Mardi 10 juillet 2001

Les textes d'aujourd'hui ? Le combat de Jacob et de l' « Ange » (Gn 32,23-32)
et puis Jésus est exalté par un muet, traité de démon par les Pharisiens,
tandis qu'il soigne et guérit « les brebis sans berger »
et fait prier « pour les vocations » (Mt 9, 32-38).

Hier, Jacob fondait un sanctuaire, Béthel = La Maison de Dieu ; aujourd'hui, il baptise le lieu Pénouël = Face de Dieu. Au cours du combat de sa « nuit », il a successivement : affronté l'épreuve, seul et nu, laissant tout derrière lui ; exigé LA bénédiction, pas celle que la ruse de Rébecca lui a value, une génération plus tôt ; reçu un nouveau nom : de Jacob = le menteur, il est devenu Israël = le héros de Dieu ; et bénéficié de la révélation de Dieu lui-même. Il suffit qu'un muet se mette à parler, pour que les uns ouvrent la bouche à leur tour et rendent grâce pour Jésus ; pour que les autres l'ouvrent aussi, mais pour le disqualifier.

Jésus, lui, continue d'annoncer et de guérir, a pitié, invite à demander à Dieu d'envoyer du personnel !

La grâce est donc toujours imméritée ! Elle vous tombe dessus ; vous sentez soudain, - comme par un 6e sens -, qu'elle va vous tomber dessus, alors vous faites ce que vous avez à faire, si vous n'êtes pas un lâche : aller à sa rencontre ! Cela, aucune théologie, aucune pastorale, aucune catéchèse ne peut en rendre compte ; ça relève de l'inattendu de Dieu, de la destinée / vocation de chacun, des ressorts inconscients de sa quête propre. Que vous soyez Augustin, François ou Ignace, Plotin, Giordano Bruno ou Blaise Pascal : l'Institution ne pourra rien contre vous ! Ou elle vous ignore, ou elle vous détruit ! Vous, vous allez votre chemin !

Dans une société, où le seul chemin était le chemin de Rome, - puisque, d'après le réseau routier de Rome, tous les chemins se devaient d'y mener -, il ne faisait pas bon se trouver sur un chemin de traverse, une voie parallèle ou une déviation. Bras séculier, bras canonique : même combat ! Pour le moins vous étiez déclaré suspect, on allait souvent jusqu'à l'excommunication ; ou alors, on vous « incendiait », carrément !... Ceci n'est plus possible, ni concevable ! Mais les structures mentales des « Princes de l'Église », des dignitaires romains, des « hommes du Vatican », - comme il y a les « hommes du Président » -, sont demeurées significativement les mêmes. Il a été difficile au British Empire de faire le deuil des Indes, de l'Empire en tant que tel, et tout dernièrement de Hong Kong Il n'a pas été facile non plus à la France de renoncer à son empire colonial africain, au Vietnam, à l'Algérie ; il nous est toujours difficile de n'être plus cette certaine idée de la France que chantait et promenait partout dans le monde le dernier barde gaulois de Colombey-les-deux Églises !

Le Concile Vatican II est déjà trop vieux : il date de toute façon du dernier siècle, du dernier millénaire ! Et nous avions à peine commencé à saisir la portée prophétique et révolutionnaire du document « Gaudium & Spes » = « L'Église dans le monde de ce temps ». Ne serait-ce que l'un de ses concepts clés qu'est le « principe de subsidiarité » ! Quant à « Lumen Gentium », la constitution sur l'Église, elle a fait peur, à cause de l'autonomie plus grande qu'étaient invitées à prendre les Églises locales pour toutes les affaires qui relevaient de leurs territoires respectifs ! Et ces deux clés ensemble pouvaient vraiment ouvrir les horizons de la (post)modernité pour une Institution bimillénaire, qui sut au cours des âges prendre ses responsabilités et les risques sans lesquels nul avenir n'est possible pour les nouveaux arrivants. Et maintenant il s'agissait des enfants de la globalisation, d'Internet et des mondes virtuels !

Jacob doit affronter un monde entièrement neuf : il ne s'agit plus des anciennes querelles de droit d'aînesse, mais bien de rassembler des tribus éparses en un seul peuple pour exister en sécurité sur la terre que l'ancêtre Abraham avait achetée. Ésaü a fini lui aussi par le comprendre ! Un temps, Jacob s'est expatrié de l'autre côté des déserts du monde connu à l'époque (ce fut le cas d'Alexandre, de Marco Polo, de Christophe Colomb). On ne peut plus rester le même ! Il faut changer, devenir autre pour rester encore plus fidèlement soi-même ! ... Qui est-il donc devenu, le fils d'Isaac et de Rébecca ? Va-t-il encore se définir comme l'imposteur d'hier, l'expatrié d'aujourd'hui ? Il faut faire la vérité ! Au risque de...  ! Et nous avons vu ce qui se passe : il doit lutter, s'accrocher, articuler, reconnaître, se redéfinir... Alors seulement, il a cette illumination, cette révélation de ce Dieu avec qui il avait fait un marché ; lors seulement, il reçoit le nom de sa destinée : Israël ! (Siddhârta de Lumbini appela cela la bodhi, et il devint le Bouddha ; Saul de Tarse la metanoïa, et il devint Paul ; Esseï de Kamakura le satori, et il devint Shingun ; Ignace de Loyola l'entremise, et il devint le Général ; Charles de Foucauld la conversion, et il devint le Petit Frère... Chacun selon son milieu, la conjoncture et sa tradition le dira comme il le pourra...). Ceux à qui une telle chose arrive, réagiront off limits ! Les Institutions ont intérêt à s'en accommoder, à leurs risques et périls : l'Indouisme et le Shintoïsme essayèrent de récupérer Siddhârta et Esseï ; Saul de Tarse dut monter à Jérusalem pour tenir tête à Simon Pierre et à Jacques (qui ne le lui pardonna jamais !) ; Ignace arriva opportunément chez le Pape, mais que de tracas ensuite (interdiction de l'Ordre) et récemment (nomination du Général par le Pape) pour l'Institution ; Charles de Foucauld lança de nouvelles formes de vie religieuse qui déstabilisèrent les « responsables romains » ! Le Chrétien de l'exception reste celui-là : inébranlable, il ne doutera pas ! Car il a rencontré qui lui donne subsistance, existence et être. Dès lors tout intermédiaire peut être toléré, - science ou institution -, parce que relatif, secondaire et contingent ! L'Absolu seul les touche, parce qu'il les a marqués à jamais de façon indélébile. Et quand leur nuit s'achève, eux se relèvent, et, sûrs de leur examen de passage par la &sigma &phi &rho &alpha &xi  (sphrax, la marque) ineffaçable dans leur chair, ils avancent en boitant vers le soleil des aubes ! D'une certaine façon, ce sont des « Polyeucte » !

Les autres ont besoin d'entendre parler les muets. Ce qui ne les convaincra pas pour autant ! Certains en appelleront à la ruse, voire à l'imposture à nouveau, et même à la possession ! C'est le moment de distinguer entre crédules et incrédules. Pour les premiers, l'émerveillement est source de toutes les croyances : ils ont besoin d'être charmés pour adhérer. Il s'attacheront à un pèlerinage, - surtout s'il est marial, lointain et assez controversé - , ou bien aux lieux et groupes où l'effusion des émotions et des sentiments est pratiquée, jusqu'au traitement public des blessures dont l'existence se charge avec savoir-faire de nous gratifier en son temps ; ou encore à un homme, - ecclésiastique ou non - , dont ils estiment avec d'autres que la grâce l'a touché, et sa fréquentation seule leur vaudra la sécurité de ne pas errer, sinon le salut lui-même... .Ce sont des « ravis » ! Pour les seconds, rien ne saurait les faire croire en qui ni en quoi que ce soit, parce qu'ils ne croient qu'en eux-mêmes et aux certitudes exclusives qu'ils se sont forgées, pour toutes sortes de raisons : historiques, personnelles, idéologiques. Fermés à toute remise en question, à tout réexamen, à toute re-considération, ils ne peuvent se permettre de « dangériser » certains dogmes qu'ils ont eu tant de mal à élaborer, à étayer et à défendre ! Changer un iota à leur construction, ce serait déstabiliser l'ensemble et ne plus lui accorder son caractère d'absolu. Il faut donc disqualifier tout ce qui ne s'accorde pas avec leurs a priori. Ce sont nos « Pharisiens ».

Il y a une grande similitude, apparente au moins, entre « Jacobites » et « Pharisiens », mais pour des raisons diamétralement opposées : les Jacobites ont fait une authentique expérience spirituelle, les Pharisiens ont remplacé la loi de Dieu par leurs propres prescriptions.

Que fait Jésus, que fait celui qui suit Jésus, que fait le descendant des suiveurs de Jésus ? Il continue d'accomplir son devoir d'état, en toute circonstance et en allant son chemin. Il a pitié des « ravis » et des « pharisiens ». Il demande, et demande qu'on demande à Dieu, d'envoyer des renforts !

« Polyeucte », ravis et Pharisiens sont des cas d'exceptions ! C'est la masse compacte qui fait l'objet de la mission : ceux que rien n'intéresse ! Que peut-on faire avec des gens que rien n'intéresse, sinon le quotidien le plus quotidien : ouvrir leur magasin, aller faire les courses, attendre un coup de fil ou en donner un qui n'apprendra rien, ne changera rien, regarder la télévision, lire le journal du coin, aller à un enterrement, dire du bien / du mal (suivant le cas) de son voisin et... aller à la messe le dimanche si l‘heure convient, écouter à peine les lectures, réciter un Notre Père « vite fait, bien fait », saluer quelques habitants, rentrer chez soi, mettre la radio, (faire à) manger, « siester » et terminer la journée devant l'écran national du film du dimanche soir !

Quel personnel envoyer dans cette vigne ? Du personnel qui leur ressemble ? Quelle formation donner à ce personnel ? Quelle Église doit-on (re)bâtir ?

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