L'évangile du jour : Luc 10, 1-12.17-20 « L'envoi en mission des 72 ».
Dès l'abord, je remarque qu'on n'a jamais manqué d'évêques : et pour cause, puisqu'on ordonne des prêtres existants. Et ces derniers temps, autour de nous, on ne s'en est pas privé de Marseille à Monaco, en passant par Toulon et Nice : quatre d'un coup ! Et les diacres se mettent à pulluler : sans mettre en question l'authenticité de leur appel, il faut reconnaître qu'ils pallient, certes, le manque de prêtres, mais pour des tâches ponctuelles, que leur ordination authentifie, certes encore, mais sans que soit essentiellement « restreint, amputé, conditionné » (on choisira le mot ad libitum) leur état de vie antérieure. Par exemple, s'ils sont mariés où célibataires, ils se maintiennent dans leur choix initial : ils continuent d'exercer leur éventuelle profession. C'est leur engagement de Chrétien qui se manifeste plus clairement, en s'intensifiant, voire en se diversifiant. Le diocèse en compte une jolie quarantaine... Tant que l'eucharistie sera considérée comme le lieu théologique de l'existence et de la subsistance en Christ de la communauté chrétienne, le prêtre, dûment ordonné et en union d'obéissance avec son évêque, sera indispensable à la maintenance visible de l'Église au milieu des hommes. Nous manquerons de prêtres, de façon chronique et durable ! Manquent aussi terriblement, et dramatiquement, les agents pastoraux, qui depuis les aumôneries (laïques, privées) jusqu'aux divers groupements de jeunes, d'adultes et d'anciens, sont appelés à être (sur)naturellement les lieutenants des prêtres.
Si, comme prolongement de l'évêque, le prêtre est appelé à agir, c'est dans les trois tâches éminemment épiscopales que sont les fonctions administratives (sacrements), célébrante (liturgie) et enseignante (intelligence de la foi). Les prêtres, comme les agents pastoraux, qui sont, je le répète, leurs lieutenants - à leurs places et dans leurs ordres propres -, doivent comprendre leurs trois fonctions dans une actualisation missionnaire et non plus de chrétienté.
La fonction sacramentaire est celle qui s'exercera toujours, le plus souvent, dans le cadre (lieu et temps) « ordinaires » d'une paroisse ou d'un lieu de culte : baptême, première communion, confirmation, mariage et plus loin obsèques, etc. Passages obligés pour pratiquants habituels et occasionnels, c'est leur aménagement et leur compréhensibilité qui devront être le souci des ministres (prêtres et chargés de mission : diacres ou laïcs missionnés). Ainsi la messe dominicale restera le point de fixation : la liturgie, la décoration, les lecteurs, les chants, la musique, les silences. Et surtout l'homélie : elle fera qu'on s'y ennuiera ou qu'on s'y précipitera. Question : comment apprendre à prêcher ? Cela ne s'improvise pas, et la meilleure improvisation suppose une préparation permanente ! Il faut apprendre à prêcher !
La fonction célébrante rejoint la première, mais s'en distingue par l'ampleur et les développements qu'elle autorise autour de la Parole de Dieu : méditée, chantée, révérée, vénérée, « mise en scène », jouée. Cette fonction suppose une imagination créatrice, où compétences esthétique et animatrice peuvent rivaliser avec sentiment, émotion et religiosité. La célébration de la Parole ne se réduit pas à la simple lecture, silencieuse ou publique : le lieu, le moment, les acteurs, l'environnement à créer, la durée, l'adaptation à l'âge, au milieu, aux autres conditions d'exécution... Question : comment apprendre à célébrer ? La bonne volonté va provoquer des catastrophes et disqualifier personnes et culte ! Il faut apprendre à célébrer !
La fonction enseignante, dans notre conjoncture, me paraît des plus déficientes. Aux plans tant subjectifs qu'objectifs. La curiosité intellectuelle et culturelle, dans un diocèse comme le nôtre, devrait faire partie intégrante de la formation des prêtres et des agents pastoraux. Pas un art qui n'ait son festival chez nous ; pas une science qui n'ait son congrès ; pas un institut qui n'ait son point de recherche, sans compter les écoles de commerce... Et les musées : Nice, Antibes, Cannes, St Paul, Vence, Cagnes, Biot, Vallauris... Et le baroque... Et les Palais des Congrès... Notre diocèse est atypique : il faut du «personnel» atypique !
La fonction enseignante subjective consiste à pratiquer pour soi une formation permanente, au moins dans les domaines dont relèvent les nouvelles paroisses où nous travaillons. Sur le territoire de la TISA (Technopole Internationale de Sophia - Antipolis) par exemple, cela veut dire se rendre prêt à traiter avec 30.000 chercheurs de 70 nationalités différentes et parlant une vingtaine de langues, avec une dizaine de grandes écoles, donc plus de 5000 étudiants (chercheurs pour beaucoup d'entre eux), en plus des habitants «traditionnels » des villages de Biot, de Valbonne et de Garbejaïre. Au centre de Cannes, c'est se rendre prêt à traiter avec les participants et ceux qui vivent d'une cinquantaine de Festivals et de Congrès Internationaux par an, en plus des habitants permanents des quartiers correspondants. Même chose pour la nouvelle paroisse qui inclut le complexe d'Acropolis à Nice, celle de St Paul de Vence, ou du centre d'Antibes... Ne pas inclure dans notre responsabilité pastorale ces réalités culturelles régulières, c'est renoncer à la personnalité de notre diocèse.
La fonction enseignante objective consiste à offrir aux fidèles (les réguliers, les occasionnels et les autres), par l'intermédiaire des propres forces paroissiales et de celles des services diocésains adéquats, les contenus d'information et de réflexion critique dont a besoin chacun et le Chrétien éclairé pour vivre sa foi dans un monde complexe et post chrétien, où l'éthique, par exemple, doit se frayer les chemins les plus périlleux et les moins balisés, pour avoir la moindre chance d'être reconnue et pratiquée. Ne pas inclure dans notre responsabilité pastorale ces réalités culturelles régulières, c'est renoncer à la personnalité de notre diocèse.
Que nous dit l'évangile d'aujourd'hui ? Appeler et envoyer !
À la question : Comment appeler au ministère presbytéral ? Sur quelles bases ? Dans quels lieux ? Avec quels moyens ?
Au-delà du chiffre 72 (qui n'est que la somme de 6 X 12, 12 disciples pour chaque jour de la semaine, hormis le sabbat, où Dieu-Yavhé lui-même se repose !) :
Ce « 2 par 2 » est important : ce sont deux amis, deux « pays », deux copains qui vont le suivre ensemble (cf l'appel des premiers disciples chez Jean 1, 35-51 :
André/Simon ;
Philippe/Nathanaël ;
ou chez Luc, 5, 1-12 : Simon et ses compagnons pécheurs ; ou Marc 1, 14-20 : encore André et Simon, et les deux fils de Zébédée).
Lui-même les suivra : ils savent qu'il assure leurs arrières.
« Développez d'abord la vie intérieure », leur recommande-t-il : la prière, la méditation, l'union à Dieu, la pratique du silence et de la solitude, la mystique, le « zen »...
« Suivez cette déontologie », ajoute-t-il : des attitudes et des comportements précis, touchant la vie ordinaire, et qui supposent un entraînement. Tout devenant significatif :
1. ne rien cacher à ses subordonnés de la difficulté de la tâche, et ce, d'entrée de jeu ;
2. leur apprendre à rester libre de ses mouvements : de ceux du corps et de ceux de l'esprit et du coeur ;
3. leur rappeler à se présenter aux gens avec le sourire et le visage ouvert : rester naturel ;
4. les assurer de n'avoir pas honte de manger et boire, comme tous ceux qui travaillent ;
5. mais de se contenter modestement du gîte et du couvert qu'on reçoit ;
6. interdire toute ascèse excessive qui vous rende incapable de faire le travail ;
7. les motiver à « guérir » les « malades », donc à donner de l'espoir, du courage et de l'amour ;
8. surtout il faut annoncer un Dieu proche, et non lointain et juge ;
9. et ne pas « se laisser faire bêtement » : candide comme la colombe, certes, mais malin comme le serpent !
10. Malgré tout, ne condamner jamais personne !
Répondons à la question.
L'appelant doit avoir appris à pratiquer lui-même les « conseils évangéliques », et comme Jésus ne pas avoir peur d'appeler toutes sortes de jeunes, comme il y a eu toutes sortes de disciples :
Les bases de l'appel pourraient / doivent être celles des conseils évangéliques précisément : sentir chez l'appelé, - par empathie, congruence, intuition -, ce terreau propice ; d'où le risque (cf l'échec du Jeune Homme Riche, Marc 10, 17-22 et le commentaire de la suite !). Où ? Là où sont les jeunes, quel que soit l'endroit : depuis les JMJ jusqu'aux Grandes Écoles, en passant par les discothèques et les raves... Ce qui veut dire que les appelants doivent se trouver partout ! Les moyens ? Ceux que les appelants possèdent en propre et qu'ils font connaître, pour que les appelés soient « attirés » par leur vie, ce qu'ils font, comment et où ils le font, puis pourquoi ils le font...
D'où une « triple formation parallèle » : l'appelé virtuel travaille déjà ou étudie, se forme, apprend quelque part ; il doit continuer à devenir bon dans sa spécialité : un métier utile ! L'appelé virtuel est invité à passer du temps avec son appelant virtuel, une semaine, quinze jours, à vivre au rythme de ce starets, tuteur, éveilleur : vivant sa vie, du lever au coucher, priant et célébrant avec lui, se déplaçant avec lui, (l') assistant le cas échéant dans/à ses activités et interventions, échangeant avec lui, en voiture, à table, le soir... (Jean 1, 35-39) : un témoignage vivant ! Le moment venu, l'appelé virtuel se verra proposer certaines études de philosophie puis de théologie, avec un référent, qui pourrait être son appelant virtuel, ou un autre qu'il se choisira. Il continuera à pratiquer les « conseils évangéliques », à faire des stages suivant ses capacités, ses aspirations et les conseils qu'il glanera de droite et de gauche. Il se gardera bien d'abandonner son métier, surtout s'il l'aime et s'il peut lui être utile dans son activité sacerdotale. Des études " religieuses ", philosophiques et orientées vers les interrogations et les problématiques de notre temps.
Il n'oubliera pas, on lui rappellera qu'il est appelé à travailler dans un diocèse atypique, où la culture, les technologies de la communication, la recherche scientifique, le tourisme, les migrations saisonnières, l'internationalité, les disparités sociales, le multi ethnique... ne doivent jamais être exclues de / par la perspective pastorale traditionnelle, et que par exemple, les langues étrangères, le voyage, l'étude des autres civilisations etc. font partie intégrante de sa future responsabilité pastorale.
La plus grande question est : quels appelants ? Bien sûr, tout disciple peut appeler un autre disciple ! Pourtant, le vicaire général en charge de la Pastorale des Vocations devrait / pourrait lui-même s'entourer d'appelants, fonctionnant dans des milieux divers ; arrêter avec ce staff des conditions ou des modes d'appels dont les procédures pourraient s'inspirer de ce qui précède ; définir certains champs d'action typiques de notre diocèse, et les proposer aux couples appelants/appelés pour ces périodes de découverte évoquées plus haut ; proposer des tutorats personnalisés, avec, par exemple, une Maison de la Vocation en plein Nice / Cannes, qui pourrait répondre par des permanences d'appelants, et avec un certain anonymat, aux interrogations des appelés virtuels ; avoir un stand à la Bourse aux Métiers ; proposer des soirées dans les rencontres d'aumônerie, animées par le staff d'appelants ; faire le catalogue de toutes les actions sacerdotales possibles, - autres que les « traditionnelles » - , dans un diocèse comme le nôtre, et informer par voie d'affiche, jingle radio, RCF, canal 40, Web, un téléphone portable permanent, campagne systématique (un mois à choisir) aux messes dominicales (samedi soir en particulier) !
L'autre grande question est : une formation théologique (des appelés) qui corresponde aux exigences d'intelligibilité et n'étouffe pas le besoin du peuple de Dieu d'être traité en adulte responsable. La foi doit être présentée de façon crédible, même si elle n'évacue ni le mystère ni son a-rationalité. Il faut pouvoir croire en toute probité intellectuelle, même s'il faut faire le saut de la confiance. L'Église ne peut, en tant que telle, s'ériger en absolu : elle est composée d'êtres humains au service de l'Absolu de Dieu et de l'Absolu de tous les hommes et de toutes les femmes élevés à la dignité de Fils et de Filles de Dieu par Jésus-Christ : chaque fois que l'Église recherche sa propre conservation en tant qu'institution, elle doit se souvenir que ce doit être dans la perspective de cette Bonne Nouvelle à elle confiée. Ce fut l'immense travail de Clément d'Alexandrie d'intégrer l'Église de son temps dans la culture de ce temps-là et d'intégrer les païens, à la mesure de leurs propres capacités, dans la nouvelle culture de l'Église : avec la conviction de foi, que l'Esprit Saint a inspiré tous les hommes de toutes les générations et de toutes les parties du monde, leur révélant, à la mesure de leur réceptivité, le mystère ineffable du Dieu Unique, Père Éternel et dispensateur de toutes les grâces, les visibles et les invisibles. C'est pourquoi, au-delà des capacités de l'athée, du Musulman ou du Bouddhiste, qui partagent et partageront de plus en plus nos espaces culturels vitaux, le message chrétien d'ouverture, de compréhension et d'accueil doit l'emporter sur toute autre attitude : faudra-t-il imaginer Jésus-Christ posant la couronne impériale sur un nouveau Charlemagne ou un nouveau Napoléon arrachant la langue de Giordano Bruno ? Ou bien encore massacrant la moitié d'une population se réclamant d'un autre dieu que le sien, ou, pire, se réclamant du même dieu mais de façon différente ?
Ce sera aussi un immense travail de cette Église d'apprendre à regarder vraiment le monde tel qu'il est, et de ne pas se contenter « de vivre et faire vivre » des communautés qui se veulent rassurantes pour leurs adhérents, à qui, en fait, le monde fait peur : alors ils font du bruit pour chasser les sauterelles ! Comment l'église rejoindra-t-elle le besoin d'un idéal qui ne correspond pas nécessairement à ce qu'elle voudrait voir embrasser par les jeunes, et les moins jeunes d'ailleurs ? Comment ne veut-elle pas admettre que ses discours développent une tendance répressive, castratrice, liberticide même, moralisatrice en tout cas, et si loin de l'enthousiasme qu'elle prétend savoir apporter, alors qu'elle ne fait que se disqualifier chaque jour un peu plus !