Les textes de l'eucharistie nous rappellent la révélation de Yahvé à Jacob, au gué du Yabok,
pendant qu'il fuit la colère - légitime - de son frère Ésaü (Gen 28, 10-22a) :
cela se termine par un marché que Jacob passe avec Yahvé ;
et le double miracle de Jésus, chez Matthieu (9,18-26),
celui qu'on lui arrache (l'hémorroïsse), celui qu'on lui sollicite (le chef de la synagogue pour sa petite fille).
Comme d'habitude, j'y vois, pour ma réflexion d'aujourd'hui, un éclairage inattendu. En effet, une question qui m'est renvoyée, sous deux aspects, touche à la fois « les agents pastoraux, en tant que tels » et « le rapport prêtres / laïcs, pour les responsables de l'église : vérifier la pertinence éventuelle du couple ministères / charismes » ; dépasser l'opposition « prêtres / laïcs », en situant mieux le ministère presbytéral par rapport aux charismes des laïcs, qui contribuent ( ?) à la croissance du corps, mais différemment les uns des autres : bref, essayer de théoriser, théologiser le couple ministères / charismes. »
Quels sont les 3 comportements que nous rapporte l'écriture ?
Jacob, un menteur, opportuniste et imposteur, à qui Yahvé, dans sa grande liberté d'élection, offre sa révélation (Je suis...), son choix (Je te donne...), sa protection à jamais (Je suis avec toi...et ta descendance...), répond par une prise de conscience (Je ne savais pas...), une « fondation » (Béthel...), un marché (Si Dieu..., il sera mon Dieu !).
Jacob ne demande rien à personne ; c'est même Rébecca, sa mère, qui a manigancé le subterfuge de la bénédiction d'Isaac ; et devant la colère d'Ésaü que cela a provoqué, toujours elle envoie au large, chez son frère Laban, - là-bas, en Chaldée, où Isaac était allé jadis la chercher -, ce fils préféré, qu'apparemment Yahvé préfère aussi. Jacob se laisse faire, par sa mère, par Yahvé, plus tard par Laban, puis par Yahvé encore, puis par son frère qui finit par l'embrasser : et il devient le Patriarche Jacob Israël, ancêtre éponyme du peuple choisi, à l'égal d'Abraham et d'Isaac. C'est le choix total, la grâce totale, complètement imméritée, gratuite, inexplicable, à la limite injuste pour les « autres » !
Une femme ordinaire, malade depuis 12 ans, prend l'initiative de « toucher à son insu » ( !) la frange du vêtement de Jésus, persuadée, convaincue, sûre que cela suffira pour que sa toute puissance la guérisse : cela « marche », elle lui a volé son « miracle », il s'en est aperçu, il la conforte dans sa double démarche de foi et d'audace.
L'hémorroïsse est dans une détresse désespérée : aucun traitement n'y a fait, et elle entend dire que lui, le Fils de David, paraît-il, fait des miracles ! Mais en tant que femme, - certainement seule au monde, sans mari, sans frère, sans fils... -, elle n'existe pas : on ne fait plus cas d'elle depuis longtemps ! Elle n'a rien à perdre, au contraire, elle a tout à gagner. Même s'il la rabroue, quelqu'un l'aura au moins regardée ! Voilà une foi gratuite, mais de sa part à elle ; une initiative personnelle, privée ; un risque qu'elle court : dans cette confiance totale, il y a de l'espérance totale. Mais la femme retourne à sa vie privée.
Un homme respectable et un responsable vient au devant de Jésus pour solliciter officiellement et sans hésitation devant témoins la résurrection de sa fille : Jésus accède à sa demande. La petite se relève, la nouvelle se répand partout.
Le chef a entendu la renommée ; il est désespéré de la mort de sa petite fille. Il a des responsabilités, il risque de compromettre et sa position et ce qu'il représente, en venant solliciter Jésus, à découvert (Nicodème l'avait fait, mais « de nuit, par crainte des juifs ! ») ! Mais de son amour pour son enfant, jaillit un nouvel espoir en la vie, qui va s'épanouir en foi en Jésus (Viens...et elle vivra !).
Ce sont tous ces éléments qui mènent à Dieu et à Jésus : par l'esprit, - pour le service du Peuple de Dieu, comme pour son propre salut - , Esprit qui est, tout à la fois, grâce, amour, espérance, foi et beaucoup d'autres choses encore ! Tout homme reçoit en partage ces dons de l'Esprit, mais dans une mesure correspondant à sa « destinée ».
Si la séparation ministères / charismes s'avérait pertinente, cela signifierait-il que les ministères institués (l'Église hiérarchique : pape, évêques, prêtres, diacres) relèveraient de l'Institution seule et laisseraient aux non ministres (les religieux - frères, entre autres, les laïcs engagés, les simples fidèles...) la grâce, subjective/personnelle et active/missionnaire, des charismes ? On voit bien l'impertinence de cette hypothèse !
Il faut maintenir d'une part que tout être humain, sauvé par le sang du Christ, est appelé à le reconnaître (foi), à l'aimer (charité) et à vivre de sa vie (espérance) : vocation chrétienne, tout être humain est doté par l'Esprit même, - qui a accompagné la création du monde et de chaque être - , d'un capital « charismatique » qui varie en fonction de sa destinée sur la terre (talents) : c'est par là que chacun contribue, quoique différemment, à la croissance du corps mystique du Christ, qui est l'Église.
Il ne faut pas moins maintenir que dans l'Église, les tâches ne sont pas les mêmes pour tous (chacun recevant son/ses charisme/s, et tâchant de vivre les vertus dites théologales de foi, d'espérance et de charité). Mais à chaque tâche correspondent en plus des grâces spéciales : grâce sanctifiante pour tous, grâce d'état, pour chaque état précisément. Ces grâces sont aussi des « charismes », des dons gratuits de l'Esprit, en fonction des besoins particuliers de chacun, pour son service du Peuple de Dieu. Ce qui veut dire que les laïcs (non ministres hiérarchiques) ont leurs charismes propres d'enfants irremplaçables du Dieu Unique plus la grâce sanctifiante accordée à tout être humain pour accomplir leur filiation divine (« Soyez parfait comme votre Père Céleste est parfait ! »), plus la grâce d'état (qui les aide à réaliser leur mission au sein de l'église) ; les ministres (pape, évêques, prêtres et diacres) reçoivent en plus de ce qui précède la grâce spécifique, dite sacramentaire de l'ordination (le sacrement = signe sensible, institué par Notre Seigneur Jésus-Christ pour produire ou augmenter la grâce), diaconale, presbytérale et épiscopale.
On comprend ainsi que la distinction n'est pas entre « ministères » et « charismes », alors qu'elle est institutionnellement justifiée entre « prêtres » et « laïcs » ; les ministères sans les charismes sont impensables (quelle barbarie, sinon !) ; prêtres et laïcs ont d'une part chacun leurs charismes personnels, mais reçoivent d'autre part des grâces charismatiques spécifiques, en fonction de leurs tâches dans l'Église. Les différences / variations viennent donc de la spécificité des charismes de chacun, et de ses charismes personnels (prédication, langues, exégèse, service des pauvres, prophétie...), et des charismes liés à sa tâche ministérielle dans l'Église (théologie, discernement, la foi et les moeurs, l'appel, l'ordination). Tous ces charismes et toutes ces grâces charismatiques s'incarnent dans une personne humaine, historique, culturelle et limitée par sa nature et par sa condition : c'est elle qui est le lieu de l'unité de la nature et de la grâce.
Examinons une unité minimale d'Église qu'est la paroisse : tous les habitants de cette circonscription, au titre de créatures de Dieu, ont reçu mystérieusement la capacité de reconnaître Dieu, et un certain nombre d'autres capacités qui sont leur capital propre ; certains, - le petit nombre -, reconnaissent Dieu, son Fils et leur Esprit commun, et s'exercent à pratiquer la foi, l'espérance et la charité. Mais ils n'ont peut-être pas pris encore conscience des charismes propres qui sont les leurs et qu'ils pourraient mettre au service de leurs frères et soeurs ; dans ce petit nombre, un nombre encore plus restreint, éclairé par l'Esprit et par l'engagement des frères et soeurs dans le Christ, prennent conscience de leurs charismes propres et vont se mettre au service des autres sur le territoire de la paroisse et plus loin ; d'autres encore, - le plus petit nombre - , veulent aller plus loin et plus radicalement dans l'exploitation de leurs charismes, et se sentent appelés à entrer dans l'organisation institutionnelle de l'Église, par voeux, promesses, contrats et ordinations ; ces derniers reçoivent, en correspondance de leurs engagements spécifiques, les grâces charismatiques nécessaires à l'exécution des tâches.
Comment donc, - et on comprend d'autant mieux maintenant la pertinence du fond et des enjeux de l'interrogation -, non pas « dépasser l'opposition », mais « harmoniser les complémentarités incontournables » entre ministères et charismes ? Certains ont été appelés ou/et ont aspiré à des ministères, pour lesquels ils n'avaient, - et c'est un grand malheur pour eux-mêmes et pour l'Église toute entière - , ni les qualités naturelles, ni les charismes nécessaires ; un peu de religiosité générale, mêlée à de la docilité sans caractère et à une fadeur de vie, le tout agrémenté de piété mariolâtrique et de dévouement pastoral...ont pu faire croire à une vocation sacerdotale ou religieuse, là où une non appétence des pratiques de piété traditionnelles, de la volonté rebelle et une rage de vivre, saupoudrée d'enthousiasme et d'initiative...ont réussi à éloigner un autre pour non conformité...à quoi ?... justement ! Eh bien pour (non) conformité à l'idée de communauté, de paroisse, d'Église, de travail apostolique que les « appelants » patentés ont ou n'ont pas, en fonction de quoi ? D'une vision s'ils en ont, d'une idéologie en général inconsciente, d'une peur très souvent refoulée, d'une idée fixe plus fréquente qu'on ne croit, etc.
Tous les charismes ne sont pas appelés aux ministères institutionnels ! Les ministères institutionnels sont loin d'être les seuls lieux d'exercice de tous les charismes : ni des charismes propres à chacun, ni des charismes que dispense l'Esprit « in tempore opportuno » ! Le problème vient d'une « tête mal faite et trop pleine » ...de soi ! S'imaginer être automatiquement en possession de tel charisme par le seul fait d'exercer tel ministère, c'est supposer l'efficacité des cataplasmes sur les jambes de bois ! Car le plus grand charisme du chef / le vrai chef charismatique, - entendez ici du pape, évêque, prêtre, diacre, et bientôt de tous ceux qui sont missionnés canoniquement -, c'est / sait faire s'exercer le plus totalement et le plus adéquatement les charismes de ses « subordonnés » ! L'apprentissage du chef est une priorité de toute armée : ce qui vaut pour l'École des Diplomates du Vatican, entre autres, ce qui vaut en France pour l'ENA, ce qui vaut aux USA pour West Point, doit valoir à notre échelle.
Exemple : le diocèse de Nice a mis au point une charte d'évangélisation. Bien !
Il y a désormais sur la place : 12 doyen(né)s et 45 curés (donc 45 paroisses de 4/3 lieux de culte chacune), 1 évêques, 2 vicaires généraux en exercice, 2 vicaires épiscopaux en exercice. Ce qui donne : 1 + 2 + 2+ 12 + 45 = 62 responsables. Chacun a reçu la grâce charismatique nécessaire pour exercer sa charge : en tant qu'évêque, vicaire, doyen ou curé. Chacun a d'autre part ses qualités propres, plus ses charismes propres qui d'ailleurs l'ont fait choisir et nommer !...
Est-ce à dire que chacun de ces 63 hommes de Dieu est capable, - lui en tant que lui et avec toutes les grâces propres et reçues -, d'accomplir ce que sa charge exige de lui.
Certainement pas : ni en son entier, ni toujours, ni partout !
Est-ce à dire que son charisme d'état ne lui suffit pas ? Non ! Mais dans beaucoup de cas, son charisme spécifique s'exercera à « débusquer » son subordonné le plus apte, - plus apte que lui toujours -, à qui il confiera en vertu de son autorité ministérielle institutionnelle, telle ou telle mission.
Charisme du discernement, de l'intelligence des hommes et de la décision qui est le charisme premier du chef !
Question : pense-t-on à former ce staff de plus de 60 membres à exercer le charisme du discernement, de l'intelligence des hommes et de la décision ? Le ministre aura toujours le souci de l'Église et de toutes les Églises : la décision ne pourra jamais être déléguée, c'est sa responsabilité dernière. Sinon, il ne fallait accepter le poste ! Le discernement, l'intelligence des hommes peuvent se développer chez un individu, s'il en possède l'étoffe. Le charisme spécifique de telle ou telle intuition, initiative et réalisation apostolique relève en quelque sorte d'un certain professionnalisme, du métier, du génie propre surtout : il faut laisser faire ceux qui « savent faire ». Tout homme peut être celui-là !
Le couple ministères /charismes m'apparaît devoir être compris de la façon suivante : il y a des Chrétiens de toutes sortes, qui savent faire toutes sortes de choses et sont appelés à toutes sortes de choses encore... si on les appelle !
On pourrait souhaiter que ceux qui sont appelés à exercer des ministères aient tous le maximum de charismes correspondants à ces ministères !
Ce serait vraiment trop simple : « Placuit Spiritu Sancto », il a plu au Saint-Esprit de diversement distribuer ses dons ; ceux du gouvernement décisionnel de l'Église (Mt 16,16) : pouvoirs ; ceux des dons pour le service des frères (1 Co 12) : charismes (sans oublier que le pouvoir est lui aussi un charisme) ; de faire don parfois aux mêmes des pouvoirs et des charismes, mais seulement parfois !
Alors celui qui a(urait) reçu tous les pouvoirs et tous les charismes, on le reconnaît(rait) à ceci : (qui est plus grand que tout pouvoir et tout charisme), l'humilité !