Première lettre

De Corinthe à Hong Kong
Adieu à Dieu ?

« Lorsque j'étais enfant, je parlais, je pensais, je raisonnais en enfant :
une fois devenu adulte, j'ai abandonné ce qui était de l'enfant !
À présent, nous voyons les choses, comme à travers un miroir, comme des énigmes :
mais alors, ce sera face à face !
À présent, je n'ai de connaissance que partielle :
mais alors, je connaîtrai comme je suis connu ! »
1 Co 13

Paul à Corinthe

Paul a passé dix-huit mois à Corinthe. Un demi-million d'habitants, dont les trois quarts d'esclaves. Détruite en -146, reconstruite par César en -46, c'était une ville neuve, riche grâce au commerce maritime (deux ports : Cenchrées sur la Mer Égée, et Léchée, sur l'Adriatique). Populations mêlées : races et religions, luxe et débauche, culte d'Aphrodite avec prostitution sacrée. L'expression date d'Aristophane : « Vivre à la corinthienne ». Extrême richesse et pauvreté extrême. Centre intellectuel : écoles, philosophes, lettrés. Centre religieux : cultes à mystères de l'Orient.

La communauté chrétienne était le reflet fidèle de la cité, vivante et fervente, exposée dangereusement à toutes les dérives du corps et de l'esprit. D'où l'intérêt de la 1ère lettre aux Corinthiens : l'insertion de la foi chrétienne dans une culture païenne.

Pourquoi leur envoyer des lettres, à ces Corinthiens ? Paul était resté en contact avec cette communauté. Il semble qu'il lui ait déjà écrit une fois (lettre perdue), en réponse à un billet que les Corinthiens lui auraient fait parvenir. Et puis arrive le brillant Apollos. Des partis se sont formés, avec une rivalité certaine, se réclamant d'Apollos, de Paul, de Céphas (Pierre serait-il passé à Corinthe ?) et même... du Christ !

Ce genre de nouvelles ne pouvait qu'inquiéter Paul, en séjour à Éphèse, en plus de tous les cas d'espèce qu'on lui rapportait. On devait être au printemps de 46. C'est la marche de son argumentation qui déconcerte un esprit occidental comme un schéma circulaire, à la slave. L'axe principal de la thématique est ce que l'on pourrait nommer « la distance culturelle ». Comment passer d'Israël à la Grèce, de Jérusalem à Corinthe, du monde judéo palestinien au monde hellénistique ? Paul n'hésite pas à parler de rupture nécessaire en matière de « sagesse », d'éthique sexuelle, d'interdits alimentaires, d'habitudes culturelles diverses et naturellement de la question de la résurrection des morts ! La première lettre aux Corinthiens (Co 1) est peut-être la plus actuelle de toutes les lettres pauliniennes.

 

Vincent-Paul à Hong-Kong

Huit années à Hong-Kong, au service d'une Communauté Francophone forte de 6000 âmes, au milieu de 6  ;000  ;000 de Chinois et d'autres nationaux, dans un melting pot de traditions culturelles, syncrétistes et transversales, m'ont fait réaliser définitivement que, « religieusement » parlant tout est possible pour l'esprit humain, et même son contraire !

Oui, il existe bien une strate subjective inéliminable du phénomène religieux, où indépendamment de tout contenu dogmatique arrêté, il est essentiellement « expérience personnelle ». Pour autant, ceci ne permet pas de conclure un peu vite à un besoin incontournable de religion chez l'homme, car l'expérience subjective, à laquelle renvoient tous les systèmes religieux constitués, peut parfaitement fonctionner pour elle-même, à vide, en quelque sorte. Nul besoin, pour s'exercer, de se projeter dans des représentations fixées, articulées en corps de doctrine et socialement partagées : l'expérience religieuse personnelle peut très bien aussi trouver à s'investir ailleurs que dans le type de pratiques et de discours traditionnels.

Nous n'en aurons certainement jamais fini avec le "religieux", même si la religion devait disparaître. Il y a pour autant deux erreurs à éviter : la première serait de conclure de l'existence de ce noyau subjectif à la permanence et à l'invariance de la fonction religieuse, et la seconde, de tirer de l'indiscutable dépérissement du rôle de la religion dans nos sociétés l'annonce certaine de sa volatilisation sans trace. C'est l'objet de la réflexion permanente de Marcel Gauchet.

La discontinuité du religieux en tant que fonction sociale est pour l'essentiel déjà opérée. En revanche, la continuité du religieux dans le registre de l'expérience intime n'a pas fini de nous réserver des surprises ! Ce type d'expérience demeurera en effet l'un des grands foyers futurs de l'invention culturelle : par exemple dans le domaine du sentiment esthétique ou des modalités de la connaissance de soi, grâce à ce qui reste de l'épreuve de l'invisible quand l'invisible codifié est dépouillé de ses codes ; et aussi par une science de l'homme « d'après » l'homme de religion, tel que la religion l'a révélé, et tel qu'elle l'abandonne en disparaissant !

 

L'empreinte de l'Autre

Se dégagent ainsi trois lignes de force dans cette cartographie sommaire de l'empreinte de l'Autre (noter le A majuscule, car il s'agit de cet Autre qui est l'autre nom de Dieu), comme une sorte d'échelle à trois niveaux : (1) l'Autre, en effet, continue d'habiter le travail de la pensée ; (2) l'Autre préside toujours à l'organisation de l'imaginaire ; (3) l'Autre donne encore forme au problème de soi. Reprenons successivement ces niveaux.

1 - Premier niveau
l'Autre continue d'habiter le travail de la pensée. Prenons le partage de la réalité, par exemple. Son empreinte continue de nous procurer un objet intellectuel de type religieux, in-cernable et in-nommable, surtout dans le discours philosophique, qui l'indifférencie. Cet enjeu se déploie encore quand on considère une réalité qui s'impose au-delà de la réalité première, une réalité qui reste neutre a priori, mais peut être catégorisée comme une dialectique entre : apparence et vérité, sensibilité et intelligibilité, immanence et transcendance, etc. Bref, la dualité du réel. En ce sens, nous n'avons pas cessé d'être les enfants putatifs des hauts plateaux iraniens de Zarathoustra !

Mais ne nous y trompons pas : ceci n'est qu'un « objet » de type religieux, c'est-à-dire qu'il est le présupposé de toute expérience religieuse particulière. Cet objet religieux ne produit en soi aucun sens, aucune foi, aucune sacralité ; son fonctionnement se suffit à lui-même, d'où la tentation du recours (et du retour) aux langages des spiritualités orientales (bouddhiste et taoïste en particulier), sans implication théiste, sans référence à une subjectivité séparée (Dieu) ; mais avec le (ré)emploi de notions, comme celles de « vide » (ku, sunnyata) et de « rien » (mu), mieux à même de rendre l'expérience « pure » que ne le font les catégories usuelles de la théologie chrétienne, par exemple. Vide ou rien : figures extrêmes de tout ce qui demeure illimité et indifférencié ; passage d'une connaissance directe (mystique) à une connaissance indirecte (médiations), installant au coeur même du monde, une vérité invisible plus certaine que ses apparences. « Il y a donc bien quelque chose »...plutôt que rien !
La vraie question ici est : pourquoi ne pouvons-nous pas poser ce problème d'une autre façon ?

2- Second niveau
L'Autre préside toujours à l'organisation de l'imaginaire. Notre capacité d'émotion au spectacle du monde, nous en avons hérité comme d'une prédisposition acquise, par laquelle nous communiquons avec ce qui fut, pour les millénaires qui nous précèdent, le sens du sacré : c'est-à-dire la nature profonde des choses et notre façon de recevoir leur apparence, en somme, l'organisation imaginaire de notre saisie du monde. Là encore, une sorte de (re)découverte de ce « mana », cher à Margaret Mead, l'anthropologue des îles du Pacifique!
Ainsi, quand nous traitons du monde, c'est toujours pénétrés d'imaginaire et articulés par lui, consubstantiellement liés avec la virtualité d'une expérience esthétique, ce type d'expérience différentielle qui fait parler ce monde, invinciblement, en nous le révélant sous un jour inconnu, en nous le présentant comme « autre », comme ouvert sur un mystère que nous ne lui connaissions pas. Fascinosum !
Cette expérience esthétique est l'expérience même du sacré : expérience de la présence du divin dans le monde, expérience de la proximité de l'invisible au milieu du visible ; expérience de l'irruption d'un « tout autre ». Mais aussi : une « altérité » socialisée, ritualisée ; le lieu du divin, distingué par élection ; la mystérieuse présence du dieu au temple et dans le sacrement.
Le sacré, c'est alors, et spécifiquement, la présence de l'absence ; la manifestation sensible et tangible de ce qui est normalement dérobé aux sens et soustrait à l'humaine saisie. « L'art, c'est la continuité du sacré par d'autres moyens » (dit Marcel Gauchet, dont je m'inspire ici abondamment de la pensée).
Quand les dieux désertent le monde, c'est le monde qui se met à nous apparaître « autre », à révéler une profondeur imaginaire qui devient l'objet d'une quête spéciale, dotée de sa fin en elle-même et ne renvoyant qu'à elle-même : ce qui est la négation même de la transcendance. Il se produit une appréhension imaginaire du réel qui constituait jusqu'ici le support anthropologique de l'activité religieuse et qui se met désormais à fonctionner pour elle-même, ayant son but en soi. Un état d'immanence !
Nous expérimentons ainsi une étrangeté radicale qui nous rappelle quelque chose que nous ne saurons jamais et dont cependant nous sommes sûrs ! Nous contemplons le visage exclusif sous lequel ce « quelque chose » parle à notre imagination. Nous recevons l'héritage obstiné des temps où le monde était peuplé de puissances invisibles et qu'il nous faut regarder, à force d'ascèse, comme « autre » qu'il nous est donné spontanément ... « Et ceci se passait en des temps très anciens », d'après Victor-Hugo.

3 - Troisième niveau
L'Autre donne encore forme au problème de soi. Nous représentons et sommes pour nous-mêmes LE problème par excellence ! Combien peu l'homme est-il pour lui-même une donnée aisément et naturellement assumable : il se balance sans trêve, entre recherche de son propre effacement (cf. Michel Foucault, Les mots et les choses), et quête d'une pleine et nécessaire identité à soi (cf. Carl Rogers, Le développement de la personne.

 

To be or not to be : that is the question !

On n'est pas : on veut être et ne pas être, simultanément et contradictoirement. Les dispositifs religieux ne sont, - peut-être et en définitive, - que la mise en forme de la question ouverte au centre de nous-mêmes, et la réponse à cette question !

D'où cet éloignement compréhensif, quoique contradictoire, d'avec les religions : nous vivons mal la problématique de quelque chose qui nous est donné pour résolu dans le cadre des systèmes religieux repérables. Nous demeurons infiniment fascinés par la mémoire inlassablement récapitulée des mondes de la croyance, ce miroir ambigu tendu par cette encyclopédie des sagesses. Car, et voici le paradoxe :nous voulons bien le baume de la solution, mais nous ne sommes pas prêts à renoncer à la liberté de la question ! Cette même tension a évolué en déchirure à l'aube de notre ère, sous d'autres cieux que les européens. Elle a fini par scinder en deux l'expérience fondatrice du Bouddha : Mahayana (Grand Véhicule) et Hinayana (Petit Véhicule), de part et d'autre d'une personne historique, Siddhârta, déifiée d'un côté, avec le montage de la statue et de la religion (baume de la solution), et maintenue de l'autre, comme premier témoin sévère du salut par soi-même, avec la dure loi du chemin de l'éveil (liberté de la question).

D'où encore tous ces syncrétismes mobilissimes, ces individualisations paranoïaques, cette incapacité atavique d'adhérer absolument et sans esprit de retour aux anciens systèmes de conviction, cette multiplication et diversification de toutes les conversions possibles, ni très solides ni très durables.

Aller-retour et compromis entre adhésion et distance : voilà peut-être le mode durable de survie du religieux au sein d'un monde sans religion et para chrétien. Déjà la phénoménologie, avec Merleau-Ponty, choisissait l' "epoche" dans l'approche du sens : elle suspendait sa "décision". Ou plus positivement, peut-on déceler dans cette attitude mentale, la déclaration de Sichem dans l'évangile de Jean : « Plus sur cette montagne, ni sur l'autre, mais en esprit et en vérité ! »

Dès que l'on sort du système où le fondement de notre être est posé sur l' « Altérité Absolue », apparaît le problème essentiel de l'homme : s'assumer soi-même sous sa double polarité. En même temps, le besoin de la justification de soi (la volonté des dieux qui vous légitime d'être, la promesse de la vie éternelle) et/ou tentation de se dissoudre en tant que soi (l'appel mystique à se fondre et à disparaître en Dieu, l'impératif du renoncement, de l'abnégation, de l'oubli de soi, où se côtoient souvent mystique occidentale et zen de l'éveil).

Ce qui revient à dire que le déclin de la religion se paie en difficulté d'être soi : nous avançons alors en compagnie du trouble intime et de la folie, parce que cette compagnie se révèle vite épuisante pour l'individu sans secours ni recours. Pourquoi moi ? Pourquoi naître maintenant quand personne ne m'attendait ? Que me veut-on (à la fin !) ? Que faire de ma vie quand je suis seul à décider ? Serai-je jamais comme les autres ? Pourquoi est-ce que cela, - la maladie, l'accident, l'abandon, l'absurde... - tombe sur moi ? À quoi bon avoir vécu si je dois disparaître sans laisser de traces, comme si, aux yeux de la postérité, je n'avais pas vécu ?... Serions-nous voués à vivre désormais à nu et dans l'angoisse, ce qui nous fut plus ou moins épargné depuis le début de l'aventure humaine par la grâce des dieux !

 

Réponses...

Les réponses ? Elles sont multiples et très diverses. La fuite dans la psychose, comme réponse individuelle la plus répandue. Et comme réponses collectives : les techniques du rapport à soi, la pratique psychanalytique, par exemple, c'est-à-dire une valse oscillation - hésitation interne entre restauration et destitution subjectives. Il y a aussi les modes successives : de la haine déclarée du sujet et du culte de sa disparition, à son retour débridé et à sa réhabilitation narcissique ; de l'amour de soi jusqu'à l'éviction du reste, et la volonté absolue d'abolition de soi ; entre l'absolu de l'être et l'être rien. Ne croyons pas que tous ces cas de figure soient le seul fait d'intellectuels rompus à la dialectique : ils reflètent toujours plus la situation psychologique et spirituelle de personnes simplement incapables de verbaliser la désespérance de leur état, et dont les seules dérives sont les symptômes, comme les conduites progressivement adductives du travail, du gain, du plaisir, du pouvoir...Les seules paroles iréniques et consolatrices ne suffisent plus, la responsabilité pastorale exige de nouveaux modes de traitement, car la situation présente est d'abord provoquée par la non congruence du discours de l'espérance chrétienne à ces maladies de l'intelligence : Intellectus quaerens fidem (l'intelligence à la recherche de la foi), certes, mais quel type d'intelligence pour quel type de foi ?

La voilà, la douleur lancinante et quotidienne, inoubliable et incontournable : l'inexpiable contradiction du désir, inhérente au fait même d'être sujet !

C'est pourtant là que peut s'ouvrir paradoxalement un chemin vers la spiritualité et, qui sait, vers la sainteté : dans cette zone indéfinie et encore indifférenciée qui commence là où ne fonctionnent plus ce que l'on connaît ni ce que l'on peut évaluer. S'aventurer dans ce no man's land, - c'est-à-dire là où l'homme, cet homme que je suis (encore), n'est pas (encore) advenu,- est la seule progression possible, non pas pour échapper à la douleur incontournable ni à la contradiction inhérente au désir, mais pour me révéler à moi-même tout l' « autre » que je ne suis pas encore.Il y a de l' « autre » en moi : non seulement autour de moi, au-dessus de moi, avant et après moi. Cet « autre » en moi, - qui, je le répète encore, n'échappera jamais, par définition, ni à la douleur d'être ni à la contradiction d'aimer, -cet « autre » est le seul salut possible. L'avancée dans le terrible inconnu où je m'engagem'apprend sur moi-même les possibles ouverts sur un horizon qui s'éloigne au rythme même de ma progression : l' « autre » en moi ne voit pas les limites que je vois, moi, dans mon/ma in / capacité à le poursuivre.Je deviens « saint » quand j'avance vers l' « autre » de moi, en abandonnant chemin faisant ce qui m'a mené jusque-là. Je distingue de mieux en mieux ce qui me transporte et ce que je supporte : la religion et tous ses adjuvants sont supportables tant qu'ils me transportent, c'est-à-dire sont utiles à cette progression. Le « saint » ne s'embarrasse ni de béquilles ni d'illusions : ils les lâchent un jour, ou bien elles tombent d'elles-mêmes, puisqu'il a fini par devenir comme l' « Autre » (avec, de nouveau, un A majuscule) !

Voilà la nudité qui nous fait crier « Nada ! Rien ! », comme Jean de la Croix. Car la religion, en tant que religion instituée, ne m'apprend de fait rien sur rien, tout en m'étant, le temps qu'il faut, aussi nécessaire et inévitable qu'elle se révélera un jour, à moi, précaire et superflue. Sortir de l' « enchantement de cette religion », c'est être capable désormais, c'est en tout cas courir le risque de répondre à l' « Autre » absolu en tant que l' « autre » relatif qu'on est en train de devenir ! C'est dire adieu à tous les dieux, pour s'en remettre enfin à « Celui qui est » comme « je suis ». C'est assumer humblement et réalistement la médiation comme étape nécessaire, le symbole comme référence historique, la religion comme urgence à dépasser, mais sans urgence.

Tout le monde n'en est pas là, nous dira-t-on ! Bien sûr que non! Car personne n'est contemporain des autres, même celui qui, tout « autre » qu'il est, « sort de la religion » n'est pas contemporain de la mémoire qui en lui demeurera toujours, trace indélébile qui continuera de (faire) souffrir douleur et contradiction.

C'est au bout de ce chemin, de mon chemin donc, que l' « autre » en moi finit par ne faire qu'un avec l' « Autre » en lui-même, quand ce qui est « autre » finit par rejoindre « Celui qui est tout Autre ». Mais elle urgera toujours, la douleur lancinante et quotidienne, inoubliable et incontournable. Elle sera toujours vivace, l'inexpiable contradiction du désir, comme la mémoire de mon humanité permanente au coeur de mon expérience de l' « Autre » ! Certes, le soleil se lève sur les bords du Yabok, où a eu lieu toute la nuit le combat avec l'Ange (figure de l' « Autre ») : mais Jacob-Israël se surprend à boiter. Ce sera la mémoire à la fois, et de la possibilité de l'expérience de l' « Autre », et de la nécessité de la béquille des médiations ! Sinon, gare à la chute dans « l'ubris », la folie de la toute puissance !

La patience du prêtre s'impose en conséquence comme celle du médiateur, du « pontifex », du passeur : souffrir les délais, les retards, les détours. C'est la patience même de « Celui qui est », de Dieu, d'après ce que nous en révèle Jésus. Ce n'est pas le comput horaire qui régule la sainteté, car elle transcende le temps qui passe ; c'est du côté de la grâce, c'est-à-dire du « coup de pouce » divin, que la différence s'abolit. Là, il n'est plus question de religions : au fond, personne ne peut prétendre que Dieu ait jamais avalisé les façons dont on les lui a imposées ! Mais comme on lui répétait que c'était nécessaire, il a fini par s'en faire une raison, tout en n'en pensant pas moins, vu la façon dont le Temple avait traité Jésus ! C'est pour cela, entre autres, que les « pratiquants de tous bords » lui en veulent autant : ils se rendent bien compte qu'il est au-dessus de tout cela, et que son affaire, - sa seule affaire,- c'est qu'on devienne comme lui, des « Trois fois « autre », « Trois fois Saint », à la sueur de notre front d'homme et au bénéfice de sa grâce ! Que chacun s'emploie donc à son Yabok !

 

Rome et la modernité

Certes, mais pourquoi l'Église Catholique Romaine (ECR) à son apogée, au 16e siècle, n'a-t-elle donc pas pris le chemin de la « modernité », comme elle sut le faire , même un peu (!) forcée, lors de l'affaire de la circoncision, à Jérusalem, aux tout premiers temps des deux fondateurs, Pierre le champion des judéo-chrétiens, et Paul celui des pagano-chrétiens ?

Pourquoi n'y a-t-il pas un développement continu entre cet âge d'or paré de tout ce qui constitue le socle du développement économique et social moderne (urbanisation, croissance démographique, échanges à longue distance), et les temps qui suivent ? Où se brise cette histoire, à quelle bifurcation possible s'est-elle engagée sur le mauvais chemin ? Question qui paraîtrait oiseuse si elle n'était à la base d'un des plus importantsfourvoiements de l'Histoire, en matière de représentations mentales ! Pourquoi donc l'Occident Catholique contemporain perdit-il près de 500 ans (un ½ millénaire) ?

Ne faudrait-il pas en chercher la cause d'abord dans le comportement de l'aristocratie ecclésiastique romaine (l'establishment institutionnel), aristocratie népotique et concussionnaire, qui privilégiait l'acquisition des richesses, entre autres, par le butin des bénéfices d'église et consacrait à cette activité l'essentiel de son énergie, à la manière de tous les princes européens ? À cela s'ajoutait, sur tout le territoire de l'Europe, la présence d'un clergé de base, sorte de « main d'oeuvre servile » dont la situation capacitaire et économique rendait le travail pastoral de proximité aussi misérable qu'inopérant. Travail, pour autant, ni moins efficace en termes de productivité, ni moins rentable qu'il eût pu l'être, vu la capacité de modernisation dont « le pauvre peuple des prêtres de paroisse » fit preuve dès que Messieurs Vincent et Olier eurent organisé ce qui deviendra « la formation des séminaires ». En revanche, cet état de fait confortait l'institution et les élites romaines - les Princes de l'Église -, dans une vision péjorative sinon méprisante de ce « travail pastoral », dont toute valeur formatrice était exclue : toute activité devenant méprisable lorsqu'elle est accomplie par des « sous-hommes », ici des hommes issus du « vulgum pecus ».

Mais le mal semble être plus profond encore. Ces aristocraties à l'antique ont bien pris conscience de l'élargissement de leur monde, mais toujours pour en tirer jouissance, jamais pour (s')y investir. « Consommer », voilà la seule vraie puissance, dans le droit fil de la Rome impériale du 2e siècle : pour cette idéologie, « produire » n'a aucun sens, « investir » pas davantage. Même Ignace de Loyola aura du mal à le faire comprendre quand il fondait la Compagnie, en 1545 ! En effet, des riches qui ne sont que des « rentiers », ne peuvent à coup sûr se conduire comme des « entrepreneurs » ! Le capital humain (intelligence et ressources humaines) finira par se stériliser, ou au mieux, se déplacera-t-il bientôt en circuit fermé exclusif d'autodéfense (affaires Galilée, Copernic, Giordano Bruno, Matteo Ricci, bientôt l'ordre des Jésuites dans son ensemble...).

L'Église Catholique Romaine (ECR) se condamna ainsi à une croissance « démographique » planétaire, mais sans modernisation (les « missions », à l'est comme à l'ouest), moyennant si nécessaire le recours à « la force persuasive » de l'Inquisition (intra et extra muros : de Torquemada à Bellarmin) ; à la consommation effrénée des « surplus de la religiosité » (le trafic des indulgences) et leur attribution à des dépenses somptuaires (regalia), valorisant la pompe de l'establishment romain (la construction de St Pierre et l'embellissement de l'Urbs), et non la vision prophétique (les promoteurs visionnaires de la Réforme).

À cela s'ajoute que les découvertes scientifiques et techniques qui, désormais, vont aller se multipliant, à l'allure même à laquelle progresse le règne de la raison, restent pour l'Église Catholique Romaine dans le seul domaine de l'ordre philosophique, comme si cet « homme catholique romain » était irrémédiablement resté « un homme antique » et ne pouvait concevoir qu'il puisse modifier ce qu'il continue mordicus d'appeler « l'ordre naturel du monde », la connaissance n'ayant d'autre but que la contemplation de la vérité et l'amélioration de soi, et le passage étant bloqué entre connaissance et transformation de la nature ! L'absence de liens entre science et pouvoir relègue inévitablement la science au magasin des accessoires culturels.

La question est donc en définitive stimulante et essentielle, et elle repose sur une illusion :la prospérité réelle du 16e siècle, reflet à court terme des succès romains de l'Église Catholique Romaine a, de fait, déjà écarté toute solution alternative de développement, bien que Rome se soit trouvée à cette époque (confrontation/rencontre avec d'autres cultures, civilisations, voire philosophies aux Amériques comme en Asie...) en position d'emprunter le chemin de la modernité.

Au cours du 19e siècle, quand se répandent, en Europe et depuis ses capitales, les ères de la colonisation territoriale (en Afrique et en Orient), conjointement avec les révolutions industrielles, économiques et politiques, l'Église Catholique Romaine fut de nouveau en position de rattrapage d'une modernité qu'elle avait déjà laissé s'échapper une fois : toutes ces transformations sociétales auraient pu conduire à « un autre mode de production », quand l'accumulation des opportunités aurait pu donner naissance à une classe « d'entrepreneurs », si le produit, autant humain que financier, n'avait été gaspillé enrestauration inutile et en réaction sans avenir ! Les deux occasions précédentes ne furent pas saisies et la révolution globale en route ailleurs n'aboutit à rien d'autre, à Rome, qu'à la (ré)organisation du premier Concile du Vatican (1870), renrégimentant les forces chrétiennes encore vives et les détournant mortellement de l'esprit d'entreprise, autre que charitable et réactionnelle.

Le 20e siècle, - et son cortège de guerres mondiales, de Plan Marshall, de relève époustouflante des grands vaincus (Allemagne et Japon), d'explosions informatique et cybernétique, et de mondialisation avec la crise des monnaies et la chute des marchés, les attentats du 11 septembre, et dernièrement la pandémie du SRAS enfin...,- le 20e siècle donc, (et le 21e qui commence), grâce à son inventivité tous azimuts, surmonte progressivement les aléas de conjonctures de plus en plus complexes, et retrouve tant bien que mal de hauts niveaux de prospérité, contestés et/ou promus.

Quant à l'Église Catholique Romaine, après un premier grand pape (princier) en délicatesse devant l'entreprise nazie, (Pie XII), un second grand (et vieux pape « trompeur ») lançant la surprise de Vatican II (Jean XXIII), un troisième grand pape (francophile) qui clôt le concile, prisonnier des affres de ses hésitations (Paul VI), un quatrième grand pape enfin (formé en régime soviétique) qui voyage depuis plus de 30 ans, (plus de 130 déplacements), se dote d'un cardinal bavarois comme inspecteur général (Joseph Ratzinger), favorise systématiquement toute « communauté nouvelle » pourvu qu'elle produise des troupes (des prêtres, au sein desquels « on » choisira les évêques de la Nouvelle Évangélisation), « intransige », envers et contre tout et tous, des positions doctrinales et éthiques « indiscutables » (oecuménisme, sexualité, ecclésiologie), en pleins scandales pédophiliques et débâcles financières internes, s'accroche littéralement à son poste, comme un « capitaine courageux » prêt à / voulant sombrer (? !) avec « la barque de Pierre », bref prétend restaurer la foi des anciens jours dans une Europe fantasmatique qui échappe de toutes façons et par tous les bouts à tout/son contrôle chaque jour un peu plus. Faut-il évoquer les pitoyables images de l'hôpital Gemelli et les inimaginables déclarations « autorisées » des premiers jours de février 2005 !

Quelle distance sépare l'Église Catholique Romaine du monde tel qu'il est avec ses besoins tels qu'il les vit, et non pas tel qu'elle le voudrait ! En persistant aussi bien à dépendre d'un atavisme structuro-mental de fonctionnement idéologique qu'à refuser de procéder significativement à une réélaboration sociale et intellectuelle du travail pastoral et apostolique, donc en continuant à confiner l'espace de l'inventivité dans une étroite marginalité, - à la fois pour donner le change et le mieux contrôler - la « civilisation religieuse catholique romaine » se soustrait toujours plus irréversiblement à un avenir habitable pour les hommes de ce temps.

Paradoxalement, il reste toujours la culture ! Alors que l'immobilisme de l'Église Catholique en matière de réévaluation et de re-présentation du message chrétien fait s'éteindre progressivement ce que la foi ne peut transmettre sans mystère, certes, mais non plus sans mystagogie en phase appropriée fleurit une culture que l'on peut sans honte qualifier de « religiosité populaire » et qui re-vient ou veut revenir aux fastes familiers d'antan : le baptême, qui réunit la famille, la communion dite solennelle, qui souligne le passage à la puberté (au détriment de la confirmation qui, repoussée à plus tard, tombe facilement dans l'oubli, au profit des classes à examen...), le mariage, dont la date est arrêtée en fonction des disponibilités restauratrices, et que l'on « veut » kitsch au possible...mais pas la messe, pas la prière, pas la pratique dite régulière, pas la « discipline »... pour la bonne raison que ces dernières supposent exercice et continuité, et que, n'exerçant plus l'attraction de l'importance, elles ne peuvent représenter un intérêt suffisant pour qu'on s'y investisse.

En effet, le mode de pensée qui nous a été inculqué institutionnellement obéit désormais et essentiellement à des principes de disjonction, de réduction et d'abstraction, - rejoignant, mal gré qu'il en ait, les principes de la déconstruction positiviste pratiquée par le philosophe « pieds noirs » qui vient de disparaître : Jacques Derrida. Il isole les objets de connaissance et de pratique les uns des autres, et il rend donc difficile l'appréhension des interactions et implications mutuelles qui lient ces pratiques et ces objets de connaissance entre eux. Il privilégie la connaissance des parties constituant le système, - ici, catholiqueromain par exemple - , sans inciter à opérer une navette des parties au tout et du tout aux parties : de telle pratique à la foi, et de la foi aux pratiques. Nous disjoignons et ventilons en différents compartiments les fragments d' ensembles organiques dont notre mode de « penser et de croire » à brisé l'unité. L'hyper morcellement du tissu complexe des phénomènes et des événements de l'existence donne finalement à voir comme seule réelle sa fragmentation compartimentée. Par ailleurs, une sensibilité religieuse incontrôlée tend à considérer les formules et les rites comme seules réalités. On en arrive à une intelligence aveugle de la foi qui isole nos actes les uns des autres, les soustrait à leur environnement signifiant, désintègre les ensembles comportementaux et les systèmes de fonctionnement. Nous devenons ainsi de plus en plus aveugles aux phénomènes concrets de nos besoins profonds, aux réalités concrètes de notre existence globale et aux problèmes fondamentaux du sens de notre vie. De notre être au monde, pour tout dire.

Aussi, ce mode anthropophage d'organiser notre pensée nous aveugle en définitive, et nous déshumanise aussi profondément que l'erreur d'observation ou l'incohérence logique.

Quand elle s'applique aux être humains particuliers, la pensée unidimensionnelle se paie en souffrances, hélas invisibles aux responsables et aux institutions qui la provoquent. L'incapacité de concevoir la complexité humaine dans ses multiples dimensions (biologique, psychologique, sociologique, mythologique, religieuse, spirituelle, etc.), dans ses micro dimensions (l'être individuel) comme dans sa macro dimension (ensemble planétaire) conduisent à d'innombrables tragédies personnelles et risque de nous mener à la banalisation, c'est-à-dire à notre insignifiance globale en tant que groupe humain.

Edgar Morin soutient que « l'organisation complexe naît à la frontière du désordre et de la turbulence : le chaos positif. Un monde simple est mort. Un monde complexe émerge. Mais la pensée simplifiante et réductrice n'est pas morte et la pensée complexe essaie de naître... Complexe, c'est ce qui est tissé ensemble. Le complexe nous apparaît lorsque 'un et multiple', 'tout et parties', 'objet et environnement', 'objet et sujet', 'ordre/désordre et organisation' sont inséparables et interdépendants. Il y a, non pas une complexité, mais un tissu de multiples complexités, les unes empiriques (désordre, aléas, complication, inter rétroaction enchevêtrées), les autres logiques (insuffisances de la causalité linéaire, indécidabilités, contradictions qui surgissent à partir de l'examen rationnel des données ou phénomènes). [... ]La complexité est une question, non une réponse. La complexité est un défi à la pensée et non une recette de pensée. La complexité n'est pas l'exhaustivité, mais la reconnaissance des incertitudes et des contradictions. La pensée complexe vise, non pas à annuler par les idées claires et distinctes, les déterminismes, les distinctions, les séparations, mais à les intégrer. »

Dans son mouvement même, la pensée complexe tend à surmonter le divorce entre culture scientifique et culture des humanités, et établir leur nécessaire dialogue ; chercher à lier ce qui est disjoint ; affronter le défi que la complexité des phénomènes pose à la pensée dans tous les domaines, y compris politiques et religieux ; situer le monde humain, non comme une sphère séparée du monde vivant, mais émergeant de celui-ci, lui-même émergeant du monde physique ; concevoir la relation anthropo-bio-cosmologique à partir des acquis et des incertitudes du savoir contemporain, aussi bien dans le domaine des sciences dites exactes que dans celui de l'éthique, de la foi et de la spiritualité ; réinterroger la raison humaine et la foi, leurs possibilités et leurs limites ; explorer le continent le moins connu de tous : celui de l'esprit humain qui élabore la connaissance et ce qui la dépasse, physique et métaphysique...

Paradoxalement, l'Église Catholique Romaine est ainsi en train de réaliser à son insu un extraordinaire travail de conservation comportementale de la dimension culturelle de l'expression religieuse, que la Foi en ses fondations (la mort et la résurrection du Christ) et l'organisation de ses liens sociaux (religion = religare = lier ensemble) en voie d'évanescence, ont permis de construire !

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