... J'avais décidé ce voyage à Pékin et dépendances avant de commencer ces mémoires. Je les ai emportés avec moi pour une première relecture. Et puis, en guise de récréation, je suis monté jusqu'à Datong, dans le nord du Shanxi, tout près de la Mongolie Intérieure, visiter les grottes de Yungang, qui avec celles de Longmen (Henan), de Dazu (Sichuan) et de Dunhnang (Gansu) sont les plus beaux fleurons de l'art religieux bouddhiste chinois. Ici, ce qui reste de 50 000 statues des Bouddha, bodhisattva, aspara, yaksha et yakshi, relève de l'art Gupta, porté à la perfection en Inde, à l'époque de leur exécution. Je suis resté longtemps en silence devant l'immense Bouddha assis de la grotte 5 (17 m de haut et 15,80 m de largeur à la base), les mains l'une sur l'autre, la paume vers le ciel, exprimant ainsi du geste rituel du mudra (sceau, en sanscrit) l'attitude spirituelle de la méditation. Et celui de la Grotte 18, debout sur une fleur de lotus, haut de 15,60 m, au carcan très trapu, entre deux merveilleux bodhisattva. Enfin, alors que fatigué, j'allais m'en retourner, à la Grotte 43 (il y en a 53 ! ) sur la paroi gauche, un Bouddha, décapité dont le vêtement plissé trahit une influence de l'art gréco‑bouddhique du Gandhara ou de l'école indienne de Mathura. La Grèce, par l'Inde, présente, ici, à quelque distance de la Grande Muraille de Chine, en sa frontière mongole. Et moi qui le vois ! ...
Oui ! Où l'histoire commence‑t‑elle ? Où notre vie individuelle prend‑elle sa source ? Quelles aventures, quelles passions englouties ont modelé notre être...
Sans aucun doute, nous avons des racines plus profondes que notre conscience ne peut reconnaître. Rien ni personne n'a d'existence indépendante...
Chacun de nos gestes reprend un rite ancestral et anticipe en même temps sur les attitudes de générations futures...
Ce sont ces souvenirs du prologue de Klaus Mann, à son Lebensbericht (rapport biographique, traduit mot à mot) qui me sont remontés du coeur, pendant ma station immobile, les pieds et la tête mouillés. Il crachinait et je n'avais rien pour me protéger. La courbe de notre destin n'est qu'une partie d'une formidable mosaïque, qui à travers le temps, dessine les variations des mêmes figures, depuis la nuit originaire...
N'y aurait‑il que déterminisme dans tout ce qui nous arrive ? Est‑ce à dire qu'il ne nous arrive en fait rien ? Et qu'il est illusoire de penser que notre existence individuelle est originale, personnelle, irréductible ? Je n'aurais été pendant cette mi‑temps de ma vie (j'espère pourtant aller jusqu'au siècle) qu'une variation kaléïdoscopique sur un thème connu, rabâché, éculé ?
Dans le coffee‑shop de mon hôtel, où j'attends l'heure du train de nuit qui me ramènera à Pékin demain matin, je viens de passer plusieurs heures à lire et à écrire. J'ai aussi bu du thé et je me suis assoupi plusieurs fois. S'achèvent trente‑six heures à Datong et dans la région. Une douce paix, mélée à une certaine lassitude, me remplit tout l'être. J'écris les dernières pages d'un livre. Lundi, je serai de retour à Hong‑Kong. Un chauffeur m'attendra à Kaï Tak pour me conduire à la réception du King's Day, à la résidence du Consul Général de Belgique. Je ne me sens pas tout à fait une simple variation, même très kaléïdoscopique sur un thème, même très connu ou très célèbre. J'ai la nette conscience de n'exister qu'à un exemplaire, sans prétendre être un prototype. Les quelques images de ma vie que je viens de passer en revue narrative me renvoient à l'existence d'une personne plutôt originale et qui n'est semblable à aucune autre, même si certaines analogies...
... Le train m'a déposé ce matin de novembre à 5 h 20 à Pékin-Central, retour de Datong. Sur le carreau de la gare, dans l'eau crasseuse, noire et nauséabonde de la pluie des jours derniers, des milliers de voyageurs ( ? ) attendent un train hypothétique pour d'improbables destinations qui portent nom Hohhot, Harbin, Urumqi, Xining, Golmud. Ils sont couchés à même le sol aux dalles inégales, hommes abandonnés, blêmes et hirsutes, enfants saoûls de sommeil et de froid, femmes en cheveux, assises, prostrées et inutiles. Leurs visages témoignent des mille Chines, sans cesse à rassembler, depuis plusieurs millénaires, en un Empire qui se veut du Milieu ! Ce matin, en traversant cette mosaïque ethnique répandue lamentablement dans l'inconfortable humidité d'un Pékin‑Baal, démentiel, sauvage et prolifique, je me suis demandé avec colère, de quoi cet empire veut donc être le Milieu ? La distance et le temps sont vaincus, déjà Vigny le constatait au siècle dernier. Il n'y a plus de centre, il n'y en a jamais eu, même si l'ubris humaine soutenait, jusqu'à s'aliéner l'évidence des calculs, le contraire. « Quand avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes... », murmurais-je dans le Daihatsu jaune, à 10 yuans, qui me ramenait au Lido Holyday Inn...
La place de la gare, à Pékin, est cette halte monstrueuse où se forment et se reforrnent les hordes primitives, épuisées d'attente et de misère. J'y ai vu ce matin une multi millénaire patience, de celles qui balaient les mondes fragilisés par trop de sophistication, non pas pour rassasier une quelconque revanche, mais à cause du mouvement irrésistible qui met en route, un jour, un nouvel art de vivre, de penser, de créer et de croire.
... Il était 6 h 00 quand j'arrivai à l'hôtel. J'attendis une bonne heure dans les salons, pour respecter le sommeil de mes hôtes de la tour‑résidence. À cette heure, le lobby était livré au personnel (entendez bien, « livré » et « personnel' » ). Pas un « occidental » (western). Les voix des Han résonnaient très fort dans ces halls créés par et pour d'autres qu'eux. Mais, pour l'heure, ils occupaient les lieux, se prélassant ostensiblement dans les fauteuils, facétieux, hilares et bruyants, conquérants de l'aube. J'étais le seul western. Et je me pris à songer, dans un compréhensible assoupissement, à ce conte, merveilleux et terrifiant...
Vous allez vous en souvenir... où, dans la boutique de Gepetto, pendant la nuit, s'animent soudain tous les jouets de bois...
Que préparent, pendant que dormons, ceux qui ne dorment plus depuis longtemps ?
Hong Kong - Beijing - Nice
Pâques 1995 - Pentecôte 2003.