Nous allons voir dans quel environnement est née la pensée du prince Siddhârta Gotama, pendant qu'il devenait le Sakyamuni, le sage du clan des Sakya. Ce qui nous permettra d'esquisser les traits de ce bouddhisme primitif dont il a vécu, les quarante années qu'il consacra à sa propagation. Et après une petite incursion dans le bouddhisme du roi Maurya Asoka, ce Constantin avant la lettre, nous arriverons à l'époque qui nous préoccupe, la préparation du schisme bouddhique, juste avant l'ère chrétienne. N'oublions pas que nous cherchons à saisir le moment de la bascule, après cinq siècles environ d'un fonctionnement traditionnel.
Une réalité doit être clairement perçue, dès le départ : l'hindouisme est plus une manière de vivre, qu'une foi : more a way of life than a creed. Tout Hindou... doit d'abord être un Hindou. Ceci procède avant tout, du sentiment intime que l'Inde en tant que collectivité aux multiples composantes, constitue un monde distinct, inassimilable à tout autre... Placé sur les confins des Asies centrale, occidentale, mongolique et océanique, le monde hindou participe par de multiples corrélations à la vie, si diverse, des secteurs scythiques, sinisant, indonésien et malais. Aussi, en même temps qu'un trait d'union avec le monde asiato-méditerranéen, l'Inde marque l'une des zones de rupture essentielles entre ce monde et celui de l'Extrême-Orient, voire même du Pacifique. L'histoire de l'Inde, qui n'est en grande partie que celle des convoitises que ses riches vallées ont suscitées, est dans une forte mesure, celle de la lutte entreprise par des éléments étrangers envahisseurs contre des couches ethniques antérieures (AUTRAN 1946). Cette manière de vivre prend racine de facto dans la crainte du malheur : du seul malheur de vivre d'abord, puis de la vieillesse et de la mort ; une crainte qu'intensifie d'ailleurs la croyance dans le cycle perpétuel des renaissances, et en conséquence du malheur. Toutes les sectes s'unissent pour dire que la vie est un fardeau, un mal total. C'est pourquoi toutes aussi tendent à se libérer de l'existence terrestre, du cycle des renaissances, du samsara. Toutes sont convaincues qu'il existe un moyen d'y échapper, une voie de salut qui consiste à conquérir le non savoir inné et à atteindre la plus haute vérité. Mais quelle est la plus haute vérité ? C'est là que les vues divergent !... Eh bien, de même que les Indiens n'ont rien contre les situations les plus tragiques dans leurs épopées, à condition que tout se termine bien (ainsi ils acceptent toutes sortes de malheurs dans la vie), ils croient qu'il est possible de se débarrasser de ces nuisances que représentent l'existence et la réincarnation. Il suffit de suivre le Maître et l'offre est proportionnée à la demande (cf. KERN 1989).
On peut s'accorder à reconnaître qu'à toutes les époques de leur histoire, les hommes du sous-continent se sont avérés plus pénétrés de religiosité qu'attachés à une formule religieuse donnée. C'est la forte individualité du génie hindou qui imprime sa marque à tout ce qu'il s'approprie, transformant jusqu'à l'assimilation complète tout élément étranger qu'il absorbe. Si l'Inde n'a jamais été hellénisée, ce n'est pas qu'elle n'ait pas reçu quelque chose de ce levain hellénique qui a agi si puissamment dans l'Asie antérieure, mais ce levain n'a monté nulle part ailleurs qu'en ce Nord-Ouest, pays de toutes les nations, comme la Galilée, suivant la parole des prophètes (pour tout cela, cf. AUTRAN 1946 et LVP 1930).