My name is God! God.dot.com!
(Adaptation de la révélation de son nom, faite par Dieu à Moïse au Sinaï : Ex 3,14)
Virtualisation
Le mouvement général de virtualisation affecte aujourd'hui non seulement l'information et la communication, mais aussi bien les corps constitués des sociétés, - l'Église y compris - le fonctionnement socioéconomique et culturel, les référents collectifs de la sensibilité, jusqu'à l'exercice de l'intelligence générale. La virtualisation atteint même les modalités de l'être ensemble, la constitution du "nous" : communautés virtuelles, entreprises virtuelles, démocratie virtuelle... Un site comme « Catholiens » est la preuve de ces communautés virtuelles qui substituent au discours officiel, les expressions libres de toutes les sensibilités religieuses, où le pire côtoie le meilleur et où se développe pour tout contrôle la seule distance critique de l'internaute, et sa conscience religieuse personnelle. L'extension du cyberespace joue ainsi un rôle capital dans la mutation en cours, c'est une véritable vague de fond qui déborde amplement l'informatisation elle-même : elle affecte les capacités mentales de l'appréhension symbolique de la foi, et les dispositions psychologiques de réception des prises de position dogmatiques tombant des centres décisionnels de l'Église.
Sans crier de suite à l'explosion/implosion de l' « Ecclesia », il est urgent de reconnaître que les évolutions culturelles à l'oeuvre en ce début du 3e millénaire mènent en fait à une autonomisation accélérée de la conscience individuelle, dans les domaines de l'éthique et de la « religion » en général, ces domaines étant, entre autres, les lieux géométriques les plus sensibles de cette autonomisation.
Le changement des techniques, de l'économie, des idéologies et des moeurs n'ont jamais été si rapides et ni si déstabilisants. La virtualisation constituant la fine pointe de la mutation en cours, il faut admettre d'amblée qu'elle n'est en soi ni bonne, ni mauvaise, ni neutre non plus. Mais elle se présente de facto comme le mouvement même du « devenir autre » - ou hétérogenèse - de l'humain.
Le virtuel, rigoureusement défini, n'a que peu d'affinité avec le faux, l'illusoire ou l'imaginaire : il n'est pas du tout l'opposé du réel. C'est au contraire un mode d'être fécond et puissant, qui donne du jeu aux processus de création, ouvre des avenirs, creuse des puits de sens sous la platitude du quotidien et de la tradition sclérosée. L'interface, c'est que le virtuel ne peut être contrôlé : il est même, par définition, incontrôlable ! Mode d'être, création, avenir, sens : voilà des activités humaines et hominisantes qui revendiquent par nature une indépendance de l'esprit, du coeur et de l'âme, qu'aucune répression ne saura jamais « contenir ».
Il s'agit ni plus ni moins que d'un processus de transformation d'un mode d'être en un autre : la problématique est à la fois anthropologique et ontologique, n'ayons pas peur des mots, quand il le faut !
En effet, avec la virtualisation, le mouvement s'inverse : il faut remonter du réel ou de l'actuel vers le virtuel, et non plus analyser traditionnellement le passage du possible au réel, ou du virtuel à l'actuel. C'est précisément ce retour vers l'amont qui semble caractéristique à la fois du mouvement d'autocréation qui a fait surgir l'espèce humaine, et de la transition culturelle accélérée que nous vivons aujourd'hui, soutient Pierre Lévy, le spécialiste (mondial ? De langue française, en tout cas, avec quelques autres peu nombreux : c'est mon sentiment !) de ces questions. L'enjeu est donc triple, poursuit-il : philosophique (le concept de virtualisation), anthropologique (le rapport entre le processus d'hominisation et la virtualisation) et sociopolitique (comprendre la mutation contemporaine pour avoir une chance d'y devenir acteur). J'y ajoute, pour la réflexion menée ici, que l'enjeu est aussi religieux : le recul de la pratique religieuse traditionnelle ou son « prurit charismatique » (envers/endroit d'une même crise), et l' « extension du domaine de la lutte » pour récupérer le libre accès et la libre disposition des sources de la spiritualité. Ainsi la double crise de civilisation et de spiritualité que nous vivons peut et doit être ressaisie dans la continuité de l'aventure humaine.
Nous devons tabler, dans la foi, que l'Esprit, qui nous donne de « respirer Dieu », nous permettra de déboucher sur deux résultats principaux : d'abord une vision renouvelée de l'intelligence ecclésiale, déjà en cours d'émergence dans les réseaux de communication numériques à l'intérieur de l'Église comme ailleurs ; ensuite, la construction d'un concept opératoire (médiateur communautaire et faisceau des diverses opérations de l'intelligence de la foi) qui rende effective la mutation de l'Église nécessaire à sa survie en tant que corps, mystique sûrement, mais ô combien sociocommunautaire.
Internet
Ainsi, l'influence d'Internet sur les sociétés politiques évoluées, pourtant encore aux tous débuts de ses effets, est déjà le facteur primordial de leur mutation prochaine : Internet favorise l'individu sur le groupe, et les petites communautés thématiques sur les grandes institutions ; son impact majeur tient dans son économie, et sa principale conséquence est de remettre en cause les privilèges des experts, à commencer par les états. Il pourrait s'agir ni plus ni moins de la maîtrise de la planète !
Nous assistons à une passation de pouvoir des organisations traditionnelles (États, partis, syndicats et même entreprises) vers les individus et les petits groupes, vecteurs de l'innovation. On peut y déceler une tendance positive : l'émergence de la « post politique », de l' « hyper citoyen » (NETIZEN, US = Net + Citizen), libre et sans frontière. Ou bien une tendance négative : la terrifiante sainte alliance entre l'État, l'entreprise et les nouveaux experts, réduisant à néant la conscience politique collective. C'est le commerce électronique (eTrade) qui engendrera le bouleversement politique en entraînant la transformation de la géographie mentale de l'homme.La 3e hypothèse sera peut-être l'alliance entre cet hyper citoyen et les organismes auxquels il résiste : nous serions alors dans un système nouveau !
Imaginons les scénarii possible.
Le training et la technologie du cerveau finiront par dépasser tous les autres domaines économiques, donnant naissance à une nouvelle classe dominante, celle des détenteurs du savoir : les « intra preneurs ». Parallèlement, on assistera bientôt à l'effacement et la disparition progressive de la monnaie, suite logique de l'effacement des frontières, dû aux échanges électroniques, au profit d'autres instruments de mesure de la valeur de l'échange, avec l'accompagnement d'un subtil équilibre de communautés en perpétuelle interaction (la Netizen Society = la société des citizens/citoyens du net).
L'hyper citoyen à venir apparaît déjà comme l'homme le plus « éduqué », le plus ouvert à l'innovation, le mieux à même d'agir dans un espace où la rapidité d'intervention devient la carte maîtresse. Il est aussi le plus individualiste : le plus et le mieux organisé pour protéger son statut de « netizen libre = le libre citizen/citoyen du net » !
Dans la suite logique se développerait alors une défense de l'internaute, prélude à la prise de pouvoir de ces communautés qui imposeraient leur volonté à tout état. C'est toute une (nouvelle) génération, impliquée dans les processus démocratiques, qui va grandir dans l'attente d'un accès facile et en temps réel aux documents de travail des gouvernements et des preneurs de décision, dans une dimension jamais connue depuis la démocratie directe athénienne, au 5e siècle avant l'ère chrétienne !
Internet devrait en même temps prévenir une intrusion dans la vie privée, constituant déjà un formidable instrument de résistance aux dictatures, et il s'avèrerait ainsi un outil non moins formidable de promotion de la liberté d'expression, et favoriserait l'accès du plus grand nombre à l'information et au contrôle des élites, c'est-à-dire une forme de « démocratie directe communautariste ». Cette forme s'apparente effectivement plus à Athènes qu'au suffrage universel : comme à Athènes, femmes, esclaves et étrangers étaient exclus du système ; de même les laissés-pour-compte du cyberespace vivraient hors du nouvel ordre. Mais ce dernier serait bien plus tolérant qu'Athènes ! La notion d'étranger serait effectivement inconnue dans la Netizen Society : qui détient la connaissance est membre. Et ce monde s'élargit quotidiennement, celui des cyber citoyens !
Nous devrions donc voir s'instaurer le règne de l'individualisme triomphant, satisfaisant presque tous ses désirs, le tout géré par des experts reconnus de tous et par des comités d'éthique à la place des vieux ministères omnipotents ! Ou au contraire, se produirait-il plutôt une ré-appropriation de l'individu par lui-même au détriment des institutions.
D'autres analyses, - un autre scénario -, partant des mêmes prémisses, parviennent à des résultats diamétralement opposés ! Elles y décèlent quatre mouvements sociopolitiques convergents. D'abord la tendance à l'homogénéité intrinsèque à Internet. Puis la montée inéluctable du sentiment sécuritaire dans les sociétés riches. Ensuite la confusion croissante entre l'État et les intérêts des grandes entreprises. Enfin l'émergence d'organismes puissants et libres de toute tutelle politique.
En effet les réseaux rapprochent les semblables. Cette uniformisation sera renforcée par la dichotomie, croissante à l'avenir, entre riches et pauvres, et entre détenteurs et exclus du savoir technologique. Voici à nouveau la mise en application de la théorie du chaos : plus l'offensive démocratique va de pair avec la mondialisation, plus elle renforce l'irrédentisme identitaire des faibles.
D'où les inévitables phénomènes suivants, dont nous constatons les prémisses : installation de zones entières de la planète dans un chaos, territoire des maffias, crispation des élites des pays riches et multiplication des villages privés (une ghettoïsation des nantis !)...
Nous devons nous rappeler que plus de la moitié des cent premières économies mondiales ne sont pas des états mais des entreprises. Ce qui accuse une convergence accrue entre les intérêts de ces groupes et les élus, et conséquemment une désaffection croissante pour la démocratie représentative. Considérons à titre d'exemple le World Wide Web Consortium (W3C, créé en 1994) : 275 membres, essentiellement des entreprises de l'économie en réseaux (net economy), universités, Organisation Non Gouvernementale, administrations. Un forum international privé, sans but lucratif et formellement sans pouvoir : ce qui se rapproche le plus d'un gouvernement du web décentralisé, qui déterminera très largement la structure du web du 21e siècle, et par là, les évolutions macro économiques, politiques et même religieuses. Et si ce W3C débordait de son cadre de compétences techniques et imposait sa volonté à cause de son importance économique... ce serait le nouveau Moloch, émanation des intérêts conjugués d'un État sécuritaire, de multinationales et d'une hyper classe technicienne, soutenue par une communauté scientifique obnubilée par la seule perspective de fabriquer un homme toujours plus intelligent, sans oublier les communautarismes fanatiques des revanches sur l'histoire.
Pensons seulement qu'aux USA, la National Security Agency (NSA) peut capter et trier trois milliards de conversations par jour dans le monde : les panacées de la reconnaissance vocale vont bouleverser l'économie des écoutes. Incommensurable serait le pouvoir d'un Moloch détenteur des codes d'accès à l'information et des moyens de cryptage, centralisant les moyens de surveillance informatiques, audio et visuels, et les appareils à la disposition de l'homme bionique.
Dans ce monde-là,
L'activité l'emporte sur la relation humaine
L'expert l'emporte sur la politique
Le savoir l'emporte sur la justice
Le centre commercial l'emporte sur le centre ville
Le virtuel l'emporte sur le réel.
L'utopie Cyberkeley (Cyber + Berkeley, l'université de San Francisco), où Internet devait n'être qu'un immense boulevard de services communs et de convivialité, a été laminée par Cyberbia (Cyber + Superbia, l'orgueil luciférien ou/et prométhéen), l'hyper société des polices des réseaux, d'où tout espace public est exclu.
Avec Dominique Wolton (Directeur du Département Commerce & Politique du CNRS), nous sommes autorisés à dire que, euphoriques ou catastrophiques, ces visions technicistes du futur sont toutes fondées sur l'idée, dominante aux USA, de la primauté de la technologie sur la société. Mais c'est méconnaître gravement l'Histoire : les sociétés humaines ont toujours été plus complexes que les technologies les plus sophistiquées.
Le « eTrade » constituera un énorme enjeu et la souveraineté des États en prendra un coup. Certes ! Mais un bouleversement notoire est toujours le résultat d'une rencontre entre un grand projet socioculturel et une technique. Or, aujourd'hui, la technologie avance beaucoup plus vite que la société et la culture, et Internet ne rencontre aucun projet socioculturel neuf, aucun dépassement des projets précédents : il doit s'insérer dans le modèle sociopolitique traditionnel, la démocratie ! Internet ne créera donc ni nouvelle classe dirigeante ni citoyen universel.
Pour l'instant !
L'émergence de la personne humaine, toujours plus humaine, jamais trop humaine, résulte toujours d'une permanente résolution précaire de la dualité existentielle entre l'homo faber et l'homo sapiens, entre l'homme qui fabrique et l'homme qui pense, entre l'action et l'intelligence. La personne humaine est en émergence permanente : quand un être humain est-il fini ? Que signifie l'accomplissement de soi ? La vie est multiple : « Je est plusieurs ». Deviens qui tu es ! Connais-toi toi-même ! »
Voilà un ensemble d'états de fait qui constituent cette sagesse du bon sens qui vient de l'observation de la seule existence. Mais ce constat est aussi le résultat de « forces », qui s'affrontent en nous entre plusieurs aspirations, trois au moins qui viennent de notre hérédité, de notre génome propre et de notre éducation.
Quand se fait la synthèse ? Quel degré d'harmonie ? Quelle direction s'impose ?
L'Aufhebung (l'assumation, la prise en compte, l'intégration...) qui en résultera ne sera que l'état à l'instant « t » de cette permanente émergence, remis en « équation » à chaque expérience significative. La dualité qui s'en dégage devient à la fois un véritable charme, en même temps qu'une inquiétude existentielle.
L'« animal » parfait
La « nostalgie de l'animal parfait » est le témoin de notre inclination irrépressible à ré- enchanter le monde. Les aubes de l'humanité ont ouvert les yeux sur et dans un monde enchanté, où les bêtes parlent, les géants et les nains tracent leurs territoires, où le ciel, la terre, la mer et les abîmes sont peuplés d'êtres étranges, bénéfiques et maléfiques et que chaque être vivant devra se concilier, par toutes sortes de moyens, coalitions, alliances et collaborations.
Les cultures et civilisations nous ont légué toutes sortes de mythologies, théogonies, anthropogonies, cosmogonies, avec de grands poèmes épiques (Veda, Avesta, Mahabarratha, Ramayana, Livres des Morts, Mythologies, Bible, Mille et Une nuits, Seigneur des Anneaux, Dune, etc.). Elles donnaient corps, un corps imaginaire, à nos représentations symboliques : désirs, angoisses, peurs, espérances et rétributions avaient désormais une forme vivante, partagée entre l'humain et l'inhumain de l'homme.
Le but demeure le même : ré enchanter le monde, toujours trop plat et sans relief. L'animal hyper intelligent que le cybermonde veut faire naître est le dernier avatar de notre dérive atavique. La culture est toujours l'état précaire d'un compromis aléatoire entre l'évolution phylogénétique du « genre humain », par l'intégration de l'humain de l'homme, et la maîtrise techno-instrumentale de la création et du monde. Car même Internet participe, sur un mode nouveau, de cette appréhension « magique, enchantée, symbolique, religieuse etc.. » des réalisations technologiques, ici de l'information et de la communication.
Deux mouvements paradoxaux sont déclenchés à l'échelle de l'espèce toute entière : un processus qui intériorisera la dimension sacrée de l'existence, et donnera ce que l'on peut appeler « l'extase matérielle » (J-.G.M. Le Clézio) ; et, parallèlement, un autre processus qui sécularisera cette extase, la « profanera » (la fera sortir du temple : pro fanum), et l'instrumentalisera pour maîtriser le monde (Marcel Gauchet) ; cette extase deviendra alors prométhéenne, et bravera à la fois elle-même et toute tentative de lui résister (Fr.Nietzsche) !
Un fait est évident : c'est cette schizophrénie de l'esprit et de l'âme, cette fêlure, cette brisure, cette « fente » (sens du mot « schizein » en grec) qui n'est que la traduction linguistique de cette ambivalence, de cette ambiguïté, de cette double compartimentation de notre psychisme global.
Je vois dans Internet, une source du tragique actuel, où réside la quête d'une réponse à l'éternelle question : comment ressaisir l'Absolu ? Cet homme bionique, cet être hyper intelligent, ce cybernetizen, cette créature parfaite pour la maîtrise du monde et des mondes, c'est une façon de « golem » : encore un être mythique qui symbolise la matière qu'on anime de façon artificielle et qui peut devenir un danger pour son créateur. Le golem aurait été créé par la seule vertu d'une incantation particulière. Le mot golem signifie en hébreu à peu près "matière informelle" ou encore "Adam avant qu'il n'ait reçu une âme". Dans la tradition cabalistique, les grands maîtres de la doctrine secrète étaient censés posséder l'art d'insuffler, à des êtres de glaise, une sorte de vie végétative par le seul pouvoir de la parole. La légende dit que c'est le rabbi maharal de Prague, Elijah de Chelm, qui aurait conçu un golem qu'il destinait à être son serviteur, mais celui-ci devint si grand et si menaçant que son créateur en prit peur. Sur son front était inscrit le mot qui lui aurait donné la vie : EM'TH (vérité). Le rabbi effaça la lettre alef (E) afin qu'il ne reste plus que le mot : M'TH (mort). Le golem se transforma alors en un tas de terre mais parvint cependant, disent certains, à étouffer son créateur.
Cette métamorphose nous concerne, parce qu'elle est supposée transformer de la matière informelle (adama = adam) en un être (créature « humaine » créée par un homme), par le souffle (comme la « ruah » Yahvé = le spiritus divin), pour en faire son serviteur (donc pour se l'asservir = asservir le monde fantastique) ; ce serviteur qui aspire à devenir maître, de serviteur qu'il était censé être et demeurer (seconde métamorphose, hégélienne, celle-là, dérive de tout être), son créateur le voue alors à la mort (échange d'identité ontologique), provoquant un retour à la terre, entraînant son propre créateur dans la mort avec lui !
Comment ressaisir l'Absolu ? C'est peut-être dans la quasi impossibilité de cette tâche que prend précisément sa source la tragique destinée de l'homme !
L'une des retombées de cette situation est typique d'une sorte d'intégration du négatif. L'analyse positive d'Internet ne doit pas nous empêcher d'y repérer le négatif enfoui, d'y dénicher les contradictions internes et de démonter les processus qui tendent / tentent de leur donner une vocation positive et féconde : ouvrir le négatif sur une la possibilité d'affrontement des discours, logos contre logos (essence même de la démocratie).
Le mal et le Bien. Le Positif et le Négatif
En redéployant les conditions d'un dissensus, on peut activer un principe négatif plus intelligent, plus virulent qui rappellerait l'esprit à son inquiétude.
Distinguons, en effet : le mal relève de la moralité, le négatif relève de la fonctionnalité. La pensée du mal exclut, celle du négatif inclut. Internet se situe technologiquement « au-delà du bien et du mal » (« Jenseits des Guten und des Bösen », Friedrich Nietzsche). Il retient seulement que le négatif est l'envers du positif : les deux marchent ensemble. Si cela est vrai, deux figures s'en détachent : celle du Saint et celle du Sage. Le Saint est celui qui se sauve du mal par le salut ; le Sage, lui, com-prend le négatif (comme un package) et l'intègre, sans commentaire ni récit. C'est le sens du mot « com-prendre » : prendre (tout) avec (soi), c'est-à-dire tenir compte de tout.
Voilà les deux grandes figures de la philosophie, entre lesquelles Internet a choisi : le Manichéen et le Stoïcien. Le Manichéen est du côté du récit, de la dramatisation du mal et du salut ; le Stoïcien, lui, intègre le négatif et le positif (la souffrance et la santé, par ex.), et les rend indissociables. Le Manichéen radicalise ainsi le Mal au point d'en faire un principe propre adverse du bien ; le Stoïcien, à l'inverse, cherche dans le mal une positivité cachée : pour lui, le mal est légitime, car on peut le transformer en négatif et l'intégrer dans une logique d'ensemble.
Comme la Chine, Internet n'a (encore !) développé ni théologie ni théodicée : pas de théos, pas de dieu, pas d'âme, encore moins d' « état d'âme » !. L'Occident chrétien a oscillé jusqu'ici entre la pensée d'un Dieu - Principe (Aristote) et celle d'un Dieu - Personne (Christianisme). Thomas d'Aquin en fait la synthèse dans la « Somme Théologique », que l'on qualifie à juste titre d'aristotélico-thomiste. La Chine a depuis l'origine perçu le mal en termes de blocage, d'obstruction des processus : le mal et le non - bien interviennent quand il n'y a pas circulation ou passage, quand la voie est bouchée : no way, no thoroughfare. La Chine n'a pas eu besoin, comme l'Occident, d'organiser sa pensée morale autour de la tentation, du choix, de la transgression ; elle n'a pas pensé l'« être », elle a pensé le « processus » : elle nous prend à revers, comme tout au long du « Traité de la Guerre » de Sun Tze. De cette façon, la pensée européenne et judéo-chrétienne est dépaysée et est forcée, pour suivre, à exécuter un « salto mortale », un bond philosophique. Le sage chinois ne cherche pas à justifier le monde ni à le délivrer du mal, mais il aspire au contraire à coopérer avec l'un et l'autre.
Transformer un négatif obstruant ou paralysant en négatif moteur, c'est aussi le fonctionnement d'Internet et de la psychanalyse, qui rejoint ici la pensée chinoise. Le mal, c'est le non - passage . La notion la plus importante, c'est le « tao », (« dô » en japonais) : la voie. C'est « là où ça passe. » Ce type d'appréhension de l'histoire constitue une autre « source ». La pensée européenne n'a cessé d'osciller entre deux accès à la Vérité : l'un par l'argumentation philosophique logique (Athènes, le Logos), l'autre par le récit biblique métaphorique (Jérusalem, la révélation).
Internet, comme la Chine, passe par un dehors, pour dé - ranger la pensée, qu'elle fait sortir de ses « rangements ». Elle la « dé-busque » et la « re-lance ».
La tâche du questionnement
C'est bien pourquoi, il ne faut jamais se lasser d'interroger les faits, les choses, les actions et les hommes par des biais et selon des approches jamais assez inusités. Interroger le fait massif des cyber-réalités que sont la communication et le commerce électroniques, les « choses » des cyber-réalités que sont les softwares et les hardwares (c'est-à-dire les logiciels et les machineries qu'ils animent), les actions des cyber-réalités que sont les entreprises d'hégémonie planétaire dans tous les domaines, et en particulier : les modèles culturels, les comportements et les attitudes mentales, les orientations idéologiques, les convictions intimes, moteurs des décisions ultimes, la manipulation et la colonisation du mental, etc.
Il ne faut non plus jamais cesser de contribuer à jeter les principes, - même balbutiants - , d'une éthique qui tient à se situer exactement là où un certain type d'homme entraîne un certain type de pratique. Un certain type d'homme, car nous avons une « idée » de l'homme, dont la liberté de pensée et d'action, la responsabilité devant l'histoire, - la sienne et celle de l'humanité - , la destinée et le bonheur au sein de la communauté humaine, et l'option du sens /non sens de l'existence...nous semblent, - entre autres - , des critères de vérification pour l'engagement. Un certain type de pratique, car nous ne sommes pas prêts à « faire n'importe quoi » avec les retombées fonctionnelles des découvertes scientifiques, et qu'Internet, - et tout ce qui devient « e »- ou « dot » quelque chose : e-trade, dot-com, etc. - ne doit pas devenir la nouvelle loi, le nouveau juge, le nouveau garant...de notre vie quotidienne, en charriant par toute la planète, tout ce qui s'offre, se vend, s'achète et se négocie en dehors de tout contrôle et de toute réglementation .
Il ne faut enfin jamais abandonner de se demander en quoi ce siècle et ce millénaire ont changé " l'homme intérieur ". De même qu'en des temps plus anciens l'invention de la roue et de l'outil, la domestication du cheval et du feu, la maîtrise des routes océanes et des courants marins, la construction de la machine à vapeur et l'utilisation du transistor...ont significativement rendu le monde, - d'une certaine façon et de façon certaine - , plus habitable, tout en changeant la vision de ce même monde (Weltanschauung) et de ses valeurs (passage du concept de « morale » à celui « d'éthique », par exemple)...de la même façon, mais plus accélérée, les génocides délibérément tolérés au 20e siècle, le débarquement de l'homme sur la lune sous les Kennedy, la mise au point de la puce électronique à Silicon Valley et du génome humain en biologie... donnent de l'homme à l'homme une « réflexion » inusitée et inédite, qui exige de lui, - seul et en communauté - , de se prononcer à nouveau sur sa « vraie » nature, ses « vrais » droits et ses « vrais » devoirs .
Est-il imaginable, et comment, de maîtriser « autrement et à partir d'autres postulats les nouveaux savoirs et savoir-faire » en matière de communication électronique ? Peut-on parler d'« un homme nouveau », et si oui, en quoi est-il si nouveau que ça ? Faut-il perdre, ou laisser tomber dans les poubelles de l'histoire, certaines de nos élaborations culturelles, intellectuelles, religieuses, morales et esthétiques ? Faut-il trouver dans les sciences humaines, mathématiques et techniques, de nouvelles sources capables de rénover notre approche des phénomènes micro- et macroscopiques...Demandons-nous si cet homme « envisagé » est nécessairement une avancée positive, un progrès, aux yeux de l'histoire de l'humanité !
Dans la multitude de ses dimensions constitutives, qui nous font dire : « Ici, nous avons affaire à un homme ! », quelles sont celles dont la présence ou l'absence nous ferait affirmer ou infirmer sa réalité d'être humain ? Rappelons-nous la « Controverse de Valladolid » : l'Indien d'Amérique est-il un être humain ? Rappelons-nous Montesquieu : « Du droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves »... Oui, quelles questions peut-on, doit-on poser et se poser, quand on parle de Cybermonde et qu'on y entre, bon gré, mal gré ?
Voici donc un phénomène qui se généralise (mondialise, globalise) par automatisme accéléré, qui se totalise par ramification en réseaux générateurs d'autres réseaux (rhizomes), qui eux-mêmes, etc., un phénomène qui « instantanéise » et banalise tout événement et toute information sans aucun relief ni discernement. Oui, voici un phénomène qui, de façon paradoxale, à la fois hypertrophie (hyper monde, cybermonde), donc dé-mesure, dé-limite , et rétrécit (sursophistication, surspécialisation, suroptionnisation) l'utilisateur, en le maintenant de telle façon « on line », qu'il se découvre dé-passé, dés-orienté, et finalement dé-connecté de ses repères et de ses références " ordinaires " : au point qu'il doit " faire confiance " parce que et sinon il ne s'y re-trouve pas.
Est-ce une simple question de formation à l'utilisation de ces « instruments », et alors « la bête » serait automatiquement domestiquée et utilisable, comme le feu, le cheval et la machine à vapeur ? Y a-t-il quelque chose de plus en jeu dans cette extension illimitée de la communication, dans le choix des partenaires, que dans le contenu des échanges ? Si oui, qu'est-ce qui est en jeu, aux plans individuel et collectif ?
Essayons de formuler des questions et interrogeons-nous sur leur pertinence. Net économie, Inter-net, Email, E-trade, Planet-station, Wap (minitel de l'Internet, en relation avec GSM, bientôt avec GPRS & UMTS), ICAN (information sur le net) etc. : simplement toujours plus de technologie pour toujours plus de technologie ?
Prenons le canal Bloomberg : grâce au net, nous avons sur la fenêtre, à droite : 16 informations changeantes en permanence (net oblige !) ; au bas sur une bande défilante : des informations boursières, en 3 couleurs (baisse, hausse, inchangé), 8 en moyenne avec arrêt sur image ; tout en bas : une information en clair d'une durée moyenne de 8 secondes ! Comment lire plus de 24 icônes / informations à la fois, même si ce ne sont pas des icônes / seconde ?
Jusqu'à l'arrivée d'Internet, on pouvait dire qu'un élève de classe de 6e recevait en une journée de classe (7 à 8 heures), - sans préjuger de sa capacité de rétention ni de la valeur des données- , plus d'informations que Blaise Pascal a pu en recevoir pendant toute son existence ! On peut imaginer les rapports gain/perte, utile/inutile entre autres ! On doit aussi penser (!) que Pascal avait déjà pas mal de choses en tête, pour se sentir frustré a posteriori ! Mais, dans la mesure où de plus en plus de foyers installent de plus en plus habituellement un ordinateur familial à la maison, comment « aider », faciliter, accompagner (rayer le mot inutile !) la recherche, le choix et éventuellement l'assimilation/traitement des informations recueillies par ceux, - les enfants -, dont nous sommes censés garantir un accès positif à la découverte du monde tel qu'il tourne ?
Nous savons que le savoir (éducation, ouverture au monde, aptitude technologique, curiosité...) est un adjuvant de la liberté et de son exercice, ainsi qu'Internet avec toutes les autres retombées instrumentalisées de la recherche et de l'invention électroniques. Quelles sont les nouvelles donnes d'une éducation libératrice où le contrôle (éducation par objectifs, évaluation, et intégration) fait, - suivant des schémas « traditionnels » -, partie intégrante d'une promotion de la personne humaine en situation d'apprentissage ? Où faut-il agir pour qu'évoluent nos procédures et nos pratiques ?
Un film comme « Matrix » en trois périodes des Frères Wachowski pose assez bien la problématique de l'ambivalence de deux mondes parallèles, où réalité 'réelle' et réalité 'virtuelle' sont vécues sans cesse dans une inextricable imbrication, au point que le monde de l'illusion l'emporte bien souvent (toujours ?) sur la vie concrète et existentielle, le net se déployant sur une toile virtuelle où les combinaisons sont a priori in(dé)finies. Voilà une incidence dont doivent s'inquiéter tous ceux qui tiennent à ne pas confondre (ni à laisser banaliser) ce qui relève du simple, - quoique merveilleux - , imaginaire, avec une réalité " autre " que sensitive, et qui relève, elle, d'une authentique, réelle et significative expérience spirituelle et/ou mentale, comme dimension intégrante d'une vie humaine ouverte sur le mystère de l'existence. Quelle initiation à l'un et l'autre (utriusque !) monde existe-t-il pour discerner entre la fantaisie et la facticité de nos capacités d'abstraction ?
Et pourtant une analyse du phénomène Internet serait injuste et incomplète, qui prendrait insuffisamment en compte et sa dimension libératrice (plus de censure : j'écris et publie ce que je veux et je n'ai besoin de personne pour le porter à la connaissance du plus grand nombre ; je m'affranchis ainsi de la censure politique, morale, religieuse - et même surtout économique), et l'aspiration à la mutualisation qu'il suscite (le phénomène de l'Open-Source est en train de révolutionner l'approche jusque-là « totalitaire » d'Internet). Ces deux aspects non seulement relativisent, voire battent en brèche les dangers réels exposés plus haut, mais surtout ouvrent une « nouvelle voie » vers un « individualisme coopératif ». Ils se développent dans une population pas nécessairement très éduquée en matière d'informatique ou dont l'éducation sur ce point se fait par empirisme : l'explosion des blogs en est l'illustration la plus flagrante. Cette réalité ressemble beaucoup à une appropriation naturelle d'un langage et d'un outil. N'oublions pas d'autre part que des personnes ayant actuellement une trentaine d'années, exerçant des fonctions productives importantes, sont entrées dans leur cursus éducatif avec un ordinateur dans « leur cartable » et vivent donc Internet comme leurs prédécesseurs ont pu le faire avec une encyclopédie ; de plus cette génération considère définitivement l'instrument comme un moyen et pas une fin...
Le Déluge et Noé
Loin d'être une masse amorphe, le Web articule une multitude ouverte de points de vue, mais cette articulation s'opère transversalement, en rhizome, sans point de vue de Dieu, sans unification surplombante. Quels que soient les progrès à venir des techniques de navigation, le cyberespace gardera toujours son caractère foisonnant, ouvert, radicalement hétérogène et non totalisable.
Le Déluge d'informations (l'expression est de Roy Ascott) qui fondra avec de plus en plus de violence ne sera suivi d'aucune décrue. Nous devons nous habituer à cette profusion et à ce désordre. Sauf catastrophe culturelle, aucune grande remise en ordre, aucune autorité centrale ne nous ramènera à la terre ferme ni aux paysages stables et bien balisés d'avant l'inondation. À la fin du 18e siècle la connaissance était encore totalisable, sommable ; aujourd'hui, elle est définitivement passée du côté de l'intotalisable, de l'immaîtrisable. Il nous faut lâcher prise. Difficile, pour une institution comme l'Église, après plus de quinze siècles d'hégémonie universelle ! Mater et Magistra (Mère et Maîtresse), dit-elle
Non pas que dans le cyberespace "tout" soit enfin accessible, mais bien plutôt, et paradoxalement que le Tout est définitivement hors d'atteinte. Mais alors nous étreint la question : que sauver du Déluge? Qu'allons-nous mettre dans l'Arche ? Devons-nous espérer l'avènement d'un nouveau Noé ? Penser que nous pourrions construire une Arche contenant "le principal" serait justement céder à l'illusion de la totalité. Nous avons tous besoin (institutions, communautés, groupes humains, individus) de construire du sens et d'apprivoiser le chaos ambiant, bref de rendre le monde habitable ! Mais, d'une part, chacun est condamné à reconstruire des totalités partielles à sa manière, suivant ses propres critères de pertinence. D'autre part, ces zones de signification propres seront, elles aussi, condamnées à être mobiles, changeantes, en devenir. Si bien que, - pour continuer dans l'allégorie - , à l'image de la grande Arche, nous devons substituer celle d'une flottille de petites arches, barques ou sampans, une myriade de petites totalités, différentes, ouvertes et provisoires, perpétuellement remises sur le métier par les collectifs et individuels intelligents qui se croisent, se hèlent, se heurtent ou se mêlent sur les grandes eaux du Déluge informationnel.
Les métaphores centrales du rapport au savoir sont donc aujourd'hui la navigation et le surf, qui impliquent une capacité d'affronter les vagues, les remous, les courants et les vents contraires sur une étendue plane, sans frontières et toujours changeante. En revanche, les vieilles métaphores de la pyramide (gravir la pyramide du savoir), de l'échelle ou du cursus (déjà tout tracé) fleurent bon les hiérarchies immobiles d'antan et sont désormais obsolètes ! (Pour ce qui précède et ce qui suit, je m'inspire abondamment de Pierre Lévy, World Philosophy, Odile Jacob, 2000).
Après la mémoire vivante de l'Ancien et de sa voix, du Livre et de son interprète, de l'imprimerie et de la bibliothèque, c'est la rencontre avec un quatrième type de relation à la connaissance : le cyberespace, la région des mondes virtuels par l'intermédiaire duquel les nouvelles communautés se découvrent et se construisent, et se reconnaissent elles-mêmes comme groupes « intelligents ». L'abstraction théorique est en voie de passer définitivement au second plan. Ainsi, et contrairement à ce que laisse croire le cliché médiatique sur la prétendue "froideur" du cyberespace, les réseaux numériques interactifs sont des facteurs puissants de personnalisation ou d'incarnation de la connaissance.
La philosophie et la science classiques, chacune à leur manière, visent l'universalité. Et elles ne peuvent être séparées du dispositif de communication instauré par l'écrit. Les religions "universelles" (pas seulement les monothéismes : pensons au Bouddhisme) sont toutes fondées sur des textes. Si je veux me convertir à l'Islam, je peux le faire à Paris, à New York ou à la Mecque. Mais si je veux pratiquer la religion Bororo (à supposer que ce projet ait un sens) je n'ai pas d'autre solution que d'aller vivre avec les Bororos. Si l'écriture ne détermine pas automatiquement l'universel, elle le conditionne (pas d'universalité sans écriture). Les grands textes des religions universalistes enveloppent par construction la source de leur autorité. En effet, l'origine de la vérité religieuse est la révélation. Or la Thora, les Évangiles, le Coran, sont la révélation elle-même ou le récit authentique de la révélation. Le discours ne se place plus sur le fil d'une tradition qui tient son autorité du passé, des ancêtres ou de l'évidence partagée d'une culture. Le texte seul (la révélation) fonde la vérité, échappant ainsi à tout contexte conditionnant. Grâce au régime de vérité qui s'appuie sur un texte révélation, les religions du livre se libèrent de la dépendance à un milieu particulier et deviennent universelles.
Dans l'universel fondé par l'écriture, ce qui doit se maintenir inchangé par interprétations, traductions, translations, diffusions, conservations, c'est le sens. La signification du message doit être la même ici et là, aujourd'hui et naguère. Cet universel est indissociable d'une visée de clôture sémantique. Son effort de totalisation lutte contre la pluralité ouverte des contextes traversés par les messages, contre la diversité des communautés qui les font circuler. De l'invention de l'écriture s'ensuivent les exigences très spéciales de la décontextualisation des discours. Depuis cet événement, la maîtrise englobante de la signification, la prétention au "tout", la tentative d'instaurer en chaque lieu le même sens (ou, pour la science, la même exactitude) est associé à l'universel.
L'humain de l'homme
Prenons, à titre d'exemple concret, le cas de la Technopole Internationale de Sophia-Antipolis, près d'Antibes. Comment révéler aux Sophipolitains un chemin vers eux-mêmes ?
La technopole semble être un succès : soit ! Comment y vivent ceux qui travaillent (et/ou habitent) sur son territoire ? Cette question ne se veut ni insidieuse ni revendicative. Elle est l'une de celles que pose le monde que cette technopole sécrète.
L'activité professionnelle, - fût-elle celle du travailleur de Sophia-Antipolis -, peut rapidement, si l'on n'y prend garde, devenir l'horizon unique d'une vie, amputée alors de son amont et de son aval, et réduite, - comme une sauce -, à une unidimensionnalité, que l'on pourrait ici qualifier de « software", simple complément d'un « hardware » démesuré, qui comme une machine infernale, occuperait le champ (resté encore) disponible de la conscience.
Veiller à l'avenir de S(ophia)-À (ntipolis), c'est donc aussi veiller aux conditions de cet avenir où ce qui est humain, l'humain de l'homme, - terreau indispensable de toute grande entreprise humaniste, et SA se veut définitivement humaniste, en tout cas selon les professions de foi, retirées en permanence, du Sénateur Pierre Laffitte, père de SA -, l'humain de l'homme serait donc non seulement respecté (c'est le moins), mais aussi activé de façon à imprégner jusqu'à l'atmosphère respirable du ciel de ce site. Une Silicon Valley ou une Akademgorod déshumanisée, livrée à une « science sans conscience, ruine de l'âme », est un destin auquel nombre d'entreprises humaines n'ont pas échappé, et dont l'issue, sans être nécessairement fatale, constitue un risque jamais complètement écarté.
Comment sauvegarder, c'est-à-dire garder sauf, cet « humain de l'homme » ? Imaginer enseignement, formation, profession et apprentissage, qui, tout en maintenant la qualité d'un niveau supérieur, privilégient le rapport avec la vie, et les modes de vie tels qu'ils sont, imbriqués les uns dans les autres, où profession, famille, travail, hobbies, soucis, joies, - voire espérance et foi, peut-être -, tissent dans une trame sans couture la destinée humaine.
Cette sorte de transmission d'un savoir, - savoir faire et savoir être -, ne saurait exister sans l'investigation de nos racines les plus anciennes, spatiales et historiques, culturelles et religieuses, depuis les Indo-européens et autres Aryens, jusqu'aux Peuples de la Mer, en passant par les civilisations des Fleuves, Égypte et Mésopotamie, et celles d'Athènes et de Rome. On ne saurait faire abstraction de l'épopée biblique ni de celle du peuple hébreu, encore moins celle du Christianisme, et de ses dissidences jaillies à l'aube du 2e millénaire, l'Orthodoxie, et aux Temps Modernes, la Réforme.
Dans ce cadre de référence, la culture économique devra être reconnue au même titre que jadis la culture spéculativo mathématique d'un Pascal, la culture artistico- géométrique d'un Leonardo, la culture entomologico physique d'un Buffon. Plus que la simple conquête des marchés et des bourses - où elle doit exceller, de toute façon- la culture économique atteint à une hégémonie telle qu'elle est en passe de devenir le moteur même de notre civilisation, - bien avant les cultures politique et religieuse, quoi qu'il paraisse -, voire de se constituer en ordonnateur du tout culturel.
Bankers, traders, decision makers, brokers, de Wall Street à Hong Kong, et de Tokyo à Francfort, constituent la nouvelle caste/classe de chevaliers d'industrie qui peuvent et savent faire basculer la planète par inadvertance ou malveillance. Une gouvernance économique mondiale. Avec et/ou sans toutes les marges d'erreur imaginables! Une « business ethics » s'impose plus que jamais dans le jeu nécessairement aléatoire des mouvements financiers et monétaires à l'échelle du monde. Si tout est global, l'éthique aussi doit le devenir, et une école d'éthique internationale s'impose avec de plus en plus d'urgence.
C'est pourquoi le caractère holistique de la culture doit prendre en compte ce qui ne relevait jusqu'ici que de la spécialisation de quelques uns : la décision économique. Ceci vaut d'ailleurs pour tout le secteur de l'informatisation.
Science, conscience, patrimoine culturel, vie intégrée, responsabilité planétaire : voilà de quoi doit aussi être constituée une culture économique, si elle veut être en même temps éthique.
De même qu'il n'existe aucune situation qui ne relève de l'éthique dans un monde de responsabilité intégrée, ainsi tout de devient langage, expression, communication. Parmi tous les langages existants, il y a bien sûr ceux que nous appelons traditionnellement langues, vivantes ou mortes. Mais depuis, - outre le fait massif que l'anglo-américain est devenu la lingua franca de la planète (Chinois, Russes et Arabo Musulmans discutent prix, affaires, guerres et paix dans cette langue !) -, de nouveaux langages se sont imposés comme tels, utilisant des canaux et des grammaires tout aussi sophistiqués que ceux des langues parlées. L'ordinateur, avec Internet, en est le symbole et le paradigme.
La maîtrise des langages, - de tous les langages -, est un must pour un site comme celui de SA. N'oublions pas qu'il y a plus de 25 siècles, ont débarqué sur ces rives les gens les plus sophistiqués de l'Antiquité : les Grecs d'Athènes et de toute l'amphictyonie, fondant Nikaïa (la Victoire), et son interface Antipolis (la Ville d'En Face), à qui les géniaux fondateurs contemporains du site ajoutèrent le "prénom" de Sofia (la Sagesse). Ainsi, en cet endroit de la vaste et luxuriante pinède se trouve installé le paradigme de la perfection humaniste des Hellènes de la Grande Grèce, nous instituant les héritiers de Solon, de Périclès, de Socrate et de Platon !
« To akribôs Ellena eïnaï tout'esti dunasthai tois anthropois hexomilesaï.
Un vrai Grec doit pouvoir échanger avec tout homme. »
Il s'agit pour SA de savoir, de pouvoir, d'apprendre à échanger avec tout homme : internationalité, culture globale, civilisation compréhensive, pluridisciplinarité, métissage intellectuel et artistique, poly créativité, imbrication de toute expression humaine dans ce qu'elle prétend à faire valoir de l'homme !
« Homo sum et nil humanum a me alienum puto.
Je suis un homme et j'estime que rien de ce qui est humain ne m'est étranger. »
Ce sont de tels adages que SA doit faire siens. SA se trouve sur les bords de la Méditerranée, l'un des berceaux de toutes les civilisations. C'est à Rome qu'aboutissaient la Route de la Soie, et d'où partaient toutes les voies impériales, plus beaucoup d'autres encore : « tous les chemins menant à Rome », comme chacun (ne) sait (toujours pas !). C'est à Alexandrie que brûla la mère de toutes les Très Grandes Bibliothèques. C'est sur toutes ses côtes d'abord que se répandit le Christianisme. C'est de Venise que partit Marco Polo. C'est à Aigues-Mortes qu'embarqua pour sa fatale Croisade le malheureux Saint Louis ! C'est à Palerme et dans les Pouilles que naquit et grandit le Grand Frédéric II von Hohenstaufen, Empereur du (Second) Saint Empire Romain Germanique ! ...
Oui, c'est sur ces rives que sont nées les idées d'universalité, de catholicité, d'oecuménisme, de citoyenneté ! C'est ici que l'homme de la Mer Intérieure apprit à respirer le large, l'ailleurs et l'au-delà ! Il lui fallut apprendre à le reconnaître, à le dire puis à le communiquer ; tout lui fut bon ! Il y réussit, malgré toutes ses erreurs et ses excès !
« Méditerranée! Notion trop évidente pour ne pas être mystérieuse!
Mer qui porte en elle tant de diversités et tant d'unité!
Mer des extrêmes fertilités et des extrêmes aridités!
Mer dont le centre est formé par sa circonférence!
Mer à la fois d'antagonismes et de complémentarités, dont la complémentarité conflictuelle de la mesure et de la démesure!
Berceau de toutes les cultures d'ouverture, d'échanges et d'aventure!
Matrice de l'esprit le plus sacré et de l'esprit le plus profane!
Matrice de religions polythéistes et des religions monothéistes!
Matrice des cultes à mystère qui promettent la résurrection après la mort et des sagesses qui demandent à accepter le néant de la mort!
Matrice de la philosophie, de la théosophie, de la gastrosophie et de l'oenosophie !
Matrice de la rationalité, de la laïcité et de la culture humaniste!
Matrice de la Renaissance et de la modernité de l'esprit européen!
Mer de la communication des idées et des confluences des savoirs qui a su faire passer Aristote de Bagdad à Fez avant de le faire parvenir à la Sorbonne de Paris!
Mer tricontinentale des rencontres fécondes et des ruptures tragiques entre l'Est et l'Ouest, le Sud et le Nord.
Mer qui fut le Monde et qui demeure pour nous, méditerranéens, notre monde.
Notre Méditerranée s'est rétrécie, elle est devenue un lac de l'ère planétaire baignant le sud d'une Europe, elle même rétrécie aux dimensions d'une Suisse face aux énormes masses continentales qui bordent le Pacifique, nouveau centre de gravité du monde. Cette Méditerranée qui devrait donc jouir de la paix d'un lac, de la douceur d'un lac, redevient pourtant un lieu de tempêtes. Cette Méditerranée marginalisée redevient une des zones sismiques les plus importantes de la planète. »
C'est une véritable hymne que chantait Edgar Morin, lors de son discours de Barcelone ! TISA, au premier titre, doit prendre ce relais de la communication, dans tous les domaines ! Et se mettre en quête de sens pour l'homme contemporain au début du 3e millénaire, auquel elle s'adresse en priorité.
Nous avons à apprendre comment favoriser partout où nous oeuvrons, l'émergence et la sauvegarde de l'humain de l'homme. Les populations du site de SA sont multiples et diverses, tant par leur densité, catégorie professionnelle, âge et mentalité que répartition culturelle, idéologique et linguistique. Il y a ceux qui jouxtent Valbonne ou Biot, et ceux qui habitent Garbejaïre, ceux qui 'passent' à midi par le Haut-Sartoux et 'rentrent' le soir sur Antibes, Mouans-Sartoux, Mougins, Cannes, Grasse et même Nice, sans compter les autres agglomérations proches du site. Il y a les célibataires, les familles, les étudiants, les chercheurs, les chefs d'entreprises avec leurs staffs, les « missionnaires », les permanents. Il y a enfin ceux qui ont identifié le résidentiel et le professionnel (rares, très rares !), et ceux qui les ont définitivement distingués. Plus de 30 000 êtres humains, aux quelque 60 nationalités et 20 langues nationales !
C'est dire combien doivent être imbriquées toutes sortes d'activités et combien sont concernées a priori toutes sortes de destinataires possibles. Des choix sont à opérer sans cesse au rythme échevelé du temps : mais les cibles doivent être toujours en relation avec la vie vécue des travailleurs de la technopole : étudiants / enseignants, chercheurs, professionnels. Les domaines d'intervention pastorale doivent relever simultanément de l'économie (la culture économique), la communication (hardware et software), la réflexion philosophique et historique sur les cultures et les civilisations (les identités culturelles), les spiritualités transversales (traditionnelles et contemporaines), l'art, enfin et toutes ses manifestations (cinéma, musique, peinture, sculpture & architecture, entre autres...).
Le prêtre et l' « homo oeconomicus »
« Les religions réclament et obtiennent la reconnaissance en tant qu'elles participent des identités sociales », écrit Marcel Gauchet, dans son dernier livre « Un monde désenchanté ? ».
Le prêtre dans cette situation missionnaire tous azimuts est appelé à incarner à la fois une instance, un catalyseur et un acteur. Une instance : avec son équipe, il doit se doter d'un staff qui joue une fonction de modération, de réflexion critique et de proposition au sein de l'activité multiple qu'il déploie. Ce « think tank » sera d'ailleurs vite appelé à fonctionner à l'instar d'un séminaire de doctorat permanent, invitant à son gré et au besoin, toutes sortes de personnalités, - créateurs, chercheurs, enseignants -, dont il voudra entendre et faire entendre la voix, dans les domaines qui sont les leurs, et qui seront naturellement appelés à animer les différents départements de l'entreprise pastorale. Un catalyseur : par son expérience pastorale polyculturelle, sa formation pluridisciplinaire et sa maîtrise de plusieurs langues quand c'est possible, il offrira en permanence une palette des possibles et des ouvertures, remplissant les rôles de consultant, d'intervenant, d'animateur, d'enseignant...et toujours de prêtre. Un acteur : au coeur de la vie multiple sophipolitaine, le prêtre veut à sa place prendre part à ce formidable élan d'espérance pratique et d'optimisme pragmatique que représente cette chance de SA pour la Région, la France, l'Europe et finalement le Monde. C'est pourquoi, il se joint à la cohorte de tous ceux qui, s'inquiétant de l'homme et de son bonheur, rêvent à son avenir en s'activant à rendre son présent habitable et porteur de lendemains qui doivent l'être encore plus et mieux.
Sans chercher à établir un portrait-robot de « l'homo oeconomicus » de la matrix SA, il n'est pas exclu de cerner les qualités - au sens de caractéristiques - et les compétences potentielles correspondantes, qui se sont développées au cours de ces quelques 25 siècles et qui, en se " solidifiant " comme de la lave, ont, sur les circonvolutions primitives de son cerveau reptilien, sécrété goutte à goutte par les stalactites et les stalagmites de ses cavernes « d'Ali Baba mental » :
1. Certainement, et tout d'abord, une solide conscience de soi, de ses capacités, de son ambition, de ses rêves, de ses buts.
2. Un génie inventif pour réunir les moyens de son entreprise et en convaincre les partenaires ou les commanditaires, voire les sponsors.
3. Un courage physique et intellectuel, prêt à ne se laisser abattre par rien, ni personne, à part Dieu et la mort.
4. Plus que le courage, le goût du risque : calculé, mais certain, car ce type d'entreprise n'est attrayante qu'en mesure même des aléas et des dangers qu'elle implique.
5. Une inébranlable et irraisonnée conviction que les dangers seront surmontés et que le but sera atteint, envers et contre tout.
6. Une subtile intelligence des choses, des temps, des lieux et des personnes, cette complicité animale et instinctuelle qui fait faire toujours le bon choix au bon moment sans raison apparemment contraignante.
7. Une santé plus que moyenne, ou au moins une capacité de résistance globale, apte à relativiser tout ce qui ne va pas dans le sens de l'entreprise, et demeure donc secondaire ou in- important : inconvénients de toutes sortes (nourriture, boisson, inconfort, intempéries, mauvais traitements...).
8. Une science de ce qui est échangeable/vendable ici, maintenant, dans cette quantité et cette qualité, pendant ce temps-ci, etc.
9. Donc une connaissance marchande des marchandises et des marchands, entretenue par une pratique et une réflexion critiques permanentes.
10. Une mémoire des visages, des partenaires des échanges, des lieux, des données de la route, de l'histoire des pays et des gens, de leurs préoccupations et envies/besoins.
11. Une curiosité insatiable des données sociopolitiques, culturelles et économiques des pays, et des données personnelles des partenaires commerciaux.
12. Une honnêteté fondamentale, qui engendre la confiance, mais qui n'empêche, ni la ruse, ni l'habileté.
13. Le goût sûr du beau, du fin, du valable, de ce qui dure.
14. L'envie d'apprendre et d'enseigner, de découvrir et de faire découvrir.
15. La liberté intérieure et extérieure, seule capable d'aimer sans s'attacher et de donner quelque chose sans se lier.
16. Une certaine vision qui renouvelle les conditions de l'entreprise et évite la monotonie, tout en favorisant évolution et adaptation.
17. Un esprit rapide comme le vif argent, sensible comme une plaque photographique et serein comme un ciel bleu.
Qui est Paul de Tarse ? Qui est Marco Polo ? Qui est Matteo Ricci ? Le fondateur du Christianisme de Méditerranée, le marchand global de la Route de la Soie, le missionnaire de l'impossible Empire du Milieu : ils ont fait exploser les matrix de leurs temps par des qualités et des intelligences analogues à celles de l' "homo oeconomicus" ! Les vaisseaux de la science, du commerce et de la religion sont un laboratoire intégré de toutes les productions humaines, si, en plus, ce laboratoire sait intégrer l' « opération du Saint-Esprit »...