La route du Bouddha
J'ai eu la chance, après mon temps de service comme aumônier de la communauté francophone de Hong Kong, de bénéficier d'une année sabbatique, qui devint vite dix-huit mois ! Je décidai de m'enfouir en trois étapes dans le Bouddhisme multiple et varié dont je voyais depuis sept ans autour de moi l'éclosion polyphonique et souvent cacophonique à mon goût.
Trois étapes, ai-je dit. Le Népal d'abord, exactement à l'endroit où la tradition fait naître Siddhârta : Lumbini, près de Kapilavastu, sa ville patrie, celle des Sakia Gotama. Quatre mois consacrés à l'étude des langues et des textes, et de l'origine de la première statue du Bouddha, « inventée » par les derniers grecs du Gandhara, sollicités par des moines de la branche Mahayana du Bouddhisme indien. La Corée du Sud, ensuite, au sein de la secte Chogye, héritière des méthodes de méditation les plus anciennes, celles du 6e Patriarche chinois Hui Neng et de son disciple Huang Po, transmises à Chinul, fondateur du monastère de Song Kwang Sa, près de Kwangjiu, où je passai dix-sept semaines à pratiquer le zen, à raison de dix heures par jour, sous la conduite de Chung San, grand maître à l'époque. Le Japon, enfin, celui des première capitales : je consacrai deux petits mois à l'étude des jardins zen de Kyoto et du masque no.
La rentrée en France, après dix ans d'absence, m'apprit l'engouement de nos compatriotes pour les Bouddhismes zen et tibétain, Deshimaru et Dalai Lama obligent ! Les statistiques semblent même établir le Bouddhisme comme quatrième « religion » de France, après, dans l'ordre, l'indifférence, le Christianisme et l'Islam !
Mais je me rendis vite compte aussi que cette pratique se réduisait la plupart du temps et pour la majorité des « adeptes », à manier gauchement quelques doctrines ésotériques en fin de repas et à s'adonner de temps à autre quelque « sesshu » (séance de méditation) hygiénique, comme on s'adonne une saison au yoga ou à la peinture sur soie ! Quant à l'étude elle-même du Bouddhisme doctrinal et de ses présupposés idéologiques, que nenni ! Il faut pourtant bien se faire une idée, et plus qu'une idée, de ce qui nous vient de l'est, si l'antienne de Noël est vraie qui y chante l'origine de la lumière : Ex Oiente Lux !
En quoi consiste donc cette supposée alternative à la foi chrétienne ? Il vaut toujours mieux apprendre à connaître ses partenaires en compétition !
Le Bouddhisme originel de Siddhârta, le Bouddha.
Affirmons de suite sinon l'athéisme, du moins l'agnosticisme et l'indifférentisme de Siddhârta, dès qu'il eut terminé ses classes. Rien n'est plus conforme aux vieilles idées bouddhiques que cette mise à l'écart des dieux, remarquent les spécialistes... La communauté primitive, sans nier l'existence des divinités traditionnelles, - et ils étaient plus que légion... - était convaincue de leur parfaite inutilité pratique. Pour elle, le salut de l'humanité était uniquement l'affaire de l'homme... C'est à l'influence des idées populaires sur la légende que nous devons l'abusif déploiement de mythologie que les textes hagiographiques se sont complu à nous infliger. Tout est dit de la dérive qui conduira le Bouddhisme au schisme au tournant de l'ère chrétienne.
Le Bouddhisme primitif, c'est d'abord le Dharma. D'abord, et surtout. Et même uniquement. Le Dharma, c'est la vérité découverte par toute personne devenue Bouddha à son tour lors de son "illumination", et prêchée au cours de son ministère public, par lui-même (forcé) ou ses suiveurs. Par delà les écrits canoniques qui nous sont parvenus en recensions pali, sanskrite, tibétaine et chinoise, certains auteurs postulent l'existence d'un Bouddhisme primitif ou pré canonique qu'ils s'efforcent de reconstruire...
Mais quelle place personnelle le Bouddha occupe-t-il lui-même par rapport à cette loi qu'il a découverte le premier, et en quoi consiste son enseignement ? Le Bouddha s'est d'abord effacé : c'est un voyant. Il n'est ni dieu ni esprit céleste (gandharva), ni démon, ni même homme ; il a acquis la science ; il n'a point de maître : il est « nirvané » ; c'est un victorieux. Il n'est que celui qui montre le chemin. Il ne peut rien de plus. La Vérité - c'est-à-dire l'origine des choses et leur anéantissement - , existe en elle-même, et fonctionne indépendamment de la présence ou de l'absence du Bouddha (Sakyamuni = le sage du clan Sakya) ; lui-même s'y attache pour l'honorer, la respecter et la servir. "Que la Loi soit votre île et votre secours : n'en cherchez point d'autre", lui fait-on dire.
Le Bouddhisme est-il une philosophie ? C'est le "Sermon de Bénarès", le « Sermon de la mise en mouvement de la Roue », qui contient les « Quatre Nobles Vérités ». Entre les deux extrêmes que constituent une vie de plaisirs et une vie de macérations, le Bouddha propose une voie moyenne qui doit mener à l'illumination et au Nirvana, et qui a trois caractéristiques : pragmatique, dialectique et psychologique.
Pragmatique : tout attachement est souffrance, et la souffrance est le fait essentiel de l'existence. La cause en est le désir : de plaisir, d'existence, d'impermanence. La valeur d'une pensée doit donc se juger par ce que nous pouvons faire grâce à elle, par la qualité de vie qui en résulte. Pour supprimer la douleur, il faut éteindre le désir, car tout ce que l'on peut dire est faux, faux du seul fait qu'on le dit. Le chemin qui y mène a huit branches : rendre purs la foi, la volonté, le langage, l'action, les moyens d'existence, l'application, la mémoire et la méditation. La doctrine sacrée est d'abord une médecine.
Dialectique ensuite, c'est-à-dire une forme de logique. Si vous pensez correctement et profondément à quelque chose, vous arriverez à des contradictions, c'est-à-dire des vues qui de quelque manière s'annulent les unes les autres. C'est en vainquant la pensée qu'on libère les contradictions qui alors se transforment en paradoxes. Alors l'étendue de l'espace illimité du vrai (l'Absolu) s'ouvre d'elle-même. C'est le travail le plus difficile !
Enfin, psychologique : en définitive la méditation est le moyen principal de salut, car c'est en méditant sur les processus mentaux que l'on peut exercer son contrôle sur eux. Ainsi, il y a un rapport opératoire entre métaphysique et psychologie. Cette relation performative intéresse au plus haut point nos contemporains : j'y reviendrai plus bas.
Pour tout ce qui touche le fameux "enchaînement des causes", en voici un essai de démonstration, telle que la présentent les bouddhologues !
La douleur se résume en définitive à deux mots : vieillesse et mort. Pour vieillir et mourir, il faut commencer par naître. Toute naissance suppose conception et gestation. Pas de conception sans accouplement (possession). La "possession" est provoquée par le désir charnel, la concupiscence sexuelle. C'est la perception, la vue qui éveille le désir. Cette perception sensation suppose le contact entre les sens et leurs objets. Le contact a pour occasion les six sens (les cinq externes + le « manas », sens interne). Ce sont les six sens qui constituent la personne (nom + forme). Bien qu'impermanente, cette personne a quelque conscience de son moi. Il n'y a conscience qu'à cause du « samskara » (coefficient de notre hérédité/prédestination/prédisposition). C'est parce qu'il y a non - connaissance que ces prédispositions existent : c'est « l'inconnaissabilité » de nos origines et de nos fins dernières.
Quant au « Noble Chemin à Huit Branches » qui mène à la suppression de la douleur, - qui met donc fin à « l'enchaînement des causes » de cette douleur -, il comporte lui-même trois éléments. La moralité (sila), c'est-à-dire l'abstention consciente et intentionnelle de tout péché du corps et de la voix, parfois de la pensée : éviter tout ce qui peut causer du tort à autrui. La concentration (samadhi) : c'est-à-dire la fixation de la pensée sur un point, l'absence de distraction et la quiétude mentale. La sagesse (prajna) ou la vue pénétrante (vipasyana) : c'est elle qui produit les quatre fruits du Chemin et réalise le Nirvana. Pour Sakyamuni, ce n'est pas une simple gnose superficielle, mais la saisie des trois caractères généraux (samanyalaksana) des choses qui sont : transitoires (anitya), douloureuses (duhkha) et dépourvues de réalité substantielle (anatman). Ces quelques mots sanskrits reviennent très souvent dans cette littérature vulgarisée pour les nouveaux adeptes, c'est pourquoi je me suis permis de les citer.
Ainsi la Loi, telle que la conçoit Sakyamuni, relève de la morale et de l'éthique plutôt que de la philosophie et de la métaphysique. Elle ne cherche pas à résoudre les énigmes qui se posent à l'esprit humain, mais entend seulement faire traverser à l'homme l'océan de la souffrance ; sur le reste, le Bouddha ne se prononce pas, c'est un domaine à part (avyahrtavastu). Il n'est pas inféodé à une école, mais il ne combat aucun système ; il cherche à guérir plus qu'à instruire. C'est ce qu'on appelle l'enseignement intentionnel (samdhabhasya) qui s'adresse aux esprits et n'entend point frapper les imaginations par le merveilleux. C'est peut-être pour cela que les vérités saintes et simples prêchées par Sakyamuni résisteront et à l'usure du temps et aux progrès de la scolastique du Grand et du Petit Véhicules.
Le Sangha, la Communauté bouddhique
Le Troisième Joyau (ratna) du refuge bouddhique, - les deux autres étant le Bouddha lui-même et le Dharma, la Bonne Loi que nous venons d'examiner le plus simplement possible -, c'est la communauté Sangha : elle fut aussi fondée par Sakyamuni, auteur d'une doctrine de salut. Le Sangha comprend quatre assemblées (parisad) : les religieux mendiants (bhiksu), les nonnes (bhiksuni), les laïcs hommes (upasaka), les laïcs femmes (upasika).
Sakyamuni, - et cela aura sa répercussion sur toute la suite du Bouddhisme, dès sa propre disparition, - laissait le Sangha religieux sans maître et sans hiérarchie, tout devant reposer uniquement sur le raisonnement personnel, sur ce qu'on a soi-même reconnu, vu et saisi. La seule préséance admise était celle de l'ancienneté, calculée sur la date de l'ordination. Le Bouddha entendit encore moins donner un chef spirituel à la Communauté toute entière.
"Après ma mort, soyez chacun à vous-même votre propre île, votre propre refuge ; n'ayez point d'autre refuge... La Loi que j'ai prêchée, la discipline que j'ai établie pour vous seront votre maître après ma disparition."
La vacuité
Un dernier concept doit être élucidé, à la fois subtil et riche de potentialités. Il s'agit de la « vacuité ». C'est ce qui se tient droit au milieu, entre l'affirmation et la négation, l'existence et la non-existence, l'éternité et l'annihilation : elle ne peut être l'objet d'une croyance définie. Nous ne pouvons y accéder, et si même nous le pouvions, nous ne la reconnaîtrions pas, car elle n'a pas de marques distinctives. C'est pourquoi la vacuité est appelée : « fait-d'être-tel », parce qu'on prend la réalité telle qu'elle est, sans y surimposer aucun concept. C'est pourquoi aussi, dans la vacuité, il n'y a ni obtention ni non - obtention, car nous ne pouvons jamais savoir si nous l'avons ou non. La vacuité n'est pas instruite pour soutenir une théorie (affirmation) contre d'autres (non - affirmation), mais pour se débarrasser des théories en général : elle est la non - différence entre oui et non, la vérité nous échappant quand nous disons "c'est" ou quand nous disons "ce n'est pas" ; mais elle se tient quelque part entre les deux
L'homme qui "vit dans la vacuité" n'a d'attitude ni positive ni négative, vis-à-vis de rien, et n'adhère jamais à quoi que ce soit qui est différent de lui, ni à personne d'autre : il ne fait fond sur rien ni personne. Cet homme est "omniscient", dans le même sens où il est à la recherche de l'extinction du soi : non pas pour sombrer dans le sommeil perpétuel sans rêve, mais pour à la fois "s'éveiller" et savoir (ce que la racine « budh » signifie en sanskrit). Pour ce qui touche l'omniscience, sa vertu réside précisément en ce que je n'ai pas le plus léger désir d'elle. Cela est pure contradiction : « Mon but doit avoir de l'attrait pour moi, sinon je ne chercherais pas à l'atteindre ; mais il doit également être sans attrait pour moi, parce que autrement, je chercherais à l'atteindre. »
Ainsi l'omniscience et moi ne saurions jamais nous rencontrer ; mais, que je ne sois plus moi, et tout peut m'arriver. Faire tout, sans être conscient de faire quoi que ce soit. Penser tout et n'être conscient de rien. Lutter pour tout, et être content de ne jamais rien atteindre : voilà le miracle à accomplir pour nous débarrasser de nous-mêmes !
(Ah ! que j'aimerais assister à la rencontre du Raja Siddhârta Gotama Sakia et du Caballero Inigo Lopez de Loyola, dans sa grotte de Manrèse ou quelque part sous l'arbre de la Bodhi, à Sarnath ; la sainte indifférence des Exercices Spirituels a résonné en moi, à l'époque, comme aujourd'hui, la sainte vacuité bouddhique. Tout le siècle d'or espagnol, "El Siglo de Oro", en parle avec Jean de la Croix et Thérèse d'Avila : il y a des co-ïncidences, à 2 000 ans de distance : de -500 à + 1500 !)
Le Bouddhisme des Bouddhistes après le Bouddha
Après la mort du Bouddha (et son "mahaparinirvana"), ses disciples se trouvèrent devant une tâche immense : n'ayant aucun testament écrit, il importait de fixer de toute urgence son enseignement, tant doctrinal que disciplinaire. Comment le Sangha allait-il s'y prendre, pour procéder légitimement à l'élaboration du dépôt révélé, faute d'un quelconque magistère ? C'est Mahakasyapa (un oncle de Siddhârta), avec ses disciples immédiats, se réclamant du titre d'Arhat (saint), qui convoquèrent le synode de Rajaghra, et s'employèrent à "réciter" de mémoire, pour aboutir à la constitution d'un canon oral, rigoureux et intransigeant, mais qui pourtant ne put s'imposer à tous leurs collègues, surtout parmi les religieux demeurés au stade d'étudiants (saiksa) et de profanes (prthagjana), et chez des fidèles laïcs (upasaka), ou encore, mais plus tard, chez des savants consommés(bahusruta) ; ces derniers entreprirent carrément la révision du canon oral, l'expurgeant et le complétant.
Tout cela aboutit à la cassure du Sangha primitif en deux branches principales : la branche "Sthavirienne" (fidéiste) et la branche "Mahasamghika" (réformiste, démocratique et plus ouverte) qui devait promouvoir la religiosité Mahayaniste. Tout cela se passait sous le règne d'Asoka (247 avant l'ère chrétienne)
Ainsi, il est clair que Sakyamuni n'a (presque) rien enseigné et "sa" parole contenue dans les Sutra (livres de la tradition), est en fait une création tardive de la scolastique postérieure. Durant les deux siècles qui suivirent le Nirvana du Bouddha, le Bouddhisme ne connut pas de succès extraordinaire, confiné qu'il était au Magadha et en quelques points de l'Avanti, deux régions du nord de l'Inde de l'époque. L'oeuvre des moines fut d'avoir compilé la parole attribuée au Maître dans les langues locales en usage : maghadi, pali et sanskrit. Cette compilation aida à fixer les grandes lignes du Dharma (doctrine) et du Vinaya (discipline). L'initiative avait été prise par un groupe d'Arhat désireux de monopoliser à leur profit l'enseignement religieux ; mais ces derniers commirent la maladresse de revendiquer pour eux seuls le droit au Nirvana, s'aliénant les sympathies de tous les autres. Le mécontentement couva longtemps avant d'éclater. Grâce à l'empereur Asoka, le Bouddhisme sortit de l'obscurité, et les missionnaires accompagnèrent partout les fonctionnaires impériaux, porteurs des édits du Dharma : piliers et rocs gravés. En fait, sous Asoka, le Bouddhisme apparaît comme une doctrine toute morale, médiocrement préoccupée de dogmes particuliers et de théories abstraites, peu embarrassée d'éléments scolastiques et monastiques, peu portée à insister sur les divergences qui la séparent des religions voisines...Bien sûr, Asoka vénère aussi le Bouddha, l'homme que fut le Bouddha, ce qui reste du Bouddha, à savoir les reliques ( ?) et les lieux saints.
Pour des raisons d'opportunité, dans le même temps, les propagandistes furent amenés à changer d'objectif et à s'adresser à la masse plutôt qu'à l'élite. Il y eut plus de conversions que de vocations : cette remarque est plus qu'une nuance. Ce fait développa la dimension "religion" dans le Bouddhisme. Malgré tout, le Dharma, la Bonne Loi, ne cessa de progresser de l'Himalaya au Deccan, du Gandhara au Champa, provoquant au 2e siècle avant notre ère l'éclosion de l'école de sculpture de l'Inde centrale (Bhârhut, Bodh-gayâ, Sanci et Amaravati) - à laquelle fut préférée l'école grecque du Gandhara, lors de la création de la première statue du Bouddha ! - , et le lancement de l'architecture rupestre.
Mais quelles sont les causes qui, étape par étape, - dans une dérive insensible peut-être aux générations qui se succédaient- , vont faire glisser doctrine et discipline jusqu'à la planche de ce plongeoir mental, sur laquelle elles sautilleront quelque temps avant de plonger à leur tour, dans l'eau immémoriale d'une religion en bonne et due forme ? On comprend de mieux en mieux que l'iconolâtrie (le culte de l'image) du Bouddha, -outre l'événement artistique qu'elle représente- , va revêtir le caractère de l'évidence sociologique et instituer le lien symbolique d'une transgression : le passage de l'aniconisme (non-représentation) à l'iconisme (représentation) de la figure sacrée (interdite, jusqu'à ce moment-là, de statuaire en solo), deviendra le repère dans l'espace et dans le temps du schisme bouddhique, en route idéologique, depuis un siècle et demi environ.
Avatars du Bouddhisme avant l'immédiate ère chrétienne
NB : le lecteur, un peu lassé de ces développements historiques, peut passer directement au chapitre suivant suivant !
L'événement marquant à ce tournant fut la grande peur qu'inspira le règne, au début du moins, de Pusyamitra (-187 -151). D'origine brahmanique, général en chef du dernierempereur de la dynastie Maurya, il fut le fondateur de la dynastie Sunga. Il rétablit la vieille liturgie védique et gouverna avec l'appui des brahmanes. Persécuta-t-il les bouddhistes ? C'est ce que soutient une vieille tradition bouddhique persistante et partagée par toutes les écoles. Indépendamment de la réalité des faits, des bouddhistes, privés qu'ils étaient des faveurs royales (souvenons-nous d'Asoka) dont les Mauryas les avaient comblés, et effrayés par le bruit des armées Yavana (derniers rois gréco bactriens) et Saka (les Scythes, nous y venons de suite), de leur côté de l'Indus (à l'Ouest), furent pris de panique et se comportèrent en conséquence.
En effet, l'invasion scythe fut considérée par les bouddhistes comme l'un des signes précurseurs de la disparition du Dharma (-90). "Lorsque le royaume Saka (scythe) sera détruit, la terre sera déserte", disait-on. Cette crainte fut vaine. Les Scythes devaient s'humaniser en s'hellénisant : administration, monnayage, calendrier séleucide, conceptions artistiques. Sirkap / Taxila (la capitale du Gandhara) fut rebâtie sur le modèle typiquement grec du damier, avec acropole et ville basse, et temple en sus, plus iranien ou zoroastrien que grec pourtant. Bien sûr, avec le temps, l'imitation des modèles grecs devait se pervertir jusqu'à la décadence, la barrière parthe (au Nord-Est de l'Iran) empêchant tout renouvellement : l'indigénisation se généralisa. Tout compte fait, l'attitude des Sakas envers le Bouddhisme pourrait être caractérisée par la tolérance et la bienveillance : on rétablit, on restaura, on fonda...
Avec l'arrivée des Palahva, rien ne devait changer : Saka et Palahva étaient tous deux d'origine scythe. Les Palahva étaient maîtres de l'Iran depuis -247 et se donnaient comme héritiers de la Mésopotamie des Achéménides et des Séleucides. Une influence qui s'exercera sur les esprits - et les esprits des réformistes bouddhistes en particulier - est celle du prestige qui entourait le souverain, d'ordre quasi divin : le roi porte la tiare (les papes de Rome l'ont conservée jusqu'au XXe siècle !), prend le titre de Theos (Dieu) ou de Theopater (Dieu le Père), et devient après sa mort, l'objet d'un culte avec temples et statues (que vont faire les Mahayanistes ?). Le Grec reste la langue officielle jusque vers -50, et les rois s'intitulent tous "philhellènes", amis des Grecs ; la classe dirigeante lit et parle grec. Ainsi, en ces zones de passage d'un monde à un autre monde, ces Palahva-Parthes deviennent-ils les véritables rivaux des Romains. Leur religion, en revanche, nous est encore obscure : adoration des phénomènes naturels, cultes du soleil et de la lune ? Le peuple iranien, lui, demeurait fidèle à la triade divine mazdéenne (Ahuramazda-Mithra-Anahita), le culte d'Anahita (Nanaïa-Artémis) prenant une extension de plus en plus grande.
Comme les Saka, les Palahva-Parthes à leur tour se montrèrent d'une parfaite tolérance (Gondopharnes, 19-45, reçut même le titre de Sauveur - Trata - qui figure sur ses monnaies). Mais quoi qu'il en soit, dans leur immense majorité, les Saka-Palahva attirés par le Bouddhisme étaient mal préparés à recevoir et à comprendre le message de Sakyamuni. Les propagandistes bouddhistes durent alors s'adapter. Fini le temps du message pur et dur, de la catéchèse progressive, des disputes et des arguties. Aux adorateurs du feu, aux dévots d'Anahita, il fallut se borner à inculquer un esprit, à s'initier à l'essentiel par des moyens très simples : stances et catéchismes à apprendre par coeur. Les stances vont d'ailleurs revêtir une puissance magique et s'élever au rang de credo bouddhique, si l'on peut dire :
Les dharma naissent tous d'une cause ;
de tout, le Prédestiné a dit la cause ;
il en a dit aussi l'abolition :
telle est la doctrine du grand sramane.
(Viyana pali, I, 40)
Éviter le péché, pratiquer le bien,
purifier la pensée :
tel est l'enseignement des Bouddha.
(Digha II, 49).
Ce qu'il faut retenir avant de continuer, est qu'avec les Saka-Palahva, le Bouddhisme, largement ouvert à toutes les influences, s'achemine rapidement vers le Mahayana : c'est de l'extérieur que viendra un mouvement messianique assez puissant pour transformer insensiblement Maitreya et Ajita, deux obscurs disciples de Sakyamuni, en un Bouddha de l'avenir : à quand la divinisation hellénistique du Sakyamuni ? Les temps sont proches...
L'aventure de la statue du Bouddha
En fait, le laïc réclamait un Dieu là où le religieux demandait un maître ! Les masses populaires sont plus dévotes qu'éclairées : elles n'avaient que faire, en effet, d'un "modèle" mort, dont on ne peut vénérer que les restes ; elles voulaient un "dieu vivant", et même un "dieu supérieur aux dieux" qui continue à les sauver, à prédire l'avenir, et dont le culte soit autre chose qu'une simple commémoration.
Voilà, il n'y a plus qu'un pas à faire. Le Bouddha est désormais décrit comme un être extraordinaire, "orné des 32 marques du Grand Homme (le Fils de l'Homme !), le corps resplendissant de 80 sous-marques, nimbé d'un éclat large d'une brasse (la Transfiguration) ; séduisant de toutes les manières (le plus beau des enfants, des hommes). On y voit toutes les indications pour les futurs concepteurs de la statuaire du Gandhara !... Le Bouddha est désormais un miracle vivant. Il n'est plus l'amant de la solitude, au contraire. Il est l'incarnation ( !) de la science, de la toute-puissance et de la miséricorde (omniscient, omnipotent, omniclément) : c'est un prophète ! Il ne faut pas oublier que tout ceci se joue alors que se répand le christianisme, depuis que les textes évangéliques ont été rédigés, entre 60 et 110, (pour les datations extrêmes) et qu'ils circulent sur les routes de la soie, dans les bagages des missionnaires et des marchands !
Tout est donc en place pour que se développe la légende bouddhique : la superproduction se prépare ! À qui va-t-on confier le scénario, en ce temps où se font et se défont les fortunes hégémoniques de l'Ouest et de l'Est ? Pour que cette grande "invention" - qui est en même temps une grande espérance et une grande idée - ne meure pas, faute de support, religieux et laïcs sont tacitement d'accord sur le compromis. Religieux moines et profanes furent mieux lotis que les Hébreux dans le désert du Veau d'Or, au cours de l'Exode, au pied du Sinaï (Exode 32). Ils ne tombèrent pas sur les accessoires animaliers du panthéon pharaonique, mais sur la plus belle figure jamais conçue, pensée et réalisée par l'homme le plus esthétiquement religieux de l'époque. En effet, qu'elle soit archaïque, classique ou hellénistique, la figure d'Apollon est la plus belle représentation de l'homme se projetant lui-même dans l'immortalité lumineuse et souriante !
Oui, nos Indiens du Nord-Ouest se résolurent à aller voir les Grecs du Penjab, le delta de l'Indus, plutôt que leurs compatriotes de la Jumna : Gandhara versus Mathura. Changer pour changer de "véhicule", le Maha(grand)yana a vu, tout de suite, très grand. Son intuition - juste - l'a aiguillé vers la radicale altérité d'un modèle tellement exotique, qu'il leur permettrait - naïfs qu'ils étaient de le croire - de couper définitivement avec l'innombrable mythologie detoutes les Indes multiséculaires, et de faire ainsi oeuvre originale ! Chassé, le naturel reviendrait au galop, dans le grand amalgame enchevêtré des Bodhisattva d'abord, puis des divinités du triple monde (celui du Désir, de la Matière subtile et de l'Immatériel).
Pourquoi ? N'étaient-ils pas satisfaits, ces bouddhistes réformistes, de s'être fait un dieu de leur maître sans dieu, le trahissant de bonne foi si l'on peut dire ? Eh bien, il apparaît que la mentalité religieuse est vraiment complexe, et en Inde plus particulièrement. La divinisation du Sakyamuni, devenu le Bouddha, et son apothéose au rang de "dieu supérieur aux dieux" ne combla pas la soif inextinguible de leurs aspirations religieuses. Il leur fallut, malgré la première, une autre fiction, totale celle-là, avec mythologie, hagiographie et culte, l'adhésion à la doctrine du Bouddha ne détournant nullement les "nouveaux croyants" de leurs cultes ancestraux, ni de cultes nouveaux d'ailleurs, comme ceux de Maitreya (le Bienveillant). Invaincu, le Bouddha du futur, véritable réplique du dieu iranien Mithra - Sol Invictus - , qui se laissera entraîner dans le grand mouvement d'espérance messianique, appelé à traverser, sous des symboles divers, l'Orient tout entier, à la fin de l'ère ancienne (à titre indicatif : les textes manichéens en ouïgour (langue du Turkestan chinois) accomplissent la prouesse syncrétique suivante : faire fusionner à la fois le "Mithras Invictus", "Jésus, fils de Dieu" et "Maitreya l'Invaincu " ! ! !)
De ce culte, précisément, naquit ce Bouddhisme de pure dévotion (Bhakti), un véritable "monothéisme" (à l'indienne, ne l'oublions pas !) d'où sont estompés réincarnation et nirvana, mais où le seul moyen de salut est désormais la grâce divine, prévenante et efficace.
N'est-ce pas là la plus magnifique des fictions, où se sont mutuellement surpassés et fécondés le bouddhiste follement épris d'humanité, et l'indo-grec, génialement touché par le daïmon de la plastique ? Qu'y a-t-il encore de commun entre le mysticisme maitreyen (du Bouddha Maitreya) et le froid réalisme du sage de Kapilavastu, le Muni (Sage) qui déclarait :
« Toutes les accumulations aboutissent à la ruine ;
toutes les élévations touchent à la chute ;
les unions s'achèvent en séparations ;
la vie a pour terme la mort. »
Faisons le point
Les succès croissants de la propagande eurent donc pour effet de transformer le Bouddhisme, de message philosophico-mystique qu'il était primitivement, en une véritable religion comportant un dieu (plus exactement un Bouddha divinisé), un panthéon, des saints, une mythologie, un culte. Les savants des monastères manquaient de l'autorité nécessaire pour s'opposer aux innovations d'ordre doctrinal et disciplinaire. Toutefois, ils semblent avoir montré assez d'adresse pour orienter le mouvement, et maintenir l'essentiel du message de Sakyamuni, tout en sacrifiant partiellement aux idées nouvelles, dont devait sortir, en fin de compte, le Bouddhisme du Mahayana.
Mais pendant que se poursuivaient ces querelles entre sectes, et que le Bouddhisme des origines se muait en religion populaire, du côté de Mathura, sur la Jumna, montait un « danger », le danger visnuite (culte de Visnu) qui représenta un péril réel et longtemps sous-évalué par les bouddhistes, trop occupés à leurs affaires internes. En effet, au pays de Mathura, certaines populations, toujours en quête d'au-delà, s'étaient mises à déifier leurs héros et leurs sages en les identifiant (rien ne se perd en religion !) à l'ancienne déité védique Visnu. C'étaient les Bhâgavata, les "Adorateurs du Seigneur", et le 9e souverain Sunga prit même le nom de "Bhaga" (vata) précisément. Les témoignages abondent et concordent à leur sujet. Plongeant ses racines dans le Mahabharata (l'une des deux grandes épopées de l'Inde avec le Ramayana), le visnuisme va développer envers ses héros, unedévotion totale (bhakti) de la part de leurs sectateurs. L'adepte bhâgavata va se détourner du monde extérieur pour se recueillir et trouver en lui-même la présence divine. Cette atteinte sublime est conçue comme une adéquation de l'âme avec Dieu, adéquation qui permet de se voir en tous les êtres et de voir tous les êtres en soi. Visnu aide le dévot de sa grâce (prasada), veille au bien du monde et s'incarne au besoin pour sauver. Ces descentes divines (avatara, qui donnera notre mot « avatar ») sont indéterminées : l'une d'entre elles était précisément KRSNA (Krishna), de la tribu des Yadava, natif de Mathura.
Bhakti et Bodhisattva. Bhakti
[ Le lecteur peut saisir ici pourquoi je me permets de dévider le fil de cette lente mais inexorable dérive depuis le 5e avant jusqu'au 1er siècle après l'ère chrétienne, qui se poursuivra par la suite, jusqu'au Pacifique. J'y vois de façon paradigmatique un phénomène typique des transformations religieuses (concepts, contenus, liturgies, catéchismes, dogmes , représentations...) qu'entraînent les insatisfactions des « fidèles », associées aux « inventions » opérées par les opportunités de lieu et de temps, exploitées par des hommes plus inspirés que d'autres, et possédant des qualités charismatiques de rassemblement, d'organisation et de gestion à grand échelle ! La Christianisme a déjà connu plusieurs fois ces expériences qui à des périodes très précises de son histoire l'ont amputé de pans entiers de sa réalité sociologique : aux 4e et 5e siècles en chassant hors de l'empire les anathèmes des conciles et aux 11e et au 16e siècles avec les grands schismes d'Orient puis d'Occident. Et que peut déjà dire l'Histoire des espérances et des déceptions nées du Concile oecuménique Vatican II, entre les tenants de la Théologie de la Libération par exemple, et ceux de la résistance aux décrets du concile jugé trop libéral ? Que peut déjà dire l'Histoire des retombées sur l'Église Catholique Romaine des entreprises de l'Évangélisme nord américain, par l'intermédiaire du Pentecôtisme, à l'origine des éclosions aux sorts divers de ce qu'il est (malencontreusement) convenu d'appeler les mouvements « charismatiques » et les communautés « nouvelles » ? Le Bouddhisme s'est scindé d'abord en deux, puis a explosé en une multitudes d'entités nationales à la droite de l'Inde, indianisant en le boudhisant tout l'Orient Extrême ! La pratique de la religion peut se transformer en l'obstacle le plus infranchissable à l'exercice de la foi !]
C'est la première fois que le Bouddhisme se trouva confronté avec une doctrine théiste vivante, posant en termes précis les problèmes de Dieu, de l'âme et de leurs rapports mutuels. Problèmes qui relevaient selon Sakyamuni du domaine "à part" (avyakravastu) : voici ses fils soudain forcés et contraints de (ré-) examiner la question. On voit évidemment comment ce théisme hindou va exercer son influence sur les Mahayanistes : par la « bhakti » et le « Bodhisattva ». Considérons-les successivement.
La Bhakti d'abord. Au laïc, incapable de sagesse, il faut user de la Foi : c'est là, la voie de la Bhakti. Mais toutes deux mènent au même but. Le dur chemin de la sagesse rigoureuse, à laquelle on s'exerce soi-même, n'était plus praticable pour beaucoup, sinon pour la majorité, même parmi les moines. Dans ces conditions, le chemin (plus) facile de la Foi était le seul dont les gens fussent encore capables. La Bhakti avait depuis plus de 400 ans pris quelque importance dans l'Inde : c'est au 1er siècle avant notre ère qu'elle gagne beaucoup en force : il s'agit d'une dévotion (1), personnelle (2), aimante (3), à des divinités (4), adorées (5), conçues sous forme humaine (6).
La Bhakti consiste d'abord à participer, puis adorer, et participer à la divinité. Le "baghavant" est le Seigneur qui « se laisse participer ». La Bhakti est donc un mouvement de la divinité vers celui qui la vénère. La grâce, 'prasada', est fonction du don que le fidèle fera de lui-même au Baghavant. Ce caractère personnel des relations du fidèle au Seigneur est très favorisé par un dieu anthropomorphe : la Bhakti ira de plus en plus dans le sens de l'émotion et de l'effusion religieuses, alors qu'au début, elle était encore très raisonnée. Le Bhagavant est bienveillant à l'égard de tous, sans exception, et particulièrement de ceux qui le cherchent : le bhakta a une sorte de droit à la bienveillance du Bhaghavant ; ce n'est pas un dieu qui crée l'homme, mais un dieu qui le sauve. La Bhakti est une attitude essentiellement théiste, avec de fortes tendances monothéistes, qui n'arriveront pas às'affirmer totalement car elles répugnent à l'esprit de l'Inde... bien que le dieu de la Bhakti ne soit pas complètement transcendant.
La Bhakti est étrangère à toute croyance philosophique, mono- poly- ou panthéiste. Elle est un sentiment exalté d'affection ou d'esclavage, une ardeur souvent maladive qui finit par forcer les portes de l'apothéose, à laquelle correspond la purification du culte rendu.
Elle devint vite le seul moyen de salut : elle paraît être le complément nécessaire d'une religion parvenue à un certain degré de monothéisme. Elle sera d'autant plus vive que ce monothéisme sera un produit moins direct de la spéculation et qu'il aura pour objet un dieu d'une nature plus concrète et plus humaine, immédiatement conçu ou plutôt imaginé sous la forme la plus précise, avec les attributs les plus particuliers. La Bhakti a poussé à l'idolâtrie à force de préciser le dieu, elle le confond quelque fois avec son image ; il est difficile de dire parfois si c'est le dieu ou bien l'idole qui est l'objet de la dévotion.
Bhakti et Bodhisattva. Bodhisattva
Voici donc (re-)venu le temps des Sauveurs ! Cernons la signification symbolique du Bodhisattva dont la carrière va se développer dans le Mahayana. Le Bodhisattva est un être qui désire devenir un bouddha. L'innovation du Mahayana est d'avoir élaboré cette notion en idéal valable pour tous et d'avoir proclamé que tous doivent imiter les Bodhisattva. Le Bodhisattva est aussi un être composé des deux forces contradictoires de la sagesse et de la compassion. Dans sa sagesse, il ne voit pas de personne ; dans sa compassion, il est résolu à les sauver. Son aptitude à combiner ces comportements contradictoires est la source de sa grandeur, de sa capacité à se sauver lui et les autres. Le Bodhisattva a bien produit la pensée de l'Illumination (Boddhicitta), en faisant le voeu d'atteindre un jour la suprême et parfaite Illumination en vue du bonheur de toutes les créatures.
Jusqu'ici, la doctrine de la "confiance-en-soi" affirmait que nul ne pouvait être sauvé par un autre. Le nouveau Bouddhisme de la foi soutiendra le transfert du mérite, la présence en nous tous de la nature du bouddha et l'intervention d'un grand nombre de sauveurs.
N'oublions jamais que c'est la pression sociale populaire, au moins autant que toutes les implications latentes du problème de l'extinction du soi, qui provoqua le développement de nouveaux traits spécifiques, après plus de 400 ans de pratique bouddhique. Et cela se concrétisait précisément en ce dernier siècle de l'ère ancienne, où, d'un bout à l'autre de la sphère d'influence hellénistique, de grands bouleversements de type politique, culturel et religieux allaient, encore une fois, bousculer l'histoire. Le choix que le Mahayana fait du Bodhisattva n'est pas neutre : la tendance bhakti n'est pas neutre non plus, qui remplace la confiance en soi ou, si l'on préfère, la foi en soi, par la foi en un autre. Quelle qu'en soit la raison (humilité, conscience d'échec, angoisse, besoin d'aide, résignation, réalisme, faiblesse, tendresse humaine...), le bouddhiste de la fin de la dynastie Maurya "s'en remet" à un sauveur, à un autre, à un dieu. Il veut de la religion, des rites, un culte : tout ce que le Sakyamuni avait relativisé et mis de côté, sinon rejeté. Et le comble, c'est que cet Autre, ce sauveur, ce dieu, ce sera précisément lui ! La fiction rejoint la réalité : ou bien est-ce le contraire ? La logistique hellénistique est là pour se charger du travail. Au moment même où la présence grecque va s'estomper de la Méditerranée (Alexandrie d'Égypte) à l'Indus (Alexandrie d'Hydaspes, sur l'Indus), voici, comme chez Aladin, que le génie jaillit de la lampe merveilleuse, au service d'une nouvelle aventure religieuse : place aux sculpteurs !
La Mahayana
Le Bouddhisme originaire n'est désormais plus ce qu'il était (et qu'il aurait dû demeurer ? c'est-à-dire un humanisme athée, une philosophie de la nécessité, une stoïque phénoménologie de l'extinction... ?). Les laïcs l'ont emporté, comme toujours. Voici que cette proposition géniale "de vivre sans exister pour mourir sans jamais renaître" va tout "bêtement" se laisser pervertir en religion et fouiller dans toutes les Indes védique, brahmanique, jaïnique, visnuite, et dans toutes les Europes crétoise, mycénienne, helladique, pharaonique, mithraïque, mazdéenne, zoroastrienne... de quoi étancher - une nouvelle fois - ,une inextinguible soif d'idole.
Alors, ce Mahayana triomphant ? Plus ambitieux et en même temps plus facile, parce que moins exigeant contre la nature humaine et plus prometteur aux dévots et aux philosophes. Il est certes plus naturel à l'homme de se livrer aux élans de la piété ou de la pensée que de conquérir une froide maîtrise de son psychisme conscient et inconscient aux fins d'en dissoudre les forces d'impulsion : voici que sont ouvertes les voies du sentiment et de la spéculation.
Les innovations du Mahayana n'ont pas porté sur la discipline : on adopta couramment celle des écoles anciennes ; seulement la vie mendiante et communautaire n'était plus l'unique et parfait modèle, surtout dans les milieux portés vers les pratiques dévotes et rituelles, l'utilisation des formules symboliques et magiques et le développement des expériences du yoga.
Et la doctrine ? En bouddhologie et mythologie, les bouddhas sont des dieux bienfaisants, trônant dans des paradis et se manifestant ici-bas par des simulacres que sont les bouddhas humains. En eschatologie, la doctrine du Nirvana est abandonnée : le fidèle aspire à renaître dans le paradis d'un bouddha ou à devenir un bouddha lui-même.
Bouddhisme et Christianisme
Bouddhisme
Alors bien sûr, la question s'impose maintenant pour nous et notre pastorale de cerner les compatibilités et les incompatibilités entre Bouddhisme et Christianisme.
Si nous considérons l'homme et son but, le Bouddhisme part ainsi de l'homme tel qu'il est en lui-même, tandis que le christianisme le situe d'entrée de jeu dans un rapport à Dieu : ce qui est de part et d'autre une finitude, mais d'un ordre différent. Ainsi pour le Bouddhisme, la nature de l'homme est transitoire, éphémère. L'homme fait l'expérience de la dépossession et ne peut jouir véritablement des êtres et des choses en soi : tout est extérieur à lui et soumis au changement. Il ne peut se concevoir en terme d'essence ni ne peut se réclamer d'un principe unique et absolu. Il se reconnaît comme un assemblage de cinq agrégats [(matière/corporéité, sensations, perceptions , volition (samskara) et connaissance (vijnana)] interdépendants et non autonomes les uns vis-à-vis des autres : il s'agit d'une confection (vacuité = sunya = non soi.)
Il existe bien une individualité phénoménale ainsi qu'une notion de personne douée d'un principe de cohérence interne et de communion avec autrui. Mais par le Non Soi, le Bouddhisme dénonce l'emprise de l'Ego et permet de dépasser le rapport Sujet/Objet qui régit nos actes et notre vision du monde, mus que nous sommes par un besoin d'appropriation, parce que nous nous pensons comme sujet en soi et autonome.
Mais l'état de fait demeure : tout est impermanent et vide ! Aux 3e et 4e siècles, la Voie moyenne, Madhyamika, met au point le tétralemme suivant :
Les choses sont ainsi ;
elles ne sont pas ainsi ;
elles sont à la fois ainsi et pas ainsi ;
elles ne sont ni ainsi ni pas ainsi.
Le ch'an (zen) au 8e siècle insistera sur le Sans Pensée, le Non Mouvement, l'apathie/ataraxie, l'imperturbabilité. Ce qui constituera l'accès à l'Éveil au-delà du sentiment ; au-delà de la notion / sans notion ; au-delà de toute dualité.
Le Bouddhisme se démarque aussi de tous les courants et pensée de son époque. Il refuse l'idée d'un « atman » (un soi délivré par la conscience de son identité avec le « brahman », principe éternel de l'humain et facteur d'harmonie du monde). L'homme ne se reçoit pas d'un Autre : il se donne à lui-même sa propre existence. Le Bouddhisme n'ignore pas la question des origines, mais la considère comme oiseuse, car elle ne contribue ni à l'explication ni à la délivrance de l'homme.
Pour le Bouddhisme, la création n'est ainsi que le rapport cause - effet : inacceptable par le christianisme qui considère un Dieu créateur personnel, aimant et transcendant. Le transcendant pour le Bouddhisme ne s'exprime qu'en termes d'un au-delà de l'existence, c'est-à-dire l'extinction complète, le « paranivarna ». Le reste : dieu, âme, salut, sens de l'Histoire sont illusoires et trompeurs. Pas de récapitulation de l'Histoire, comme c'est le cas dans le christianisme qui voit dans le Christ la totalité de l'Histoire.
Le Bouddhisme est la logique de la clarté - rectitude, pour chasser tous les éléments d'illusion. Cette logique détruit en priorité le fruit des trois « poisons » : convoitise, haine et erreur. C'est aussi une religion de raison, sans besoin d'apologétique.
Face à face
À l'inverse, le Christianisme est la religion de la Parole et des prophètes, donc de la tradition ; en particulier dans les oeuvres du Fils Incarné, et de l'Esprit même de Dieu. Le monde est conçu comme manifestation de l'action de Dieu. Dans le Bouddhisme, il est le lieu de l'impermanence et de l'expérience humaine qui doit chercher à se libérer du cycle du « samsara », de la re-naissance.
Dieu créateur d'un côté, production conditionnée de l'autre. Pour le Christianisme, ce monde est voulu, créé et aimé par Dieu. Ainsi, le monde prend sens et répond aux exigences de la rationalité. Il est le fruit d'un acte libre de Dieu (ex nihilo), qui en est le seul fondement. Dieu et l'homme n'appartiennent ni au même genre ni à la même espèce : l'homme n'est semblable à Dieu que par participation. La création est un concept théologique qui entraîne la question de la cause et de la fin de la réalité, à partir d'une lecture verticale de l'homme et de l'univers : la notion d'évolution a fait reconnaître que l'acte créateur se renouvelle à chaque instant, jeu de la providence divine. Le Bouddhisme ne raisonnant qu'en termes d'expérience n'a eu aucun problème avec cette notion. La réflexion sur la nature de l'homme conduit à le penser à la fois comme le fruit d'une pensée particulière du Dieu créateur et comme la réponse à un appel personnel de Dieu : âme et corps, dans leur unité, sont le reflet de Dieu. L'homme est la voix de toute la création, s'ouvre à une dimension cosmique et échappe à un anthropocentrisme étroit.
Pour le Bouddhisme, l'homme est le fruit de sa propre volonté, puisqu'il éprouve le besoin d'agir pour se penser en " étant " ou encore un « soi autonome » ; ce qui entraîne une " rétribution ", une re-naissance en vertu du cycle des renaissances (samsara), régi par la loi des Douze Causes (nidana) : " la Loi de production conditionnée " ou " en dépendance ".
Cette loi se résume en ceci : 1. La naissance (jati) a 2. pour cause l'acte (karman) 3. qui est lui-même conditionné par la passion (klesa) 4. engendrée par la soif (trsna) ou désir. Loi, en fait, régie par un strict déterminisme, un mécanisme automatique, elle est le noyau de la doctrine bouddhique. La bodhi procure d'ailleurs la triple science : 1. connaissance de ses exigences antérieures ; 2. connaissance de la loi ; 3. certitude d'avoir détruit les désirs quisont à l'origine des renaissances successives et d'avoir pour soi-même fait cesser (nirvana) le cycle du samsara (cycle des renaissances). Cela illustre bien le passage de l'ignorance à la naissance : 1. cela étant, ceci vient à l'existence ; 2. cela existant, ceci apparaît ; 3. cela étant absent, ceci n'est pas ; 4. cela cessant, ceci disparaît.
L'ignorance a pour corollaire la douleur (duhkha) : prendre connaissance de la concaténation de causes dont le point central est la volonté propre (la volition), c'est faire cesser le cycle des renaissances.
Ce qui passe d'existence à existence, n'est pas une âme permanente, mais une série de cinq agrégats psychophysiques, réels mais impermanents, chargés d'énergie reconstituante d'un individu nouveau ; tout va dépendre de la nature de l'acte, « karman », non pas au sens de destin inéluctable ; car le « karman » ne définit pas toute la personne (environnement immédiat et histoire de la société).
D'ou l'importance de la question des origines. Dans le Christianisme, Dieu crée l'Homme à son image, ce qui, pour le Bouddhisme, décharge l'Homme de sa responsabilité et lui interdit toute libération possible car Dieu est un absolu. Dans le Bouddhisme, l'Homme est le fruit d'une existence antérieure, ce qui, pour le Christianisme, le disqualifie quant au but, puisqu'il n'atteint pas à un Dieu personnel.
Si nous considérons le plan de l'action : pour le Christianisme, l'agir est nécessaire, pour coopérer à l'oeuvre créatrice de Dieu, à la récapitulation finale dans le Christ et au partage de la plénitude de l'Être Trinitaire. Pour le Bouddhisme, c'est un attachement à l'être/non être, inhérent au cycle des renaissances.
Libération / Rédemption
Une question majeure touche au couple libération/rédemption. Dans le Christianisme, la libération vient de l'Incarnation et de ses conséquences. Dans le Bouddhisme, si on fête la naissance du Bouddha, c'est pour se réjouir qu'il soit parvenu à son « parinirvâna », son extinction complète qui échappe à l'expérience humaine ; il ne peut plus rien pour personne, sauf par son « dharma ». Le dharma est le fruit de son expérience spirituelle, une Voie que chacun peut emprunter .Le Christ, après son départ, laisse sa présence sous la forme du pain et du vin, et envoie l'Esprit : à chacun de d'approprier le salut en en devenant l'héritier par le baptême.
Car la Résurrection n'est pas la Renaissance ! La Résurrection marque le définitif primat de la vie sur la mort. Elle introduit un état définitif, où le corps même est glorifié : existence récapitulée et rétablie dans sa dignité La Renaissance est la manifestation que l'être reste voué à la mort, puis à une nouvelle naissance, tant qu'il restera prisonnier de l'ignorance, qui le pousse à l'acte, c'est-à-dire dans le temps/espace, dans le discontinu. Toutefois la Résurrection échappe à la logique humaine : c'est un signe de contradiction. C'est Dieu qui intervient significativement dans l'histoire, pour procéder à une création nouvelle, accomplissant l'antique promesse initiée avec la vocation d'Abraham : évènement fondateur où s'identifient mystiquement mort et résurrection du Christ et de chaque croyant. Cette inclusion de la transcendance dans l'immanence suppose l'espérance eschatologique.
Rien de tout cela dans le Bouddhisme. La renaissance s'inscrit dans la logique de l'existence. Le terme vient avec l'éveil (bodhi) . Et l'entrée dans le nirvana échappe à toute expérience humaine et est indicible, car elle doit échapper à la loi de causalité : sinon le nirvana serait le fruit d'un acte, donc une conséquence du cycle des renaissances. Le saint bouddhique, l' « arhat », est celui qui ne revient plus à l'existence, qui est parvenu au terme de l'éveil, la bodhi, à la fin du chemin spirituel. Le « bodhisattva » , lui, qui est un saint qui aobtenu l'éveil, la bodhi, mais renonce à entrer dans l'état de bouddha, la « parinirvâna », aussi longtemps qu'il existe des êtres susceptibles d'être aidés dans leur libération.
Dans la perspective du temps et de l'Histoire, le nirvana marque la destruction du désir et des passions, entraînant la disparition des cinq agrégats, puisqu'il marque l'arrêt définitif du souffle du passage à l'acte. Il se situe au-delà du bonheur, de la joie, de toute béatitude : inconditionné, « asamskrta » : à comprendre en termes de " ni existence ni non-existence ", " ni éternalisme ni nihilisme ", " ni être, ni non être, ni néant ".
Le Bouddhisme offre une voie, et seule compte la libération par cette voie : sans avenir, sans passé, sans présent. Le Christ s'offre comme voie ,en rétablissant une alliance conclue dans le passé, et donne ainsi un sens à l'histoire. Ainsi, l'eschatologie chrétienne (retour du Christ dans sa gloire pour le rétablissement final) ,n'a rien à voir avec Maïtreya ,(apparu tardivement !) le Bouddha du futur qui doit venir rétablir le « dharma », - passé par les deux phases progressives précédentes de dégénérescence et de déclin total - dans son intégralité.
Examinons enfin la souffrance et l'expérience mystique .Le Bouddha est le 1er éveillé ,passant au nirvana et échappant à la souffrance. Le Christ, le 1er ressuscité, passé par la souffrance et la mort, gage de ce que tout croyant peut devenir.
L'un échappe à la souffrance et à la finitude, l'autre les accepte, par amour pour les hommes et fidélité à Dieu. D'une part libération, d'autre part rédemption : libération du flux des renaissances en face de la quête d'une libération du péché, impliquant rapport avec Dieu et pardon.
L'aboutissement de la démarche chrétienne s'énonce en termes de configuration au Christ, fidèle jusque dans la mort, et de communion avec Dieu (par Lui, avec Lui et en Lui). Le Bouddhisme exige, lui, un renoncement au nirvana : l'attachement au nirvana engendrerait nécessairement une renaissance.
Zen, mystique, prière
L'expérience mystique qui ouvre au « nirvana » s'inscrit dans l'instant particulier, et prépare à l'entrée définitive dans la transcendance au moment du « parinirvâna », c'est-à-dire de l'extinction complète. L'expérience mystique chrétienne s'inscrit dans la durée : relation privilégiée à Dieu (présence/absence ; vide mystique : « nada ») à comprendre comme une épreuve d'extase, décentration, sortie de soi (désappropriation pour s'ouvrir à une altérité radicale).
Le Bouddhisme ne connaît pas cette tension, chacun étant à soi-même son propre sauveur et l'aboutissement de l'expérience spirituelle tend à l'abolition de la dualité sujet/objet, de la différentiation entre un Je et un Tu. Il est confronté à sa propre existence et à l'universelle vacuité : il lui appartient de les transformer pour qu'elles deviennent lieu de paix, de quiétude, de non agir et non mouvement, prémices d'un état transcendantal qui nous échappera toujours !
Quels moyens s'offrent à l'homme pour se libérer ? Un principe similaire mais non réductible. À l'orthopraxie bouddhique (pratique correcte et juste, l' « Octuple Chemin »), centrée sur le « dharma », et praticable par le seul monachisme, correspond l'orthodoxie chrétienne (fidélité à la Parole du Christ des évangiles), le monachisme chrétien ayant une autre connotation (appartenance radicale au Christ, inconnue du Bouddhisme).
Pour ce qui touche la morale, le Bouddhisme cultive le principe de responsabilité et d'intention : acte conscient, réfléchi et volontaire (Octuple Chemin). Les fruits en sont la bienveillance (maitri), la compassion (karuna), la joie (mudita), l'indifférence (upeksa). Le bien, c'est ce qui est utile (kusala). Le mal ? Ce qui est inutile (akusala). Utile et inutile par rapport au but final : bodhi et nirvana. Le seul mal absolu n'est pas d'ordre moral, mais métaphysique : postuler un étant, une volition et un rapport au monde extérieur. C'est la volition qui génère le bien et le mal.
Pour le Christianisme, le péché est fondamentalement offense à Dieu, éloignement et rupture, y compris quand il s'adresse au prochain. L'homme s'arroge le droit de juger du bien et du mal. Dieu ne désespère pas de l'homme : depuis Abraham jusqu'au Christ. Toute faute s'inscrit désormais dans une histoire à la fois personnelle et collective.
Qu'en est-il de la méditation et de la prière ? Dans le Bouddhisme, la méditation doit conduire l'homme à un effort juste (faire obstacle aux mauvais états mentaux), une attention juste (respiration, sensations et émotions, activités de l'esprit, idées pensées et conceptions) ; une concentration juste (samadhi : fixer son esprit sur un point). Le résultat sera une absence de distraction et une quiétude mentale (samatha). Puis par les quatre extases (dhyâna) et les quatre recueillements (samapatti), l'homme se dégage de toute illusion, et se libère de la conscience et de la sensation. Alors, complètement dégagé, il élimine totalement les passions et parvient à l'illumination, éveil ou bodhi.
La méditation bouddhique est une mouvement d'intériorisation : passer du monde de l'illusion à la nature propre des choses. Elle aboutit à une totale transparence : sans dualité, ni différenciation, ni conceptualisation, sans distance entre temps et espace, ni entre sujet et objet. Ainsi, complètement libéré et au fait des mécanismes de dépendance, il ne s'égare plus et ne passe plus à l'acte, donc il n'est plus appelé à renaître.
Dans le Christianisme, il s'agit plutôt de prière, où l'homme doit correspondre intérieurement à l'initiative divine. Avec le Christ une étape est franchie, où le Fils n'a de but que d'accomplir la volonté du Père et Lui demande : " Là où je serai, je veux qu'ils soient aussi ! ". Ainsi apparaît la notion d'intercession. La prière chrétienne constitue une réponse religieuse au Père : c'est une adhésion à son existence d'enfant de Dieu (grâce) et à sa vocation (mission dans l'Église). Son essence est double : élévation de l'esprit vers Dieu (psychologique) et adhésion spirituelle à son dessein (théologique).
Par la prière, le Chrétien prend conscience qu'il participe à l'oeuvre divine : créatrice et rédemptrice. La prière contemplative, elle, a pour objet le Royaume de Dieu tel que présent et révélé dans l'Écriture, l'âme du fidèle et le monde, afin d'y adhérer plus profondément. Par ce contact (raisonnements, actes de volonté, pensées spirituelles), la conscience du Chrétien est transformée au plan des jugements, des sentiments, des images.
Salut et Éveil
Salut, éveil : deux enjeux contradictoires ? Le Christianisme tire trois notions essentielles de la Bible : péché, mort, mal. L'agir humain est une prise de position vis-à-vis de Dieu, et s'inscrit dans l'héritage de l'humanité (on dirait génomique, maintenant !) : c'est ce qui rend solidaire toute action humaine. L'écriture lie la mort au péché : il s'agit de la façon dont l'Homme interprète et vit la mort. En effet, le péché ment et empêche de croire à la vie. Le mal, c'est la situation de péché et de mort : l'Incarnation supprime cette situation et en est le signe visible.
Le Bouddhisme fonctionne dans un autre mode de libération : la bodhi et son corollaire, le nirvana. Qui pratique la moralité et la discipline mentale augmente en lui la sagesse (prajna, différente de la gnose) et détruit l'ignorance. La sagesse combinée avec le recueillement,confère la sainteté, c'est-à-dire l'immortalité au sens de la suppression des morts et des naissances : le saint (arhat) peut alors, dès cette vie, entrer en contact avec le nirvana (question : comment un savoir qui porte sur le contingent, peut-il conduire au nirvana ? La réponse ne peut être que d'ordre mystique, puisque le nirvana est coupé du devenir : aboutissement d'une authentique expérience mystique de totale vacuité).
Le Bouddhisme admet plusieurs sortes de sagesse, selon qu'elle vient de l'enseignement (= sruta = se mettre à l'écoute du Bouddha), de la réflexion (= cinta = s'approprier la sagesse du Bouddha), ou de la contemplation (= bhâvanâ = saisie directe et autonome, issue de la contemplation). Cette dernière sagesse est supra mondaine (lokottara) : on comprend qu'elle ne peut recouvrir en aucune manière le salut chrétien. D'un côté, l'Homme se sauve lui-même ; de l'autre, il est sauvé par sa communion à la vie en Jésus-Christ.
Ainsi le Bouddhisme ne peut être réduit à une philosophie ou à des techniques psychologiques de conscientisation et de retour au sujet ; ni le Christianisme amputé de sa dimension spirituelle, sous prétexte que le discours officiel met le dogme en avant. Le Bouddhisme peut certainement être considéré comme un dépassement de l'expérience religieuse, mais néanmoins assez conforme à la définition fonctionnelle de la religion (ensemble de significations ultimes que se donne l'individu pour donner sens à sa vie).
Le Bouddhiste ne se conçoit pas comme un Soi qui serait le centre de tout et s'afficherait comme un but ultime : il reconnaît qu'au coeur de sa finitude, il peut faire l'expérience de l'éveil qui l'ouvre à la transcendance où s'exprime sa nature fondamentale (son unité). Le Chrétien se pense comme une créature aimée d'un Dieu Père, qui le veut à son image pour exprimer toute la dignité et la grandeur de l'Homme, dans un rapport d'altérité qui donne sens à l'Histoire, par la médiation du Christ Rédempteur.
Le devoir de connaissance
Nous sommes condamnés, si je puis dire, à connaître les autres, pour nous comprendre nous-mêmes par réflexion, et pour pouvoir répondre de notre diversité et de notre complémentarité avec ce qui n'est pas notre culture religieuse. Comment un asiatique peut-il entrer dans nos mondes de représentations symboliques occidentaux ? Le prêtre, ce fantassin tout terrain, est inévitablement affronté un jour ou l'autre à ce type de collision culturelle : se taire, c'est déjà répondre, mais en se disqualifiant quelque peu. Comment un monde global peut-il nous éviter d'être interpellé par l'exotisme religieux, sans parler d'ésotérisme, de syncrétisme ni du parasitisme des sectes. Le Bouddhisme peut certainement répondre à beaucoup d'attentes de nos contemporains, mais ces attentes sont souvent confuses et, pour un bon nombre, revendicatives vis-à-vis d'une Église qui ne sait plus exploiter ses héritages et ses réserves spirituelles et mystiques. Car, sans rabaisser Siddhârta le moins du monde, nous n'avons pas fini, de ce côté-ci du monde, de découvrir ni d'utiliser les potentialités des mystiques rhénans ou espagnols des 12e et 16e siècles, pour ne citer que Maître Eckhaert, Hildegarde von Bingen, Thérèse d'Avila et Jean de la Croix, entre autres ! D'ailleurs si nous, prêtres sur le terrain, connaissions ces derniers, - non pas de nom seulement, mais d'étude, de pratique et de coeur - , nous aurions déjà à proposer des alternatives venues des bords du Rhin et de l'Èbre pour relativiser les apports de tous les Ganges...
... Pendant plus de trois mois, j'ai voulu me livrer à mon tour au laminoir quotidien de cette expérience plus que bimillénaire et de ses pratiques, dans un monastère sud-coréen, sous la direction d'un maître zen. Je me suis ainsi imposé le Bouddhisme comme 'matière obligatoire' ! Que j'ai étudiée d'ailleurs avec autant de scrupule, sinon plus, que d'autres matières. Je connais mon sujet, maintenant, mais je n'ai pas changé d'avis ! Je le répète assez souvent aussi, je suis un 'indécrottable méditerranéen gréco-arabe' ! La manière d'être et de penser asiatique ne me convient pas, malgré 'les sept ans de réflexion' qui précèdent !
C'est toute une civilisation et un mode de vie et de pensée, que je me proposais non seulement de 'découvrir' même en profondeur, mais que j'allais tenter, si brièvement que ce fût, de vivre au jour le jour. Ce n'était plus une question de livres ni de kilomètres (je suis resté volontairement enfermé dans mon Alcatraz spirituel, pendant soixante quatre jours, sur quelques centaines, et à l'ermitage, quelques dizaines de mètres seulement) : l'enjeu était d'un autre ordre. Il fallait que je croie assez à la démarche que j'entreprenais, pour l'accomplir honnêtement ; que je pense aussi réellement que possible, comme ces Maîtres Vénérables ont pensé ; et que je 'fasse' aussi fidèlement que possible ce qu'ils ont fait eux-mêmes, pour envisager de mener pareille expérience ! Mais l'adhésion du coeur n'y était pas ! Je le vois maintenant .Tout cela a relevé plus de la 'tâche à accomplir' que de la 'conviction profonde' : j'allais 'en mission spéciale', je n'allais pas 'me convertir'. J'ai fait les gestes de 'cette' foi, et 'cette' foi ne m'est pas venue : peut-être tout simplement parce que mon intention n'était pas qu'elle vienne !
La question est donc : étais-je sincère ? Je réponds oui, ans aucune hésitation ! En effet, j'ai pris le Bouddha et ses enseignements tellement au sérieux, que j'ai voulu clairement, dès l'abord, me démarquer de lui et de son monde, non pour le rejeter, mais pour nous situer l'un en face ou à coté de l'autre : pas à la même place. J'ai étudié autant que j'ai pu, péleriné à Lumbini, Bodh-gayâ, Sarnath, Kusinagara, Rajagrhia et Vaísali, parcouru tous les pays du Mahayana et du Hinayana de l'Inde au Japon, par le Nord et par le Sud...pour arriver à la conclusion que je ne pouvais pas 'sentir' comme un adepte du Bouddha, quelque intérêt que j'éprouvasse au long de mon parcours. Il me restait encore à expérimenter, après les deux premiers Joyaux du Bouddha et du Dharma, d'une part le Sangha (la communauté et le monastère), et d'autre part le Dhyâna/Chan /Sôn/Zen (la méditation). J'ai pratiqué avec une honnêteté critique et systématique : je voulais d'abord apprendre, avant d'oser parler, alors qu'il aurait certainement fallu le faire avec le simple élan d'une adhésion immédiate et docile. Aucune peur non plus de mettre ma foi en je ne sais quel péril, puisque je naviguais non seulement à la sonde, aux étoiles et aux vents, mais aussi aux instruments, aux cartes, et à l'expérience ! J'étais parfaitement gréé !
Si j'ai retenu un élément de ma pratique, de retour 'dans le monde mien', c'est certainement un mixte de méditation nocturne et matutinale : l'heure est exquise, le corps, certes, est plein de nuit, mais bien reposé et le coeur bien disposé. Il est vrai que 'la tête'...
« Ceux qui cherchent la Voie doivent y entrer avec la soudaineté d'un coup de poignard. Avant tout, il faut d'abord comprendre ça.
C'est pourquoi, bien qu'il ait dû traverser maint pays sur sa route de l'Inde à la Chine, Bodhidharma ne trouva qu'un seul homme, le Vénérable Ko, à qui il pût transmettre en silence le Sceau de l'Esprit, le Sceau de votre Esprit Véritable.
Les phénomènes sont le Sceau de l'Esprit, exactement comme ce dernier est le Sceau des phénomènes. Quoi que soit l'Esprit, les phénomènes le sont aussi, étant l'un et les autres également réels et partageant également la nature de l'Absolu, suspendu dans le vide. Celui à qui est donnée l'intuition de cette vérité est devenu un Bouddha et a atteint l'Absolu.
Je répète que l'Éveil ne peut être appréhendé corporellement, car le corps n'a pas de forme, ni spirituellement, car l'esprit n'a pas de forme, ni par sa nature essentielle, car cette nature est la Source Originaire de toutes choses, la Nature réelle de toutes choses, Réalité permanente, la nature de Bouddha !
Comment se servir du Bouddha pour appréhender le Bouddha, ce qui n'a pas de forme pour appréhender ce qui n'a pas de forme, l'esprit pour appréhender l'esprit, le vide pour appréhender le vide, la Voie pour appréhender la Voie ?
En vérité, il n'y a rien à appréhender, même la non appréhension ne peut l'être ! On dit : Il n'y a RIEN à appréhender.
Nous vous enseignons seulement à comprendre votre Esprit originaire. »
Siddhârta, Ignace et Sigmund
L'analyse freudienne, les Exercices ignaciens, puis le Zen auront donc été les trois techniques (ce mot n'est en rien péjoratif ni réducteur dans l'emploi que j'en fais ici), que ma Voie m'a offertes pour "placer l'homme en moi", comme on place sa voix pour chanter comme il faut chanter. Les méthodes étaient différentes et complémentaires, de par leur Sitz-im-Leben : leur origine, leur domaine d'exercice, en somme le malaise de l'âme, de la volonté ou de l'existence ; leur pratique ,l'inconscient, la décision/élection, la maîtrise du corps et le contrôle de l'esprit ; et leur objectif, la guérison, l'état de vie, l' 'éveil'.
Ainsi, au coeur de l'existence ordinaire, l'être humain, en maîtrisant son corps et en contrôlant son esprit, peut atteindre l'Éveil : effort / triomphe de l'homme pour devenir Un avec l'Absolu. Au coeur d'une destinée providentielle, l'être humain, en se formant à la décision vocationnelle, peut choisir son état de vie : effort / triomphe de l'homme au service de Dieu. Au coeur d'un destin tragique, l'être humain, en analysant son inconscient, peut dépasser ses handicaps psychiques : effort / triomphe de l'homme au service d'un meilleur homme !
Je suis personnellement preneur des trois ! Pour "placer l"homme" en moi ! Car notre âge lui aussi, comme tout âge à bien voir, est précaire : nous vivons nous aussi à l'aube d'un monde dont nous n'avons encore qu'une idée confuse, et que les confrontations et manipulations économiques sont en train de rétrécir plus encore que ne l'ont pu et que ne le peuvent les conflits armés. Il n'y a plus de centre de la civilisation, - il n'y en a peut-être jamais eu -, aucune aire culturelle ne peut plus dire si elle est réellement à l'origine de telle façon de vivre, de penser ou de dire. Ce qui se vit se fabrique désormais dans le commerce et les laboratoires sauvages de nos échanges transnationaux et transculturels, et les convictions auxquelles nous tenons ne peuvent plus se dire ni se recevoir dans les langages conventionnels.
C'est pourquoi, plus que jamais, il nous sera nécessaire de maîtriser en nous physique et mental, et de ne nous mesurer plus qu'avec l'Absolu. Plus que jamais, les générations à venir devront comprendre que chaque acte humain constitue inexorablement le maillon d'une chaîne où leur vocation est déjà engagée, et que le choix d'une vie n'est plus une aventure individuelle seulement, mais une responsabilité universelle devant Dieu et les autres hommes. Plus que jamais, le petit d'homme aura besoin d'élargir, de creuser et d'informer son champ de conscience, le sien propre et celui de sa solidarité planétaire, car nos sociétés produiront de tels nuages de pollution matérielle et spirituelle, que seule une bonne santé psychique en alerte permanente sera à même de rendre chacun capable de servir l'homme, en lui-même, en servant tout homme !
« Nous avons des racines plus profondes que notre existence ne veut l'admettre. Rien ni personne n'a d'existence indépendante. Un rythme universel détermine nos pensées et nos actes ; la courbe de notre destin fait partie d'une formidable mosaïque qui, à travers les siècles, dessine et varie les mêmes figures, depuis la nuit des temps. Chacun de nos gestes répète un rite ancestral et anticipe en même temps sur les attitudes de générations futures ; l'expérience la plus solitaire de notre coeur n'est jamais que la préfiguration ou l'écho de passions passées ou à venir. C'est une longue quête, un long chemin : nous pouvons revenir en arrière et le suivre, jusqu'au demi-jour blafard de la caverne du temple barbare. » Klaus Mann, Le tournant, Solin, Paris 1984, p. 15.
Quelle fut donc ma tentation au début et à la fin de cette Quarantaine Bouddhique ? Ai-je eu finalement peur de l'Absolu, qu'il fût bouddhiste ou divin ? Ne suis-je pas allé assez loin ? Eût-il aussi fallu, pour convenir au Bouddhisme, que je renonçasse à célébrer ma messe chaque soir ? Ou bien, pour convenir à la foi chrétienne, n'eusse-je pas dû éviter de me compromettre avec des prémisses qui écartent a priori toute référence à un dieu, et à un Dieu personnel en particulier ? En voulant pratiquer ET l'un ET l'autre, n'ai-je pas en définitive manqué l'objectif que je m'assignais : continuant de pratiquer l'un, m'aurait renduinapte à pratiquer l'autre ? Je dois dire immédiatement que je ne sens aucune mauvaise conscience en écrivant cela : mais il faut évaluer le vécu.
Implicitement, il est sûr que je mettais 'mon' Dieu à l'épreuve, encore une fois ! Car, c'est avec une décision mûrement délibérée et une profonde application de l'esprit et du corps que j'ai étudié, pratiqué et vécu le zen au sein de cet ermitage bouddhique. Mais je n'ai pas pu oublier mon Dieu, comme je ne peux pas faire totale abstraction, ni perdre la conscience totale, d'être en vie : et je suis en Dieu, comme je suis en vie.
En fait, dans le zen, je me suis 'jeté' comme j'ai pu, comme je suis, comme je vis ! Avec l'inébranlable certitude, - car je l'ai, c'est incontestable ! - qu'il ne pouvait rien m'arriver de fâcheux ! Je crois qu'elle est là, ma foi :dans cette enfantine / infantile et inexpugnable / atavique confiance (Ur-Vertauen, confiance originaire) que, QUOI QUE JE FASSE, je suis protégé !
Ma psychanalyse ne m'a jamais prouvé ni convaincu qu'il serait meilleur, pour 'placer l'homme en moi', de me défaire de cette attitude structurellement infantile ! Mes Exercices n'y ont point vu non plus de condition dirimante à mon élection d'un état de vie ! Ici, c'est le zen qui est mis par elle, en moi, à sa juste place. Et c'est très bien qu'il en soit ainsi !
Le retour...
Je m'en revins intrigué et mal à l'aise, d'abord ! Émerveillé et reconnaissant, ensuite ! L'avènement d'un homme des villes (on passait d'une économie purement rurale avec tribus et chefferies à la constitution de cités avec dynasties et noblesses), insatisfait par l'establishment d'une religion hiérarchique, hégémonique et injuste (le brahmanisme) et confronté dramatiquement, au coeur de sa sensibilité, au mystère de la condition humaine (naissance, souffrance et mort... cycliques, en plus, dans sa conception des choses), qui prend la décision radicale, à 29 ans, de trouver un moyen de s'en sortir par soi-même, sans l'aide du ciel ni des autres (quitte à "tout" abandonner : en fait toute possession) et va essayer systématiquement tout ce qu'il trouve comme enseignements et possibilités sur le marché, jusqu'à mettre au point la sienne propre (les fameuses Quatre Nobles Vérités et Chemin à Huit Branches), tout comme Ignace ses Exercices ! Et l'instrument pour y parvenir : la méditation !...C'est avec cette méditation que monte ma reconnaissance, non seulement à Siddhârta au premier chef, mais à cette Inde prolixe et multiple, qui a certainement 'inventé' pour le monde, - en tout cas pour celui qui va à son est et à son ouest, jusqu'aux deux océans - ce qu'est la 'religion' ainsi que cette recherche, par la 'méditation', de la raison ultime de soi, du monde et de ce qui l' 'anime ' !
Enfin, preneur, mais très critique. Je laisse de coté tous les comportements de moralité et de compassion, dont je ne crois pas que Siddhârta ait été le découvreur mais qu'historiquement Asoka, le grand Maurya du 3e siècle avant l'ère chrétienne, (dans sa conversion personnelle : pourquoi pas ! Mais surtout) dans l'exploitation politique qu'il en fit pour l'unification idéologique de son immense empire, et des vassalités environnantes), se plut à protéger et à propager sous forme de 'code de moralité', par ses édits sur piliers et sur rochers. Hammourabi avant lui et Constantin après lui avait fait ou fera de même. Je suis preneur et de la radicalité de l'engagement (liberté absolue par rapport à soi, aux biens et aux gens, et même à Dieu, comme béquille de nos incapacités), et de la méthode de méditation (pleine maîtrise du corps par la position et la respiration et plein contrôle de l'esprit par l'évacuation de toute pensée 'conceptuelle' et d'activité 'mentale').
Ce qui pour moi n'est d'ailleurs pas l'apanage d'une attitude religieuse particulière, mais d'une 'maximisation' de l'humanité de l'homme...Cependant je reste sceptique sur les raisons profondes qui ont motivé Siddhârta pour traiter comme 'domaine à part', et laisser de côté en fin de compte, les questions effectivement insolubles que nous appelons métaphysiques, et qui touchent l'origine et les fins dernières ! Ne sont-elles pas les seules en définitive qui nous obligent à être radicalement 'moraux', parce que nous savons que nouscourons, si nous osons y répondre quand même, le risque de nous tromper ? Siddhârta a préféré la 'voie/vie/vue moyenne' ! Est-ce, de ma part, une déformation occidentale, pharaonico-mésopotamo-irano-sémito-chrétienne ? Je ne sais ! Mais 'se limiter à l'en deçà', tout légitime que ce soit, me laisse insatisfait, bien que je reconnaisse l'intégrité et l'honnêteté intellectuelles de sa décision. Siddhârta ne m'a pas 'é-mu', il ne m'a pas mis en route ! Je ne veux pas évoquer non plus la curiosité intellectuelle plus que l'intérêt réel que représentent pour moi la 'psychologie et la philosophie' hindoues, sous-jacentes à tous les développements théoriques du Bouddhisme, de son temps et toujours. Et il faut n'y voir aucun rejet ni aucun mépris, mais seulement et résolument, l'état de fait massif de structures mentales qu'un certain environnement gangétique ou méditerranéen a constituées de cette façon-ci ou de cette façon-là ! Je me régale de nos différences : je fais mon butin, comme les abeilles, de tous les sucs qui peuvent me servir à améliorer, même s'il faut les dé-naturer puis les re-naturer, mes élaborations originales. Elle est là, la culture, la mienne, en tout cas !
Tout ce dont parle le Bouddhisme m'intéresse, mais il ne me parle pas de ce qui m'intéresse le plus ! Son exotisme ne m'attire pas spécialement, ni les pays et peuples qui en ont fait leur vision du monde ou leur identité nationale. Mais je demeure persuadé que je suis inapte, si je n'ai pas accès à la saisie intuitive des enjeux que peut receler une telle démarche, parce que je n'appartiens pas, définitivement pas, aux mondes mentaux où tout cela fut conçu, vécu, élaboré, transcrit puis transmis. Voilà pourquoi, de mon côté, j'ai de grands doutes sur l'aptitude intrinsèque dont ces peuples seraient a priori dotés pour saisir à leur tour ce que les conciles de Constantinople, de Chalcédoine, d'Éphèse et de Nicée ont bien pu définir, en grec de Galatie, entre les 4e et 5e siècles de Constantin à Théodose, à propos d'interprétation de textes écrits deux siècles plus tôt en grec de la diaspora, par des écrivains dont ce n'était pas la langue maternelle, et qui pratiquaient un araméen dialectal. Je veux dire qu'on peut toujours lire l'évangile et en saisir suffisamment le sens pour suivre Jésus, suivant ce qu'on en a 'saisi'. Mais devenir catholique romain est une autre paire de manches ! Car enfin, si la foi est effectivement un don de Dieu, encore faut-il réunir dans son idéologie propre, les conditions de possibilité de son émergence !
Acteurs et produits de l'Histoire
Je suis rentré en Europe, en emportant sous mon bras deux convictions définitives. La première, c'est que je suis irrévocablement devenu un citoyen du monde, mais avec des racines plus que jamais méditerranéennes. La seconde, c'est que je suis objectivement persuadé qu'un 'revival' spirituel, s'il doit y en avoir un, viendra des pays du Milieu (Chine), du Soleil Levant (Japon) et du Matin Calme (Corée).
Que ceux qui ont fui Jérusalem en plusieurs vagues, après le retour de l'Exil (- 537) : sous Ptolémée à Alexandrie (- 300), sous Antiochus IV Epiphane en Transjordanie (- 175), sous Auguste à Rome (- 60), puis, dès l'an 40 de la nouvelle ère, partout où c'était possible (Grèce, Galatie, Carthage, Égypte et Rome de nouveau) à cause des persécutions judéo-juives et judéo-romaines,... que tous ces judéo-chrétiens aient dû s'organiser dans l'urgence, au milieu de tous les mouvements et factions fanatiques, extrémistes, apocalyptiques et militaro-religieux, où les inspirations étaient les plus diverses, en provenance des contrées les plus lointaines (Inde, Gandhara, Bactriane, Perse..) rendues proches par les routes du commerce terrestre et maritime ; que Jésus, son message puis sa mission aient été mêlés à toutes sortes de disputes, reprises, élaborations, syncrétismes, trahisons/traductions, exploitations, raidissements, exclusions,...puis reconstructions, réorganisations, reconnaissances, redéploiements, réévaluations et récupérations, entre la mort d'Hérode le Grand (autour de l'An 0) et l'avènement de Constantin (vers 313), puis de Théodose (vers 379) : cela était inévitable !
Et moi je dis, que c'est à dessein, que Jésus de Nazareth n'a rien écrit de sa main ! Car c'est à partir de ce que NOUS aurons voulu faire de ce que NOUS aurons entendu et transmis,que NOUS aurons ou non accès au Royaume de Dieu 'qui souffre violence, et que seuls les violents emporteront' ! Tout cela est une Histoire d'Incarnation. Il faut soi-même savoir dans sa chair et dans son coeur, ce qu'est une existence 'cosmopolite' pour admettre cette 'altération nécessaire' des paroles du Verbe ! Je prétends que mes antécédents m'y prédisposent, encore une fois : il y a en moi, certes toujours encore, du magyar, du grec, du napolitain et du français...mais avec de l'arabe et du juif africain, de l'allemand et de l'américain occidental, et maintenant de l' 'asiatique' polymorphe ! Ma culture est métissée, mon 'être pensant' est métissé, ma religion est métissée : ma foi ne peut qu'être métissée elle aussi ! L'avenir est aux métèques : c'est le nouveau nom des citoyens du monde !
Catholique, oecuménique, mondial, universel, inter- et transnational et -culturel ! Voilà désormais les affections virales, que je possédais déjà depuis toujours en germes, mais dont je ne guérirai plus ! Et ce, dans tous les domaines de la pensée et de l'action. De Kant, il nous faut rafraîchir la mémoire : pas uniquement dans le domaine de l'attitude éthique fondamentale, mais dans celui de l'action, qu'elle soit celle de notre devoir d'état quotidien, ou bien celle d'une entreprise exceptionnelle. Poser un acte qui soit valable en tout temps et en tout lieu ! Ou mieux peut-être, celle d'Ignace : tout faire comme si tout devait dépendre de moi, mais avec un détachement tel parce que tout dépend en fait d'un a/Autre !
Dans l'un et l'autre cas, ne penser et n'agir plus désormais, qu'avec la conscience structurante d'une interaction entre soi-même et l'humanité toute entière, dans ses diverses cultures et aspirations. L'art, la science, l'éducation, l'enseignement, la religion, la foi, la spiritualité : que de domaines, où l'imagination, informée par la méditation et la grâce, devra traiter les appels des hommes !
Edward Saïd, Palestino-américain, est loin d'être obsolète : l'Occident est toujours occidentalo-centriste et l'Europe européo-centriste ! Notre orientalisme apparent est toujours une construction 'amb-atlantique'. Encore trop peu nombreux sont les 'penseurs' et les 'decision makers', quels que soient leurs domaines, qui ont pris 'psychosomatiquement' les nouvelles dimensions de la planète. Carlos Goshn, peut-être, le patron de Nissan-Renault à Tokyo, bientôt P-D.G de Renault-France, et Vice P-D.G de Nissan-Japon : né au Liban, élevé au Brésil, éduqué en France, premières armes aux US, puis Paris ! L'homme pluri- & transculturel, capable d'une irréductible et créatrice multiplicité mentale !
Les limites de l'Occident
Car il faut re-situer, ré-évaluer, re-mesurer le monde ! Il faut s'être trouvé des jours et des mois en face de planisphères dont le coeur est occupé par la nouvelle Méditerranée qu'est devenue l'Océan Pacifique, bordé de tous les pays de l'APEC, et où les masses humaines sont chinoise et indienne (plus de deux milliards et demi d'habitants), indonésienne (près de deux cents millions) et nippo-coréenne (près de deux cents millions), avec les USA comme balancier (une population des plus métissées de plus de deux cent cinquante millions) ; et s'il faut y ajouter tous les pays de l'ASEAN et ceux qui veulent y entrer, tous en crise militaro-économique, nous voilà en face des deux tiers de la planète Terre, en train d'apprendre l'Occident, à ses dépens encore ! Et la plupart de tradition confuciano-bouddhiste et/ou musulmane ! Nous n'avons pas idée, - ou une toute petite alors - en Occident, de la vigueur et de la pugnacité des revendications nationalo-religieuses de ces immenses territoires, inégalement émergés d'un sous-développement chronique ; du renouveau monachiste bouddhiste ou de l'affirmation islamique, entretenus l'un et l'autre par des supports financiers qui ne visent pas seulement la ferveur spirituelle des adeptes, mais de dangereuses infiltrations politiques, au service de grand capitaux internationaux ou d'idéologies hégémoniques ! Eh bien malgré ces compromissions, et malgré cette honteuse et inextricable corruption généralisée, à l'échelle de nations entières, les statures du Bouddha et de Mahomet, avec leurs messages d'harmonie universelle par la compassion pour les hommes et de soumission au Dieu Unique, connaissent toujours une adhésion vivace, une dévotiondémonstrative et une force d'attraction transcontinentales. Peut-être est-ce dû à la 'simplicité' immédiate (et relative) de leurs 'voies', à la 'fonctionnarisation' minimale de leurs 'Églises', à la conviction impressionnante de leurs adeptes, aux profondes vérités atemporelles qui les animent...à autre chose encore ; en tout cas, si s'appliquent à ces matières les lois de la complexification des circonvolutions cervicales, qui à un certain moment ont basculé du quantitatif au qualitatif dans l'évolution de l'homme, faisant du Neandertal l'homme que nous sommes devenus, on ne peut sous-estimer la montée, - même si ce n'est qu'un levain non raffiné dans une pâte plutôt flasque - , de quelques lueurs de la 'lumière qui vient de l'Est (Ex Oriente Lux)' ! [Les incendies de l'été démarrent avec de simples tessons de bouteilles exposés assez longtemps à un rayon de soleil !]
Nous croyons connaître l'Islam, parce que la proximité géographique a situé le Maghreb à quelques encablures de l'Europe du Sud, et le Moyen Orient à quelques nautiques de nos aéroports : en fait, nous connaissons des 'Arabes' avec qui nous nous sommes battus et nous battons encore, ou qui viennent travailler 'chez nous', comme on dit, après avoir défendu ce pays sur les champs de bataille des deux guerres mondiales ! De l'Islam, nous connaissons avant tout sa maladie fanatico-politique, primitive et lamentable qui nous fait peur ! Du Prophète et du Coran, qui s'inquiète ?
Nous sommes en train de découvrir le Bouddhisme, croyons-nous, parce que dans nos provinces surgissent 'dojos' et 'ashrams' indo-tibéto-nippons, animés par des moines en exil ou voyageurs, ou des occidentaux conquis par leurs découvertes personnelles et convertis à d'autres couleurs de l'Absolu. Du Bouddhisme, nous connaissons surtout une dimension, dorsale certes, mais qui n'est qu'un moyen : la méditation zen. Certains ont l'ambition, le courage et la constance d'aller plus loin et de se hasarder dans les arcanes de sa représentation/négation du monde, afin d'atteindre un Absolu (qui n'est pas, pas plus qu'il n'est), auquel la démarche demande paradoxalement de renoncer pour le vivre ! La discipline en est sévère et exigeante, la doctrine complexe et les écoles multiples, l'accès pour l'instant élitiste et la vogue en suit encore trop la mode et la sensation.
Luc (9, 49-50) et Marc (10, 38-40) rapportent une curieuse et intéressante séquence :
"Maître, nous avons vu quelqu'un expulser les démons en ton nom, et nous avons voulu l'en empêcher, parce qu'il ne te suit pas avec nous".
- Ne l'en empêchez pas : qui n'est pas contre vous est pour vous" !
J'y vois une admirable règle de conduite pour notre travail pastoral !
En fin de parcours, ma foi, - puisque effectivement le prêtre et le théologien, voire le simple Chrétien, doivent savoir ce qu'ils font 'en pratiquant le zen' - s'est trouvée encore confirmée ,et ce , de deux façons qui ne m'ont jamais paru exclusives l'une de l'autre : à la fois dans la signification fondamentale dont elle a toujours informé mon existence quotidienne et ma vie de baptisé au-delà de l'espace-temps (vie et existence qui me viennent de Dieu et qui retournent à Dieu), et en même temps dans la relativité culturo religieuse où je l'ai reçue et où je la transmets inévitablement. C'est-à-dire 'la réalité du Dieu de Jésus-Christ que j'adore dans la force de leur Esprit commun' n'est pas le moins du monde remise en question ; mais je suis sorti de cette expérience encore plus convaincu que je ne l'étais, - si c'est possible -, que je ne peux y croire qu'en tant que catholique romain gréco méditerranéen, parce que c'est l'aire culturo religieuse qui a produit et l'expression de cette foi et mes systèmes de représentation symbolique capables de la saisir.
En revanche, si quelque chose urge, - mais ce n'est pas par le zen en particulier ni par le Bouddhisme en général que je le découvre, mais avant eux par mes détours en islam, animisme et chamanismes divers - , c'est que, puisque cette foi chrétienne se prétend universelle, alors elle 'doit pouvoir se laisser REmettre en questionS', par les cultures et les civilisations où elle est éventuellement appelée à se répandre, et renoncer une fois pour toutes à leur 'annoncer les Bonnes Nouvelles clés en main dans une prosopopéeoccidentalo sémito romaine' à prendre comme 'paroles d'évangile' ! Ou bien la foi au Christ ressuscité peut être saisie aussi bien par des esprits confucéo bouddhistes que par les nôtres, et c'est alors aux confucéo bouddhistes de 'dire eux-mêmes leur foi' (même si Rome ne comprend pas très bien, encore actuellement, mais il n'est pas exclu que l'Esprit Saint 'choisisse' un jour un pape venant non plus seulement de l'Est, comme Karol Wojtila, mais de l'Est Extrême : un Cardinal Kim, de Séoul, par exemple, qui clame à la moindre occasion qu'il est certes Chrétien, Catholique, et Prince de l'Église Romaine, mais qu'il est avant tout asiatique, et asiatique coréen, de tradition historique, nationale et culturelle bouddhique . Ou alors affirmons sans ambages qu'il faut être ou devenir ( ?) 'occidental' pour recevoir le mystère chrétien et le dogme catholique, et que cette foi, par conséquent, n'est donc pas universelle.
Jésus bouddhiste
Il est très à la mode, depuis quelques années, de jouer les affranchis, en déclarant, au détour d'une conversation, dans un dîner en ville, que "Jésus était en fait bouddhiste : comment, vous ne saviez pas ?" Et alors, on vous jette quelques titres en pâture (The Jesus Conspiracy et The Original Jesus, de Gruber E.R. et Kersten H. ; Jesus lived in India, du dernier encore ; The Meaning of Christ : À Mahayana Theology, de Keenan J.P. ; Buddha and Christ, de Zacharias P. Thundy ; ou enfin si vous lisez l'allemand, Das Jesus-Evangelium, de(s) Schwarz (Père) G. et (Fils) J). La plupart de ces auteurs mêlent toutes sortes de publications, des plus scientifiques aux pseudo scientifiques et canulars, rapports d'amateurs 'en poste' en Inde, à la fin du siècle dernier, démentis quasi tous par l'efflorescence archéologique, paléographique, anthropologique, linguistique, séméiologique, historique et exégétique de nos meilleurs savants, et pour n'en citer que quelques uns au nom de tous les autres : les Alfred Foucher, les Paul Peillot, les Paul Mus, et Girschmann, Schlumberger, Lévy et les autres ! Comment voulez-vous que la rédaction de la Bible des Juifs qui s'étend sur plus de sept siècles, du 10e au 3e avant J.-C., et celle des Évangiles qui au 3e siècle de notre ère étaient encore remaniés, - comment voulez-vous, disais-je que leurs rédacteurs n'aient pas, sur dix siècles de campagnes militaires et d'échanges économiques, et partant culturels -, de l'Égypte à la Grèce, de la Médie et de l'Assyrie puis de la Perse, à l'Égypte et à la Grèce, puis de la Grèce au reste du monde oriental et extrême oriental jusqu'à l'Indus et au Gange, avec aller retour, puis de Rome au Turkestan chinois, avec aller retour - , n'aient pasété sensibles à la beauté et à la justesse de théories, contes, philosophies, images, vocabulaires, et religions naturellement, bref d''élaborations', au moment même où ils étaient attelés à leur incontournable propre travail d'élaboration ? Alors, oui, on trouve dans la Bible et dans les Évangiles des réminiscences d'Abydos et de ses hymnes à Horus ; d'Akhnaton et de ses psaumes au Soleil ; de Philae et de ses légendes de la naissance virginale du fils d'Isis et d'Osiris, Horus ; d'Ugarit et de son déluge de Gilgamesh ; d'Alexandrie et de son traité de la Sagesse ou des doctrines bouddhistes de ses Thérapeutes, et puis, venant de l'autre coté, de Mithra, de son Sol Invictus et de son Rédempteur, de Mahura Mazda et de sa Lumière, et plus loin donc aussi, des Jatakas du Bouddha et des représentations brahmaniques de transmigration des âmes ou des renaissances successives, du Mahayana et de ses Bodhisattva...tout cela comme modes de représentations symboliques et essais d'appréhension des mystères de la création, de la vie, de l'existence, de la mort, de la souffrance, du bonheur, de la responsabilité, du libre arbitre ou de la liberté,... faut-il continuer ? Dans une aire culturelle si riche, et en situation de perpétuel échange et de mobilité des personnes, des biens et des idées, avec des religions de type missionnaire comme le Bouddhisme et le Christianisme, au lieu de rencontre de deux univers formidables de l'espérance humaine, de part et d'autre du grand désert iranien, - cette Méditerranée de sable -, qui les fait communiquer, les féconde et les transmet plus loin, vers l'est et vers l'ouest,... oui, le Christ des Évangiles ne pouvait que se ressentir, dans sa présentation par les évangélistes et dans la prédication des missionnaires, de ces multiples influences, parfois même contradictoires, qui ne sont au fond que les risques de l'Incarnation dans le temps et l'espace, et pas n'importe lesquels ! De 'conspiration', il n'y en a jamais (eu) que dans l'esprit enthousiaste et naïf de quelques amateurs d'indologie et debouddhologie tout à fait respectables mais qui, gréés de connaissances parcellaires et de seconde voire de troisième main, et déçus de l'état actuel de la 'question Jésus' au regard des églises chrétiennes (on les comprend !) ou nostalgiques d'un radical 'retour aux sources' (utopique), veulent retrouver l'original, à partir d'un négatif que l'on a développé tellement et tellement de fois, qu'il faut d'abord savoir de qui c'est le cliché, avant d'en dire un mot ! Alors ils se la jouent à la Dan Brown du Da Vinci Code !
Jésus et le Zeitgeist
Bouddhiste, le Christ ? Pas seulement : mais aussi pharaonique, mésopotamien, védique, zoroastrien, hellénistique, gréco-romain, gnostique, essénien, arianiste et nestorien...et cela continue ! Car, comment épuiser un mystère ? Mais aussi, comment renoncer à le tenter ?
Je vais même aller plus loin, au risque de me faire crosser (si par hasard un « crosseur » me lisait !) Moïse fut un fondateur de religion, et il emprunta tellement et tellement à l'Égypte que lire le Pentateuque (les cinq premiers livres de la Bible des Juifs : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome) est la meilleure introduction à l'égyptologie : j'exagère à peine ! Siddhârta a lancé quelque chose, lui aussi, que je ne peux baptiser simplement du nom de religion au sens occidental du terme : Bouddha, Dharma, Sangha, Arhat, Bodhi, Nirvana, Quatre Nobles Vérités, Noble Chemin à Huit branches, etc. Ce n'est pas une religion, mais ça y ressemble beaucoup ; et tout cela arrive en telle droite ligne du brahmanisme, - qu'il a mis quarante ans à digérer avant son Mahaparinirvana - , qu'il est impossible de suivre les développements des théories du Bouddhisme sans y découvrir à chaque pas toutes les religions de l'Inde du 6e siècle avant notre ère (il suffit de consulter le Renou-Filliozat pour s'en rendre compte).
Si Jésus et les rédacteurs des évangiles ont emprunté quelque chose à quoi que ce soit, c'est à l'air du temps, au Zeitgeist, dirait-on maintenant : prétendant accomplir 'toute la Loi et les Prophètes' par son seul avènement, Jésus n'éprouva certainement aucune répugnance à cueillir souverainement autour de lui tout ce qui avait pu germer de plus noble et finalement de plus divin dans les esprits de 'tous les hommes de Dieu'. Je demeure intimement persuadé qu'il n'a fondé aucune religion, au sens où le catholicisme romain est une religion. Mais il a suscité certainement un mouvement spirituel tel, autour de Dieu directement, - en esprit et en vérité, comme Jean le lui fait dire à la Samaritaine - , que ses propagateurs, juifs pieux habitués au système de la religion juive qui est des plus contraignants, se sont dramatiquement trouvés pris de court. Mais, paradoxalement, peut-être pas tellement le missionnaire Paul , qui, tout premier théologien phariséo-hellénistique du christianisme naissant qu'il soit, se contentait d' 'annoncer la voie', mais prétendait qu'il n'avait pas à baptiser : c'est sous la pression de ceux qui voulaient une religion, comme les autres, qu'il s'y est mis à son tour !
Mais LA différence entre les trois, - et c'est bien sûr une matière de foi -, c'est que Jésus, c'était finalement le Fils de Dieu et Dieu lui-même, et qu'il n'avait pas, lui, en tant que tel, de religion à fonder ! Ce qui n'était le cas ni de Moïse ni de Siddhârta ! J'aurais envie d'écrire que Jésus commence précisément là où le Bouddha a décidé, délibérément, de ne pas aller outre, en laissant de coté publiquement ce qu'il appelait 'les domaines à part', entendons les questions eschatologiques de l'origine et surtout des fins dernières. Ce que Siddhârta pensait par devers soi, nul ne le sait, même pas Ananda, son neveu, censé avoir 'bu et retenu' chaque soupir du Sakyamuni (qu'il dégorgera, mot pour mot rapporte la tradition, au premier concile de Rajaghria, immédiatement après l'entrée du Maître dans son Mahaparinirvana). Et ces questions, c'est Paul d'abord (déjà dès les années quarante !) et Jean ensuite (après 100, après plus de trois générations de réflexion sur l' 'événement' !) qui s'en chargeront, le premier les traitant de façon théologique et argumentative, à la rabbino-pharisienne, et l'autre de façon méditative et mystique à la qumrâno-essénienne ; mais chez eux, très peu de sections narratives, aucune chez Paul, sauf ses déplacements multiples, quelques-unes unes chez Jean, et toujours au service de son expérience mystérieuse etintuitive du 'Fils Éternel du Père Éternel dans la Communion de l'Éternel Esprit' . Il n'y a guère que chez les Synoptiques (Matthieu, Marc et Luc), rédigés dans leur ensemble avant les années 85, qu'en effet, les sections narratives et les longs discours moraux/moralisateurs abondent : et c'est là, et uniquement là, que peuvent à la rigueur se démontrer, - et pourquoi pas ? - les influences, les emprunts, les plagiats, les pastiches... de toute la littérature alexandrino-bouddhique qui circulait certainement d'est en ouest et vice-versa ! Chatoyante littérature de l'Antiquité tardive !
Que se sont dit ces gens à qui les communautés judéo- et pagano chrétiennes d'Alexandrie, de Rome, de Grèce et de la Diaspora demandaient de rédiger une 'biographie du Rabbi/Didaskalos/Maître' (que Luc n'avait pas connu personnellement, sinon par ouïe dire, Marc côtoyé peut-être, étant très jeune à l'époque, et Mathieu fréquenté, et ce serait le seul, s'il s'agit bien du Lévi le Publicain, percepteur des impôts) ?
Car il s'agissait de 'concepts et de pensers nouveaux' : non plus 'l'Incarnation/Avatar' de Jésus/Krishna, ni les 'Nazareth/Kapilavastu' de l' 'Annonciation/Conception' ou les 'Bethléem/Lumbini' de la Noël. Pour parler de la Mort vaincue définitivement en faveur de tous, et de l'Éternité avec Dieu définitivement offerte à l'être humain ; du Pardon des péchés au nom de Dieu lui-même définitivement confié à l'être humain ; de la présence permanente et physiquement réelle de Dieu au milieu des êtres humains, par le sacrement de son Corps et de son Sang en Jésus-Christ, tant que cet éon durera !
Les Pharisiens et les anti-Jésus ne s'y sont pas trompés, eux : c'est là-dessus qu'ils se scandalisent et qu'ils vont l'accuser. Parce que cela, en quelque sorte, met un point final à toute l'économie religieuse vétérotestamentaire, donc leur propre establishment (ce dont Saul de Tarse était fanatiquement si convaincu qu'il voulait venger ce blasphème, en livrant enchaînés ses coreligionnaires apostats !). Peu leur importent les 'actions extraordinaires' de marcher sur les eaux ou de multiplier les pains, que les prophètes et autres « nabi » (prophètes) d'Israël étaient tout aussi capables d'accomplir que tous les arhats et sâdhus exportés depuis l'Inde : sections narratives empruntées, quant à la structure et aux détails, aux contes et légendes qui circulaient à la cadence des caravanes, mais cela vaut tout aussi bien pour toutes les sections juridiques et morales ! Bien sûr qu'il faut faire son miel de toutes les bonnes fleurs qu'abrite le jardin ! De nouveau, va-t-on reprocher à Moïse et à ses émules rewriters de s'être inspirés, eux, après 537 et l'exil à Babylone, - comme il l'avait fait, lui, pour l'Égypte -, du Code d'Hammourabi pour donner une forme vénérable aux fameux Dix Commandements ? Alors pourquoi s'étonner si les écrivains évangélistes, en leur temps, ont puisé dans la 'sila' bouddhique, pour les préceptes moraux, comme ils l'auraient fait avec les 'Jatakas', pour certains patterns narratifs ?
Il faut lire Propp, Métilinski et Troubetzkoy ,si ce n'est pas encore fait !... Mais que font en permanence les Chen Kaïge et Yang Zhimou chinois qui emportent à Cannes des Palmes et encore des Palmes ? Simplement des films chinois, mais en utilisant des techniques narratives cinématographiques occidentales ; on ne va pas pour autant les qualifier de 'Chen et Yang les WASPs' (white anglo-saxon protestants) ! Quant à James Ivory, qui parvient si esthétiquement à recréer les atmosphères étouffantes et assassines d'une Angleterre victoriennement pudibonde et perverse, il n'est pas plus puritain ni schizophrène que (vous, je l'espère, et) moi !
Que les premiers adeptes de Jésus, donc, - les 'Chrestoï', les « Oints », les Chrétiens, comme les Antiochiens, vers 47, les baptisèrent pour la première fois - , à court d'invention et pressés par les malheurs du temps (qui ne manquaient pas) aient paré au plus urgent en sacrifiant de l'essentiel, et se soient rabattus, - entre leur fuite de Jérusalem, sa destruction par Tibère, puis sa reconstruction par Hadrien (40-135) - , sur des modèles existants, pour s'en inspirer, les phagocyter, les éradiquer et prendre leur place, ils n'ont fait qu'agir comme tous les 'fondateurs de religions institutionnelles', surtout en milieu hostile. Ils ont « intégré ».
N'oublions pas qu'il n'y a d'investigation et de connaissance pertinentes que si on est capable de contextualiser son information, de la globaliser et de la situer dans un ensemble ; c'est exactement ce qu'ont fait les premiers Chrétiens, les « chrestoï ». Or, notre système de pensée actuel, lui, morcelle la réalité et rend les esprits incapables de relier les savoirs compartimentés en disciplines étanches. Cette hyperspécialisation des connaissances, des compétences et des pouvoirs mène à découper dans la réalité un seul aspect, et elle a des conséquences humaines et pratiques considérables : dans le cas, par exemple, des politiques d'infrastructures (maisons de formation, centres de pastorale, lieux de culte, résidence épiscopale...), qui négligent trop souvent l'environnement social et humain, quand ce n'est pas par absence d'étude de marketing le plus élémentaire. Cette hyperspécialisation contribue également à déposséder les « travailleurs ecclésiastiques », c'est-à-dire les prêtres de base, et les fidèles a fortiori, des décisions existentielles de proximité au profit des experts institutionnels patentés.
Edgar Morin nous rappelle qu'au XVIIe siècle, Pascal avait déjà compris combien tout est lié, reconnaissant que « toute chose est aidée et aidante, causée et causante » - il avait même le sens de la rétroaction, ce qui était admirable à son époque - , « et tout étant lié par un lien insensible qui relie les parties les plus éloignées les unes des autres, je tiens pour impossible de connaître les parties si je ne connais le tout comme de connaître le tout si je ne connais les parties ». Voilà la phrase clé. C'est à cet apprentissage que devrait tendre l'éducation. Mais, malheureusement, continue Morin, nous avons suivi le modèle de Descartes, son contemporain, qui prônait lui le découpage de la réalité et des problèmes. Or, un tout produit des qualités qui n'existent pas dans les parties séparées. Le tout n'est jamais seulement l'addition des parties. C'est quelque chose de plus.
C'est bien pour cela que depuis le matin de Pâques, l'humanisme ne peut être que « théocentré », selon la formule de René Coste, professeur honoraire à l'Institut Catholique de Toulouse. C'est le coeur même de toutes les formes que l'humanisme chrétien a inventées au cours de cette ère : à Alexandrie, l'humanisme éducatif de Clément, le Pédagogue ; à Lugdunum, l'humanisme humano divin d'Irénée ; à Constantinople, l'humanisme eschatologique de Maxime le Confesseur ; à Paris, La Sorbonne, l'humanisme bien tempéré de Thomas d'Aquin et l'humanisme de la limpidité de Bonaventure ; à Assise, l'humanisme écologique de François le Poverello ; à Manrèse, l'humanisme de l'obéissance d'Ignace le général ; à Tolède, l'humanisme mystique de Thérèse la Grande ; à Annecy, l'humanisme de la douceur de François de Sales ; à Paris encore, l'humanisme de la spiritualité globale de Pascal le mathématicien ! Aujourd'hui c'est sûrement d'un humanisme planétaire dont nous avons besoin pour assumer les redoutables problèmes d'un monde mutant. Quel exemplaire suprême autre que Jésus lui-même, selon la formule lapidaire de Maurice Clavel : « J'ai dit ce qu'était pour moi l'Homme, sans concept : le Christ », celui qui révèle la vraie humanité. Lui seul, d'ailleurs, est infiniment séduisant
Malgré tout
« Mais pourquoi, alors, restez-vous prêtre de cette Église que vous critiquez ? » Mais précisément parce qu'elle est et demeure, dans le panorama de toutes les églises chrétiennes que je connaisse (issues du Schisme Orthodoxe du 11e et de la Réforme Luthérienne du 16e siècle), MALGRE TOUT ET LE RESTE, la moins infidèle à ce que la Bonne Nouvelle de Jésus avait et conserve de radical et d'universel. Tant qu'on peut être catholique romain et rester lucide..., modèle Pascal ou modèle Descartes, et grâce à Edgar Morin si nécessaire ! À la fois « moderne, complexe et méta, ultra, post et para chrétien ! » Paradoxal, n'est-ce pas ?
Mais nous avons encore beaucoup de chemin à faire pour être fidèles à ce Christ Jésus, c'est-à-dire pour devenir chrétiens : pour vivre, mourir et vivre à nouveau comme lui (voir Hans Küng, et son "Christ sein", Être Chrétien). Une Voie longue et étroite :
« Il est l'image du Dieu invisible,
Premier né de toute créature.
Tout a été créé
en lui, par lui et pour lui,
dans tous les univers visibles et invisibles.
Il est avant toutes choses et tout subsiste en lui.
Il est la Tête du Corps des Chrétiens
Il est le Principe,
Premier né d'entre les morts :
toute primauté lui revient.
Dieu se plaît à investir sa Plénitude et à réconcilier tous les êtres
en lui, par lui et pour lui,
dans toute la création
en scellant cette paix par le sang de sa croix. »
Col 1,14-20, Transposition de V-P.Toccoli,
Relire le Testament, Tome IV, Paul et... les autres, Ed.Dô, Nice 2004
Je ne connais pas de pensée, de mythe, de poésie ni de confession de foi plus complexe ni mieux intégrée que celle de ce Juif hellénisé de la diaspora bourgeoise, de ce citoyen romain et citoyen du monde, de ce pharisien sectaire de la stricte observance, de cet éminent élève du non moins éminent professeur Gamaliel de Jérusalem, de cet assassin complice du lynchage d'Etienne, de ce fanatique persécuteur des adeptes de Jeshuah de Nazareth, de cet immense converti de la route de Damas, de cet ermite visionnaire du désert d'Arabie, de ce missionnaire circumméditerranéen, enfin de cet écrivain prolixe et multiple d'un épistolaire encyclopédique...