... Derrière l'un des châteaux de Louis II de Bavière, Neuschwanstein, à Füssen, se trouve un pont, une passerelle plutôt, de bois et de fer, au‑dessus de l'à‑pic vertigineux, qui sépare le sommet où le château a été érigé, de l'autre sommet le plus proche. C'est à cet endroit que Ludwig décida de la construction de cette folie !... Au fond du ravin gronde en permanence un torrent tumultueux. La pluie et la neige sont toujours abondantes ici, et le plus souvent de gros nuages de brume montent du précipice, vapeurs d'eau et brouillards, pour entourer le château, et donner à toute la montagne, ces aspects irréels qu'on ne connaît qu'aux contes de fée et aux légendes des anciens Germains... Je suis allé plusieurs fois à Füssen. Chaque fois, je m'éloignais de mes compagnons, pour rejoindre la passerelle et je demeurais ainsi, longtemps, dans une ouate blanche, distinguant parfois à peine les différents donjons et tours de la folie Ludwig, les pointes des Alpes bavaroises, les maisons de Füssen dans la vallée et la grande plaine de l'Isar. La fascination m'y précipitait, l'émotion m'y étreignait, et j'en revenais toujours, en proie à un trouble insurmontable. J'y ai toujours ressenti un envoûtement dont la grandeur et le mystère me baignaient dans une atmosphère obsessionnelle, voire morbide. Sublime et pervers à la fois ! Cela n'a jamais laissé d'étre étrange...
J'éprouve une certaine peine à commencer ce chapitre. Ce n'est pas de la réticence, mais bien plutôt la conscience vive que cette période de mon existence (1970‑1974) pèse d'un poids que seule la distance m'a fait apprécier, en mettant ces années en perspective avec ma période algéroise (1953‑1960). Qu'y a‑t‑il de commun entre l'Algérie et l'Allemagne, sinon leur initiale ? Et c'est pourtant leur radicale hétérogénéité même, qui, après une longue période française, de latence, aimerais-je écrire (10 ans : 1960-1970), me permit d'accéder à quelque chose de « réellement autre » : une terre étrangère, où je me retrouverai chez moi !
Avec la mémoire, la passerelle de Neuschwanstein s'enrichit de sens. Mon premier séjour en Allemagne, service militaire à Friedriechshafen, sur le Lac de Constance, m'avait avant tout permis de visiter ce pays, en touriste. Et si j'avais apprécié toutes les côtes du lac jusqu'à la Forêt Noire, en passant par Salem, Ravensburg, Weingarten et leur léger baroque, ou jusqu'à l'Algau et l'Alpenstrasse avec la Haute-Bavière, d'Ottobeuren à Wies, où le baroque devient roccoco, ou encore le Voralberg, à partir de Lindau jusqu'à Innsbruck, où le baroque fleure déjà l'Italie et sa fantaisie..., je n'avais rien entrevu de l'âme allemande, que je devais, quatre ans durant, pénétrer par la langue, l'étude, l'enseignement, et j'ose le dire, une certaine « naturalisation ».
Comme ce fut le cas récemment pour l'Extrême-Orient, l'Allemagne ne pouvait pas à l'époque (1970) entrer en ligne de compte, raisonnablement parlant, dans l'élaboration d'un quelconque plan de carrière ou d'études. L'idiome seul, avec sa réputation, mal fondée, de difficulté, l'incompatibilité, tout aussi malfondée, que devraient générer (par quel a priori catégoriel, pour ne pas dire ethnique ? ) des tempéraments si divers, la géographie, le climat, jusqu'à l'histoire contemporaine dont on me disait, à l'occasion, que je ne les supporterais pas au-delà du mois... et d'autres clichés du même acabit, avaient, je l'avoue, fini par esbaudir tout à fait ma capacité d'imaginer ce pays, cette culture, ce peuple comme « possibles » pour moi. C'est donc en m'en remettant à la sagacité et à l'initiative de mes supérieurs, c'est‑à‑dire de la Providence, que je partis, cet été-là, camper en Corse avec une troupe d'adolescents de Nice, sans cesser de rêver naïvement pourtant de Georgetown et de Notre-Dame University...
C'est un facteur fourbu qui m'apporta un télégramme en provenance de Lyon, alors que nous avions établi notre camp, près du village de Bastelicaccia, dans les montagnes autour d'Ajaccio.
- Une place pour toi à Benediktbeuern-Stop-Oui ou Non ?- Stop-Répondre par retour du courrier-Terminé.
Deux garçons dévallèrent à Ajaccio pour acheter la carte d'Allemagne la plus détaillée possible. À tour de rôle, depuis le port de Cuxhaven, plein nord ouest, jusqu'au Konigsee, plein sud-est, chacun chercha une localité du nom de Benediktbeuern. En vain ! Les jeunes me sentaient préoccupé, mais tous me conseillaient d'accepter. Ils nourrissaient à mon égard l'affection qu'on éprouve envers le grand frère, j'avais 28 ans, ils en avaient une quinzaine et l'admiration envers le prof qui n'en sachant jamais assez, se destinait encore à quatre ans d'études, au moins. J'avoue que, parce qu'inattendue, la proposition m'agréait. J'ai toujours aimé, recherché, relevé les défis, même inutiles ! Ma réponse-télégramme fut brève : « Ja ! », l'un des rares mots que tout le monde connaît avec « Nein, Achtung, et Schnell ! »
De retour à Lyon pour préparer mon départ prochain, j'appris que Benediktbeuern se trouve en Haute-Bavière (Oberbayern), à une quarantaine de kilomètres au sud de Munich, sur la route d'Innsbruck, que c'était un charmant village, en bordure duquel se dresse un immense cloître bénédictin (Benedikt ; « beuern » venant de l'ancien haut-allemand « burana », qui signifie « champ, campagne, terre », et que nous lisons dans « Carmina Burana, Les Chants de la Terre », dont le manuscrit a d'ailleurs été retrouvé, au début du siècle, dans la bibliothèque du cloître, qui sert maintenant de salle à manger à la communauté religieuse. C'est un musicien des environs, Carl Orff, qui devait mettre ces « chants » en musique, avec le succès que l'on sait. Ce monastère du 8e siècle, tombé pratiquement en ruines, avait en partie servi de lazaret pendant la Seconde Guerre Mondiale, puis avait été confié aux Salésiens de Don Bosco qui le restaurèrent dans sa splendeur baroquisée avec l'aide des Monuments Historiques de Bavière, pour en faire notre « Mitteleuropaische Universität, Université Centre-Européenne », rattachée à notre Université Pontificale de Rome ! Ouf ! J'apprendrai sur place que cette université se compose de trois facultés : Théologie où j'étais censé postuler, Philosophie que j'avais pour ma part étudiée à Alger-Kouba et à Paris-Andrésy et Socio-pédagogie que je devais découvrir avec toutes les péripéties... qui viendront en leurs temps !
La rentrée ayant lieu début Octobre, j'avais presque trois semaines devant moi. Mon supérieur de l'époque, ce cher Père Schoenberger, me conseilla vivement de « me mettre » à l'allemand et de chercher où prendre quelques semaines de cours. « Berlitz » lança-t-il ! Va pour Berlitz ! Je me renseignai sur les prix. En 1970, Berlitz demandait plus de quinze mille francs pour deux semaines, à raison de huit heures par jour, excepté les week-ends. Soit quatre-vingts heures ! À cette nouvelle, le Père eut un grand soupir d'impuissance et un encore plus grand sourire d'encouragement.
- Nous allons, dit-il, t'offrir une bonne grammaire !
Ce fut celle de Marquet, que je possède encore et que j'appris par coeur, et un manteau bien chaud pour le rude hiver bavarois. Je devais garder ce manteau jusqu'à ces dernières années, quand j'ai radicalement réduit ma garde-robe, pensant partir pour l'Amérique Latine. Je l'avais acheté, en confection, « Aux Dames de France », à Roanne... Je me demande comment je me souviens de ces détails... Ce doit étre le fait d'avoir substitué à Berlitz un livre et un pardessus ! Rien, vraiment rien, ne nous faisait peur à l'époque !
C'est par le Mozart (Lyon-Salzburg) que j'atteignis Munich, via Genéve et Zurich. L'automne était bien avancé, en Bavière, et il faisait sombre quand le train entra dans la Münchner Hauptbanhof. J'avais une correspondance une heure après, direction Kochel, et devais donc descendre à Benediktbeuern, je ne savais pas exactement quand. Je raconte tout cela d'une plume détachée, mais, quand on ne parle pas la langue, ni la lit, et qu'on se trouve en face de mots d'une vingtaine de lettres où les consonnes occupent plus des deux tiers de l'espace, on se sent plutôt « étranger ». C'est la première fois que je me sentis véritablement étranger, à l'étranger, loin, ailleurs... nulle part, d'abord. Le train qui traversait la banlieue munichoise, puis bifurqua en direction du Starnbergersee où je ne savais pas encore que Ludwig s'était/avait été noyé et s'arrêta longtemps à Penzberg, pour parvenir à Benediktbeuern..., ce train inconfortable et froid transportait un homme jeune, certes, mais que les dix ans passés dans une France frileuse, agitée, puis démontée et maintenant stagnante, avaient rendu à la fois sceptique et avide. Sceptique sur ce que l'avenir, immédiat, au moins, lui réservait. Avide d'une expérience profonde, qui pût, dans le domaine de la pensée et de la culture, notions qu'il avait découvertes récemment, lui apporter une satisfaction aussi pleine que la mer, le ciel et le soleil l'avaient su faire, sous des latitudes qu'il ne connaîtrait peut-être plus jamais...
Le train m'abandonna dans une petite gare de campagne, proprette mais fantomatique sous la lumière d'un fanal, qui jetait sur toute chose une lumière de souterrain. J'avais fait écrire sur un papier les mots suivants : « Kloster der Salesianer, Couvent des Salésiens ». Un chef de gare en képi rond feldgrau m'indiqua une masse laiteuse non loin de la gare, et effectivement, mes yeux s'acclimatant à l'obscurité, je distinguai bientôt un long mur d'enceinte blanc, derrière lequel s'élevaient, dans une nuit pas encore tout à fait noire, plusieurs clochers à bulbe. Je traînai ma valise et mon sac hors de la gare, puis traversai la voie et me rapprochai de l'endroit, en faisant une halte tous les cent mètres, mes bagages n'étant pas des plus légers. Je me trouvais depuis un moment en rase campagne, n'était l'enceinte sans fin que je longeais sur ma gauche et une longue allée d'arbres qui suivaient l'enceinte, par delà une sorte de douve assez large qui protégeait les murs du kloster. Comme l'arpenteur de Kafka, je me demandais quand je finirais par trouver une entrée, un trou, une brèche dans cette lourde masse... Cette pensée joua le rôle d'un sésame, car quelques mètres après, un porche béant troua la nuit, en révèlant une multitude de lumières minuscules, dans le cadre parfaitement roman de son architecture. Mystère ! L'obscurité inexplicable d'une vaste et complexe construction, et soudain, éblouissant la nuit et la transfigurant, une voie vers une lumière scintillante et innombrable ! J'entrai, et, découvris un cimetière, organisé comme un jardin d'agrément, entre trois murs droits et le dos arrondi d'une chapelle autour de laquelle, en fait, l'ensemble du cimetière était disposé. Chaque tombe était littéralement submergée par une multitude de petites chandelles, sur des bougeoirs ou dans des lumignons de toutes les couleurs, qui éclairaient ensemble le ciel au‑dessus d'elles, comme au‑dessus des stades, dans les villes, les puissants projecteurs des rencontres sportives nocturnes. J'étais proprement ébahi, de fatigue et de surprise. Je remarquai, dans la trajectoire du porche, une autre ouverture, rectangulaire celle‑là qui menait plus à l'intérieur du complexe. Je m'y engageai résolument. J'avais faim, froid et je voulais dormir.
Je tombai dans un immense cloître, de cent cinquante mètres de côté environ, il me parut bien plus vaste cette nuit-là, entouré d'arcades, montant sur deux hauts étages. L'angle par lequel j'étais entré, était surplombé par les deux clochers à bulbe que j'avais distingués depuis la gare et que je revis quand je me retrouvai de l'autre côté du cloître dont j'entrepris l'exploration systématique, à la recherche, encore une fois, d'une porte ! Je commençai par la droite. Je déposai mes bagages dans un coin et me mis en demeure de frapper à toutes les portes que je rencontrais le long des quatre côtés du cloître. De grands arbres commençaient à se révéler au centre du quadrangle et bientôt, une grande vasque d'eau qui en constituait le coeur, et d'où partaient, en direction des quatre points cardinaux, quatre allées jusqu'aux arcades. Le tout, j'y voyais de mieux en mieux, ornementé de force vasques, vases, massifs et statues qui, je devais le découvrir le lendemain, sous un délicieux soleil d'automne, produisaient le plus bel effet, et des plus harmonieux, avec la construction initiale du cloître lui-même, définitivement roman, même s'il s'agissait ici d'un roman monumental, que l'on rencontre rarement en France, sinon peut‑être dans les parties fortifiées de Ganagobie sur la Durance, ou dans ce qui reste de la Celle près de Brignoles. Celui‑ci s'apparentait à Ettal, à la frontière autrichienne du sud, ou à Melk, sur le Danube, à la frontière austro-slovaque, près de Linz. À un certain moment de ma quête épuisante, je remarquai une faible lueur au premier étage. Il s'agissait du reflet d'une lampe plus forte qu'on avait allumé dans une autre pièce, donnant probablement vers l'extérieur du cloître. Je repris courage, visai la porte qui se trouvait juste sous la fenêtre éclairée, et tambourinai comme un forcené au point de me meurtrir les poings. Effectivement, la fenêtre s'ouvrit enfin et une voix résonna dans la nuit :
- Was ist denn, da ? ».
Je ne compris pas, mais manifestai ma présence en annônnant une expression apprise par coeur :
- Ich bin der französische Salesianer aus Lyon !Deux rires éclatèrent à l'étage - ils étaient donc deux - et j'entendis quelqu'un dévaler l'escalier pour venir m'ouvrir. On me fit fête, on s'inquiéta de mes bagages, on m'offrit de la charcuterie et de la bière bavaroises. Nous parlâmes anglais. Bihlmayer et Strauss étaient respectivement Directeur de la Pastorale et de la Musique. Ils virent que j'étais épuisé. Comme tout reposait dans le cloître, dont le préposé aux clefs, on m'installa dans l'infirmerie, et je m'effondrai, à peine dévêtu, sur un lit à l'ancienne, sur lequel je dus d'abord grimper, mais dont l'édredon, épais comme une colline, sentait des parfums d'herbes inconnues, et m'enivra, avant de me submerger de toutes ses plumes d'oie...
Je ne me souviens plus quels rêves traversèrent ma première nuit bavaroise. Je sais maintenant qu'avant d'y parvenir, il m'avait falllu passer des portes - trois au moins - la nuit, puis la lumière, du pays des vivants par le pays des morts... Il m'avait fallu marcher, chercher, attendre, voir, pour enfin entrer. J'y décèle après coup comme une image annonciatrice de mon itinéraire allemand des quatres années qui suivirent. Au soleil dans le ciel, s'était susbstitué la chandelle dans la nuit : deux types de lumières, qui me renvoient maintenant à deux types d'illumination, la naturelle et la culturelle. Le lendemain - j'y viens - j'allais apprendre la montagne qui devait, le temps de mon exil, me tenir lieu de mer. Mais c'est la Comtesse de Noailles qui s'écriait : « Quand l'exil est trop doux, on en fait sa patrie ». Cette passerelle du château de Ludwig, entre raison et folie, symbolise quelque part dans mon inconscient, les passages incessants et dangereux que j'apprenais à effectuer entre les multiples raisons nécessaires des études que j'entreprenais, et les non moins multiples et non moins nécessaires folies de ma nature complexe et de mon innombrable personnalité, que ces environnements renouvelés éclairaient d'un jour neuf.
Le lendemain donc, j'errai plusieurs minutes à travers les infinis couloirs, ma montre, avec le temps, s'étant arrêtée. Dans quelle direction aller ? Je me penchai à l'une des fenêtres donnant dans le cloître intérieur dans l'ombre à cette heure, le soleil étant tapi derrière les bâtiments et aperçus un jeune homme, prêt et gréé pour une balade en montagne : « Hello ! » criai-je. Le « Hello ! » qu'il me rétorqua, était accompagné d'un sourire entendu, on avait signalé mon existence, et d'une invitation de la main, à le rejoindre en bas. Ce que je fis. Il s'appelait Sepp (Joseph) Hauser, était autrichien, entrait en premier semestre de philosophie et m'invita à l'accompagner à la salle à manger, l'ex bibliothèque des Carmina Burana. Là je fus présenté au Doktor Otto Wansch, autrichien lui aussi, qui avait la charge des « nouveaux » : un Bolivien, deux autres Autrichiens, deux ou trois Allemands, un Italien, un Anglais, un Polonais. Il nous proposait, la décision était en fait prise, une marche en montagne de quarante-huit heures, dont l'étape de nuit serait un chalet appartenant à notre ordre, et situé - il se retourna pour nous montrer du doigt l'endroit - sur le « Benediktenwand, la Muraille de Benoît », un sommet abrupt, qui avait effectivement l'allure d'un grand mur qu'il fallait attaquer de côté... Tout le monde avait l'air de se réjouir. Je ne pus que m'associer de force à cet enthousiasme de rigueur. Je n'étais pas équipé du tout, la montagne n'ayant jamais été pour moi qu'une carte postale jusqu'à ce jour. Je montai passer un jeans, chausser une paire de baskets, pris un K-Way, un pull, et une brosse à dents. Les autres, tous, mais surtout les austro-allemands étaient magnifiques à faire peur : Jésus, le Bolivien, Marco l'Italien, et moi, avions piètre allure et devions, aux yeux des autres, paraître vraiment peu sérieux et ridicules, en définitive... Après nous être réparti quelques vivres dans les sacs à dos qu'on nous procura, nous partîmes.
Il fallut d'abord traverser le village lui-même - encore une carte postale ! - puis attaquer la montée. Je fus vite épuisé n'étant ni marcheur ni amateur de marche, surtout à l'allure forcenée à laquelle nos experts progressaient. Les Latins firent corps, on nous laissa tranquilles. Nous choisîmes une allure de promenade, et comme il n'y avait qu'un chemin, nous ne pouvions pas nous égarer...
Alors ce fut merveilleux ! La montagne, la vraie montagne, avec sapins géants, lichens, mousses, moraines, éboulis, torrents, à-pics, perspectives, pertes de vue, marmottes, bouquetins, grands aigles... La montagne des romans, des films, des peintures : Herman Hesse, Werner Herzog, David Kasper Friedrich ! Le mystère sonore des fûtaies, les rideaux obliques de la lumière à travers les ramures, les brumes de clartés dans les clairières : Gustav Mahler ! Je sombrai, réjoui, dans un océan vert, troquant pour lui mon bleu, et, quand épuisés, notre trio parvint au sommet, deux heures après les autres, notre mine devait être si heureuse que nos compagnons saxons coururent à notre rencontre, un quart de schnaps à la main, nous accueillir et nous congratuler ! J'eus droit à tout ce soir‑là : le feu de camp, la nuit étoilée et fraîche, les chants du « Jugendbewegung, Mouvement des Jeunes », l'harmonica, le vin chaud, et cette immense tendresse, virile et trouble à la fois, qui transpire depuis Musil jusqu'à la famille Mann, père et fils !
Cette nuit-là, je ne dormis pas beaucoup. Je ne cessai de songer ! Quelle rupture, quelle cassure, quelle brisure ! J'étais en Allemagne depuis vingt-quatre heures seulement et je me sentais déjà envahi par un sentiment que je ne reconnaissais pas, fait à la fois d'une grande nostalgie (de quoi, mon Dieu ? ), d'un immense bien-être (alors que j'étais complètement fourbu), d'une profonde mais obscure communion avec la nature (la montagne était donc vraiment magique : « Der Zauberberg ») et d'une mince couche de peine, suffisante pour me rendre juste assez malheureux - perversion ? ! - et heureux de l'être !
Mon premier objectif fut d'apprendre l'allemand. J'assistais à tous les cours, naturellement, dont je ne comprenais pas un traitre mot, surtout quand l'orateur était bavarois ! De mon côté, je m'adonnais à trois exercices théorico‑pratiques. Je révisais sans cesse la parfaite grammaire de Marquet (je prends conscience de l'homonymie avec mon conscrit chausseur de Limoges en 1964), j'apprenais vingt à trente mots nouveaux par jour, à partir - tout simplement - du dictionnaire franco-allemand du Klett-Verlag de Stuttgart. Enfin je restais stoïquement assis devant le poste de télévision chaque soir, jusqu'à la fin des programmes. Je parlais autant que je pouvais, m'aidant de l'anglais quand il me fallait absolument me faire correctement comprendre...
L'évènement se produisit exactement le 8 Décembre 1970, au cours de la messe solennelle, célébrée en la Chapelle privée du monastère, en l'honneur de l'Immaculée Conception. Il devait être quelques minutes après 11 heures. Le prédicateur s'était envolé dans des développements mariaux aussi inintéressants qu'infondés théologiquement. À un moment, je réagis, et me toumant vers Martin König, un grade‑mate, je pestai :
- Dies stimmt aber nicht ! Mais cela ne tient pas debout !
Martin se tourna à son tour, et me regardant hilare, me rétorqua, loin du prêcheur et de son prêchi-prêcha :
- Aber Du kapierst ! Toi, par contre, tu piges !
Oui ! je venais de me rendre compte que je comprenais, que je « pigeais » comme Martin venait de me le révèler. Mes efforts de deux mois étaient fécondés. La suite connut une accélération qui en étonna plus d'un, dont moi ! J'ajoutai désormais à mon étude de la langue, l'ensemble raisonné des racines, radicaux, préfixes, suffixes, désinences et principes de morphologie. Je me mis à composer mes propres mots, ceux dont j'avais personnellement besoin pour exprimer une vie, une expérience, un monde, une atmosphère, des nuances, et un point de vue qui m'enchantaient littéralement, et pour lequel je me forgeais un instrumentarium linguistique capable, même au profit d'une certaine équivocité - je dis bien au profit - d'enrichir mon expression, du halo heuristique propice à la pensée quand elle fonctionne à la façon d'un rêve.
C'est cela que j'avais déjà découvert en Alger, chez Tacite, chez Salluste, et chez les tragiques grecs, notamment chez Sophocle et Euripide : la concision de l'expression à la fois et le jeu des préfixes et de la syntaxe donnaient à nos pauvres traductions françaises, le goût des choses qui se trament sans aboutir. Non pas que la langue française ne soit capable de concision ni d'impact. Mais la simple présence des articles et du génitif introduit par « de », entraînent inévitablement un éparpillement spatial, une atomisation de l'expression elle-même, tandis que leur absence totale en latin et partielle en allemand, frappe le dit et l'écrit du sceau d'un absolu, même s'il peut apparaître à l'oeil, massif et impénétrable ! Pour moi, un texte allemand s'assimilait de plus en plus aux sous‑bois, à la pénombre plantée de troncs puissants dont les cîmes, bien haut, s'imprégnent de lumière. Il faut, depuis l'obscurité des demeures d'en bas, apprendre à grimper longtemps le long des mâts qui vous balancent, au fur et à mesure que vous vous hissez, dans le clair-obscur de la pensée qui s'élabore. J'avais le sentiment qu'une phrase allemande ne finissait jamais, qu'elle exigeait toujours une suite, un complément, quelque chose de plus ou d'autre. Le simple fait d'avoir à rejeter le verbe principal en fin de la proposition subordonnée, ou bien d'avoir, en toute proposition principale ou indépendante, à le placer en seconde position... ouvre subitement à la pensée qui parle ou qui écrit, un champ tellement immense qu'on n'est jamais bien sûr d'en avoir dit ou écrit suffisamment. Alors, dans le doute, la proposition indépendante au départ, inaugure une subordonnée, en lui confiant le soin de continuer à « dire », et la subordonnée, courant le risque, décide à un moment donné, d'en avoir « dit » assez, et fait tomber le couperet du verbe... Je n'ai jamais remarqué cela plus clairement que chez l'autrichien Thomas Bernhardt, dans « Auslöschung‑L'Extinction » par exemple.
J'étais donc officiellement inscrit à la Faculté de Théologie. Le « Diplom-theologe », qu'elle octroie s'obtient au bout de sept semestres de cours, d'une quantité incalculable de séminaires, exposés, et examens partiels, conclus par un certificat, d'un D.E.A. (Diplôme d'Études Approfondies) portant sur une des disciplines théologiques, Dogmatique, Exégèse, Apologétique, Morale, Pastorale, Histoire, Droit Canon, et un examen général oral final portant sur les sept semestres. Au cours des premières semaines, je découvris l'existence de la faculté, ou plutôt de l'lnstitut de Socio-pédagogie, qui comprenait, entre autres un département de ce qu'ils appelaient pudiquement « Tiefenpsychologie‑Psychologie des profondeurs », en fait de psychanalyse. Mais ce dernier mot faisait (fait ? ) encore peur dans les (certains ? ) milieux ecclésiastiques, d'où l'appellation contrôlée ! J'appris en même temps qu'il était, bien sûr !, interdit de suivre « Doppelstudium », en fait d'être inscrit à deux écoles en même temps. Le hasard - moi je crois à la Providence - voulut que plusieurs fois de suite je me trouvai, en compagnie d'autres étudiants, en présence du Professor Doktor Adolf Heimler, Directeur du Département de Psychanalyse. C'était déjà fin Novembre, je commençais à enregistrer un certain nombre de choses, je parvenais à en dire certaines autres. Lors d'une promenade digestive sur le campus, Heimler me déclara sentencieusement, comme un oracle, en présence d'autres collègues :
- Vincenz, Du wirst mein Assistant sein ! Schreib Dich bei mir ein ! - Vincent, tu seras mon assistant ! Inscris-toi à mes cours !
Quelque chose résonna en moi : « j'entendis » l'appel (la vocation ? ). Dès le lendemain, sans avertir quiconque en théologie, je me présentai au secrétariat de Socio-pédagogie et remplis mon dossier d'inscription, en choisissant la filière Psychanalyse.
Les deux premières années furent un permanent chassé-croisé entre les emplois du temps des deux facultés ! Comme existait une « Anwesenheitspflichtliste, un contrôle des présences », je m'étais muni d'une quantité de certificats médicaux, contresignés par l'infirmier de l'Université, un ami, et que je servais ou faisais servir, le cas échéant, chaque fois que deux « cours sous contrôle » tombaient en même temps. Le plus difficile fut l'époque des examens (Klausur) où il m'est arrivé de composer en deux heures, une épreuve qui en exigeait quatre, et de me présenter en retard (certificat médical ! ) à l'autre pour composer en deux heures seulement, sous l'oeil apitoyé du surveillant, compatissant aux maux qui m'avaient affligé les deux premières heures !
Ainsi les deux premières années, j'étudiais en fait huit semestres ! J'obtins tous les points nécessaires et terminai diplômé de socio-pédagogie, spécialité psychanalyse. Il me restait encore trois semestres en théologie. J'avais réalisé, comme D.E.A., une vaste enquête dans notre maison de rééducation de Waldwinkel, travaillant sur les représentations mentales de ces jeunes réputés difficiles, dans les domaines intime, culturel, professionnel, et spirituel. Cela donna une somme de plus de deux cents pages, que je soumis à une double correction, la philosophique dans la mesure où j'abordais la question sous un angle hermémeutique, le Pater Doktor Otto Wansch s'en chargea, et la sociologique puisque je travaillais aussi sur des données statistiques, le Pater Doktor Hubert Knapp en fit son affaire. J'obtins seulement la mention « fast sehr gut c'est‑à‑dire presque très bien », à cause de mon expression allemande encore maladroite !
Ces études comportaient un côté « terrain » qui me convenait. Je dus ainsi rencontrer des groupes de jeunes à Penzberg près du Starnbergsee, le lac fatal de Ludwig, à Schwabing, Quartier Latin de Munich, à Cologne une prison de jeunes parricides et à Berlin, en particulier à la Bahnhof Zoo Station : vous vous souvenez de ce livre : « Moi, Christine F., droguée, prostituée ». Ce sont « ces » milieux dans lesquels j'effectuais des stages pratiques.
La théologie, que je travaillais donc depuis deux ans, et qui devait me retenir encore un an et demi, me permit de rencontrer sur place trois excellents enseignants.
Le Doyen tout d'abord, le Pater Doktor Georg Söll, un bavarois colérique, qui chaque semaine nous administrait un cours qu'il avait baptisé « Enzyklopädie ». Söll passait sa semaine à lire toutes sortes de livres et de revues dans les quatre ou cinq langues qu'il pratiquait, et nous servait ainsi un panorama mondial de la pensée théologique, agrémenté de toutes les références que lui réclamait souvent ma curiosité, en tout cas. C'était un long monologue passionné, où il s'en prenait à tel ou tel auteur, lui prêtant sa voix pour une joute oratoire improvisée, l'abattant sous une averse de contre argumentations, et passant à l'item suivant, ravi de sa prestation. Une heure de spectacle total, avec ou sans « Anwesenheitspflichtliste », j'étais toujours présent !
Ensuite, le chef du Département des Études Bibliques, le Pater Doktor Otto Wahl. C'était un spécialiste des grands prophètes, Esaïe, Jérémie, Ezéchiel et Daniel. Nous travaillâmes Esaïe. Sensible à la poésie de l'hébreu et au génie poétique d'Esaïe, Wahl nous fascinait par la magie de ses interprétations et la précision de ses traductions, qui étaient plus des transpositions d'un génie de langue, dans une autre génie de langue. C'est à Wahl que je dois cette sensibilité aux nuances de tel mot et de telle expression biblique. Je l'entends encore hésiter, avec toutes les raisons du monde, à rendre ceci par cela, ou cela par ceci, et nous expliquant toutes les conséquences théologiques qu'entraînait tel ou tel choix.
Le troisième était le professeur d'Histoire de l'Église, le Pater Doktor Anton Weber. Râblé, trapu, la tignasse blondasse, des mains d'ouvrier, il avait le don de l'histoire synoptique, nous brossant des fresques synchroniques, plus que diachroniques, comme ces tableaux où sont mis en parallèle avec les évènements historiques, proprement dits, la production des oeuvres d'art, et de la technique, avec littérature et musique, ainsi que l'histoire d'autres pays dont l'évolution conditionne ou est conditionnée par ce dont on parle hic et nunc. Sans connaître à l'époque Fernand Braudel, j'étais enseigné à la Fernand Braudel !
C'est Weber qui le premier m'éveilla véritablement à l'art baroque. Nous fîmes d'ailleurs deux voyages d'études, l'un à Rome, l'autre à Vienne, Munich et la Bavière étant laissés à notre soif et à notre faim personnelles. Cette découverte du baroque fût à ce point déterminante pour moi que durant les années qui suivirent, et jusqu'à mon départ pour l'Extrême-Orient, je poursuivis ma quête aventureuse, non seulement en architecture, mais aussi en musique, en gastronomie et en littérature. Chaque été et les moindres congés me verront successivement en Bavière, en Souabe, et en Franconie, dans le Tyrol, Munich, Salzbourg et Innsbruck demeurant les points de départ et d'arrivée mais aussi à Vienne, à Budapest et à Prague, et, jusqu'à la forêt de Bethléem et ses statues disséminées. Je consacrai tout un voyage à Rome, dont je ne me lassais pas, un autre congé à Naples. Et puis ce fut un autre été dans le sud à travers les Pouilles (Lecce), la Basilicate et la Capitanate (Martina Franca et Francavilla), sans oublier la Sicile et Palerme. Il me manquait le baroque du Nord, ce fut fait en août 1993, avec des flâneries dans St Petersbourg. J'y ajoutai une certaine naissance du baroque dans le triangle Mantoue (Palazzo Te), Cremone (les violons) et Vicence (Andrea Palladio). Je découvris même des pâtisseries baroques, que ce fut le tartuffo de la Piazza Navone à Rome, le Sacher Torte de la Kärntenstrasse à Vienne, ou les dolci de la Piazza San Onofrio à Lecce. Pendant des voyages entiers, je n'écoutais, suivant les pays traversés, que du Cimarosa, du Geminiani, certaines pièces de Mozart ou de Bach. Je découvrais Gongora et les poèmes de Jean de la Croix et de Thérèse d'Avila, avec toute la littérature semi précieuse. Ainsi de Santa Maria de Leuca extrême pointe sud du talon italien, à l'île Vassilievski à St Petersbourg, j'ai pu parcourir ce que l'Europe a produit de plus osé dans la provocation, en même temps que de plus permanent malgré l'apparente frivolité, car, le baroque, sous des mines de ne pas y toucher nous fait palper, par tous nos sens, l'imminence de la mort et de notre disparition. Le baroque n'est qu'une variation méditative et plastique sur le temps qui passe...
Je suis un enfant du structuralisme, c'est la seule maladie contractée en France, à Paris plus exactement. Structuraliste, tout le monde se targuait de l'être et fréquentait, in personna ou per libros, Claude Lévy-Strauss pour l'anthropologie, Michel Foucault pour l'épistémologie, Louis Althusser pour le marxisme, et Jacques Lacan pour la psychanalyse. Moi, j'y ajoutai Paul Ricoeur pour l'herméneutique et Roland Barthes pour la sémiologie. Depuis, certains d'entre ces chefs de file sont morts, après être devenus fous pour l'un ou l'autre. Les années 1970 digéraient ce qu'on avait avalé sans discernement les années précédentes. Je confrontais pour ma part mes miasmes français avec les épidémies de l'École de Francfort et d'Habermas, et les vieilles endémies de Dibélius et de Bultmann. Si je parle de maladies, de miasmes, d'épidémies et d'endémies, c'est qu'on ne se remet jamais totalement d'une école de pensée. Ma chance - si cela en est une ! - c'était peut‑être d'en avoir contracté suffisamrnent pour m'autoriser un diagnostic homéopathique en confrontant, de part et d'autre du Rhin, et dans leur langue respective, les courants qui prétendaient porter l'intelligentsia. J'en suis venu - pour ce qui touchait à l'époque le domaine de mes préoccupations - à la théorie critique du texte, sans verser dans la narratologie de Jacques Derrida, mais plutôt dans ce que Paul Ricoeur nous ramena de ses conférences de Chicago, je veux parler de son analyse du récit.
Effectivement, avant que ne paraissent ces derniers écrits, je m'orientais par instinct sur les mêmes chantiers. J'écrivais mon D.E.A. en études bibliques, et choisis le livre de Jonas, livre prophétique, Jonas parle au nom de Dieu, donc ouvert sur un avenir possible, et pourtant, récit fermé Jonas ne dit pas ce que Dieu veut, mais ce qu'il veut, lui, parce qu'il ne promet aucun avenir, sinon la punition, la désespérance, la mort. J'utilisai le système des structures pour démonter les fonctionnements ouvert/fermé, et, en prenant comme référent les dires même de Jonas, théorie du récit de Ricoeur, découverte plus tard, je démontrai que c'est d'abord le prophète qui‑est‑mis‑en‑question, c'est‑à‑dire qu'il devient la question, par la parole qu'il est supposé annoncer aux autres pour les mettre‑en‑question, eux, c'est‑à‑dire pour qu'ils deviennent la question. En s'en apercevant, Jonas ne dit plus rien et c'est paradoxalement Jonas silencieux qui devient parole de Dieu : c'est en se taisant que Jonas est prophète !
Peut-être le lecteur ne trouvera‑t‑il que peu d'intérêt à ce qui précède. Je peux le comprendre. Si j'ai cependant décidé de lui proposer ce développement, c'est pour expliquer un peu, combien il m'avait été difficile de soutenir et cette thèse et avec ses arguments théoriques, dans la mesure où mes professeurs n'avaient pas lu ces auteurs non encore traduits, et combien, mêlant analyse linguistique et analyse psycho‑littéraire dans le domaine de l'exégèse biblique, je perturbais le cours traditionnel d'un « travail écrit », dont on demandait surtout qu'il soit écrit, le thème choisi et la valeur de sa démonstration important peu en définitive. D'une certaine façon, j'obligeais mes maîtres à déplacer leurs batteries puisque je déplaçais moi‑même le front, et que ni ma tactique, encore moins ma stratégie n'obéissaient à aucune quelconque hypothèse d'école. Otto Wahl accepta de vérifier si exégétiquement j'arrivais à des résultats acceptables, licites, avant d'être valides. Pour le reste, les aspects linguistique, psychocritique et proprement structuraliste, on dut faire appel à un collègue de Rome, Don Privoznik, un tchèque - ou slovaque ? - qui avait tout lu sur ces sujets, comme quoi, cela était possible, et qui était polyglotte de surcroît. On m'avait autorisé à écrire en français. Wahl ne trouva aucune hérésie exégétique, Privoznik aima mon travail, mais le trouva un peu court ! Ici aussi, j'obtins la même mention « fast sehr gut, presque très bien ».
J'avais accompli une somme de travail gigantesque. Ma littérature dépassait les cinquante ouvrages spécialisés. J'avais dû me forger un vocabulaire allemand à partir du français, pour pouvoir en parler. Ce travail, outre qu'il m'obtenait définitivement le grade de Diplom Theologe, avait contribué à augmenter encore mes capacités d'invention en matière de vocabulaire allemand. Dans certains domaines, j'en étais arrivé à parler ma propre langue.... allemande ! On raconte - on ne prête qu'aux riches ! - qu'en recevant la traduction française de son oeuvre maîtresse « Sein und Zeit - L'Être et le Temps », Martin Heidegger se serait écrié : « Je vais enfin comprendre ce que j'ai écrit ».
Un problème de vie quotidienne faillit venir à bout de ma résistance mentale. Toutes les relations - fonctions, rôles, postes, responsabilités, etc. - étaient inextricablement imbriquées, dans la mesure où se vivaient dans le même lieu plusieurs réalités que l'on distinguait théoriquement, mais, qui, pratiquement, interféraient les unes avec les autres. Le pouvoir était partagé entre un certain nombre de confrères salésiens dont je faisais partie et qui portaient plusieurs casquettes. Tout d'abord le site : le « Kloster der Salesianer » était en même temps le siège de la Hochschule, l'École Supèrieure et des différentes Fakultäten, facultés, avec toutes leurs lourdes bureaucraties académiques... ainsi que la résidence d'une communauté religieuse d'environ cent confrères, avec toute sa complexe hiérarchie canonique.
Prenons mon cas personnel : j'étais salésien français, ayant prononcé mes voeux perpétuels, placé sous la juridiction temporaire du Provincial de Munich, mais relevant canoniquement de mon Provincial de Lyon, je jouerai sur cette double appartenance quand les tensions deviendront insoutenables en février 1974 et que j'en appelai à mon instance française, qui, venue à Benediktbeuern, déclara en allemand - mon vicaire provincial était alsacien - :
- Ab jetzt hängt Herr Toccoli nur von Frankreich ab ! - À partir de maintenant Mr Toccoli ne dépend plus que de France !
Pourtant tous les votes secrets d'admission aux ordres, mineurs et majeurs, diaconat et prêtrise y compris, étaient organisés sur place. J'étais donc étudiant, oui, mais, d'une part, j'avais obtenu mon grade de Socio-pédagogie, et Heimler, le psychanalyste salésien, voulait faire de moi son assistant, j'entrai donc dans le corps enseignant, d'autre part, mes classmates en théologie m'élisaient leur Studentensprecher, porte-parole des étudiants, voulant profiter adroitement de ma double appartenance ! J'avais donc en permanence, en face de moi des personnes qui étaient à la fois mes confrères, mes collègues, et mes supérieurs, et dont certains - avec qui je m'affrontais lors des différents « gremiums - réunions » - avaient à se prononcer sur mes demandes éventuelles d'admission aux ordres. Je dénonçai bien sûr cette confusion des genres, ne faisant qu'aggraver par là ma situation et le danger où elle se trouvait déjà. J'étais aussi en permanence attaqué sur mon double fonctionnement, alors que ce ne pouvait qu'être la règle, règle qui pour la première fois, dans ce système, ne fonctionnait plus au seul profit de ceux qui l'avaient instituée, mais désormais au profit partagé de tout le monde, par mon truchement.
La tension montait d'autant plus haut et d'autant plus vite que mes activités d'assistant en psychanalyse étaient très prisées par les étudiants, surtout les plus jeunes. J'avais trente ans, je possédais désormais suffisamment la langue, et mon patron m'estimait à l'envie. Mon temps d'enseignement se répartissait d'une part en quatre heures de théorie sur les concepts fondamentaux de la psychanalyse avec une application à la psychanalyse des adolescents, mes étudiants avaient à peine 18‑19 ans !, et d'autre part en une série de quatre séminaires de psychothérapie de groupe didactique que je tenais du lundi au jeudi, le soir à 19 h 30. Il fallait obligatoirement avoir participé à l'un d'entre eux pendant un semestre, au moins, pour prétendre à suivre la filière psychanalytique. Les groupes ne dépassant pas la douzaine de participants, c'était, au début de chaque semestre la foire d'empoigne. Ce dont ma fierté - mon orgueil même - se réjouissait, mais ce qui ne plaisait pas, mais alors pas du tout ! à certains de mes confrères‑collègues‑supérieurs qui voyaient dans cette fréquentation, une arme dirigée directement contre eux et le système, à savoir que moi‑même, es‑qualité, finissais par connaître bien plus d'étudiants et bien plus profondément qu'eux !
Encore s'il ne s'était agi que d'étudiants laïcs ! Mais non ! Nombre de jeunes confrères ‑ allemands et autrichiens surtout - participaient avec passion à mes séminaires, ayant pour la première fois dans leur existence, l'opportunité d'aborder franchement et sans fausse honte et en public, des questions aussi fondamentales, pour une vie consacrée vouée au célibat et à la chasteté, que l'affectivité, les émotions, la sexualité, les fantasmes, l'inconscient, etc. ! Dire que mes cours étaient courus est une litote, la salle où je sévissais était archi‑pleine, avec étudiants et étudiantes perchés dans l'embrasure des fenêtres et serrés sur l'estrade au pied des tableaux. Là encore, un problème se posa. Car beaucoup de mes auditeurs « séchaient » les cours obligatoires et avaient mis au point un système de signatures sur les listes de présence, comme au parlement, quand un député doit voter pour ses collègues absents. Je peux dire, au‑delà des tracasseries perpétuelles dont j'étais, moi et mon cours, la cible, je suis heureux de dire que ce furent trois merveilleux semestres : d'octobre 1972 à février 1974 ! La confiance, l'aide et l'enseignement de mes étudiants, plusieurs centaines suivirent mes cours et participèrent à mes séminaires, mes propres progrès, j'allais écrire mon professionnalisme, ma réalisation personnelle, ainsi qu'une connaissance de plus en plus fine de moi‑même, je suivis à l'époque une psychanalyse didactique à Munich, enfin le merveilleux cadre de travail, sur ce campus à quarante kilomètres de la capitale bavaroise, avec une bibliothèque plus qu'importante et la possibilité permanente de consulter l'un ou l'autre des pontes... tout cela donna de l'envergure au déploiement de mes ailes, me confirma dans la dimension pédagogique, enseignement et éducation compris, de ma vocation et de mon métier, élargit encore plus vaste le champ de mes recherches et de mes applications.
La Hochschule organisait régulièrement des académies, des colloques, des symposiums, que sais‑je encore, et invitait des sommités à venir chez nous. Je fréquentais très régulièrement, la fameuse Katholische Akademie von Bayern, qui proposait plusieurs fois par an des week‑ends hautement spécialisés, dans les domaines de la culture, de la spiritualité, des religions, mais aussi de l'économie et de la politique. Et puis j'étais un fervent de la Kammerspiel, du Residenztheater, du Palais Cuvilliés, du Bayerisches Oper où se donnaient pièces contemporaines, opéras et concerts tout au long de l'année. Nous terminions la soirée dans une Weinstube du Ratskeller de la Maximilanstrasse, ou autour d'un Schweinsaxe chez Donis'l, Marienplatz. Les beaux jours, c'était les excursions pour découvrir la Bavière baroque, de la campagne de la Wies à Oberammergau, ou en ville de la Kajetan à la Nepomuk‑Kirche.
Je m'étais lié d'amitié avec un collègue, un peu plus âgé que moi, de quelques années, avec lequel je partais, aux « petites vacances », découvrir l'Europe Centrale. Nous procédions financièrement de la façon suivante. Quel que fût notre budget de départ, nous le répartissions en deux enveloppes. Lorsque la première était épuisée, nous rebroussions chemin en utilisant la seconde ! Et nous voilà partis pour Prague, Brno, Bratislava et Kosice, pour Budapest, le Balaton et Pecs, pour Sofia, Rila et Plovdiv, pour Istambul et Kusadasi, pour Salonique, Kalambaka (les Météores) Athènes et Corinthe, pour Zagreb, Ljubljana, Sarajevo, Titograd et Skopje. Le sud du Tyrol n'eut plus de secret pour nous, ni toute la Carinthie... Au village de Benediktbeuern, j'étais admis à la « Stammtisch des Gasthauses » : c'est la table réservée aux clients fidèles, aux piliers de bar !, et on appréciait ma capacité en matière de « Massbier », choppe d'un litre de bière et de « Schuhpladdeln », danse paysanne, où il s'agit, en rythme, de frapper son soulier de ses mains.
C'est en hiver, et sous la neige, que j'affectionnais de partir pour les châteaux fous de Louis II. Que de fois j'ai erré à Füssen, dans Neuchwanstein, la passerelle, et Hohenschwangau, la vieille résidence royale dans le village ou à Herrenchiemsee sur la route de Salzbourg, ou dans le plus petit, près de la frontière autrichienne, Lindenhof, où Louis avait fait construire une grotte et une rivière sur laquelle il se promenait dans une embarcation en forme de cygne ! Wagner, il fallait que je l'entende en revenant de ces échappées, devant le spectacle magique de la montagne, le Gebirge et les immenses sapins, Tannenbaüme. Quand je rentrais, tard le soir, je me surprenais à ralentir le pas, dans le cloître, les corridors, les salles que j'avais à traverser. J'avais le sentiment de porter quelque chose de lourd, de grave, de dur, quelque chose d'inavouable de façon incompréhensible, et parce que je ne savais pas ce que c'était, et parce que je sais que j'aurais été incapable d'en parler, si je l'avais su ! Le méditerranéen, en moi, ne se sentait pas exilé, mais ailleurs, pas malheureux, mais langoureux, inexplicablement, pas pressé de rentrer, mais conscient de sa différence, pas inquiet, mais fondamentalement indécis sur ce qu'il devait penser de tout cela !
Si ce que je découvrais de l'Allemagne, de la Bavière, des montagnes, du baroque, de la musique, du théâtre et de la vie culturelle en général, si ma fréquentation de lieux, de pensées, de Weltanschauung, si ma rencontre avec de grands et beaux esprits... si tout cela a ouvert en moi d'autres fontaines spirituelles ‑ intenses, je le reconnais et ne le reconnaîtrai jamais assez - je dois malheureusement avouer qu'en matière religieuse spécifique, comme la chose catholique et la chose salésienne, j'eusse certainement eu de la peine à continuer à croire si j'avais suffisamment douté et à demeurer dans l'ordre, si ma conviction n'était pas déjà ferme !
Le christianisme bavarois a cela de spécifique, qu'il est d'abord un catholicisme plus romain que l'autre, et qu'en matière de production religieuse, églises, monastères, musique, peinture, sculpture, etc., il est certainement passé maître. De même en matière d'expansion d'oeuvres et d'entreprises de l'ordre, personne, jamais, ne rivalisera avec le savoir-faire, la sagacité, l'esprit pratique et la réussite matérielle des Salésiens allemands. Toutes choses qui ont toujours suscité chez moi une double admiration, celle de leurs prouesses et celle d'en être épargné. L'organisation militaire ou administrative ou bureaucratique, au choix, des choses religieuse et salésienne, avait atteint à Benediktbeuern des sommets insurpassables. Tout, absolument tout, « marchait » à merveille. Je ne peux pas en dire autant des hommes censés actionner la machine et y adapter les nouvelles recrues, précisément, dont on ne s'inquiétait qu'en paroles, des besoins, désirs et problèmes fondamentaux, au profit d'un idéal de soi‑disant renoncement et d'auto-asservissement, « le regard fixé sur la Croix - das Auge aufs Kreuz ». Une espèce d'application à la vie chrétienne en général du mot prêté à Frédéric II, pas le grand, von Hohenstaufen, l'autre, de Prusse : « Sterben aber anstandig ! - Crevez, mais comme il faut ! »
Il est évident que des enseignements, cours, et séminaires comme ceux qu'avec Heimler nous avions institués, répondaient à la lettre, aux souffrances de tous ces jeunes Werther, en mettant structurellement en péril l'échaffaudage même, qui soutenait la construction d'une telle société. En lisant l'ouvrage controversé, parce qu'essentiellement et ontologiquement dérangeant, d'Eugen Drewermann « Kleriker » - mal et bien traduit en français par « Les fonctionnaires de Dieu » - je voyais défiler, au‑delà des exemples qu'il apportait, les miens propres que j'avais personnellement vécus pendant près de quatre ans à Benediktbeuern !
Je me suis posé la question : mais comment pouvais‑je tenir ? Comment suis‑je encore dans l'Église, et dans l'Ordre ? Et cette question n'est pas théorique, car autour de moi, que ce soit lors de mes deux passages au noviciat de Dormans, Marne, 1961‑1962, 1966‑1967, que ce soit aux facultés de Benediktbeuern, 1970‑1974, les jeunes et moins jeunes, non prêtres ou déjà prêtres depuis plusieurs années, que j'ai pu voir renoncer à poursuivre dans l'Ordre et ensuite dans l'Église, sont tellement nombreux et tellement différents les uns des autres, que le dénominateur commun de leur départ est à chercher moins dans leur conformation mentale individuelle que dans la criminelle et suicidaire inadaptation dans laquelle sont maintenus les fonctionnements ordinaires de l'Église et de l'Ordre, tels en tout cas que j'ai du les vivre et les constater moi‑même. J'ai déjà dit plus haut, et je le répète ici - parce que cette position est primordiale dans mes engagements religieux - j'ai appris à ne pas confondre tel type d'Église, fût‑ce la catholique romaine, ni tel ecclésiastique, fût‑il le Pape, avec le projet de Jésus de Nazareth, encore moins avec Lui ! De même, à bien distinguer le Salésien que j'ai en face de moi, et Jean Bosco !
C'est cette distance, brechtienne dans la structure, qui donne à ma liberté son jeu, et me permet de ne jamais m'aliéner ni d'aliéner ma foi ou mon engagement, à quiconque ou à quoi que ce soit, que les aléas de l'histoire seule ont mis sur mon passage, et que leur contingence seule situe à leur place, relative s'il en est. Moi aussi, je suis un être historique, et si je suis catholique - et pas trop malheureux de l'être - c'est d'abord parce que mes parents l'étaient. Et si je suis religieux salésien ‑ et pas trop malheureux de l'être - c'est d'abord parce que les prêtres de ma paroisse catholique romaine étaient eux-mêmes des religieux salésiens et non des jésuites, des eudistes ou des prêtres diocésains. Et si je suis prêtre catholique romain - et pas trop malheureux de l'être - c'est que dans la logique de mon engagement, il n'y avait aucune raison pour ne pas accepter d'être ordonné prêtre, d'autant plus que l'on m'a explicitement appelé, par téléphone, qui plus est ! Et je n'exclus pas d'être un jour évêque et pape, quoique je nourrisse quelque doute à cet égard, en effet tout organisme visant à sa propre conservation, je ne représente certainement pas l'élément le plus adéquat pour m'y employer !
J'ai déjà eu à m'expliquer sur deux points touchant la dialectique de ma position. Mon éventuel relativisme éthique et mon éventuel manque d'adhésion absolue à la seule Église du Christ, la catholique s'entend ! Dans un cas comme dans l'autre, j'ai appris à me méfier de toute relation fusionnelle, que ce soit avec une personne humaine, même entre époux, ou entre parents et enfants, à plus forte raison avec une entité, une institution, une idée, si nobles, si utiles, si nécessaires soient-elles. La perte de conscience de soi, psychologique et mentale, qui s'ensuit est la mère de tous les fanatismes et de toutes les justifications. Je répète que je suis un être historique, tout comme l'était l'homme Jésus qui a vécu un temps, un espace et une culture qui relativisent à ce temps, à cet espace et à cette culture, non pas ses faits, gestes et dires personnels, mais ce que la tradition scripturaire en a rapporté et que mon histoire a un sens, tout comme a un sens l'histoire de l'homme Jésus. Le sens de mon histoire me fait choisir, dans tout ce que m'offre la vie et pour autant que j'en prends conscience, ce qui continue à donner du sens à mon histoire - je dis bien, à mon histoire à moi ! Au prix de beaucoup de difficultés, avec un certain civil courage, parfois à temps, parfois à contretemps, - souvent même ! J'espére que j'ai combattu le bon combat jusqu'ici, celui où, ne renonçant à rien de ce qui me rend heureux et fier d'être chrétien, je respecte et défends - quand cela est respectable et défendable - ce que la bouche catholique de l'Église dont je suis le prêtre, propose, enseigne et professe. Je m'accorde le droit de protester, ( ! ) droit inaliénable de la personne humaine, surtout quand on sait, quand on croit qu'elle a été restaurée dans sa dignité, par la vie, la mort et la résurrection de Jésus de Nazareth, Fils de Dieu, Seigneur.
Mon passage par Benediktbeuern m'a forcé à radicaliser encore cette position, la réduisant à son plus dur noyau, la dépouillant de tout ce qui était encore inutile fondamentalement, même si agréable esthétiquement. Je crois, je peux le dire, que je ne tiens à rien ; je ne pense pas croire non plus, d'ailleurs, en quoi que ce soit, je donne au mot croire sa force d'adhésion totale et absolue. Je ne peux croire, ainsi, qu'en une personne. J'ose dire que cette personne est l'homme de Nazareth, à travers et au-delà des imperfections de la tradition évangélique et apostolique.
En me voyant sur ma passerelle de Füssen, je contemple plastiquement ce que l'Allemagne, celle de sa nature magique, et celle de ces métropoles de l'espoir, où je pus, en dehors de Benediktbeuern, en goûter la présence (Esprit und Geist) : Heidelberg, Tubingen, ce que l'Allemagne donc a donné, comme on fait un don, au métèque méditerranéen, mâtiné d'italien, de grec, de magyar, mais aussi certainement de juif et d'arabe, métèque que je demeurerai toujours, c'est la couleur obscure des choses, la force de l'imaginaire, la présence de l'invisible. Au‑delà de son ciel, au fond de ses lacs, sur l'autre face de la lune, dans le spectre des bleu‑cendre, l'Allemagne m'a révélé le Wallala, le Nymphenburg, l'Apollon féminin, die Sonne, et le Roi des Aulnes. La montagne, le château, les prairies et le vent, tout désormais sera peuplé de démons de légende. De mes terrasses d'Alger, quand je voyais la mer, c'est la mer que je voyais, et le ciel, et le soleil, et le bleu ! J'aurais appris que tout est habité, jusqu'à moi-même qui m'habite et ne me connais pas !
...Et la rumeur qui montera des ravins de mon être jusqu'aux brumes de mon âme, murmurera toujours le terrible mystère de la mélancolie...