8 - L'AIRE SAINT MICHEL

... L'endroit s'appelle l'aire Saint Michel. On prend la Grande Corniche, dès Saint‑Roch. Une fois au‑dessus de Villefranche‑sur‑Mer, l'indication arrive sur la droite. Il faut rouler jusqu'à un parking, et continuer à pied quelque cent mètres, jusqu'à un point de vue avec table d'orientation... C'est un coin de Grèce en forme de balcon sur la mer, où les pins parasols, les cyprès et les oliviers se partagent l'espace : toutes sortes de plantes odoriférantes bordent quelques petits chemins, dont l'un mène à l'à‑pic sans garde‑fou au‑dessus de la presqu'île. On y a placé un banc de fer sans dossier face à la mer que l'on voit de part et d'autre, vers Monaco, Menton et l'Italie, et vers le Cap d'Antibes et les Îles de Lérins. Il y fait silence, mais la rumeur des villes du bas et des deux autres corniches montent, comme pour rappeler à l'Olympe l'agitation des mortels. C'est Monique qui m'a révélé cet endroit : entre 1975 et 1989, elle m'y amenait d'un coup de voiture à ma demande, m'y laissait seul, puis venait m'y rechercher, une ou deux heures après. J'y reprenais souffle !... J'aime la solitude, le silence, l'immobilité. Mon activité et mes activités, peuvent donner une fausse idée de ma nature profonde. J'aime l'action aussi, et l'entreprise, le risque et l'aventure. J'aime prévoir, programmer, contrôler, chronométrer, établir des records même... Encore maintenant et toujours : depuis mes quatre semaines annuelles à Taipei, à raison de dix heures de mandarin par jour, jusqu'à mes douze semestres d'études allemands, accomplis en trois ans et demi, depuis les cinq séminaires de front, jusqu'à mon travail d'écriture, que je mène, de nuit s'il le faut, jusqu'au terme d'un article, d'un essai, d'un livre ! Quand je pense à mes colles algéroises, transformées, métamorphosées devrais‑je écrire, en compétitions d'interprétariat ! Je parle à peine des kilomètres que je parcours pour être présent partout où j'ai entendu un appel...

Et pourtant, dès enfant, je poussais toute la famille dehors, pour m'asseoir seul dans le transatlantique sur la passerelle de mes rêves d'évasion. J'avais seul le droit, vers 9 ans, d'entrer dans les parties privées du presbytère, et j'allais volontiers passer du temps dans la bibliothèque vide. Que de fois suis‑je monté à mon cher séminaire, sur la colline de la Bouzaréah, pour le seul plaisir de me retrouver seul, là où normalement règnaient les cris et le mouvement. Qui ne m'a pas vu arpenter la grande prairie sur la mer, à Kouba, enveloppé dans le burnous kabyle de Julien, n'a jamais connu Démosthène ! Sous cet angle de vue, mes deux séjours à Dormans, dans la Marne, m'ont été agréables : c'est même, cette solitude dans la nature, par toutes les saisons, le meilleur souvenir que je retiens de mon double noviciat. Il m'arrivait souvent, à Nice, de me lever avec le soleil pour aller m'asseoir quelques heures, dans un des fauteuils inconfortables de la Promenade des Anglais, face à la mer et à la naissance de la lumière. Et qui me rendra le silence sonore des forêts de Bavière, où je m'adonnais à de longues promenades lentes et méditatives. Les allées de Ressins et de Benediktbeuern, du château et du cloître, m'ont vu de jour et de nuit, fouler la terre et le gravier de leur histoire... Il y a ainsi en moi une grande tradition de retraite qui plusieurs années a trouvé son apogée, la première semaine de Juillet, à l'abbaye Notre‑Dame des Neiges, où je venais me mêler totalement à l'anonymat des bures, en vivant dans le monastère, moine parmi les moines, actif parmi les contemplatifs, activement contemplatif parmi ceux que leur contemplation n'a jamais rendus inactifs !

L'aire Saint Michel était ainsi devenue, dès mes premières années niçoises après l'Allemagne, mon monastère naturel, ma nature claustrale, à quelques minutes du centre nerveux de mes entreprises, accrochés au‑dessus du bleu de la mer, au bleu du ciel, sous la tiède caresse d'un soleil grec. Qu'y faisais-je ? D'abord je me taisais, on ne me parlait pas, et, je pouvais regarder, contempler, visualiser. Je pouvais rester immobile de longues minutes, le zen me l'avait appris, sans éprouver le moindre besoin de me dégourdir ou de quoi que ce soit d'autre. Je sais que je fermais les yeux et ma vision intérieure s'ouvrait sur d'autres mers, sous d'autres ciels, dans d'autres systèmes solaires, balançant dans des immensités bleues... Je me laissais pénétrer par les multiples sensations de la nature vivante qui m'entourait de ses diverses manifestations. Je n'empêchais pas les bruits de la ville de monter jusqu'à moi. Je tâchais, d'abord avec une certaine peine, puis avec une aise plus grande, de les intégrer globalement à ma méditation, comme partie indispensable du réel qui était le mien.

Si j'ai fait oraison, alors, c'est au moment, où, harmonieusement intégrés, tous les bruits n'existaient plus par eux‑mêmes mais comme accompagnement de ce qui s'accomplissait en moi : la réconciliation dans mon être, entre mes deux natures, la créatrice et la passive, réceptrice, serait peut être meilleur. Alors oui, j'étais proche de ce qu'il y a de divin dans toute la création, donc en moi‑même. J'entrais en contact, en connection avec Dieu en moi. Ce qui ne pouvait être un état stable, mais bien plutôt la conscience furtive d'une adéquation, d'une concordance, d'une compatibilité dans l'être, c'est‑à‑dire de la superposition exacte, autant que le permettent et le temps et l'espace, de ce qui est créé à l'image de l'autre.

La vie de l'âme, en bas, était régulière, rituelle et objective. Canoniquement irréprochable, elle ne satisfaisait que la loi. Comment faire autrement ? La vie de l'âme, en haut, se libérait de la règle, du rite et de l'objet. Elle était tout aussi canoniquement irréprochable, mais s'apparentait plus à la respiration, à la transpiration, à l'exhalaison, qu'à la formulation, à l'articulation, à la formalisation. Au diapason de la foi, elle produisait une musique perceptible aux sens de la foi car la foi a toujours été pour moi, sensitive, comme les symboles, qui sont des réalités concrètes, même si elles ne sont pas toujours matérielles. Les sens de la foi s'éduquent, comme l'odorat, l'ouïe, le goût, le toucher et la vue. La solitude et le silence en sont certainement les meilleurs maîtres, car la retraite qu'ils supposent, relève du détachement des choses et des êtres et d'une positive indifférence vis‑à‑vis du monde. Non pas que l'âme ne doive compter égoïstement ou orgueuilleusement que sur elle‑même, l'Esprit est toujours là, Consolateur, mais parce qu'elle est appelée à se reconnaître enfin dans son irréductible originalité et unicité, et accepter alors de devoir accéder seule à la révélation de Dieu.

Je ne savais pas alors que ma démarche relevait de la mystique la plus classique, celle de Jean de la Croix et de Thérèse d'Avila que je devais découvrir quelques années plus tard. J'y reviendrai. La route, seul, vers Dieu, l'impossibilité de prendre le chemin d'un autre, l'inanité d'un compagnonnage et pourtant l'attente de la grâce et de la force de l'Esprit... Voilà bien le paradoxe de ma situation à l'aire Saint Michel : devoir faire le chemin seul et ne pas pouvoir le faire, sans l'énergie même de celui vers qui on tend ! L'autre paradoxe, non moindre que le premier : dès que l'âme sent la présence de l'être désiré, un vide béant s'ouvre au coeur même de ce qu'elle croyait sentir, et le rien qui s'instaure la renvoie à son désir car elle doit renoncer même à lui !

Ainsi mes stations chez l'archange produisaient en moi un double effet : elles me permettaient d'apprendre à traquer et à éliminer toutes les illusions qui m'agitaient, ainsi qu'à reconnaître que Dieu n'est pas l'objet de mon désir, mais qu'il est/doit enfin devenir mon désir même. Non pas, j'ai le désir de Dieu, mais, c'est Dieu qui désire en moi ! On peut comprendre que ma spiritualité ne suivait pas la route moutonnière et je ne veux mettre dans cette expression aucune commisération péjorative. Je veux dire simplement que je me sens plutôt comme la centième chèvre qui choisit le chemin le plus escarpé, la traversée la plus abrupte, bref la route la plus dangereuse. Et que le berger a dû plus d'une fois déjà laisser les quatre‑vingt‑dix‑neuf chèvres dociles pour partir à ma recherche. Jusqu'à aujourd'hui il m'a toujours retrouvé !... Et pourtant, je ne pense pas tenter Dieu ni le mettre à l'épreuve, je ne peux le chercher que comme cela ! Je ne suis pas un bon chrétien, je ne suis pas un catholique orthodoxe ( ! ), je suis un prêtre peu représentatif et un religieux pas toujours fidèle. Mais je cherche Dieu... Seulement je ne le cherche pas habituellement dans les églises, ni dans les Églises, et toutes mes études théologiques et philosophiques, si elles m'ont déblayé le chemin, l'ont encombré en retour de tant d'autres obstacles... Je le cherche dans le texte transmis des évangiles, que je traduis et retraduis sans cesse, et auprès des gens que Jésus fréquentait presque avec prédilection : Matthieu, Marie‑Madeleine, Zachée, et Judas. Oui, vous me direz, mais il y a aussi les autres, Jean, Pierre et Jacques... Oui ! Eh bien allez avec eux, vous ! Moi je préfère aller avec ceux‑là ! Je préfère le Jésus qui s'entretient avec ceux et celles que retiennent le pouvoir, le corps, le fric ou l'intelligence. Je préfère le Dieu de ceux en qui résistent et résisteront toujours, l'incroyance et le doute, le Dieu de ceux qui devront vraiment se faire violence pour croire en lui, le Dieu de ceux qui ne seront jamais tout à fait croyants, qui le sauront, dont il le saura, et qui s'entendront quand même avec lui !

Alors, bien sûr, ces prédispositions et ces aveux donnent à ma foi, à mon sacerdoce et à ma vie religieuse, pour le moins, une certaine coloration, un certain parfum, un certain goût, une certaine résonnance et un certain « touch ». Beaucoup ne s'y reconnaissent pas. Le plus grand nombre ? Mais, je me sens envoyé vers ceux, pour qui « tout cela » n'est pas évident, et ne le sera jamais, vers ceux qui ont été « touchés » par ils ne savent pas trop qui, mais qui en sentent les effets sur eux et en eux, vers ceux que leur incrédulité n'empêche, ni de manger et boire, ni de dormir, tout en sachant qu'ils font partie d'un grand mystère, même s'ils n'oseront jamais le nommer. En philo, à la fac, au noviciat, au séminaire, maintenant dans mes sermons, dans ce que j'écris, dans ce que je publie, quand je parle... c'est toujours d'un point de vie qui renverse la perspective ordinaire, traditionnelle, attendue. Je me souviens d'un exposé de littérature, dans le cours de Jean Onimus, en 1962, à Nice : il s'agissait d'une étude comparative des femmes, dans « Lucien Leuwen » de Stendhal. Je soupçonne le facétieux Onimus de m'avoir délibérement jeté ces femmes entre les bras, à moi qui avais à peine vingt ans et qui me présentais en soutane noire. À l'époque anté‑concilaire, nous n'avions pas encore droit au clergyman qui devait, d'ailleurs et heureusement, disparaître lamentablement en quelques années. J'avais tout lu sur le sujet, tout ce qui se trouvait à la bibliothèque du CLU, Collège Littéraire Universitaire, à la bibliothèque municipale, ainsi que dans les rayons de la librairie « À la Sorbonne » où je m'installais carrément sur les marches de son péristyle de Théâtre pour lire... Tout d'abord je déclarai que j'aurais certainement besoin de beaucoup plus que l'heure réglementaire, mais que je laissais à mes auditeurs la liberté de m'entendre au‑delà ou non. Je développais ma thèse à la façon d'un feuilleton à suspense. L'heure écoulée, je m'arrêtai pratiquement au milieu d'une phrase et attendis le verdict. En colère, mais intéressé, M. Onimus s'écria :

- Mais, continuez, voyons !

Je repris le fil et assénai coup sur coup une avalanche de démonstrations visant à présenter la plus catin comme la plus pure de toutes ces femmes, et finalement la plus respectable. Godard n'avait pas encore tourné « Une femme est une femme » Quand j'eus remercié mes auditeurs pour leur attention, M. Onimus s'écria du fond de la salle :

- Monsieur l'Abbé, votre exposé est remarquablement anticonformiste, convaincant et fort bien dit. Je vous mets le maximum !

Et... après quelques secondes :

- Mais je ne puis absolument pas être d'accord avec vous ! Un prêtre en plus ! Mais où va‑t‑on, M. l'Abbé, où va‑t‑on ? 

Le cours éclata d'un rire qui résonne encore à mes oreilles. Monsieur Onimus sourit et vint me serrer la main !

Est-ce seulement de l'anticonformisme ? Une adolescence persistante ? Comme ces arbres aux feuilles du même nom ! Une inadaptation sociale ? La peur de devenir adulte, au sens d'une intégration ou d'un establishment ? Jusqu'à il y a deux ans, je participais régulièrement à l'Assemblée Générale de notre Amicale d'Anciens de Saint‑Eugène et de Kouba (l'ASEK). Chaque fois, en voyant mes camarades dont certains, des promotions plus récentes sont bien plus jeunes que moi, beaucoup me semblent « terriblement » adultes. En fait, je veux dire « vieux ». La plupart sont mariés, ont de grands enfants maintenant, et exercent de hautes responsabilités dans le domaine professionnel. Ils « font » sérieux, soucieux, expérimentés, conscients de leur rôle/poste/fonction/grade, etc. Leur tenue vestimentaire, leur comportement, leurs intonations, leur rire... traduisent d'autant plus, en les soulignant, les traits d'un deuxième âge finissant, qu'en superposition, je ne puis m'empêcher de revoir les garçons qu'ils étaient et que je n'avais pas revus depuis plus de trente ans. Beaucoup sont restés, j'allais écrire demeurés, religieux, très religieux, même. Mais leur religion sent encore la sacristie de la chapelle de Saint‑Eugène et leur foi me semble pétrie de cette nostalgie « des anciens jours ». Oh ! je crois qu'ils m'aiment et qu'ils sont fiers de moi, mais comme d'un membre de la famille dont on admet l'originalité, la controverse, voire la marginalité, tant qu'elles demeurent l'épice, le pétillant et l'exotique d'un soir ou d'une rencontre annuelle... Car finalement, je pense que je dois finir par être inconfortable, fatiguant, épuisant même, à force de n'être pas catégorisable, classable, définissable, étiquettable. J'incommode, je dérange, je ne suis pas conforme. À la limite, quoi que je fasse, je suis perçu comme l'in‑solent, je sors de la coutume, in‑décent, je sors de la convenance, il‑licite, je sors du permis ! Se sentent compris de moi, par conséquent, ceux que la coutume, la convenance et le permis, ont dégoûtés ou ex‑communiés. Me tenant à la frontière, je me sens textuellement « crucifié », un bras centripète et un bras centrifuge, mon corps, en tant qu'entité matérielle, c'est‑à‑dire sensible, visible, audible, consommable, constituant cette frontière, Check-point Charlie, Pont Allenby, passage obligé, pour avoir accès, à celui que ma propre hétérogénéïté sociale rend crédible, possible, représentable même... Plus que symbole, je me sens sacrement, comme on peut dire en théologie que l'Église est le sacrement du Christ. Moi je me sens sacrement de Jésus de Nazareth, de Dieu devenu homme, pour vivre une vie d'homme, jusqu'au doute, à l'abandon et à la mort. Vrai Dieu et vrai Homme !

C'est comme cela que j'explique un peu ma chance, moi je dis mon bonheur ! Mon insouciance n'est pas inconscience, mais liberté, confiance et espérance. Je peux vraiment tout, grâce à celui en qui je place ma foi. Au moment où on me croit faible ou affaibli, vaincu ou abattu, écarté ou ignoré, c'est là que je me sens et que je suis fort, parce que la preuve m'est encore administrée, que rien ne dépend de moi d'autorité, même si tout dépend de moi d'exécution. Je cherche à savoir, à connaître, à apprendre. Je suis l'écolier de Jésus, même si souvent je suis un élève difficile et quand je dois re‑commencer mon travail, c'est vraiment un nouveau, un autre commencement, comme au temps algérois de mes « colles » et de mon daïmon créatif. Cela est‑il donné, inné, génétique ? Comment rendre compte de cette inclination, de cette disposition, de cette conformation du coeur, de l'esprit et de l'âme qui ne peut interpréter que positivement sa relation à soi, aux autres, au monde et à Dieu ?

Fondamentalement et à l'origine, sans pour autant lui accorder une exclusivité qui chagrinerait l'Esprit et mon Ange gardien, dont je suis intimement convaincu qu'ils ne me perdent jamais de vue..., je dirais que je suis d'abord le fils de ma mère, et que cette femme ‑ dont je parlerai en son temps ‑ ne sait même pas ce que le mot négatif veut dire, ni même s'il existe. Ma vie a commencé dans le désir de cette mère qui vient de perdre en quelques jours un fils de dix‑huit mois. J'ai été voulu et fait non pas pour le remplacer ‑ pas seulement en tout cas ‑ mais pour porter aussi en moi ce jumeau, mon aîné que je n'ai pas connu et qui double pourtant toutes les dimensions de mon existence. Je pense qu'à l'origine de tout, il y a ce triangle de ma naissance entre Jean, ce frère inconnu, Vincent, ce père dont je porte le nom ‑ père toujours absent parce qu'il est navigateur ‑ et Marie, ma mère qui continue d'assurer la permanence à mon égard d'un triple amour : celui du fils perdu, celui du mari lointain, celui du fils retrouvé ‑ moi - en qui elle retrouve et le fils perdu et le mari parti, pour toujours, depuis 1985. Je constitue désormais pour elle le sanctuaire unique de son amour pour l'homme. Cet amour, comment ne puis‑je le célébrer comme la fontaine de mon inextinguible jouvence, de mon indescriptible enthousiasme, de ma radicale confiance en moi, comme de mon inextricable liberté et de mon exaspération chronique et universelle envers le reste du monde ! Mais que peut-il donc m'arriver, puisque je suis aimé comme je suis aimé ? Ma mère est au monde comme le ciel, la mer et le soleil, elle est un arbre, une fleur, un fruit, elle est comme le printemps, l'été, l'automne et l'hiver, la pluie et le vent. Ma mère est. Elle ne peut pas mentir, elle ne peut pas faire le mal ! Elle ne peut pas condamner. Elle trouve toujours le bien d'une situation, d'un évènement, chez une personne. Le lait, la voix, l'amour et la présence de cette femme ont été, sont et seront pour moi les sources de ma propre positivité mentale. De plus, elle croit, prie et célèbre la lumière, le pain et le vin, la maison, le repos de la nuit, la santé de l'âme et du corps, la paix et l'hospitalité. Elle croit vraiment comme elle respire, (sur)naturellement ! Ma mère m'a enfanté dans ce monde, elle m'a de même enfanté dans cette foi. Je n'ai rien fait pour croire comme je crois, sinon peut‑être de lui en être reconnaissant.

Ma vie de prière, ou ma vie spirituelle n'est pas « formule », elle est vie, précisement. Je me nourris en permanence de la Bible, elle me travaille plus que je ne la travaille. Nous sommes effectivement en travail l'un de l'autre. J'en accouche du sens pour aujourd'hui, elle accouche de moi au coeur de la vision bi‑millénaire d'un Dieu qui, en son fils, s'est voulu historique. Je n'éprouve pas le besoin de nommer sans cesse Dieu, pour lui signifier qu'il est là. Moi, je sais qu'il est là, dans la salle où je m'asseois, dans l'avion que je prends, dans le lit où je me couche, dans le livre que je lis, dans le film que je regarde, dans le tableau que je contemple, dans la musique que j'écoute. Cet accompagnement de Dieu m'est, je dirais, con‑naturel, de son côté, certainement, con‑sur‑naturel ! Je n'éprouve aucune difficulté, je ne procède à aucune recherche, je ne vise à aucun effet en écrivant ces lignes : elles coulent de la source qui arrose sans cesse en moi les racines qu'y ont plantées ma mère et mon père, avec la grâce de ce grand Dieu‑Famille qu'ils m'ont appris à ne pas redouter, mais à aimer quoi que je fasse et quoi qu'il m'arrive !

L'eucharistie est un grand moment quand je la célèbre. J'ai l'immense grâce de pouvoir célèbrer la messe. Et pourtant je n'en abuse pas, mais j'en use dans les circonstances, dans les lieux et devant les publics les plus divers. La simplicité de l'acte me ravit et m'étonne toujours, encore. Ce peu de pain, ce peu de vin, cette dérisoire rencontre de deux nourritures essentielles et élémentaires a été pour moi la marque du génie de Jésus de Nazareth. Oui, je sais, ces symboles existaient bien avant lui, peut‑être même avant Melchisédech. Et alors ! C'est de les avoir associés, identifiés et sacrementalisés à son corps et à son sang, c'est‑à‑dire à la totalité de sa présence humaine matérielle, c'est cette prétention, cette folie, cette « idée » qui me ravissent. Il fallait y penser ! Rendre compatibles le mystère de la plus haute foi et les produits de la consommation la plus courante. Sans vergogne et sans provocation. Une invitation au repas. Une convivialité, un partage, une agape ! Sublimer le sacrifice sanglant et la manducation triviale de la victime, en un jeu de symboles réalistes et performants. Célèbrer le divin éternel, dans l'humain quotidien. Faire se rencontrer deux impossibles, Dieu lui-même et son image, image visible de l'invisible original.

Le ministère de la réconciliation m'a toujours rempli de stupeur et d'admiration. La stupeur vient, là encore de cette prétention à pouvoir pardonner, à la limite, l'impardonnable. Je me suis toujours souvenu du sujet de philo du bac à Alger : « l'idée de faute impardonnable est‑elle soutenable ? ». L'admiration, c'est qu'un homme, Jésus de Nazareth, l'ait considéré comme possible, pratiqué, et en ait transmis le pouvoir à d'autres à travers l'histoire. Je confesse toujours avec une immense joie. Surtout les pascatins, ce sont ceux qui ne fréquentent l'Église qu'au temps de Pâques. À Nice, j'avais toujours demandé qu'on me préposât à la permanence au confessionnal le jour du samedi saint. C'est un jour étrange, ce jour entre le vendredi de la crucifixion et le dimanche de la résurrection. Un jour‑sas, entre un temps qui finit et un temps qui commence, un entre-temps ! C'est un samedi saint que j'ai enterré mon père en 1985.

J'étais dans l'église depuis plusieurs heures, il faisait humide et glacé. C'était un printemps tardif. Il devait être onze heures passées. Je me trouvais dans la caisse du confessionnal, la porte entre‑ouverte. Je refermai la porte de façon que le bruit de la fermeture signalât ma présence et ma disponibilité. L'homme s'approcha effectivement. Il entra, s'agenouilla. J'ouvris le fenestron, muni d'une grille, et, pris la position d'écoute. Un long moment ! Rien ne venait !

- Eh bien! osai‑je, voulez-vous que je vous aide ?

- Je n'ai rien à dire !... fut la seule réponse.

Situation embarrassante et délicate. Il est censé venir parler, vous êtes censé être là pour écouter. Et on vous déclare que vous n'avez rien à entendre. J'ai dit que j'étais fatigué de froid. Une idée de culot me vint :

- Très bien, je vais pouvoir me confesser à mon tour. Au moins vous, vous pouvez m'écouter. Comme ça, vous ne serez pas venu pour rien !

Le silence devint épais. Je distinguai à travers la grille que mon confesseur redressait la position. Alors, dans la plus pure tradition de la confession classique, je recitai mon « Je confesse à Dieu », demandai qu'on me bénît, déclarai depuis combien de temps je n'étais pas allé à confesse, et... me confessai ! Quand j'eus terminé, et pour ne pas le gêner, je conclus :

- Vous n'êtes pas prêtre, vous ne pouvez pas me donner l'absolution. Mais vous pouvez me bénir, il suffit que vous fassiez sur moi le signe de la croix. C'est très simple, comme vous le voyez ! Allez‑y !

Et l'homme fit sur moi un grand signe de croix.

- Merci ! Au revoir et Joyeuses Pâques ! dis‑je en refermant le fenestron.

Mais j'entendais pleurer. Et dans un sanglot, il murmura :

- Bénissez‑moi, mon Père, parce que j'ai péché.

Bien sûr, je n'oublierai jamais ce samedi saint, ni ce pascatin‑là ! J'ai confessé dans un avion au‑dessus de l'Atlantique, dans les jardins des Catacombes de Saint Callixte à Rome, dans un grand restaurant de Buda, à Budapest, le long du Starnbergersee, près de Munich. J'ai confessé partout où on m'a sollicité d'entendre une confession !

Un prêtre de mon espèce est‑il recommandable ? Peut‑on lui faire confiance ? Est‑ce responsable de le laisser influencer des candidats au sacerdoce ? Je sais que ces questions se sont posées à mon propos dans les sphères hiérarchiques de mon ordre. Aux trois questions, la réponse fut négative. Mais, comme canoniquement parlant, j'étais inattaquable, je fus marginalisé de fait, exclu de toute participation à la vie de mon ordre et admis à m'éloigner à la première opportunité, Medellin et la Colombie se révèlant impossibles, advinrent miraculeusement Hong‑Kong et la Chine. Au début, je souffris de cette quarantaine qui s'éternisait, c'est en analysant les motifs et les ressorts de ces conduites prophylactiques, que je me détachai définitivement, mais intérieurement, sans scandale, ni revendication, d'un corps social qui, au nom d'une stérile fidélité à une histoire qui connut à ses heures son triomphe de gloire, sombrait et sombre dans l'anachronisme le plus ringard et le conservatisme le plus triste. Je puis dire ici que, malgré tout, plusieurs Salésiens, plus jeunes, se sont réclamés de mon exemple, comme d'autres, entrés aux séminaires diocésains. Des responsables de haut vol me prennent pour conseiller, et je sais, qu'en cachette, certains de mes confrères consultent mes productions... Je ne veux pas jouer à ce jeu d'arrière cour de récréation...

J'entame ma cinquième année au service de la communauté catholique de Hong‑Kong. J'ai d'autres communautés en Chine, de Beijing à Canton, en passant par Shanghaï. D'autres communautés me réclament, au Vietnam, en Thaïlande, à Singapour. Ma directlon parisienne envisagerait une aire pastorale triangulaire : Beijing‑Singapour‑Djakarta ! Mes paroissiens, pour la plupart sont des décideurs à l'échelle d'une région, d'un continent, voire du monde. J'ai dû affiner mon jugement politique et mes compétences économiques. J'étudie la Chine. On me consulte, on m'interroge, on me contacte. Ici le prêtre doit être économiste, financier, politologue, psychothérapeute et journaliste...

...Tout ce temps passé sur l'aire de l'archange, je me remplissais de la force de la solitude et du silence. Je perpétuais ma tradition de méditation Zen, acquise en Allemagne. En fait, je me préparais à d'autres tâches que je ne soupçonnais pas encore : comment l'eussè‑je pu ? Je ne pensais pas encore à l'Amérique du Sud ! Je me contentais de la mer, du ciel et du soleil ‑ et du bleu ! ‑ en rêvant de montagnes, de forêts et de torrents ! J'affermissais en moi, les strates successives de mes existences accumulées, et j'en faisais la fondation d'autres assises. Je me reposais, au sens où l'on dit que la pyramide repose sur une base de pierres cyclopéennes. « lch ruhte mich aus - je me reposais » dirait Martin Heidegger. En français comme en allemand, la racine est au « repos - ruhe ». En moi le religieux/prêtre « repose/ruht aus » sur la base inébranlable de la solitude de Gethsemani « ...alors tous s'enfuirent et ils l'abandonnèrent... ». Je n'ai pas peur, tant que je suis avec Lui, tant qu'il est avec moi, tant que nous sommes ensemble...

frise bas
Retour au sommaire AUTOBIOGRAPHIE |

URL :http://www.a-nous-dieu-toccoli.com/publication/biographie/8_airestmichel.html
Copyright © ; : Vincent-Paul Toccoli pour le contenu et Marc Pandelé pour la réalisation
Création : 2004/04/28
Dernière modification : 2004/11/25
Maintenance : webmaster@a-nous-dieu-toccoli.com