Le Bouddha revisité
PREMIÈRE PARTIE

LES PASSERELLES DES CIVILISATIONS
LES TRANSGRESSIONS SIGNIFICATIVES

 

L'Occident est né d'une triple transgression. Celle de Dieu d'abord, qui transgressa sa tranquille éternité, bleue, dirait Paul Eluard, pour créer, ex-nihilo, en dehors de lui. Il en découla deux autres transgressions : celle des anges, et du plus beau d'entre eux, le porte-lumière, Lucifer, qui transgressa sa nature et ne voulut plus « servir » (non serviam) ; celle de l'homme enfin, créé à l'image de Dieu, qui transgressa les limites de sa connaissance pour devenir « comme Dieu » (sicut dei)... Chute dans le temps - orgueil - obéissance : trois transgressions qui façonneront la condition humaine, autour de la mort (donc de la sexualité), du pouvoir (donc de la violence) et de la liberté (donc de l'art). C'est ainsi que l'Occident tâche d'imaginer une origine capable de rendre symboliquement (mythologiquement) acceptable l'inacceptable :

 

Borné dans sa nature, infini dans ses voeux,
L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux.
Imparfait ou déchu, l'homme est le grand mystère,
Dans la prison des sens enfermé sur la terre :
Esclave, il sent un coeur né pour la liberté ;
Malheureux, il aspire à la félicité.(Lamartine)

 

La transgression joue comme un levier dans la culture occidentale : mais seulement dans sa linéarité. Transgresser sa propre culture, passer à la culture des autres, c'est changer d'histoire, et n'être plus significatif dans la sphère symbolique de sa propre mythologie.

 

Alexandre s'est refusé à transgresser, à passer de l'autre côté de la SUTLEJ, la dernière, la plus orientale des cinq rivières du Pendjab, le définitif au-delà de l'Indus, l'Inde elle-même. Il s'en est retourné par le Sud, le désert de MAKRAN, pour aller trouver la mort, sur le chemin de l'Occident, en tant que roi et héros grec. Fût-il passé à l'Est, un épisode du Ramayana ou du Maharabhata l'eût bientôt phagocyté et digéré entièrement : Alexandre serait devenu un héros indien, ou indianisé, parmi les héros étrangers indianisés. Unique à l'Ouest, il n'aurait plus été qu'un primus inter pares... pour le mieux.

 

La même ambiguïté semble s'être jouée avec le Sakyamuni, le Bouddha, quand il s'est agi de choisir son champ de mission. S'il est bien mort vers - 477, au début du règne de Xerxès Assuerus, il fut le contemporain des conquêtes indiennes de Cyrus le Grand et de Darius 1er qui s'étendaient, ne l'oublions pas, jusqu'à la Sutlej que les compagnons d'Alexandre se refusèrent de franchir (comme nous le disions plus haut)... Les armées et l'administration achéménides avaient complètement colonisé cette Inde blanche. Si le Sakyamuni était parti dans la direction du Nord-Ouest, il se serait toujours trouvé enserré dans des formes de civilisations déjà rigidement arrêtées. Prisonniers d'un état social et d'un cercle d'idées totalement différentes (dualisme iranien et mazdéisme) de ceux où il va se mouvoir avec tant d'aisance et de durable succès, il eût été à tout jamais perdu pour l'histoire. Au contraire, en franchissant la Sadanira (une petite rivière, affluent du Gange à la hauteur de Patna) pour se rendre à VAISALI, il tournait définitivement le dos au pays des mangeurs de viande et de blé et des buveurs de liqueurs alcoolisées... Le coeur et l'esprit de SIDDHARTHA inclinaient vers les populations végétariennes et buveuses d'eau de la grande rizière, amies de l'abstinence, de la miséricorde et de la paix, et en métaphysique enclines au pur nihilisme à force d'avoir vu le monde extérieur s'évanouir comme un mirage dans la pâle incandescence d'un soleil de feu. Deux mondes très différents, deux attitudes d'esprit : au monisme, au substantialisme, au robuste optimisme des premiers (à l'Ouest de l'Indus) s'opposent point par point le pluralisme, le phénoménisme, le pessimisme résigné des seconds (dans les rizières du Gange)... Le Bodhisattva a déjà choisi :... l'Est !... la voix confuse de l'Inde orientale non aryenne (FOUCHER 1987 : 122, 124).

 

Alexandre et Siddhârta ont choisi de ne pas transgresser. D'ailleurs les Grecs ne laisseront aucune trace en Inde, et le bouddhisme ne franchira pas les marches Nord-Est de l'Iran ; il prendra les trois routes restantes : celle du Nord, au-delà des Himalaya, celle de l'Est par le royaume du Myanmar (Birmanie), et celle du Sud, par le Sri Lanka (Ceylan).

 

Seule la statue restera, comme témoin de la double transgression, en ce lieu de tous les possibles, entre Indus et Gange, dans le sas hellénistico-bouddhique, à la frontière de deux mondes et des deux ères qui divisent désormais le temps universel.

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Dernière modification : 2007/07/10
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