EXERGUES

« Le moi se confond avec le temps, avec cet instant ; et comme cet instant n'existe pas, il se confond avec cette heure, ce jour, cette année ; et il modifie son identité, tout en la conservant. Avec le temps, dans le temps, ce qui reste, ce qui dure, la substance se durcit, sans pour autant exclure totalement le changement, que ce soit un progrès, un déclin ou les deux à la fois. »

Golo Mann, Une jeunesse allemande, Presses de la Renaissance, Paris, 1988, p. 114.

« Nous avons des racines plus profondes que notre existence ne veut l'admettre. Rien ni personne n'a d'existence indépendante. Un rythme universel détermine nos pensées et nos actes ; la courbe de notre destin fait partie d'une formidable mosaïque qui, à travers les siècles, dessine et varie les mêmes figures, depuis la nuit des temps. Chacun de nos gestes répète un rite ancestral et anticipe en même temps sur les attitudes de générations futures ; l'expérience la plus solitaire de notre coeur n'est jamais que la préfiguration ou l'écho de passions passées ou à venir. C'est une longue quête, un long chemin : nous pouvons revenir en arrière et le suivre, jusqu'au demi-jour blafard de la caverne du temple barbare. »

Klaus Mann, Le tournant, Solin, Paris 1984, p.15.

 

LA COLÈRE DE LA LIBERTÉ...

À moi, le disciple en colère, ce que m'a révélé le testament, le nouveau, quand je l'ai ouvert, c'est que le fils de Marie, tout enfant de Marie, ne pouvait que mal finir, et que si, à la fin, quand tout est consommé, l'écran se déchire, c'est parce que, quelque part et pour quelqu'un, cette fin est inadmissible : alors on intervient, enfin, la pierre roule ! Le fils de Marie se relève et invite tous ceux qui le veulent, à faire comme lui, avec une seule recommandation : pardonner à tous ceux qui ne comprendront jamais rien à rien, et qui leur feront subir le même sort que lui ! Parce que c'est comme ça depuis que le premier de la série, « le prototype », s'est laissé accroire qu'il était hors-série, et qu'il s'est lamentablement cassé la figure ! Le testament annonce que le Fils de Marie est venu corriger le tir, en révèlant qu'on ne nous en voulait pas, mais qu'il fallait se ressaisir un peu. Et ça a encore mal tourné ! Ils l'ont supprimé parce qu'il perturbait... d'ailleurs, il n'était pas venu pour autre chose.

Quelle colère, quand il a mis le pied dans l'institution la plus sacrée du système. Il n'a pas hésité. Des cordes, qu'il a pris. Et il a nettoyé la place : il parlait d'une caverne de voleurs ! Comment voulez-vous que ça fasse plaisir. Et quelle colère encore, quand il s'est mis à crier son catalogue d'accusations et d'insultes contre la coalition scribo-pharisienne ! Hypocrites, assassins, lâches... Apparemment, il fallait que ce soit clairement dit, même s'il y avait des exceptions. Et ses fréquentations ? Le Fils de Marie n'a pas arrêté de provoquer tout le monde, et ceux-ci, et ceux-là. Car les prostituées, les margoullins et les marginaux, les exclus, quoi, étaient aussi étonnés d'être accueillis, que les bien pensants d'assister à ce spectacle ! Ah, cet art de brouiller les cartes, les pistes, les règles ! Quant à ses histoires abracadabrantes d'enfant prodigue, d'ouvrier de dernière heure, de centième chèvre, pour ne pas parler de sa tolérance envers l'adultère et le plus vieux métier du monde !

Le Fils de Marie était libre, souverainement, et il était compris de ceux qui avaient soif de cette liberté : délivrance de la maladie, des entraves, de la peine, du désespoir, de tous les maux de l'esprit, du coeur et de l'âme. Le Fils de Marie faisait du bien, rien qu'en parlant, personne n'avait jamais parlé comme cet homme. Une autre Marie en oubliait d'aider Marthe à la cuisine, les foules le suivaient jusque dans les solitudes, Simon, André, Jacques et Jean en abandonnèrent flotille, filets et familles... Le Fils de Marie disait que si on n'aime pas, on n'existe pas ; qu'on n'a jamais assez pardonné ; qu'on sera jugé sur l'essai et non sur la transformation et que l'essentiel, c'est de compter sur Dieu, avec Dieu, pour Dieu, et de lui faire confiance, c'est-à-dire de croire...

Moi, le disciple, je suis issu, aussi, de cette colère. Il faut que je m'attende à ce que ça finisse mal, pour moi aussi, ce sera logique ! Je ne peux pas prendre mes cordes, hurler mes cris, m'entourer d'exclus, et m'attendre à ce que les autres me fassent des cadeaux ! Je suis prêt ! En tant que Fils de Marie, je ferai tout pour me comporter comme lui... Sa Grâce me suffit. Peut-être dois-je à cette conviction et à cette lucidité qui sont les miennes, la dose de mon exaspération, qui ne fait que monter avec le temps, avec l'histoire, avec l'âge ! En colère, parce qu'exaspéré : on peut se demander ce qui, en définitive, est venu à bout du Fils de Marie ! Quelle fut en fait sa peine capitale !

La veulerie, l'entêtement, le rejet, la perversité... de ses contemporains, quand ce n'était pas de ses compagnons les plus proches ?

Qu'est‑ce qui pouvait affecter, divinement, une personne si exquise, sinon la bétise, tout simplement. Celle que l'on concède aux bêtes, parce que ce sont des bêtes, justement. C'est la bêtise, poussée jusqu'au meurtre, c'est ça qui a fini par l'avoir. Pour moi le disciple, le Fils de Marie s'est révélé insupportable par ce trait : il s'est livré, jusqu'à en mourir, à là bêtise des hommes ! En leur pardonnant ! Ou plutôt et c'est plus qu'une manie, en demandant à Dieu de leur pardonner... Lui... en avait assez fait !...

C'était dans les années qui précédèrent mon départ pour l'internat, je n'avais pas encore dix ans. La sacristie de notre église paroissiale n'était qu'un long couloir courbe sans fenêtre. On y accédait par la cour de jeu. Immédiatement à droite, sur le mur, était accrochée une peinture, retouchée, représentant Saint Jean Bosco dans la pleine force de l'âge, avec soutane et cape, le visage franchement ouvert, bon et souriant. Je me souviens comme d'hier : chaque fois que je passais par là, et que j'étais seul, je m'arrêtais, le regardais un bon moment, silencieux comme lui, mais si éloquent, je le sais maintenant, les yeux dans les yeux... Depuis que je suis petit garçon, et quand je considère ma vocation, c'est d'abord à ces stations dans la sacristie que je retourne, comme passage obligé des intuitions premières, qui doivent d'abord à la stratégie des lieux, d'être efficaces et d'indiquer quelle direction prendre.

Ma mère Marie et Saint Jean Bosco, celui de la sacristie de la rue Polignac, Alger ! Voilà les rencontres originaires qui ont entraîné tout le reste. Car, si vocation il y a, elle est née de la fécondation dans mon coeur de cet immense amour et de ce long regard, qui m'ont, dès le départ, libéré, virtuellement d'abord, puis de plus en plus réellement au cours des années, de (quasiment !) tout. Je le répète : de la peur de soi, des autres, de la vie, de la mort ; de tout encagement institutionnel : familial, scolaire, politique, culturel même et surtout religieux. Oui, si vocation il y a, elle est là où m'ont conduit, cette mère et ce Jean : vers le Jésus des évangiles, vers le Christ plus fort que tout ce qui tue, vers le Fils de Marie qui accueille, comprend et pardonne ! La jeunesse ! La jeunesse de l'esprit, du coeur, de l'âme ! La jeunesse de l'avenir ! La jeunesse de Dieu. Oh my Dog ! L'humour de Dieu !

Moi, le cadeau que me fait la Foi, en permanence, c'est la liberté ! Si j'ai toujours été libre "dedans", comme j'aime à dire !, je ne l'ai jamais autant senti qu'autour de ces cinquante ans, quand m'étant vu retirer l'Amérique par un Dieu plein d'humour qui me laissait m'y préparer depuis cinq ans, je compris et renonçai à tous les objets que mon désir convoitait... Je progresse désormais en désir libre, comme on dit en roue libre ! Mon désir lui‑même a rejoint ma liberté ! Cinquante années de vie pour y arriver... Il m'offrit l'Asie à la place : allais-je refuser ? Lui qui jongle avec les mondes, m'a fait jongler avec lui et avec eux !

Oh my God ! Oh my Dog !

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