On me confia la musique et la chorale. Je dus composer hymne militaire, ossuaire et 18 Novembre obligent, ariettes et chacones, anniversaires et fêtes obligent, et diverses autres choses pour diverses solennités. Le reste du temps se passait à « nous occuper » : un cours d'italien donné par un brave slovaque, notre ordre est d'origine italienne, un cours de pédagogie, degré zéro, et ce qu'on appelait « les travaux ». C'était de grands après‑midi de plein air, pour entretenir l'immense domaine dont nous avions donc l'usufruit, à revanche d'en assurer l'entretien.

La prise d'habit eut lieu le 8 Décembre à Landser, en Alsace, dans un de nos collèges. Je crois que je fus ému d'enfiler une soutane noire, sur mon corps de pas encore ou d'à peine vingt ans, dans une province si éloignée de Tipasa, couverte de neige, froide et perdue dans le brouillard. Tout cela ne me semblait pas authentique. J'accomplissais un rite, exigé par « l'organisation », mais je n'y étais pas présent. Il y a toujours chez moi vis‑à‑vis de toute manifestation religieuse, une double appréhension : la phénoménale, impitoyablement critiquée, parce qu'elle ne souffre aucun défaut, sinon elle sombre corps et biens dans le ridicule, et la spirituelle qui se passe de décorum, de mise en scène et de pompes, et ne touche - l'impétrant et les participants - que par la simplicité élémentaire de la présence et du silence. Je suis un homme de représentation : ce n'est pas le show qui me gène en soi, mais qu'il prenne la place de ce qu'il est censé servir. Salésien, moi, je l'étais depuis ma naissance, depuis la paroisse, depuis les Pères Santonja et Dunand, depuis Saint‑Jean Bosco lui‑même ! Me fallait‑il vraiment ce déguisement pour me confirmer ?... Au retour notre voiture tomba en panne à la sortie d'Altkirch. J'improvisai, dans le garage, un concert pour les voisins...

Dès le retour, mon irritation augmenta devant ce que j'estimais n'être pas comme cela devait être. Je sentais plus que je ne l'exprimais. C'est pendant ces semaines, entre décembre et février, que j'appris une chose essentielle pour ma vocation et pour ma foi : ne jamais confondre Jésus, et ici Jean Bosco, avec le spectacle qu'on m'en donnait, prendre distance, intérieure toujours, extérieure quand il le faudrait, vis‑à‑vis de toute réalisation, de toute entreprise, et même de toute oeuvre, qui ne relève pas spécifiquement de l'esprit salésien, si valables cette réalisation, cette entreprise et cette oeuvre puissent‑elles être, en soi.

On comprend aisément qu'avec ces dispositions mentales qui étaient les miennes, le moindre incident allait devenir le meilleur prétexte pour me retirer. Cela arriva à propos du programme de chants lors de la préparation de la fête de la Saint Jean Bosco (précisément ! ), fin Janvier. Le Père Maître en avait (déjà ! ) averti le Père Provincial Le Boulc'h qui me proposa de terminer l'année à notre Institut Lemonnier de Caen, à la disposition du Directeur du lieu, le Père Georges Lorriaux, qui menait sa boîte comme un PDG, enfin ! En m'accueillant le Provincial eut un mot charmant :

— M. Toccoli, nous ne sommes pas encore prêts à vous recevoir chez nous ! Mais prenez patience !

Ainsi entre la place Saint‑Gilles, où mourait le vieil Institut, et la rue d'Hérouville, où naissait le nouveau, je pus voir vivre, et vivre moi‑même, une expérience salésienne à l'échelle de ses plus de deux mille élèves et de ses hordes de confrères, professeurs et moniteurs. Je fus à la fois secrétaire particulier du Directeur, adjoint au Préfet de discipline, professeur de Lettres, et je remplaçais au pied levé qui était absent, malade ou empêché. J'ai même « enseigné»  la phytotechnie dans la section horticole ! C'était Juin 1962, mes parents et ma petite soeur Marie‑Jeanne, née en 1953, quittaient définitivement l'Algérie et rentraient à Nice. On me transféra de Caen sur la Côte d'Azur, à la disposition indéterminée du Lycée Don Bosco de Nice, sous la direction du Père Baudin, ravi d'une nouvelle recrue.

Les deux années qui suivirent, 1962‑1964, me virent occupé à un point tel que je n'avais que deux heures de libres, le dimanche entre 17 heures et 19 heures pendant lesquelles les internes que je ramenais de promenade regardaient un film dans la salle de théâtre, internes que je devais récupérer ensuite pour le réfectoire, la récréation et le dortoir. J'étais censé dîner un peu avant 19 heures. On aura compris que j'avais la responsabilité d'une section d'internat avec toutes les obligations correspondantes de surveillance partout où se trouvaient ces internes en dehors des cours, de la classe,veux‑je dire.

Le reste du temps ? Divisé en deux parties. Sur place, dix‑huit heures d'enseignement de Lettres et d'Anglais tout au long des premier et deuxième cycles. À l'extérieur, préparation d'une licence de Lettres Modernes, au Collège Littéraire Universitaire de Nice, qui ne possédait pas encore d'université propre, et qui relevait d'Aix‑Marseille. La galère de l'enseignement et de l'éducation fut la meilleure école de formation à la pédagogie. J'apprenais sur le tas, et livré en fait à moi‑même, j'inventais et je réinventais tous les jours, et sans les connaître encore, Binet, Freud, Montessori, Makarovski, Steiner, et autres. Notre « clientèle » était particulière et fort intéressante. Le slogan était : tous ceux dont personne ne veut ailleurs. Il fallait donc inventer, inventer, inventer encore !...

Côté Université, je pense avoir, à son niveau, renoué avec la grande tradition algéroise : Jean Onimus traitait, entre autres, Stendhal et Éluard, Jean Guiraud me démontait délicieusement tous les aspects des temps de la conjugaison française et M. Stefanini nous initiait avec une grande affectation et une grande adresse aux arcanes de la philologie française et gréco‑latine. C'est aux cours d'Onimus que je côtoyais, sans frayer véritablement avec lui, J‑M.G. Le Clézio, devenu quelqu'un, depuis ! ... L'ancien système consistait à obtenir quatre certificats pour avoir la licence. Et il était interdit d'en présenter plus de deux par an. Je fus donc licencié es-Lettres, en Juin 1964 . Je décidai de résilier mon sursis et d'accomplir mes obligations militaires, bien que n'ayant pas fait les « quatre jours » réglementaires de tests et d'analyse, tous mes papiers et mon dossier ayant été éparpillés à Alger lors de la prise des locaux du Gouvernement Général, le fameux 13 Mai 1958 !

Je reçus mon ordre de route pour le 14 0ctobre 1964 : je devais me présenter à la base aérienne ( ? ) de Limoges ( ! ). J'arrivai à l'heure, mais tremblant de fièvre : il faisait près de vingt degrés à Nice, Ah, l'été indien !, quand je partis, et moins cinq à destination. Je commençai mon service rnilitaire par deux semaines d'infirmerie... D'ailleurs comment raconte‑t‑on son service militaire ? Je restai trois mois à faire mes classes à Limoges. Je n'avais que deux passe‑temps : le restaurant de l'hotel du Lion d'or quand j'étais en fonds ; la propriété d'un de mes conscrits, Christian Marquet, dont le père originaire de la région, avait pistonné l'héritier pour qu'on ne l'éloignât pas trop des entreprises de chaussures familiales. Malgré la perte de mon dossier, on me reconnut certaines qualités, et, en attendant que commence le stage des EOR (Élèves Officiers de Réserve) à Carpiquet, près de Caen, on revient toujours quelque part, on m'envoya soutenir l'équipe pédagogique des écoles de l'Armée de l'Air de Saintes et de Rochefort. L'école militaire de Carpiquet dura deux mois environ, et se termina par des manoeuvres sur la plage de Biville, dans la presqu'île du Cotentin, au large des usines de la Hague. Je dois avouer que la vie en manoeuvres ne me déplut pas. Marcher, vivre de peu, se cacher, diriger un commando de neuf hommes à faire avancer coûte que coûte, tandis qu'un canon, progressant à allure régulière, tire réellement mais de façon, si vous‑même respectez sa progression, que les obus ne tombent que cinq cent mètres derrière vous... Cela a quelque chose de ridiculeusement excitant. J'ai dit que je l'avouais... Je fis la rencontre d'un ex‑jésuite, notre capitaine qui dut, ces quelques semaines, revivre à travers moi, j'avais 23 ans, ses antiques enthousiasmes juvéniles. Après les classes, je fus envoyé à Longwy, près de Dijon, me spécialiser en balistique. Les Hospices de Beaune remplacèrent Le Lion d'or, et Cîteaux, la propriété Marquet. Nous étions une quarantaine dans notre promotion de Longwy et je me trouvai parmi les trois premiers au classement de sortie dont dépendait l'affectation ultérieure, puisqu'elle se faisait traditionnellement, au choix, en fonction de ce classement. Il y avait un poste au Mont Agel, près de Monaco. Je me préparais naturellement à le prendre... La veille au soir, un camarade, bien mal classé, mais fiancé à une villefranchoise, me demanda, à moi, le moine, de lui laisser ma place. Pouvais‑je me dérober ? Je me retrouvai ainsi en fin de peloton, n'ayant plus qu'un poste à Friedrichshafen, sur le lac de Constance, dans une base de l'OTAN !

J'y débarquai le 14 Juillet au milieu d'une immense désorganisation due à la célébration de la fête nationale. L'aumônier était un Salésien musicien, le Père Herbert Chevolleau, mort depuis, et qui salua, en moi, la relève... Je me demande toujours pour quoi ?... Peut‑être prévoyait‑il qu'il allait tomber malade, être rapatrié, et me confier de reprendre ses entreprises musicales, dont la préparation de la messe de minuit à Noël, must de la base aérienne. Nous étions trois aspirants, en charge d'un poste de commandement de deux bataillons de missiles, situés entre Forêt Noire et Lac de Constance. Le régime ‑ trés intéressant - était le suivant : 24 heures de site, 48 heures de permission. Nous nous arrangions pour passer deux, voire trois fois 24 heures sur le site pour profiter de quatre voire six jours de permission à la suite. Muni de tous les tampons et laisser‑passers imaginables, je pus visiter ainsi aux frais de l'OTAN, un territoire de cinq cents kilomètres de rayon autour du lac. Le médecin et le pharmacien de la base, des appelés comme moi, Jacques Bessodes et Jacques Govin, devinrent des amis. La femme de Govin, Thérèse vint passer le temps de sa grossesse dans une villa des bords du lac. Nous sympathisâmes au point que je devins le parrain du fils qu'elle portait, Jean‑François, mon deuxième filleul...

Un après‑midi d'alerte générale simulée, déclenchée par la base de Lahr, je me trouvais devant la télévision à regarder un western que retransmettait une station suisse que nous captions. Je laissai mon adjudant‑chef régler cette alerte. Mais à l'improviste, le capitaine Wolff survint. C'était mon supérieur hiérarchique direct qui m'infligea dix jours d'arrêt de rigueur pour « désertion de poste pendant une alerte générale ! ». Ces dix jours devinrent vingt en passant chez le Commandant, et trente, comme il se doit, en sortant de chez le Lieutenant‑Colonel de la base. Le comble, c'est que ces trente jours expirant le 25 Décembre au matin, à la relève de la garde, il fallut m'accorder une remise de peine de douze heures, pour me permettre de diriger chorale et chants de la messe de minuit. Le Lieutenant‑Colonel me fit savoir qu'il m'invitait au cocktail et à la réception qui devaient suivre. Je lui fis savoir, de mon côté que je préférais rejoindre mes quartiers d'arrêt de rigueur et passer le réveillon en compagnie de ma solitude qui était ma compagne la plus fidèle, et que je laissais volontiers cette place à d'autres, s'il s'en trouvait pour apprécier ! Une heure plus tard, la voiture du Lieutenant‑Colonel stoppait devant ma fenêtre. J'ouvris ma porte, ma chambre donnait de plein pied sur une pelouse et la route. Descendirent de la voiture le Lieutenant‑Colonel en grande tenue, et un soldat qui tenait à deux mains un plateau sur lequel tintinnabulaient une bouteille de champagne ouverte et deux coupes.

— Lieutenant, me dit‑il bourrument !

J'étais au garde‑à‑vous dans la neige.

— Me ferez‑vous le plaisir de trinquer quand même avec moi. Votre prestation tout à l'heure à été remarquable !

[Ah, tu l'as tout de même remarqué, criais‑je trés fort en moi‑même ! ]

Je claquai des talons :

— À vos ordres, mon Colonel !

Je m'approchai, il versa généreusement la Veuve Cliquot, me tendit une coupe, prit la sienne ; il me regarda, je le regardai, nous entrechoquâmes nos coupes, et nous bûmes cul sec !

— Joyeux Noël ! termina‑t‑il. Et vous allez me garder cette boutellle ! C'est un ordre ! 

Je ne pus que crier dans le froid :

— Joyeux Noël, mon Colonel ! À vos ordres, mon Colonel !

Les pneus crissaient déjà. Sur la neige, un plateau, le champagne et les deux coupes !

J'étais, - je suis désolé de l'avouer encore ! -  trés content de moi !

Le calendrier voulut que je fusse libérable dès le 12 Février 1966. Mon anniversaire étant le 13, je pris à Zurich, le train de nuit pour Milan, puis la correspondance Milan‑Gênes‑Vintimille, et j'atteignis Nice dans les premières heures du 13. Lla même chose se reproduira, quand je rentrai de Munich, après mes études allemandes, ce sera huit ans plus tard !

De nouveau, ces deux retours d'Allemagne, quasiment le même jour, à huit ans d'intervalle, pour mes vingt‑quatrième et trente‑deuxième anniversaires, un an après, noviciat et prétrise. L'Allemagne signifiera et signifie toujours tellement pour moi ! Et j'y suis allé à cause de deux « accidents » , le premier pour avoir donné ma place de classement à un autre, le second pour n'avoir plus su où aller, après le refus de Washington. L'Allemagne est aussi le produit de l'imprévu par moi, mais du voulu « ailleurs » ! C'est à cause de pareils évènements que ma vie prend un sens décidé par un autre que moi, mais que j'assume et trouve excellent pour moi.

Je terminai l'année scolaire à l'École Don Bosco de Nice. Avant de partir pour l'armée, je m'étais à tout hasard inscrit en Licence d'Anglais, histoire de glaner quelques certificats de licence de plus. Je cueillai ainsi un diplôme de littérature et civilisation anglaises, et un autre de philologie. Mais c'est une licence que je n'ai jamais pris le temps de terminer tout à fait...

À la fin de l'été, je retournai dans la maison du noviciat. Le maître des novices était maintenant un autre confrère, plus jeune, que j'avais connu auparavant comme directeur de séjour de vacances. Encore une fois, je tairai son nom... Il avait bien suivi quelques cours de psychologie. Mais l'année s'annonçait aussi désastreuse que la première, cinq ans plus tôt, n'eût été la présence d'un autre confrère qui tenait le rôle de socius. Ce mot signifie compagnon, il est à la fois le second du Maître des novices et le « compagnon »  le plus proche des novices eux‑mêmes. Il s'appelait Pierre‑Gilles Glon. Il devait mourir dix ans plus tard d'une tumeur au cerveau, à moins de 50 ans. C'était un remarquable musicien et un organiste hors pair. Que d'heures avons‑nous passées ensemble, à l'orgue ou dans le cajibi qui lui servait de bureau. Je suis sûr que sans lui, je n'aurais pas pu traverser le désert d'intelligence, de culture et d'imagination que cette année représenta pour moi. Le noviciat, son organisation et son contenu, n'avait pas beaucoup changé depuis le règne précédent. J'y rencontrai pourtant trois compagnons avec qui je devais faire un bout de route. L'un est mort d'un cancer du foie, alors qu'il était depuis deux ans dans notre communauté de Nice, en 1978, le second devait travailler avec moi, dans le service de communication que je fondai, un certain nombre d'années avant que je ne dusse m'en séparer pour bien des raisons inutiles à mentionner ici. Le troisième s'appelle André Lienard. Nous nous sommes perdus de vue un certain - long - temps. Et depuis que nous nous sommes retrouvés, quelle belle amitié nous menons malgré la rareté de nos retrouvailles. Il est psychanalyste à Namur, avec sa femme Geneviève, et ils ont ensemble quatre filles charmantes qui, chacune, promet beaucoup à sa façon...

Je prononçai mes premiers voeux de religion au mois de Septembre dans la chapelle de Dormans. Ma famille avait fait le déplacement de Nice, ma petite soeur Marie‑Jeanne qui avait quatorze ans, rentra, en l'écourtant, d'un voyage en Suède. Je descendis à Nice passer quelques semaines, et dès octobre, j'intégrai ce qu'on appelait le scolasticat de philosophie, à Andresy, dans les Yvelines. J'avais repoussé les vélléités qu'on avait eues de m'envoyer étudier la philosophie à Rome !

Tout le monde sait ce que fut l'année universitaire à Paris : 1967‑1968. Andrésy se mourait d'inanition intellectuelle. Les professeurs que nous avions n'avaient de professeur que le nom. Sauf peut‑être deux d'entre eux qui portaient en fait le scolasticat à bout de bras. Sur place le Père Ladrille, un excellent enseignant, sans génie, mais qui disait clairement et de façon méthodique, les classiques. Venant de l'extérieur, en vacataire, le Père René Simon, moraliste, Président de l'Association Mondiale des Moralistes, auteur d'un manuel de Morale, conférencier inaudible, mais théoricien agile et informé. Il me confia la bibliothèque, ce qui me rappela mon aventure de Kouba. Malgré Simon et la bibliothèque, je mourais sur pied. Et puis je sentais que quelque chose se préparait. Nanterre n'étant vraiment pas loin, je m'étais « arrangé »  un vélomoteur, un solex, de ceux qui redeviennent à la mode. Je m'y rendais en auditeur libre de Lefebvre philosophie, Ricoeur herméneutique, et Rémond histoire. C'est ainsi que je côtoyais Geismar, Sauvageot et Cohn‑Bendit, et que je participai à la montée du mouvement du 22 mars. Quand mai éclata, je me trouvai immanquablement dans la rue, obligé de rentrer le soir à Andresy, et râclant tous les fonds de poche pour rassembler le prix du train et du métro, puisque je n'avais aucune espèce de ressource. Je me souviens de journaux devenus papiers gras à force d'étre passés de main en main. Je me souviens avoir payé mes tickets de train et de métro avec des pièces de dix centimes récoltées auprès de mes confrères... Et puis la rue, les CRS, la Sorbonne, les grèves, les manifestations, la disparition de de Gaulle, Pompidou et son mégot, Matignon, le défilé des Champs et la loi de la Réforme de l'Enseignement, votée à l'unanimité par les deux chambres. À Andrésy aussi, en rentrant le soir, j'organisai avec d'autres des États Généraux, mal vus, bien sûr, par la « Direction »... Nous votâmes, à l'unanimité nous aussi, la fermeture d'Andresy comme scolasticat de philosophie. Que les jeunes Salésiens aillent étudier dans les universités de France comme tout citoyen français ! Je ne présentai cette année aucun examen. Je me contentais d'avoir été un peu acteur dans l'Histoire qui se faisait. Je fus envoyé à Ressins, École Supérieure d'Agriculture, dans la grande campagne roannaise, et, devais m'y présenter en septembre. Je passai l'été en Corse, avec un camp de jeunes, remontai à Paris pour régler quelques affaires, et début septembre, en gare d'Austerlitz, pris le Thermal pour Saint‑Germain des Fossés, où m'attendait, à quatre heures du matin, le Père Pierre Schoenberger, Directeur de Ressins.

En Pierre Schoenberger, la Providence mettait sur mon chemin, et à un moment crucial de ma vie, quelqu'un dont l'âge, l'expérience, la vie antérieure, l'intelligence, la vivacité, la culture, le goût de l'expérience et même du risque, la confiance, enfin, devaient une fois pour toutes - le Père Chardin l'avait inauguré, le Père Lorriaux continué - ne plus me faire désespérer de mes frères Salésiens et de l'Église en général. Si de tels hommes que je connaissais personnellement... alors pourquoi pas moi !

Sous l'angle de vue de ma vie salésienne, d'éducateur, de religieux et de catéchiste, mes deux années de Ressins m'ont comblé. Je puis dire qu'il y a eu « rencontre »  au sens du mot le plus fort, entre Pierre Schoenberger et moi‑même. Il en est résulté une collaboration, une mutuelle intelligence et complicité, une amitié de sa part, une pieuse et filiale affection de la mienne, et beaucoup d'autres choses, qui, d'une part, ne lui firent pas regretter de m'avoir signé un chèque en blanc quant à la réorganisation des études et de la catéchèse et, d'autre part, ont contribué à confirmer Ressins en tant que véritable école et ferme‑modèle, ce qu'elle était déjà en voie de devenir, vu la qualité du corps professoral qui la servait.

Suis‑je un homme de la rencontre, un homme de l'instant, du moment, du temps insigne de la rencontre ? Me trouvant déjà là - pourquoi ? -  ou y précédant les autres ‑ encore pourquoi ? -  ou bien encore me rendant là où l'on m'attend - pourquoi enfin - je semble attendre ou être attendu. Combien de fois est‑on ainsi entré « chez moi » ? Combien de fois suis‑je ainsi entré chez un autre et nous nous attendions ! Sans aucune préméditation sinon celle « d'être là où il faut être »  pour qu'une « rencontre » ait lieu. J'ai remarqué qu'en général si l'autre vient là où je me tiens, il est plus rare que j'aille là où il se tient... Et puis il y a l'amorce : elle est à chaque fois différente et peut être déclenchée aussi bien d'un côté que de l'autre. Il s'agit de l'opportunité et d'un instinct sensible à cette opportunité. Elle intervient aussi, la Providence, ce hasard qui produit du sens... Le reste suit toujours, quand l'amorce prend... Mais suis‑je un homme de la rencontre seulement, et non de l'aval ni de l'amont de la rencontre ? Je dois avouer qu'à priori je n'éprouve aucun intérêt pour l'avant et l'après de la rencontre. Ce qui me touche, c'est qu'à ce temps T, et en cet espace E, une rencontre, cette rencontre, une telle rencontre ait lieu ! Non, il ne m'est pas ontologiquement indifférent que l'autre vive telle ou telle destinée. Mais ce n'est pas cela, d'abord, surtout et après tout, qui compte pour moi, mais l'évènement originaire que constitue cette conjoncture !...

De même on peut penser que j'aime le monde, l'humanité, les hommes... En réalité, et dans la plus nette brutalité du constat, « les gens » - comme on dit - m'exaspèrent la plupart du temps. Je serais près de dire que, d'une certaine façon, je n'aime personne, tellement sont rares et peu nombreuses, celles et ceux pour lesquels j'éprouve, en toute vérité, de l'amour. Certains croient même que je les « aime » , tellement je me dévoue pour eux. J'entends rapporter qu'ils se disent mes amis (passe encore ! ), et que je suis le leur (comment peuvent‑ils ? )... Il n'y a là rien qui aille contre l'amour du prochain, contre la charité et en définitive contre l'amour de Dieu lui‑même, pour lequel amour il nous est précisément demandé d'aimer tous les hommes car cet amour est surnaturel, et il faut être Dieu lui‑même pour en être capable. C'est par sa grâce, et par sa grâce seulement, que nous y réussissons un peu, si nous essayons, bien sûr, si nous nous y entraînons, si nous persévérons, c'est‑à‑dire si nous allons au‑delà de nos amours naturelles ! C'est peut‑être ainsi que je contribue, un peu, à mon salut. Il n'empêche que les gens m'exaspèrent ! Et ceci n'est pas une saute d'humeur. Comment me serait‑il possible de continuer, si je ne vivais pas le quotidien de façon « extraordinaire », en m'emparant de la réalité, un séminaire, un entretien, une cérémonie religieuse, un colloque..., pour la transfigurer et transfigurer par là‑même tous les participants. Etre « originaire » - et pas seulement original, comme on croit - chaque fois que je le peux. C'est ainsi que je rends habitables les lieux où je suis, les mondes où j'évolue, les sociétés que je fréquente.

Et à tout bien considérer, c'est précisemment cela ma vocation : c'est ce que je fais de mieux, c'est ce que j'aime faire, c'est ce qui me rend heureux. C'est ce que nous ne sommes pas assez nombreux à faire. Rendre la terre habitable pour le maximum de gens, les libérer de la peur d'être eux‑mêmes, les aider à se prendre en mains, et leur donner quelques idées quand ils sont à court, c'est‑à‑dire la plupart du temps ! Alors, ils se mettent eux‑mêmes à rendre la terre habitable autour d'eux pour d'autres qu'eux‑mêmes... À cette vocation‑là, nous sommes tous appelés. Qu'il faille y croire, c'est indéniable. Qu'il faille croire en Jésus‑Christ, mort et ressuscité, vivant aujourd'hui par nous et au milieu de nous, cela est moins sûr ! Tout chrétien est d'abord un homme, une femme digne de ce nom, et en tant que tel, en tant que créature d'un Dieu bon, dont il est, elle est, d'après la Bible, l'image, sa vocation est de rendre la terre habitable. Les autres vocations, et, pour ce qui me touche, la religieuse, la sacerdotale, ne sont que conjoncturelles, rencontres (encore ! ) d'un développement personnel avec l'état de la culture en général, à un moment T du temps, un lieu E de l'espace... Non, au risque de décevoir, je n'ai pas d'histoire passionnément tourmentée de ma vocation, je peux même dire, à ce point de ma vie, que je n'ai pas de vocation autre, sinon celle d'un enfant de Dieu, à qui ses parents et ses premiers maitres ont proposé, par leurs vies, l'évangile de Jésus‑Christ comme idéal possible. L'enfant l'a reçu, le jeune homme l'a aimé, l'adulte en a fait sa vie.

À cette époque, je m'étais inscrit à Lyon‑Lumière, au séminaire de doctorat de M. le Professeur Guillaumin. J'entamai une thèse d'Université en pédagogie : « Les présupposés inconscients de la relation pédagogique ». Tous les samedis matins, je me rendais à Lyon, le séminaire avait lieu de 9h à 12h. Je déjeunais en ville, allais voir un film ou deux, et rentrais à Ressins par le train du soir.

Ressins me demanda de rester une deuxième année. J'avoue que cela m'arrangeait. J'accumulais documents sur documents à propos de ma thèse, mais je n'avançais pas. La « question était ailleurs » : que faire maintenant de ma vie ? Quelle suite conséquente lui donner ? J'allais avoir 28 ans, j'allais renouveler mes voeux, et même, si cela m'était accordé, prononcer mes voeux perpétuels. J'étais sûr d'une chose, ma vocation était religieuse, avant d'être autre chose et elle était religieuse salésienne, à la suite de Saint Jean Bosco. Mais je sentais d'autre part, que sans pouvoir dire, « je veux devenir prêtre », je n'écartais pas pour autant la possibilité pratique de le devenir. Seulement, ce nétait pas le moment. Je ne me sentais pas « appelé ». Pas encore, en tout cas. Ni au propre, ni au figuré !

Une autre chose enfin était évidente pour moi. Il me fallait étudier la théologie, même si elle ne devait pas mener à une ordination sacerdotale. Comme si les études de théologie doivent nécessairement mener à la prêtrise. Je m'en ouvris à mon Provincial, le Père Michel Mouillard. Il ne put pas repousser ma requête. Ma volonté était droite : je n'écartais pas du tout la prêtrise, je ne m'y sentais pas pour l'instant appelé.

Pourtant au cours de ces deux années, deux confrères réussirent sinon à ébranler mes convictions, du moins à me remettre profondément, même si non durablement, en question. Le premier, la quarantaine, venait de terminer un recyclage en sociologie, rejoignit l'équipe de Ressins, y fit un travail remarquable, recruta du nouveau personnel, dont une jeune femme, professeur de lettres, qu'il épousa quelque temps après... Le second, plus jeune, la trentaine, que j'avais un temps côtoyé à la Catho de Lyon, terminait sa théologie, rentrait d'une année de réflexion, se faisait ordonner en Juin 1970 et... se mariait en Octobre de la même année...

Ces hommes sont restés mes amis. Je ne les rencontre malheureusement pas assez souvent. Leurs femmes sont devenues mes amies, elles aussi, et j'ai vu grandir leurs enfants. Je veux dire simplement que je ne comprends pas ce qui s'est passé, ce qui leur est arrivé, comment ils ont vu et compris leur vie à un moment donné. Je dis que je me sens tout à fait proche d'eux et que l'inconnu d'une existence, en fait toujours la surprise sinon, toujours, le charme...

... En terminant mon séjour à Ressins, je partais pensif pour la Corse, camper avec des jeunes, la Corse où devait me retrouver le telégramme m'annonçant mon départ pour l'Allemagne et ses surprises, la Corse dont la côte déchirée de roches rouges et de soleil, me rappelait mon pélerinage à Tipasa, au Tombeau de la Chrétienne ! Cette fois‑ci, c'est la France que je quittais, pour parfaire une formation dans une langue nouvelle...

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