9 - LA FONTAINE DES INNOCENTS

... La Fontaine des Innocents, Paris, Quartier des Halles encore en chantier. C'est Décembre. Fin d'après‑midi. Il fait froid. Le ciel commence à rougir. Je suis assis sur le bord de la margelle, engoncé dans un pardessus dont j'ai relevé le col. Le soleil couchant m'éclaire. La SFP (Société Française de Production, de la Télévision Française) est en train de me filmer : nous faisons une émission pilote pour le Jour du Seigneur (ex Première Chaîne) dont le titre sera « Le Conteur Biblique » ! Je suis censé m'adresser aux gens qui passent. Il ne passe plus personne à cette heure‑là. J'ai dissimulé une bouteille de whisky, à côté de moi. Et en attendant le signal du cameraman, je me réchauffe. Chacun, caméraman, le preneur de son, la scripte, le directeur de l'émission, ... moi‑même, chacun commence à trouver le temps long... Tout d'un coup, un grand chien jaune apparaît, s'approche de moi, s'immobilise à trois mètres, se plante là, s'assied et me regarde. Tout aussi soudainement, je crie à l'équipe : « On tourne ! Moteur ! » Je compte jusqu'à cinq, et je commence à raconter au chien le texte prévu. Il s'agit du livre de l'Ecclésiaste 1,1 ‑ 2,26, dont ma transposition donne ce qui suit : « Vanité des vanités ! Tout est vanité ! À quoi bon se donner tant de peine sur cette terre ! Une génération s'en va, une autre vient, mais la terre continue de tourner. Le soleil se lève, le soleil se couche, puis il se lève encore. Le vent souffle au Sud, le vent souffle au Nord et sur les mêmes routes. Tous les fleuves se jettent à la mer sans qu'elle déborde, et eux continuent de s'y jeter. L'oeil ne se lasse jamais de voir, ni l'oreille d'entendre... Ce qui a été, sera ; le passé et l'avenir, c'est la même chose ; il n'y a rien de nouveau sous le soleil ! » etc. Le chien me regardait toujours, remuant de temps à autre la queue et les oreilles, quand je faisais un geste ou modulais la voix. La caméra filmait. Alors seulement les gens se sont approchés...

 

Cette émisssion ne fut jamais diffusée. Comme celle de Munich, « Die Zwölf in Babylon  - Les Douze à Babylone », elle aurait pu choquer. Annoncer l'Ecclésiaste à un chien ! Moi, je l'avais trouvée belle. Dure, certes ! Mais dure comme l'est la vie ! Dure comme l'est l'assurance de l'espérance, de l'amour et de la foi, dans une communauté humaine amputée de ses capacités de désirer, d'aimer et de croire. Pourtant, pensais-je, François d'Assise prêchait bien aux oiseaux ! Il est vrai qu'il ne les entretenait pas de l'Ecclésiaste entre les Halles et Beaubourg, dans une des capitales les plus dures du monde ! Faut-il que j'aille à la campagne...

La série qui a suivi avait pour auditeurs des grands élèves de Versailles et de Meaux. L'environnement était plus « clean », et c'est vrai que leurs visages devenaient très beaux quand j'évoquais devant eux l'un ou l'autre des épisodes bibliques, que j'avais imaginés à Nice, auprès de mes élèves à moi ! Il n'est pas facile de travailler à la première prise de vue, avec trois caméras vidéo‑cinéma, dont le réalisateur reçoit les images en synchro sur trois écrans dans une voiture montage, images qu'il sélectionne de façon à fabriquer (à monter) en synchro encore, la version finale. Devant moi, une grosse horloge, j'ai vingt‑cinq minutes. Il faut que je raconte l'épisode pendant quinze à dix‑sept minutes et que je donne la parole aux jeunes, les huit à dix minutes qui restent. Générique ! Être devant ou derrière la caméra m'a toujours préparé des aventures cocasses et sublimes, qui sont très significatives de l'impact de l'image mais aussi de la voix, du son, de la musique, non seulement sur le futur télespectateur, mais sur les acteurs et les techniciens.

Nous étions à Notre‑Dame de Versailles, en intérieur. Il neigeait dehors. Le décor avait été planté sous la forme d'un intérieur de tente, avec du drap indien mauve et vert. Un siège recouvert d'une peau de mouton, des tapis, les jeunes en vrac, autour de moi, assis, allongés sur le ventre, la tête dans les mains, ou adossés aux murs. Je conte l'histoire de Joseph et ses frères, qui devait connaître plusieurs épisodes, car elle court sur plusieurs chapitres de la Génèse. Les trois caméras sont en place : une fixe, deux mobiles. Depuis le camion‑régie Michel Marouani, le réalisateur nous parle à travers le micro de scène. Tout le monde est prêt. Moteur. Générique... J'avais déja raconté Joseph enfant et ses rêves, Joseph vendu par ses frères, et j'en étais à Joseph acheté comme esclave par l'intendant Potiphar.... Tout se passait normalement jusque‑là... Et je continuais. La Bible nous rapporte que Potiphar avait une épouse plutôt folâtre, qui voulut séduire Joseph. Un après‑midi de grande chaleur, alors que tout le monde faisait la sieste dans la maison, Joseph, qui avait encore du travail dans l'office où il secondait son maître, était absorbé dans la lecture d'un rapport, quand, Madame Potiphar se glissa dans la pièce. En voyant sa maîtresse, Joseph se leva respectueusement, aux ordres.

Mme. Potiphar n'y alla pas par quatre chemins :

- Couche avec moi ! sussura‑t‑elle à Joseph qui recula !

- Couche avec moi ! répéta‑t‑elle plus fort, sinon je dirai que tu as voulu abuser de moi !...

- Non ! Mais non ! disait Joseph !

- Oui, oui ! répondait l'autre, menaçante en se rapprochant de lui.

Alors, brusquement Mme Potiphar saisit le pagne qui ceignait les reins de Joseph, et l'arracha... À ce moment, un cri hurla à travers le micro de scène ; Marouani s'égosillait :

- Depuis 10 secondes je n'ai plus d'image ! Qu'est‑ce‑qui se passe ?

Sur la scène les caméramen se rendaient compte que, pris par le récit, ils avaient d'abord écouté, caméra fixe, et que peu à peu leur doigt s'était relâché... ils ne filmaient plus, ils attendaient la suite ! Vous entendez d'ici les éclats de rire de tous et la colère de Marouani !

- On reprend ! ordonne celui‑ci !

- Non ! réponds-je en saisissant le micro retour.

- Pourquoi ?

- Parce qu'il faudrait reprendre depuis le début, et je ne fais jamais de bis sur le champ, je ne suis pas une machine !

- Alors ?

- Alors on passe à autre chose !

- Quoi ?

- On a prévu le Jeune Homme Riche !

- Va pour le Jeune Homme Riche !

Et le Jeune Homme riche fut mis en boîte à la place de Joseph !

À la pause‑repas que je prenais avec l'équipe de tournage, tout le monde voulut quand même savoir la fin de l'histoire. Je la leur racontai donc, dans la grande caféteria, devenue aussitôt silencieuse... Et au tournage suivant, beaucoup vinrent m'annoncer qu'ils avaient acheté une bible et me demandaient ce qu'il fallait y lire...

Une autre fois, un dimanche après‑midi, je regagnais Saint‑Germain‑en‑Laye par le R.E.R. que j'avais pris à Denfert Rochereau, je venais de débarquer à Orly... Sur le quai, un jeune garçon me regardait avec insistance. Je lui souris ! Le train arrivait ! Nous y montâmes ensemble et l'enfant dit à sa mère, assez fort pour que moi et d'autres voyageurs l'entendent :

- Maman, c'est pas lui qui racontait Jonas, ce matin, à la télé, juste quand nous sommes partis à la messe ?

- Chut ! répondit la mère, déjà toute rouge.

- Oui, c'est bien moi !

L'émission où je racontais Jonas avait en effet été programmée pour ce dimanche, en différé, bien‑sûr, puisque je me trouvais à ce même moment dans le Nice‑Paris. - Eh bien, s'il vous plait, racontez‑moi la fin. On a dû partir avant !

Les autres voyageurs tendant l'oreille, je me suis mis à résumer rapidement le début, alors que nous atteignions Port Royal. À Luxembourg, j'étais à Ninive, à Saint‑Michel, Dieu dialoguait avec Jonas. Je me levai, tirant à haute voix quelques conclusions de cette aventure. Le « public » écoutait maintenant attentivement, au moins la moitié de la rame était tournée vers la plate-forme arrière. Je calculai mon temps, de façon qu'au Châtelet, je pus conclure. Je pris congé de chacun, serrai la main de l'enfant. Sur le quai, je me retournai après quelques mètres. Les portes étaient encore ouvertes. Tous les voyageurs de la rame me faisaient un signe de la main. Je fis de même, les portières claquèrent, et le train entra dans la nuit du tunnel pendant que je prenais la direction de Saint‑Germain.

J'ai raconté plus haut les tournages en Allemagne, ce fut la même chose en Colombie. Les images, la voix, la musique bien sûr, mais la voix surtout, ont toujours été pour moi, plus que la chose écrite, le média de mon travail d'éducation et d'évangélisation. D'où « l'invention » de l'auvi‑clip, ce montage de diapositives en fondu enchaîné, pour raconter des histoires, un essai de supprimer la parole, donc la voix, pour lui substituer la musique, je ne voulais écarter aucune possibilité pratique d'impact. Et cela se révéla plus « catholique », plus international dans la mesure où une langue n'était pas privilégiée sinon celle, universelle qui passe par la vue et l'ouïe, proprement audio‑visuelle en l'occurence. L'autre expérience fut l'enregistrement de textes sans images que ce soit diapositives ou vidéo ! Les échos furent là‑aussi à la hauteur de l'enjeu. On écoutait les cassettes dans les embouteillages, avant de s'endormir, ou l'on s'en servait aussi pour fabriquer ses propres montages de diapositives autour de ma voix qui racontait.

Je me décrirais bien comme un iconophage. Cela a commencé avec mon père, qui m'emmenait au cinéma du quartier, le Stella, voir le film de la semaine, toujours familial. Quelle fête c'était ! Nous y restions tout l'après‑rnidi. Il y avait un documentaire, des actualités, les « lancements » du film à venir, puis un long entr'acte, occupé sur la scène par un spectacle genre numéro de cirque, prestidigitateur, avaleur de sabre, dresseur de serpents, de chiens ou de chèvres, acrobates, danseurs etc. et, à sa place, les gâteries que vendaient les « ouvreuses ». Enfin venait le film, qu'on appelait le grand film, pour le distinguer du documentaire, je présume. Tous les Tarzan. Les vrais, ceux de Johnny Weissmuller, Moi Tarzan, Toi Jane, et, surtout les films tournés autour d'acteurs comme Errol Flynn, Robert Taylor, Paul Muni, Clark Gable, Humphrey Bogart, Edward G. Robinson. Mon père aimait les films américains, moi aussi... À Lyon, que de cours inintéressants j'ai pu « sécher », pour passer l'après‑midi, rue de la Ré, sortant d'une salle obscure pour entrer dans une autre salle obscure. Habitude que je n'ai toujours pas perdue, quand je suis à Paris, je programme mes films comme mes rendez‑vous. Et je m'y tiens !

De 1975 à 1988, je n'ai manqué aucun Festival de Cannes, où je passais la soirée et la nuit, pendant 15 jours, voyant une quarantaine de longs métrages sans aucune indigestion ni écoeurement, mais le train arrière moûlu par des fauteuils, qui à !a longue devenaient des instruments de torture !

Le service que j'ai fondé (le Jean Bosco Services Internationnal) avait ainsi constitué une diathèque de plus de 40 000 diapositives, une vidéothèque de plus de 300 cassettes et une sonothèque de quelques 500 disques et cassettes, le tout répertorié et donc accessible. Il était d'autre part abonné à plus de cinq revues de photos, cinéma et son. Les locaux étaient équipés de trois magnétoscopes, enregistrant systématiquement les émissions qui théoriquement pouvaient présenter un intêret pour nos recherches et notre travail. Je devais visionner plus d'une trentaine d'heures par semaine, recenser entre 100 et 200 diapositives, écouter, surtout au walk‑man, une dizaine d'heures de musiques diverses, et compulser plusieurs magazines. J'avais découvert un temps, le Père Bernard Favrel, co‑fondateur de l'ACNAV (Association Catéchétique Nationale de l'Audio‑Visuel), qui avait élaboré une « École de l'image », sorte de parcours pédagogique concernant le monde iconique, sa découverte, son utilisation et son interprétation. Je l'invitai régulièrement à Nice pour animer les sessions de formation que j'organisais moi‑même pour notre équipe catéchétique. C'est de lui que j'ai d'abord appris ce que je sais théoriquement de l'image. Quand je suis passé à la création de montage, mon maître déclara avoir désormais à apprendre de moi, à son tour. Il est mort il y a quelques années, au cours de l'été, discrètement, le coeur !

D'ailleurs, si j'ai choisi de commencer, ici, chaque chapitre par des annotations de script sur une image thématique, c'est en vertu d'une certaine (dé)formation. Je crois pouvoir dire, que je vois d'abord, avant de parler ou d'écrire. Je décris ce que je vois, parce que j'ai, à mon insu d'abord, puis délibérément ensuite, contemplé : rêves, imaginaire, fantasmes, contes, invention etc., avant de dire (raconter) et d'écrire. Et pourtant paradoxalement, je peux regarder des images jusqu'à l'indigestion et je peux tout aussi bien m'en passer absolument. Très tôt, le livre sans image ne me rebutait pas. C'est le compromis « bandes dessinées » qui ne m'a jamais trop attiré : déjà enfant, on m'en prêtait, je n'en ai jamais acheté ! Mais je les repoussais vite pour les « Enfants du Capitaine Grant » ou « La Jeunesse du Bossu », où mon imagination s'en donnait ‑ au sens propre du mot ‑ à coeur joie.

Il est vrai que la lecture était très prisée chez nous. Chacun avait son livre en cours. Vite, I'habitude s'est prise d'en lire plusieurs de front. À ce propos, une belle anecdote me revient. Après la mort de mon père (1985) nous avions laissé en l'état et à leur place ses objets usuels, dont les quelques cinq ou six livres qu'il était en train de lire. Je venais passer quelques heures l'après‑midi, aux Iris, la villa familiale sur les hauteurs de Nice, pour ne pas laisser ma mère trop seule, mes soeurs étant rentrées chez elles, à Paris et dans le Var. Un jour, je m'étais installé à l'une des tables du jardin pour rédiger je ne sais plus quoi, et je vis ma mère prendre un livre que lisait mon père, et venir s'asseoir près de moi, dans un fauteuil, ouvrir le livre au marque-page où mon père l'avait laissé, et se mettre à lire à son tour, à la suite. Je crus d'abord que c'était par curiosité. Au bout d'un quart d'heure, je ne pus m'empêcher de lui faire remarquer qu'elle aurait certainement intérêt à commencer de lire au commencement. Ma mère me regarda et me rétorqua :

- Pourquoi mon fils ? Ton père l'a déja lu ! Quand je le rejoindrai, il me racontera le début et je lui raconterai la fin ! Et elle se replongea dans la lecture, m'abandonnant, tout abasourdi, émerveillé et satisfait, à mes affaires. Je ne pus que me lever pour aller l'embrasser...

Oui, nous aimions les livres et nous les aimons toujours. L'année qui a précédé la cessation de mes activiés niçoises, j'étais censé partir pour Medellin, en Colombie, je décidai de faire de ma bibliothèque personnelle, environ quatre mille volumes, et de celle de ma petite soeur décédée en 1986, environ deux mille volumes, une sorte de fonds que je devais confier à la vigilance de ma mère, aux Iris. Ces deux bibliothèques couvraient un certain nombre de domaines allant des Lettres à la Théologie, et toutes les sciences annexes. Je dénombrai, à l'époque plus d'une vingtaine de sections. Avec l'accord de ma mère et grâce à quelques économies qui avaient été bien placées, je me pris à dessiner moi‑même trois « meubles à livres » de tailles, de formes et de profondeurs diverses à placer dans la salle de séjour, et les deux chambres de la villa. L'ébéniste qui devait réaliser ces meubles fut associé à leur conception, et le tout fut exécuté de telle façon que la villa toute entière, n'est plus qu'une bibliothèque en plusieurs salles, les chambres ayant été transformées en salons de lecture, grâce à l'utilisation d'excellentes armoires‑lits  escamotables. Bruno, mon filleul, et son frère cadet Stéphane, fils de ma soeur cadette, Danièle, vivent à l'heure actuelle aux Iris préparant DEUG et CAPES d'Histoire. Depuis quatre ans, leurs amis viennent consulter aux Iris, les livres introuvables ou inaccessibles à la B.U. Ces livres revivent, ma mère veille à ce qu'on les respecte et les rende : elle‑même se réjouit de voir cette jeunesse continuer sur la voie de ses propres enfants, et grâce à eux, profiter de ce lieu universel.

Je suis a Hong‑Kong depuis quatre ans. J'entame ma cinquième année. Je suis arrivé ici, avec comme seuls livres, la Bible et Shakespeare. J'ai à l'heure actuelle une bibliothèque de plus de trois cents ouvrages de sinologie et de langue chinoise, sans compter les ouvrages d'économie et d'économie politique, dont je découvre l'intérêt depuis que je me tiens dans cette partie du monde. Il m'est difficile de comprendre comment l'image ‑ dit‑on ‑ aurait pu, a pu effectivement d'après les études statistiques, faire reculer le livre et la lecture de façon irréversible ! Et quelle image ? Celle de la T.V, de la bande‑dessinée et de l'ordinateur c'est‑à‑dire une image préfabriquée, I'image d'un autre, I'image étrangère ! En perdant de façon générale le sens de la solitude et du silence, entendez, le sens de la méditation, de l'imaginaire et du rêve, nous avons échoué dans des territoires occupés déjà par des visions stéréotypées, la plupart du temps répétitives, et très souvent inesthétiques ! On peut imaginer l'appauvrissement intérieur de toute une génération.

À la Fontaine des Innocents, devant mon chien jaune et les passants qui, enfin intrigués, s'approchaient de nous, j'ai bien senti la force du texte que je disais et que j'avais traduit et transposé. La traduction, la transposition, la réécriture, I'écriture, la création littéraire... Tout cela n'a jamais été freiné, ralenti, incommodé, a fortiori, supplanté par le travail des images et sur les images. Au contraire... Créer du texte s'est toujours assimilé pour moi à créer des images. J'essaie d'ailleurs d'écrire des mots‑images, parce que, comme je le spécifiais plus haut, j'ai la conviction de voir avant que de dire ou d'écrire. Même les mots dits abstraits participent chez moi d'un monde iconique, bien qu'intérieur. Mes mots ne s'entendent, ne se lisent, pas seulement, ils se voient, mais aussi, ils ont un certain goût, une certaine odeur, un certain grain ! Ce sont des mots sensoriels. Ils sont dotés de sortes de ramifications électriques, qui, la voix aidant, entraînent des réactions chimico‑nerveuses dans le métabolisme du lecteur‑auditeur. Pour moi, il n'y a pas d'abstraction prise au sens ordinaire, mes mots sont quasi matériels, ils se meuvent, s'avalent et s'assimilent comme une nourriture ou une boisson. Ils s'éliminent tout autant !

Ma première muse fut poétique. Elle fut prolixe jusqu'à la rédaction des premiers D.E.A., période qui dura une douzaine d'années. Je revins à l'écriture proprement dite, à travers la Bible et les traductions‑transpositions que j'en dus faire, mais avec un grand enthousiasme et après un long travail théorique d'exégèse herméneutique. J'eus une grande période « Nouvelles ». Mais l'activité pastorale était tellement prenante que le temps me manquait cruellement pour m'adonner véritablement à un travail d'écriture proprement dit. Ce fut la grande vacance, le grand vide, le grand trou d'air de 1990 qui me prépara à cette entreprise qui, depuis, n'a pas cessé, comme une nécessité vitale. Après un immense exercice sur les quatre Évangiles, Ies Actes des Apôtres et l'Apocalypse (un millier de pages), je m'adonnai à deux textes, qui apparemment divergent, mais qui, à moi, ne m'ont pas paru tellement étrangers l'un à l'autre : une composition poétique et analytique sur les vingt‑cinq oeuvres de Marc Chagall qui constituent la collection du Musée du Message Biblique à Nice, une réflexion‑méditation sur l'accompagnement des mourants, et l'accompagnement en général, travail commencé en 1986, à la mort de ma petite soeur, à trente‑trois ans.

C'est le texte qui suivit ‑ que Françoise Verny prit le temps de lire, et dont elle me parla avec enthousiasme un lointain mois de Septembre à l'hôtel Trianon ‑ qui a donné naissance à cet essai biographique, puisqu'elle me l'a quasiment ordonné ! Le titre en est un peu mystérieux : « Le Pentabase ». Le sous‑titre en donne d'abord la traduction : « Les cinq mouvements » et complète « du désir obscur ». Une chronique jour après jour, parfois heure par heure, d'une période allant de Janvier à Septembre 1991, avant mon arrivée à Hong‑Kong. L'histoire d'une sorte de conversion !

En quittant la Côte pour Hong‑Kong, j'avais déclaré, sans promettre, que « j'écrirais », des lettres s'entend. Mon assistante m'avait suggéré d'écrire plutôt des carnets de voyages... qu'on lirait à mon retour. Ainsi est né un texte que j'ai titré, « Lettres en souffrance », lettres qui auraient dû être envoyées et lues, et ne l'ont jamais été. Réflexions de voyage à propos de la rencontre de l'Histoire avec ma propre histoire. Ces « lettres » furent prolongées d'un « Post-scriptum » qui me permit, d'abord dans la montagne de Taïwan, ensuite dans le Sud de la France, de me livrer à une expérience d'écriture ‑ pour moi la première du genre ‑ où la mémoire et le temps se révélèrent être le matériau même dont mon acte d'écrire disait l'inaccessible réalité.

Toujours en confrontation avec le monde, où que je sois, et quel qu'il soit. Voilà ce que révèlent d'abord « Les Lettres ». Parce que le monde me fascine. D'abord ! Et la vie, et les peuples, et leurs us et coutumes ! Et aussi l'environnement, qui produit tant et tant de caractéristiques. Je le sais bien, moi que le ciel, la mer et le soleil, moi que le bleu a façonné, avant de l'être aussi par la Bavière, la montagne, la forêt et les lacs sombres. Oui, je ne l'ignore pas, moi qui dois tant aux Andes, aux Amériques et aux cultures pré‑colombiennes. Depuis quatre ans me voici confronté avec la Chine, avec mille Chines ! Déjà plus de vingt expéditions pour découvrir ce monde en soi, et qui représente plus de quarante siècles d'histoire et de culture, et des milliers de kilomètres de fleuves, de vallées, de déserts, de montagnes et de côtes : de la Russie au Vietnam et du Kazakhstan à la Corée ! Chaque implantation est un challenge dont j'attends de la surprise, du savoir et du progrès. Comment peut‑on être allemand, latino‑américain, et demain, comment peut‑on être chinois ? Cette confrontation me révèle inépuisable. J'avance en me développant, en me multipliant, en me « catholicisant », c'est‑à‑dire en m'universalisant ! J'aime tout. Je veux tout. J'embrasse tout !

... Cet essai d'auto‑visionnement ‑ à cette étape cinquantenaire ‑ oscille devant moi, comme le fléau d'une balance, dont je ne vois, bien sûr, qu'un seul plateau ! Je veux dire que cette écriture me fait entrer dans ma vie passée, comme si j'avançais vers le deuxième cinquantenaire. C'est comme si l'enfant du matrimonio, ne suçant plus son pouce un instant, me parlait du passé, en continuant de regarder devant lui ! Et je l'écoute ‑ et j'écris ce qu'il me raconte ‑ comme le chien jaune m'écoutait, quand moi je lui parlais, il y a quelque douze ans, à la Fontaine des Innocents !...

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Dernière modification : 2004/11/25
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