Exode (3,13-20) continue d'exposer la mission de Moïse, à qui Dieu, sur sa demande, révèle son nom de Yahvé :
JE-SUIS, réitère son dessein de les faire tous sortir, promet une terre et avertit que Pharaon résistera, mais que, lui, Yahvé saura le convaincre !
Matthieu (11,28-30) fait faire à Jésus une promesse de repos à ceux dont l'existence est lourde à porter ;
Et qu'il invite à devenir ses disciples.
Car, précise-t-il de lui-même : Je suis doux et humble de coeur, Mon joug est facile à porter, et Mon fardeau est léger.
Qui, sinon Moïse, a une existence, un passé, une mémoire lourds à porter ? Naissance et enfance plutôt particulières ; adolescence meurtrière ; statut de fugitif et d'émigré ; lancement dans la vie, loin de chez soi, seul, au milieu du désert...pour un habitué des délices de la cour du Pharaon ! Dans quelles compromissions, quels marchés, quelles combines n'a-t-il pas dû « entrer, pour s'en sortir » ? Et puis maintenant attendre, lui, l'étranger : attendre que son beau-père meure, pour hériter de la terre et des troupeaux, et du pouvoir sur les tribus ; Jéthro semble avoir été « quelqu'un » ! Et il bégaye, en plus ! Non, Moïse n'a pas mené une existence neutre !
Avoir une existence lourde à porter, cela veut dire deux choses au moins : quel que soit son âge, en avoir une, d'existence, avoir vécu « des choses » importantes, significatives, qui ont eu et ont encore des conséquences sur la vie que l'on mène ; et ne plus très bien savoir comment l'orienter, cette existence : à un moment où tout semble s'arranger, s'équilibrer, à un moment où un pacte tacite a été, à la longue, établi avec sa (mauvaise ?) conscience, ses remords, ses regrets ! Il faut bien vivre, même si on ne vit pas bien !
Dieu sait tout cela (tu parles !), et c'est précisément celui-là (ici Moïse ; ailleurs Ignace, François, Augustin...), que Dieu invite à devenir son disciple : quelqu'un qui sait ce que vivre veut dire (la plupart de ceux que Jésus invite à le suivre : si tu veux...) ne sont pas des « enfants de choeur », à part Jean le Bien Aimé, peut-être (encore que... ! Il avait l'air bien charmeur, et conscient de son impact : une espèce de François ! Jésus semble les préférer, ceux-là !), même si tous sont ses « enfants de coeur » !
Car c'est à la faille de la conscience de soi, à l'heure du dernier doute, au seuil de la décision définitivement significative, en cet instant de dangereuse faiblesse et de providentielle fragilité, que LA voix se fait entendre. Douce et humble, apaisante et forte, réaliste et dynamique, définitivement positive, car le seul fait de l'entendre, et de l'identifier comme s'adressant à soi, remet en selle, assure son assiette, redonne confiance en soi, déchire l'horizon bouché, ouvre des perspectives, donne des idées, procure un nouvel avenir...
« Venez, je ferai de vous des pêcheurs d'hommes ! » « Va, tu leur diras...alors tu iras, et vous lui direz... »
Cela ne laisse de rendre toujours plus délicate la tâche de l'appelant, de l'accompagnateur. Car cette situation du candidat, est la situation de tous, celle du « Maître y compris » : Gethsémani, c'est ce lieu de « la dangereuse faiblesse et de la providentielle fragilité ». L'Ange Consolateur, - nous savons que c'est Dieu lui-même - , a su user de douceur bémolisée, procurer une paix fondée sur la force intérieure, sans jamais occulter la réalité du « calice jusqu'à la lie », mais en en montrant la nécessité de transit, c'est-à-dire sa seule valeur instrumentale ! Jésus a saisi ce mystère à la pointe même de son sentiment de déréliction (pleinement homme) et de la mémoire éternelle de sa filiation (pleinement dieu). C'est peut-être en ces circonstances que l'appelant/accompagnateur prendra lui-même (enfin !) conscience de sa propre vocation à suivre Jésus : le disciple n'est pas au-dessus du maître, ni le disciple au-dessus du maître.
Voici des « choses » dont il faut s'entretenir entre disciples, sans fausse pudeur, ni forfanterie, mais aussi sans peur, même si ce ne sera pas toujours sans reproche ! Ces méditations, au fur et à mesure que je les rédige, depuis mon monastère flottant du Fort Desaix, me remontent en fait par défaut d'une jeunesse où j'ai dû, seul, m'accompagner moi-même sur ces chemins, parce que, - Dieu l'a voulu ainsi, que son nom soit béni ! -, nul à mes côtés ne s'est présenté pour me guider ! Peut-être sommes-nous définitivement seuls sur ces grand-routes, peut-être doit nous suffire, de Dieu, sa grâce seule ! (2 Co12, 9.10b : Ma grâce est tout ce dont tu as besoin : car ma puissance manifeste pleinement ses effets, quand tu es faible ! - Lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort !).
Une dernière chose pour ce développement. La collecte de la messe de ce jour, - de la 15e semaine du Temps Ordinaire -, nous faisait dire : « Pour que nous puissions obtenir ce que tu promets, fais-nous aimer ce que tu commandes ! » C'est non seulement notre plus grand intérêt, mais c'est aussi la seule voie/voix ! Et quoi qu'il commande, c'est sa volonté ! Gethsémani est bien LE LIEU !