INTRODUCTION

Il nous manque une belle et grande histoire de l'hellénisme : une histoire qui commencerait précisément au moment même où les historiens de l'Antiquité tardive l'ont déclarée terminée. Cela se serait passé quand Auguste est entré à Alexandrie d'Égypte, en 30 avant J.-C. Une histoire qui est loin d'être close, au contraire (WOODSTOCK 1966 : 182 sq.) pour qui voyage et lève les yeux sur les architectures verticales du Pudong à Shanghaï, de Wanchaï à Hong Kong ou de Minato-ku à Tokyo. Et Pékin... Le périple (incomplet) d'Alexandre a semé jusqu'au Tigre d'abord, et au-delà du grand désert perso-iranien, jusqu'à l'Indus et à l'Amou Daria (le fameux Oxus des Macédoniens), un quelque chose qui le dépassait, tout grand qu'il était, mais dont il s'était fait, plus ou moins consciemment, l'ambassadeur, l'ensemenceur et finalement le promoteur et le propagateur. Ce quelque chose, c'est un daïmon, oui un démon, celui de l'hellénisme, fait, entre autres, de kaloskagathos le Beau et le Bien ensemble), d'enthousiasmos (le dieu en soi) et d'ananke (un destin) : esprit de perfection, d'inspiration et de nécessité.

L'auteur ne se prend pas pour le best critic de TARN, qui lui dédie son admirable ouvrage sur The Greeks in Bactria and in India. Il est permis cependant de noter que transpire une certaine morgue scientifique, quand dans les dernières lignes de son introduction (TARN 1951 : xxii, xxiii), il considère l'artistic material de l'art (dit) du Gandhara : ces phénomènes, écrit-il, sont de l'art local qui a emprunté et parfois mal appliqué quelque chose de la forme et de l'ornementation grecques. Ceci est d'un très grand intérêt en soi, mais n'a rien à voir avec l'esprit grec. Et comme si ce ton péremptoire ne suffisait pas, le professeur de Cambridge éprouve encore le besoin d'appeler à la rescousse le professeur HERZFELD qui surenchère : N'ont été pris que les traits les plus superficiels de l'art grec ; pas les traits essentiels... il ne comprend ni n'assimile réellement l'esprit de l'Hellénisme. (Archaeological History of Iran, 1984 : 50 et 75, cité par TARN 1951 : xxiii). Au-delà de cette condescendance, et peut-être grâce à elle, apparaissent avec d'autant plus de force ce Greek Spirit et ce Spirit of Hellenism dont l'auteur veut parler. TARN et HERZFELD auront des commentaires bien plus élogieux pour les productions de cet art hellénistique qu'est le Gandhara, quand, après le premier siècle de notre ère, il atteindra les centres d'Herat, d'Hadda et de Fondukistan en Afghanistan, ou bien plus haut ceux d'Aï Kanum sur l'Amou Daria, et de Toumchouk dans le bassin du Turkestan chinois.

Il est historiquement établi par les faits qu'au moment de la chute des derniers rejetons de la dynastie ptolémaïque d'Égypte dont Alexandrie était devenue le fleuron symbolique à peine trente ans après la prise d'Athènes et la défaite des derniers Lagides par Pompée, voici qu'à l'extrême frontière de l'ex-empire d'Alexandre, les derniers descendants bâtards Gréco-Bactriens de la dynastie Séleucide vont être bousculés par des Barbares descendus des oasis du Takla-Makan. Il n'y a plus de greek rule : le « roman rule » prend la relève, et sans trop chercher à s'étendre au-delà de la Mésopotamie, se répandra à l'ouest jusqu'à la frontière océane, depuis les fjords de la Cambrie jusqu'aux plages infinies de la Mauritanie. Oui, l'aventure d'Alexandre et de ses généraux Lagos, Ptolémée et Séleucos s'achève ; mais ce qui les dépasse continue, et continuera particulièrement entre Indus et Gange, d'une manière aussi inattendue que mystérieuse : c'est l'histoire que l'auteur voudrait raconter dans les pages qui suivent, un épisode, lourd et riche de conséquences, de cette aventure hellénistique qui survivra à ses pères putatifs, à cause du génie inextinguible, né jadis sur ce rocher méditerranéen de la Crête et en qui chaque esthétique se sent un peu la fille de Minos et de Pasiphaé (Racine).

Cet essai est né de trois rencontres inspirées. Ce qui suit est assez intime pour que l'auteur se permette de passer à la première personne... J'ignorais tout du Gandhara, de l'Art Gréco (irano-romano-etc.) bouddhique et de toutes les hypothèses FOUCHER et MARSHALL, quand je découvris l'Asie, il y a sept ans. C'est à Taipei, quelque temps après, que je tombai sur une minuscule (5 cm) tête, dont le marchand d'art (quel horrible rapprochement et pourtant, sans affaires pas d'art !), légèrement contrebandier de surcroît (mais qui ne l'est pas dans ce « métier » ?) chez qui je logeais pendant un stage de mandarin, m'apprenait que c'était un Gandhara d'Afghanistan. Hadda précisa-t-il. Il me vit tellement troublé et ignorant qu'il... me l'offrit ! (La petite tête montée sur pied me regarde pendant que j'écris ces lignes dans mon study room du LUMBINI International Research Institute, Népal, où je me suis retiré pour rédiger cet essai.)

Deux ans plus tard, je passai la Toussaint à Pékin : j'en profitai pour prendre le train de nuit et consacrer une dizaine d'heures aux grottes bouddhiques de YUNGANG, près de DATONG. J'y fus accueilli par un crachin breton ! Les pieds gelés et tout seul, je défilai le long des premières grottes, colorées, chargées, pleines de réminiscences indiennes ou bien outrageusement sinisées : rien qui m'attirât spécialement. Je tâchais surtout de me protéger de la pluie froide, avec mon guide bleu déjà plutôt défraîchi. Je me trouvais sur le site depuis deux heures, au moins, j'avais vu le principal, et j'allais m'en retourner. Je jetai un dernier coup d'oeil dans mon guide : il invitait à ne manquer à aucun prix le grand Bouddha acéphale de la grotte numéro... j'ai oublié !... Bon !... Il se découpait contre le fond gris sombre du ciel : grand, debout, décapité, le bras levé (comme sur l'Agora ou sur le Forum), et le drapé de l'himation ou de la toge en chute parfaite. Il me parut d'autant plus « grec », que son visage, par son absence, n'imposait aucune physionomie. Ma fatigue et mon ennui naissant s'étaient dissous avec la pluie : plus rien ne comptait désormais, que moi, le Méditerranéen camusien, contemplant une statue (de descendance) grecque, dans des grottes bouddhiques du VIe siècle après J.-C., à la frontière mongole ! Que contenait donc cette émotion, sinon celle d'appartenir à ce bassin de culture, qui du Pont et Chypre jusqu'aux Colonnes d'Hercule, a conçu, mis au monde (ah, la belle expression !) et éduqué l'enfance de l'art. Et je voyais Mycènes, Athènes et Delphes ; Paestum, Ségeste et Agrigente ; Éphèse, Palmyre et Doura... Mais je ne voyais pas encore ce que, les étés suivants, j'allais découvrir sur toutes les routes de la soie, et leurs bretelles du Turkestan chinois et de l'Asie centrale...

La dernière rencontre remonte à l'an dernier. Je parcourais la presqu'île de KINKI, au Japon, depuis les jardins zen de Kyoto, par les grands temples de Nara, jusqu'au Konya Sand, où je passai trois jours dans un des monastères de la secte Shingle. L'épisode se situe quelques heures avant de prendre le train Nara-Osaka-Koya San. Là aussi, j'allai renoncer : mes visites, quand je visite, étant toujours systématiques, c'est mon esprit de système qui l'a emporté ! Bien qu'épuisé par huit jours comblés, je me retrouvai donc devant cette ultime découverte, le Shin Yakushi-ji, dans la proche banlieue-campagne de Nara.

Vu de l'extérieur, le hall principal est des plus conventionnels, quoique d'une puissante et ferme majesté. Mais à l'intérieur, je découvris que les fûts des troncs d'arbres qui en soutenaient la toiture étaient disposés suivant l'ordonnance des rangées hypostyles des temples grecs ! Et plus encore... Devant mon intérêt et mon ravissement non dissimulés - comment aurais-je pu - l'abbé qui nous avait rejoints, mon guide et moi, nous invita à le suivre. Tout excité, je lui emboîtai le pas, et nous franchîmes la clôture pour nous retrouver devant un petit pavillon, caché parmi les hautes futaies d'un parc, et hermétiquement clos.

On dut aller chercher la clef... La pénombre humide laissait deviner deux niches, tendues d'une sorte de gaze transparente ; derrière la gaze, deux statues dont on distinguait la taille : grandeur nature. L'abbé tira le voile de la première niche, savourant déjà la surprise qu'il nous offre. C'était un Bouddha de bois, entièrement nu, au sexe tout à fait convenable et au visage à la Kukaï (je me souvenais du Kokufu-ji). Déjà il s'apprêtait à tirer le second voile, quand j'intervins auprès de mon guide (et ami) japonais (le professeur Hideaki Nakaï, des Universités de Kyoto et de Nara, et secrétaire général de la Société franco-japonaise de Nara) :

- Je suis sûr que l'autre statue est en bois, elle aussi, qu'elle est habillée, légèrement plus large que celle-ci, et qu'elle est creuse, parce qu'elle lui sert d'enveloppe.

Hideaki traduisait et le visage de l'abbé s'éclaira d'un sourire d'étonnement au moment où il écarta la gaze...
Nara est l'extrémité nec plus ultra de la Route de la Soie et du chemin du Bouddha, par la voie du Nord, le Mahayana, à travers le Karakorum, l'Asie Centrale, le Sin-Kiang, le Gansu, Xi'an (l'ancienne Chang An, la capitale des Tang) et les royaumes coréens de Silla et de Paeksche (WOODSTOCK). Me voilà cette fois en face d'un rite pharaonique ptolémaïque, c'est-à-dire hellénistique, qu'un artiste itinérant, au fait de ce rite, appliqua ici, sur les bords du Pacifique, à la représentation du Mahaparanirvana du Bouddha, le reliant, par le fait même, aux rites du sarcophage, lors de l'embaumement du corps d'Osiris par les soins de sa soeur Isis... à 15 000 Km de distance !

Marches occidentales de l'Iran, frontière mongole, culture heïane... Depuis six ans, je parcours ces routes et m'arrête dans les musées qui les jonchent. Par acquis de conscience, j'ai aussi emprunté la route du Sud, celle de l'Hinayana, par les sites d'Anuradhapura au Sri Lanka, de Pagan au Myanmar, d'Angkor au Kampuchéa, et de Borobudur à Java. Au-delà de l'art du Gandhara et du Bouddhisme en tant que tels, une question s'est révélée, qui m'avait mis en émoi à mon insu, mais à qui le temps s'est plu à ouvrir des perspectives : celles d'un échange, d'un transfert, d'un commerce. À un moment donné (quand ?), une demande bouddhique caractérisée (pourquoi ?) a été adressée à un artiste, une école, un atelier (où, qui ?), et ces hommes ont négocié un produit, une marchandise, une oeuvre d'art qui devait convenir, qu'ils étaient capables de réaliser et qui eut le succès que l'on sait.

Quels étaient les présupposés psycho-mentaux qui agitaient les méninges des partenaires de l'offre et de la demande de ce singulier marché ? L'approche s'est faite dans ce qui a toujours été une zone tampon, entre cet affluent de l'Indus, le Sutlej-Hyphosis-Beas- qu'Alexandre s'était refusé de traverser, et le cours supérieur de cette Mésopotamie que forment Gange et Jumna à la hauteur de Saharanpur. Côté Indus : voici Taxila. Côté Jumna-Gange : voici Mathura. Depuis trois cents ans, les enfants d'Alexandre ont multiplié les cités, les royaumes et les empires entre le 28e et le 36e parallèle : le dernier roi grec, je le répète, tombera, à quelques années près, à l'époque où Auguste prend Alexandrie d'Égypte, vers 30 avant J.-C.
De leur côté, les bouddhistes ont eu leurs heures de gloire sous le Maurya Asoka (-240), puis avec le Gréco-Bactrien Ménandre (le Mélinda du Melindapahna ~ 125 -95 avant J.-C.). Déjà deux mouvements, deux écoles, deux véhicules (Yana) se sont distingués : le Maha (grand) et le Hina (petit), le premier plus proche des laïques, plus enclin aux adaptations ; le second plus pur et dur, intégriste, élitiste, misant plus sur les moines de la Sangha (communauté), et laissant le laïc se débrouiller avec sa religiosité superstitieuse. Les premiers vont rencontrer les artistes gréco-hellénistiques : ce sont les mahayanistes qui vont passer commande de statuettes, diptyques et triptyques, qu'ils vont transporter avec eux sur les routes de l'Indu Kusch, des Pamirs et du Karakorum, pour aller évangéliser dans les riches oasis du Tarim de part et d'autre du terrible désert du Takla-Makan, jusqu'à Dunhuang et à la capitale des Tang. Ce sont les abbés des grands monastères mahayanistes des vallées de Peschawar et de Swat qui vont commander force statues en pied et force bas-reliefs pour orner stupas et bâtiments conventuels.

En contemplant ces statues, d'abord dans les musées de leurs lieux d'origine, à Saïdu Sharif, à Peschawar, à Taxila, puis à Lahore, à Karachi, à Delhi et à Bombay ; puis dans nos grands musées européens qui ont recueilli la récolte des fouilles de PEILLOT à Guimet, de STEIN au British Muséum, et de Von LE COQ à Dahlem ; en observant leurs reproductions si photogéniques dans les catalogues des dernières expositions de Paris, Vienne, Zurich, Tokyo ou Fort Worth... les mêmes questions résonnaient sans cesse : que voulaient exactement leurs commanditaires ? Qu'ont-ils fait comprendre aux artistes locaux qu'ils commanditaient ? Que souhaitaient-ils voir représenter ?... Quant aux artistes expatriés, quelle notion avaient-ils de ce Bouddhisme mahayaniste qu'ils allaient contribuer à se préciser et à s'affirmer ? Grecs des confins de l'Oïkoumene, où avaient-ils fait leurs classes : encore en Attique ou en Ionie, à Alexandrie d'Égypte, à Palmyre ou à Dura Europos de Syrie, à Séleucie sur le Tigre, ou encore à Bactres et à Aï Kanum sur l'Amou Darya ? Qu'en était-il de leur propre religiosité gréco-hellénistique, et leur symbolique n'avait-elle pas assimilé tout ce que la Grande Grèce avait puisé dans l'Égypte pharaonique, dans la Mésopotamie mazdéenne et dans l'Iran mithraïque ? Peut-être comptaient-ils quelques théoriciens parmi eux ?

En tout cas, le contrat a été passé, et il a été plus que rempli : a-t-il été respecté pour autant ? Je ne m'intéresserai ici qu'à l'image réalisée. À cette époque, quelques décennies avant l'ère nouvelle, il était déjà loué, le Bouddha historique, le Sakyamuni nomade des plaines gangétiques, le pèlerin de VAISALI, de RAJAGRHA, de SRAVASTI et de SAMKASYA, l'illuminé de BODH-GAYA, le prêcheur de SARNATH, le SIDDHARTA de LUMBINI, le jeune homme de KAPILAVASTU, le « nirvané » de KUSINAGARI... Depuis plus de trois siècles, conciles, écoles, textes, interprétations et légendes en avaient stylisé à la fois les traits et jusqu'à la signification : c'est de ce Bouddha an-historique que commande fut passée. Et c'est avec leur propre sens religieux, avec leur capacité propre de transcendance que les artistes gréco-hellénistiques de cette Pentapotamie (le Pendjab signifie le pays des cinq fleuves : l'Indus et ses quatre affluents) ont reçu la commande et l'ont exécutée.

Que fut cette rencontre ? Deux univers religieux s'entretinrent de religion... J'aurais voulu me trouver dans l'atelier de l'artiste, quand les trois religieux, mandatés par le monastère-client, sont venus passer commande, puis constater régulièrement l'état des ébauches de la première statue, intervenir peut-être à propos de tel ou tel détail, découvrir enfin, un matin, debout dans la lumière, l'image originaire d'un culte promis à une si longue et si vaste postérité ! Qu'y avait déposé l'artiste ? Qu'y ont trouvé les moines ? Jusqu'où la marque gréco-hellénistique ? Jusqu'où la tolérance bouddhiste ?

Si l'image est véritablement le mot de ceux qui ne savent pas lire (Jean DAMASCENE), c'est aussi un mot fixe, arrêté, inaltérable, et sensible, matériel : présent ! Bien sûr que cette image du Bouddha sera, par la suite, multiplement et diversement gandhar-isée, puis tarim-isée, sin-isée, coréan-isée, et nippon-isée. Mais au préalable, elle a dû, dès le départ, être façonnée par des mains - entendez un génie - non bouddhiste, non indien et, qui sait, non religieux du tout.

Et si la première image du Bouddha n'était après tout qu'un sublime malentendu, un providentiel accident, une fiction esthétique... de l'histoire religieuse de l'hellénisme toujours triomphant ?

Et comme le dit (ce cher) W.W. TARN d'entrée de jeu : It may be well to begin with a statement of the plan of this book. (TARN 1951 : xix). Commençons donc par exposer le plan de ce livre !)

C'est donc une histoire que je voudrais vous raconter, celle d'une rencontre entre des chercheurs d'images (de statues, d'icônes, de simulacres), des bouddhistes réformés ou réformistes, désireux de représenter leur Maître qu'ils divinisent déjà, le prince Siddhârta, Gotama, le sage du clan des Sakya (Sakyamuni), qui aurait atteint l'illumination (la Bodhi), devenant ainsi le Bouddha (l'Illuminé), vers la fin du VIe siècle avant J.-C., près du village de Gaya, sur la Sona, un petit affluent du Gange, au sud de Pataliputra (l'actuelle Patna)... et des Grecs, expatriés, ou encore itinérants depuis la mer Égée et ses multiples rivages jusqu'au pays des cinq fleuves : ces derniers sont des sculpteurs et vivent de leur art.

La science moderne a réussi à situer et presque à dater cette rencontre avec assez de certitude. Ce serait arrivé quelque part dans le Nord-Ouest de l'Inde, à l'ouest de l'Indus, en tout cas, entre Islamabad et les vallées de Peschawar et de Swat : une région/royaume du nom de GANDHARA, où va s'éteindre la lignée, passablement bâtarde des rois gréco-bactriens, territoire gagné à la foi bouddhique depuis les campagnes missionnaires del'empereur ASOKA de la dynastie des MAURYA.

Et ceci se passait en des temps très anciens... quelques décennies avant l'ère nouvelle, vers -50 avant J.-C.

Le lecteur l'aura compris : cette histoire est en fait une sorte d'enquête, d'investigation sur la genèse d'une telle aventure. Celle d'une image créée par la mutuelle fécondation d'idéologies, symboliques et religieuses, aux confins des domaines d'influence d'une culture/civilisation, l'hellénisme d'une part, au moment paradoxal où son histoire semble baisser le rideau, et d'autre part, d'une autre culture/civilisation, l'indo-bouddhisme-brahmano-gangétique qui accouche à la fois d'une nouvelle et puissante dynastie, celle des KUSHAN, et d'un schisme religieux, aux multiples conséquences, dont la fondation d'une religion avec tous ses accessoires, y compris l'unique objet de notre intérêt : la statue !

Mais voilà, cher lecteur, si les termes de l'échange (partenaires et contrat) peuvent, dans une certaine mesure, être identifiés, comment évaluer l'échange lui-même ? De l'offre ou de la demande, qui fut première ? Nous pouvons imaginer par ailleurs, qu'il ne s'agissait pas d'une statue quelconque, mais d'un objet de culte, et d'un objet de culte inédit sous cette forme ! Traiter cette image de gréco-bouddhique (FOUCHER), c'est dire à la fois peu et... beaucoup !

Comment mener cette investigation ? Noblesse oblige, je commencerai par établir les transgressions significatives opérées par les vicissitudes du bouddhisme originaire jusqu'à sa situation pré-schismatique à la fin de l'ère ancienne : ce sera côté Gange.

Nous passerons alors côté Indus pour établir le parallèle avec les transformations, évolutions et adaptations auxquelles a dû se soumettre la présence grecque, depuis la Bactriane jusqu'à l'Inde où régnèrent de multiples roitelets et quelques grands monarques. Ce sera la toile de fond historique, en matière religieuse et culturelle.

Alors, nous entrerons dans les analyses psycho-mentales. Car il faut s'interroger sur les fonctionnements phylogénétiques : quels sont les jeux auxquels se livrent les inconscients collectifs quand ils se choisissent leurs jouets symboliques et sacrés, quand ils se déguisent sous cette forme ou cette autre, quand ils jouent à cache-cache avec ce qu'ils veulent voir et/ou montrer, et ce qu'ils veulent garder secret ?

Et puis, ce sera le moment de la rencontre, de l'entrevu, l'entre-aperçu, entre un certain art hellénistique dont il faudra identifier le genre, et un certain stade de la pensée/mystique religieuse bouddhiste. Cerner le contact, le flagrant délit !

Enfin, nous rédigerons notre rapport comme il se doit après enquête, un protocole qui aura à décrire le transfert et à diagnostiquer le passage, en établissant la congruence et/ou la non-congruence des retombées et des conséquences d'un tel moment des forces bouddhico-hellénistiques, pour la postérité du Bouddha.

Nous nous engagerons dans cette mission de reconnaissance, muni de l'expérience de nos anciens. Et nous aurons toujours en tête ces considérations de Louis de LA VALLÉE-POUSSIN (LVP) et Alfred FOUCHER, d'une part :

- Il n'est pas de pays aussi propice à la prolifération religieuse que le monde indo-aryen de l'Inde... Rien n'a été emprunté par l'Inde, qui n'ait vite été hindouisée. (LVP 1930 : 242).

- Comme toutes les productions du génie indien, le bouddhisme est à la fois pour nous, intelligible et inadmissible, proche et lointain, pareil et disparate... Quelle infinité de choses ne doit-il pas apprendre à connaître, celui qui veut entrer dans une religion dans laquelle il n'est pas né. (FOUCHER 1987 : 24 et 156).

Et le rappel de ce que déclarait Isocrate, en 380 avant J.-C., d'autre part :

- Le nom d'Hellène ne s'applique déjà plus à la race, mais la mentalité, la « dianoïa » et on n'appelle plus Hellènes les frères de sang, mais bien mieux ceux qui partagent notre culture. (Panagérique 50) (Cité par MEYER 1925 : 20)

Voilà, nous pouvons y aller...

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