« The photos are us ! Le musée de la mémoire est de nos jours un musée essentiellement visuel.
Les photographies ont l'inégalable pouvoir de définir ce que l'on retient des événements ! »
Susan Sontag
« Comprendre induit un processus qui consiste à accepter ce que l'on ne comprend pas... »
Professeur Tatsuru Uchida, Kobe College, Japon
Comme une nouvelle dynastie prenant le pouvoir sur la précédente, celle- ci, « la médiamorphose », - avec son nom artistico médical ! - se veut, de plus, prophétique. En effet, la technologie succède à l'idéologie pour nous annoncer que l'humanité entre dans un nouveau monde et se trouve même sur le point de changer d'identité : ce sera désormais le règne de l' " homme numérique ", selon l'expression de Nicholas Negroponte, ou " l'homme symbiotique ", selon celle de Joël de Rosnay.
Véritable mutation anthropologique, la technique naissante ne se présente pas seulement comme un moyen de communication, mais comme un mode d'existence. Comment appréhender ce qui est en train de changer dans l'homme et dans son environnement sous l'effet de la médiamorphose, c'est-à-dire sous l'emprise d'une prise de pouvoir des technologies de la communication et de l'information.
Inclusion et exclusion
« Le cybermonde ou le cyberespace » tangue encore (?) entre un nouvel espace de culture ou un nouvel espace d'oppression, entre un nouvel espace de développement humain ou un nouvel espace d'exclusion, fondé sur la convergence de plusieurs technologies issues du numérique et qui rapproche plusieurs supports principaux : l'écrit, la télévision, le téléphone et l'ordinateur.
C'est la convergence de ces quatre secteurs qui crée ce que l'on appelle le cyberespace, espace à situer dans la continuité de l'écrit. L'espace du livre a extériorisé la pensée par l'écriture ; la radio, puis le téléphone, média unidirectionnel entre deux personnes, la télévision, et aujourd'hui, grâce à l'ordinateur multimédia qui permet de traiter l'image, le texte et le son, grâce à la connexion de cet ordinateur multimédia aux réseaux mondiaux de téléphone, les personnes peuvent contrôler éventuellement l'information qu'elles produisent.
Trois mots peuvent caractériser l'espace cyber : accélération (cela va de plus en plus vite, donc cela interroge, et crée des exclusions), foisonnement (cela crée des diversités extrêmes, allant du pire au meilleur), et interactivité (pour la première fois l'homme a la possibilité de contrôler le média de communication avec lequel il agit).
Une des chances de l'homme, c'est de faire apparaître en toute connaissance de cause un être qui puisse vivre en symbiose avec ces systèmes plutôt qu'en parasite. En fait déjà, l'homme est moins parasite que parasité, c'est-à-dire désorienté par des technologies qui ont pris une ampleur universelle et qui concernent à la fois son environnement, son mode de vie, son travail et son avenir. Car la désorientation est pire que la désinformation : un homme désorienté est un homme perdu. Or aujourd'hui l'information maximum désoriente l'individu par rapport à son milieu et à autrui.
Nous sommes en passe d'atteindre les limites du temps et de l'information. Nous ne pourrons plus traiter cette quantité d'information(s) : nous n'en aurons plus le temps. D'où l'importance de la symbiose : vivre en symbiose avec des réseaux et avec des systèmes auxquels nous sous-traitons une partie de ce flux d'information(s) pour pouvoir vivre notre vie d'hommes avec notre temps biologique. Beaucoup de gens vivent dans des bulles de temps différentes. D'où des exclusions.
Accélération et dilution
Certains sont en hyper accélération, d'autres en hyper dilution : la révolution de la communication ajoute au temps court et au temps long ce qu'on pourrait appeler un temps " large ". Le temps court, c'est le temps de la télévision : le temps du zapping, du clip, du spot : quelque chose qui se remplace en permanence et qui se détruit en se remplaçant. Le temps long, c'est le temps de l'éducation, de la culture, de la carrière : c'est un temps séquentiel, des temps que l'on met bout à bout. Et le temps large est le temps fondé sur un capital temps : la mise en parallèle des temps et la mise en parallèle des informations.
L'important serait d'apprendre à intégrer ces informations dans des savoirs, et ces savoirs dans des cultures, c'est-à-dire dans des pratiques qui donnent du sens à ce que l'on fait dans sa vie et dans sa profession.
Deux concepts très importants peuvent guider cette intégration : la désynchronisation et la délocalisation. Comment, dans ce monde virtuel en train de naître, complémentaire d'un monde réel essentiel à la vie des êtres humains, allons-nous retrouver ces liens locaux et ces liens historiques (espace et temps) qui permettent notre construction et donnent du sens à la vie ?
Le monde virtuel, « zappable », dématérialisé, spectral, n'est-il pas en train de se substituer à l'autre et d'apparaître effectivement plus disponible, « clickable », plus facile à vivre que le monde réel ?
Notre vision du monde, de fait, n'est déjà plus objective comme jadis, comme au temps de la perspective de l'espace réel du Quattrocento, qui était déjà une construction du réel. Elle est devenue téléobjective, au sens strict du mot : notre perspective est effectivement désormais une perspective du temps réel.
De même qu'il y a deux lumières, il y a deux optiques. Il y a la lumière directe du soleil ou de l'électricité, et la lumière indirecte de la télésurveillance et de la vidéosurveillance. Et il y a aussi deux optiques : l'optique géométrique, celle de la matière, la transparence de l'eau, du verre, de l'air, de mes lunettes... et la transparence de l'optique ondulatoire, c'est-à-dire celle de la lumière, de la vitesse de la lumière. Donc deux lumières qui fonctionnent et avec lesquelles nous oeuvrons, et deux optiques, l'une passive, celle de mes lunettes, l'autre active, celle de l'ordinateur et de la vidéo.
Et, en conséquence et bien évidemment, un dédoublement de la transparence, c'est-à-dire du rapport à l'autre. Ce qui se passe ? En face de ce double, en face de cette vision stéréo représentée par le monde réel d'une part (autour de nous et des objets), et le monde imaginaire d'autre part (élaboré dans notre cerveau et qui fut pendant des millénaires le seul moyen pour l'homme de créer et d'inventer...) se glisse un troisième espace, le monde virtuel dans lequel on ne fait pas qu'inventer dans sa tête ou avec un crayon et du papier ; on peut construire des modèles, on peut construire des objets et les tester. Ce qui en résulte, c'est une accélération vertigineuse qui est plus que du temps réel.
Il s'agit de l'accélération de la capacité à mettre en oeuvre des nouveaux artefacts, d'éventuellement les utiliser ou non dans des marchés et d'inonder les espaces réels d'objets nés de l'imaginaire et du virtuel. Comment allons-nous faire face à ce déferlement qui pose des questions de gestion de notre propre temps, puisque nous n'avons pas de temps pour consommer tout cela, à la fois en tant qu'information et en tant qu'objets ?
Ce « nouvel imaginaire » est aussi un imaginaire malheureux dans la mesure où la virtualisation de l'espace se mémorise. Nous avons vécu un espace monde de grande ampleur qui correspondait à l'histoire de la culture contemporaine et de la culture tout court. Or, d'une certaine façon, l'accélération liquide cet espace monde au profit d'un temps monde. Et dans une, deux ou trois générations, les sociétés ressentiront un sentiment de perte, un sentiment de pollution des distances et des délais. Un « sentiment d'enfermement » (selon l'expression de Michel Foucault) dans un temps- monde instantané qui semble aller à l'opposer du temps large. Si le temps est large, c'est que l'espace lui-même est mémorisé comme court. Bien évidemment le monde reste monde. Mais quand on va très vite d'un point à un autre, on finit par liquider cette étendue.
Les nouveaux enfermements
Une écologie des distances est appelée à naître : une écologie grise, qu'on ne voit pas, mais qui va de pair avec la carte mentale. Chaque homme a un monde dans sa tête, le monde est à l'intérieur de nous avec ses proportions (on renoue ici avec la Renaissance et la découverte de la perspective) avec ses mesures, avec sa grandeur nature. Or c'est cela qui est désormais abîmé, avili, réduit par ces technologies du temps monde. Et il faut souhaiter que cette prise en compte du sentiment d'enfermement se fasse jour, car pour l'instant on ne parle que de la réussite de cette mondialisation. Mais pas du temps négatif...
Paradoxalement, pourtant, il y a une autre forme d'enfermement : un « enfermement face à un espace infini », ce qu'on pourrait appeler l'info pollution. C'est une nouvelle forme de pollution des cerveaux par l'excès d'information : on ne sait pas hiérarchiser l'information, on ne sait pas naviguer. Le rôle pédagogique est donc de montrer comment lire des cartes, tenir des caps et hiérarchiser l'information en pratiquant une " diététique de l'information ". Qu'est-ce que la diététique ? C'est sélectionner parmi une pléthore alimentaire, - à la disposition de quelques pays et pas à tous - , ce qui est le plus utile pour leur vie et pour leur énergie. Eh bien, il nous faut inventer aujourd'hui une diététique de l'information.
Voici qu'émerge donc une double pollution : d'abord une info pollution, trop d'information, risques de noyade ; ensuite une pollution par écrasement, voire disparition des distances. L'information n'est rien si elle n'est pas intégrée dans des savoirs, dans des connaissances, dans des cultures. Cela veut dire que l'intégration des données dans des informations, des informations dans des savoirs et des savoirs dans de la connaissance, constituent un ensemble indissociable.
L'autre danger, c'est celui d'une ignorance grandissante, accompagnée d'une sorte de conflit entre un monde virtuel dans lequel les individus sont en quelque sorte libres de leurs anciennes appartenances, et un monde ancien, historique, local, où pullulent encore des querelles et des guerres. Mais des guerres auxquelles on ne comprend plus rien puisque, précisément, elles mettent en jeu les frontières et les territoires. C'est une pensée dangereuse parce qu'elle implique une vision totalitaire à la fois du cyberespace et de l'imposition de l'anglais comme langue de conquête du cybermonde. Cette vision est dangereuse aussi parce qu'elle remplace le lavage de cerveau par le " lavage de réseau ". En d'autres termes, il faut être n'importe où et n'appartenir à rien pour être un citoyen du monde virtuel et faire partie d'une communauté virtuelle qui n'a plus qu'à demander sa reconnaissance par l'ONU, car elle est constituée de plus de 300 millions de personnes à l'heure d'aujourd'hui sur Internet, chiffre qui ne cesse d'augmenter.
L'homme désorienté
Alors le nouvel être sera-t-il 'homme désorienté' ? Dans la colonisation - il suffit de relire Barthélemy de Las Casas et Claude Lévi-Strauss - quand on voulait s'approprier une population, on la « désorientait » en modifiant son village. Les structuralistes ont beaucoup écrit sur cette prise en main. Désorienter quelqu'un, relève d'une volonté de contrôle : c'est une attitude effectivement totalitaire. On peut même se demander, si le mot " délocalisation " ne va pas être disloqué. Puisque " dislocare " cela veut « perdre le local ». Donc disloquer, délocaliser, c'est le même mot.
La mise en oeuvre et l'instauration d'un champ de bataille électronique, revient à se rendre capable de gérer une situation quelle que soit sa position dans le monde : une sorte de télégestion, qui peut s'appliquer autant à l'information, qu'au commerce international, à la guerre et... à la religion.
Faut-il répéter qu'en cette affaire, parmi les choses menacées, la culture se trouve malheureusement placée en tête de liste.
La culture a toujours été un combat avec l'Ange. Que ce soit la peinture, le théâtre, la danse, la musique, il n'y a pas de développement d'une culture sans résistance à l'irrationalité et à la folie d'un objet technique quel qu'il soit. C'est vrai de la musique. C'est vrai de l'électronique aujourd'hui. L'intérêt de ces technologies nouvelles serait de réhabiliter le corps : il ne s'agit plus tant de sauver les âmes que de sauver les corps. Et sauver les corps, c'est sauver l'art.
Il faut le répéter : il ne peut pas y avoir de création sans une matière qui résiste. Dans le mot " information ", il y a un double sens : " Je m'informe, avec de l'information " et " J'informe la matière, je lui donne forme ". Et donner forme, c'est ce que fait le potier : informer la matière (c'est la métaphore de la création de l'homme, dans le second récit de la Genèse !). C'est extrêmement coûteux en énergie et en information que d'informer aujourd'hui une matière même virtuelle. Cela demande de faire mieux ou plus que les autres n'ont fait. La culture est toujours liée à des outils. Outils et culture marchent ensemble. De la pierre polie à la parole (André Leroi-Gourhan)... On a mis en forme la masse. On a mis en forme l'énergie. Il reste à mettre en forme l'information.
Mais plus que de l'information, doit surgir une exigence de la sagesse : « Jacob est un homme libre, rappelle Paul Virillo. Il se bat contre l'Ange toute la nuit. Cet Ange est son Dieu. Il le révère. Mais il se bat pour rester un homme debout, un homme libre. Au matin il dit à l'Ange : " Lâche-moi, j'ai combattu toute la nuit. " La technique, c'est le combat avec l'Ange : si l'on ne se bat pas contre la technique, on n'est pas un homme libre. »
Hayao Miyazaki et le cinéma d'animation japonais (« anime »)
Le monde ne peut plus ignorer l' apparition, dans le spectre multiple de l'imaginaire créé, des formes inventées aux studios Ghibli de Tokyo, sous la maestria cinématographique du réalisateur Hayao Miyazaki et de son dessinateur Isao Takahata. Le Voyage de Chihiro, dernier prix de Berlin, Princesse Momonoke, Mon voisin Totoro, Le Tombeau des Lucioles, entre autres, et aujourd'hui Le Château ambulant, autant de titres qui dans le domaine du dessin animé se sont imposés comme l'alternative face aux films hollywoodiens, qu'ils soient signés de Walt Disney ou des frères Wachowski (Les programmations se succèdent en s'accélérant de toute la production des deux cinéastes nippons). « Quand un enfant fait une belle rencontre dans son imagination, on ne devrait jamais lui dire que ça n'existe pas ; même s'il est sûr qu'aucun professeur, aucun parent ne peut être aussi merveilleux, il faut lui répondre que si, mais qu'il ne les a pas encore rencontrés ! », déclare Miyazaki, à la frontière entre création artistique et responsabilité pédagogique : ce qu'il revendique ! Faire comprendre que sur terre, il existe quantités de choses incompréhensibles qui dépassent l'entendement, c'est la motivation de sa démarche de cinéaste. Le professeur Manabu Murase, spécialiste de la culture enfantine et auteur d'un livre portant sur « La profondeur de l'univers de Hayao Miyasaki », explique : « Les personnes enfermées dans les idées reçues ou qui essaient de tout comprendre avec leur raison, ne sont pas capables de voir Totoro (l'un des « héros » merveilleux de l'univers miyazakien). Seuls les enfants qui laissent aller leur imagination peuvent le rencontrer. Et plus on est capable de voir Totoro, mieux on profite de la vie... Les adultes ne doivent pas brider l'imagination et la créativité des enfants. L'étrangeté ou la transformation de ces personnages fait comprendre non seulement aux enfants, mais aussi aux adultes, les possibilités qu'offre la vie. Comme ces films possèdent une dimension à la fois mythologique et universelle, ils sont appréciés partout dans le monde ». Miyazaki lui-même dit de ses productions : « Ces oeuvres permettent de mettre à l'honneur des valeurs aujourd'hui méprisées comme l'amour, l'amitié, la justice, ou toutes choses de ce genre qui donnent un sens à notre vie... À notre époque, il n'est plus possible de faire comprendre ces valeurs du haut d'une estrade ou dans une classe. Les parents ne peuvent les transmettre à leurs enfants par des sermons. »
Ce biais de l'image en dit long sur l'incapacité qui frappe la « parole » quand elle se réduit à des mots ! Professeur d'anthropologie à Sapporo, Ryuta Imafuku, qui se penche en permanence sur le phénomène Miyazaki sur la scène japonaise, enseigne que « quand nous abordons un sujet par le biais des mots, nous avons tendance à penser qu'il est plus simple qu'il ne l'est... Les oeuvres de Miyazaki sont sous-tendues par le désir de renverser le savoir existant. Ce qui séduit le public dans ses films, c'est sans doute la sagesse au quotidien qui transparaît à travers des images, des sons, une mise en scène, qui n'éprouvent pas le besoin de passer par la parole ! »
Comment recevoir une telle leçon de communication et de relais de communication ? Comment ne pas nous rendre compte que notre parole en général, et la Parole de Dieu en particulier, tombent (depuis longtemps ?) sous la sentence de ce qui précède ? Que dit-on et qui écoute (encore) ? Le système pictogrammique des écritures nippo chinoises parle plus à l'imaginaire qu'à la raison : une idée, là-bas, est d'abord la représentation d'un réel, symbolisé ensuite, certes, mais qui garde dans son essence et son impact sa vertu iconique, visuelle, le son qui l'accompagne n'étant que la condition de sa communication, et de sa transmission auriculaire. L'ère de l'image va dans ce sens, qui a toujours été celui des alphabets « imagés » : les nôtres, nos alphabets phéniciens, ont de suite saisi l'abstraction, nous le voyons maintenant, au détriment de notre psyché qui fonctionne sur des constellations d'images, conscientes, subconscientes ou inconscientes.
Hiroshi Aoi, dans son dernier ouvrage intitulé « Le code secret des dessins animés de Miyazaki », apporte un éclairage qui n'hésite pas à mettre en accusation tous les systèmes religieux à tendance missionnaire et expansionniste : « Je pense que pour Hayao Miyazaki, la plupart des problèmes relatifs aux conflits ethniques, à l'armement nucléaire, à la dégradation de l'environnement ou la discrimination trouvent leur origine dans les religions qui vénèrent un dieu absolu ou une science qui présuppose une vérité absolue ». Et de son côté, Tadashi Shimizu, de l'Université Nihon, conclut par le diagnostic suivant : « Miyazaki croit au panthéisme, à l'animisme. Chaque être vivant possède sa propre divinité et sa propre personnalité. Chaque être vivant, chaque objet est habité par un dieu. Pour lui, tant que l'humanité toute entière ne renouera pas avec cette pensée, les problèmes fondamentaux ne seront pas résolus. Miyazaki souffre ainsi comme Dostoïevski au 19e siècle ». Hors du shinto, pas de salut ! C'est-à-dire la cause du mal, c'est l'absolu, quel qu'il soit, et qu'on le nomme Dieu ou vérité ! Cela ne manque pas de rappeler le fameux « Extra Ecclesia nulla salus = Hors de l'Église pas de salut ! »
Voilà un résultat typique d'une rencontre entre deux visions du monde (Weltanschauung) : celle d'une représentation symbolique chamanique (shinto) et celle d'une représentation symbolique téléologique (ou eschatologique : christianisme). Plus simplement une rencontre entre deux réalités de principe : un sens ultime ou pas de sens ultime ! Ici, par la procuration d'un cinéma d'animation, donc par des images et des histoires, s'impose depuis une bonne dizaine d'années un « spectacle du monde » autre, comme les récits de la Bible, de la Genèse en particulier, ont imposé en leur temps le leur propre, et qui a produit ce qui est devenu l'inconscient religieux judéo-chrétien ! La seule différence entre les deux, c'est que d'une part l'univers mental « occidental » était alimenté par un imaginaire nourri par une production essentiellement occidentale relevant de l'enseignement (l'Église) et de l'art (majoritairement religieux), et que, d'autre part et dorénavant, occident ou orient, notre imaginaire est « formaté », depuis l'extérieur, par les technologies de la fabrication, de la communication et de la diffusion d'images computerisées. Une colonisation « new style » de l'inconscient collectif et individuel venue de l'est.
Dieu de fiction. Fiction de Dieu
Nos cinémas intérieurs se jouent complaisamment à nous faire peur, car c'est sur la peur que se base le scénario type, la peur comme donnée immédiate de la conscience d'angoisse. Cette peur s'éprouve d'abord comme peur de rien ; puis comme peur d'avoir peur ; enfin comme peur de n'avoir plus peur !
Peur, angoisse : réalités que les religions d'abord, la philosophie et l'anthropologie ensuite, les arts plastiques toujours, le 7e art et les technologies de la numérisation de nos jours... ont exploité comme fonds de commerce absolument inépuisables, puisqu'ils relèvent des productions incessantes de la condition humaine !
Notre cortex cérébral, dans le disque dur de ses circonvolutions reptiliennes ataviques, a enregistré et n'oubliera jamais que nous avons été amibe, serpent d'eau, batracien, singe ; que nous avons survécu à toutes les catastrophes des transmutations de la nature et à tous les génocides de nos congénères et des autres espèces ; qu'il nous a fallu craindre tout, de tous et de toutes parts, toujours et partout ; que notre instinct de conservation aura finalement prévalu dans la lutte pour la vie, bref que notre engeance est constituée des descendants d'anciens combattants dont l'héritage comprend, malgré le « progrès », des " secrets de familles " qui ne laisseront de nous hanter, même si nous en ignorerons toujours les origines exactes !
L'un des plus étonnants de ces secrets de famille, et de toutes les familles dans la perspective de l'Histoire, c'est l'élaboration, dans les officines et les laboratoires des inconscients collectifs, de ce produit jamais définitivement fini qu'on appelle, en français, D/dieu ! C'est effectivement l'une des productions les plus magnifiquement élaborées de tous les arsenaux des civilisations, le chef d'oeuvre de toutes les cultures, le thème obligé de toutes les variations de l'esprit !
Je n'ai pas l'intention de raconter ici l'épopée de tous les dieux enfantés dans les ateliers des croyances et des fois, mais de nous interroger sur les conditions de possibilité et les secrets de leur fabrication. Car dans le « Dieu Fiction », il y a à la fois Fiction de Dieu, et Dieu de fiction. De même que l'on parle de politique fiction, de science fiction, déjà de religion fiction, parler de Dieu fiction, c'est imaginer des scénarii à propos de politique, de science, et de religion, qui, sans être historiquement constatables, sont parfaitement vraisemblables, et pourraient tout aussi parfaitement " se passer ", si les conditions correspondantes de possibilité étaient réunies. Ainsi en serait-il pour le scénario Dieu ! ?
D'ailleurs, et malheureusement trop souvent, les scenarii fiction les plus mauvais et les plus méchants, sont même dépassés, surpassés, par la réalité ! Qu'est-ce que " Métropolis " à côté de Adolf Hitler ou de Joseph Staline ou de Pol Pot ? Que sont " Les sorcières de Salem " à côté de la secte du Guyana ? Et dans la série comique, que sont les pauvres soupirs d'amour du malheureux diacre Frolo pour Gelsomina, dans " Notre Dame de Paris ", en face des frasques médiatisées de Mgr. Milingo et de cette malheureuse Maria Sung, mariés en grande pompe par le Révérend Moon !...
Ainsi faire de la « Dieu fiction », c'est imaginer un scénario, qui, les conditions aidant, pourrait tout à fait prendre place parmi les événements historiques de " La Comédie Humaine ", version Honoré de Balzac, ou mieux, de la « Divine Comédie », version Dante Alighieri !
Prenons par exemple " Sa Majesté des Mouches " de William Golding. Peter Brook en a tiré un scénario qu'il a filmé. Le film fut interdit, puis reçut une licence limitative : je ne sais plus ce qu'il en est ! De quoi s'agit-il ? C'est donc une fiction, dont il faut au départ accepter la convention : un avion s'écrase sur une île du Pacifique, ne laissant comme seuls survivants les membres d'une manécanterie à la St John's College de Cambridge, tous les adultes ayant péri. Il va falloir s'organiser : très vite les plus forts physiquement prennent le pouvoir, en méprisant les règles démocratiques d'un " parlement " à l'anglaise où la parole se prend et est écoutée seulement quand l'orateur tient dans ses mains une conque marine, symbole adopté de l'ordre et du respect du règlement. Le chef de cette faction des plus forts découvre dans la jungle proche, au milieu d'un essaim de mouches vrombissantes, les restes putréfiés d'un sanglier, dont il a l'idée de détacher la tête et de la planter au pied d'un tronc, en une sorte d'autel terrible et barbare, et qu'il déclare bientôt dieu suprême de l'île et leur dieu à tous ! Danses autour du feu, cris monstrueux, sacrifices humains : rien ne sera épargné aux adeptes, consentants ou non, de la nouvelle religion, qui prendra lamentablement fin, au moment où... Mais je vous laisse le soin de le découvrir vous-même un jour, par le livre ou/et par le film !
En plaçant la pythie sous le pavement du temple d'Apollon à Delphes, de façon à répondre aux questions des pèlerins venus pour les jeux ; en plaçant des médecins, derrière le mur des corridors où passaient des nuits entières les patients de l'hôpital psychiatrique de Pergame, l'Asclépion, de façon à leur suggérer les traitements que de jour et dehors ils n'auraient jamais acceptés, les Grecs de part et d'autre de la Mer Égée, se servaient d'Apollon et d'Asclépios (Esculape)... pour soigner !
Dans le tabernacle des églises catholiques romaines, censé conserver le saint dépôt, c'est-à-dire les hosties consacrées, mais non consommées lors de la messe : dans ce tabernacle, qu'y a-t-il, ou plutôt qui y a-t-il ? La question vaut pour toutes les situations décrites. Les religions de la terreur ont existé : les Baals babyloniens et philistins à qui on versait dans la gueule-four des victimes vivantes ; les Quetzalcóatl aztèques dans les fournaises desquels on jetait le coeur palpitant encore, arraché aux victimes consentantes, en souvenir du lointain ancêtre Huitzlipopochtli, qui s'était sacrifié volontairement pour que, de son sang versé, renaisse le soleil, Inti !
Les religions des croyances prospèrent encore : les Bouddhistes chinois consultent toujours les tablettes et les roseaux porteurs d'inscriptions, que seul le " prêtre " de permanence est apte à interpréter comme il faut, moyennant... Les Shintoïstes stricts vont toujours écouter ce que (leur) disent les " kamis " (= dieux animistes) de toute la nature : pierres, arbres, montagnes, fleurs de cerisiers ou de pêchers, etc. et en tiennent compte...
Doit-on mettre en doute la piété des fidèles qui prient dans les églises catholiques, et s'effondrent en génuflexions devant les autels lors des processions de la Fête-Dieu à Séville ou à La Guadalupe ?
Ces " dieux fiction " - c'est-à-dire ces scenarii qui fonctionnent de nos jours partout sur la planète - produisent quoi ? De la terreur, de la croyance, de la foi ? Ou bien en délivrent-il ? Terreur de quoi ou de qui ? Croyance en quoi ? Foi en qui ?
Les victimes aztèques étaient faites de chair et d'os ; Chinois et Japonais retirent aujourd'hui de leurs pratiques ancestrales des bénéfices certains de tranquillité d'âme et de réconciliation avec la nature et le peuple des disparus ; les catholiques romains reconnaissent ainsi la présence réelle de leur Dieu au milieu d'eux : tous ces effets ne sont pas illusoires, le scénario D/dieu(x) marche !
Voilà une activité constante des hommes, et qui se précise de plus avec chaque découverte et chaque avancée du progrès : c'est une affaire d'opportunisme et de manipulation. Pas toujours consciente, mais très souvent efficace, surtout auprès des simples ou des désespérés, - catégories qui n'ont pas ou plus les mécanismes de défense nécessaires pour affronter les " paradis artificiels ". Il faudrait d'ailleurs dire : les fictions de Dieu, au pluriel. Nous trouvons cela dans tous les produits synthétiques, à base de chimie et de retombées industrielles, de la même race que les réalisations transgéniques et les faux de toutes sortes, depuis les montres et les stylos jusqu'aux écharpes et aux whiskies, que certaines officines, habiles et protégées, lancent sur le marché global, par E-trade interposé. Mais pas seulement : en situation exceptionnelle, - la traversée du désert par les Hébreux, évadés d'Égypte - " on " fera appel à tous les stratagèmes pour " raconter " les hauts faits de Yahvé, et pour exiger l'obéissance aux Dix Commandements. Moïse, les conteurs, puis les rédacteurs du Pentateuque vont avoir recours, tantôt à la prosopopée, tantôt aux fantastiques mises en scène, qui de la Mer Rouge au Sinaï, vont suffisamment frapper les esprits, pour que le peuple accepte ce qu'on lui transmet, parce que, si merveilleux que cela sonnât, il valait mieux s'en remettre à ce Dieu, plutôt qu'à un autre, bien moins intéressant !
Pour la question de Dieu, il suffit d'en analyser les ingrédients religieux qui jusqu'ici ont semblé faire recette, et de les concocter génialement avec les médias actuels spécialisés dans la création d'événements. C'est même devenu une profession : événementiste ! Les fictions de Dieu, ce sont les mises en scène de Dieu, et de ses saints et saintes, surtout la Sainte Vierge : il ne s'agit pas dans mon propos de jeter le soupçon sur la religiosité légitime - bien que je ne la partage pas - de ceux qui fomentent ce type d'initiative. Mais le problème réside dans le " faire croire ", dont chacun se méfie naturellement, et que chacun se surprend à se laisser pourtant très souvent surprendre !
[Ce fut la réaction du curé de Lourdes, quand Bernadette lui déclara que la Belle Dame lui faisait dire qu'il fallait ici bâtir une grande église. " Et tu penses que je vais te croire ? " Bernadette lui répondit du tac au tac : " Elle ne m'a pas chargée de vous le faire croire, mais de vous le dire ! " Pourtant Dieu sait ce qu'est devenu Lourdes !... Avons-nous affaire à une fiction de Dieu, via une fiction de la Vierge Marie, la Mère du Christ, tout de même ! ]
Dieu se laisse-t-il mettre en scène ? L'idée, - géniale, pour moi - , de Nikos Kazantzakis, relayée par Martin Scorsese dans " La dernière tentation du Christ ", est une fiction de Dieu telle qu'elle permet de prendre distance, par rapport à l'histoire rapportée et reçue, et de se demander, à ce propos, si ce fils d'homme qu'est Jésus n'aurait pas eu/fait le libre choix de vivre une simple vie d'homme ! Considérer ce Dieu de fiction, comme un blasphème, c'est ici nier toute la responsabilité de l'Homme Jésus, dont je crois, personnellement qu'il aurait pu, s'il l'avait voulu, connaître une autre destinée, et dont je trouve « formidable » (c'est-à-dire « à faire peur ») qu'il ait choisi d'accomplir, ce qu'il appelle la volonté de Dieu, son Père. Il vaut mieux ne pas trop parler en contrepoint de « la Passion (du Christ) » selon Mel Gibson, qui est la fiction ultime, bien tapie au plus profond des mares d'hémoglobine qui se veulent naturalistes !
Que font les Hassidim, mouvement religieux juif, originaire d'Europe Centrale (ambiance dans laquelle fut élevé Marc Chagall) : ils ne font que mettre Dieu en scène, avec leurs rabbins préférés, surtout le Baal Chem Tov ! Et dans un genre analogue, ce sont les 'a parte' entre Jésus sur la Croix et Don Camillo, dans l'oeuvre magnifiquement naïve de G. Guareschi, l'extrême droitiste (anticlérical à la fois et anticommuniste) ! Chez Luis Buñuel, tous les dieux de fiction que la religion, la respectabilité sociale et les règles de l'establishment ont bâtis tant bien que mal vont s'écrouler dans sa critique cinématographique, comme dans " Viridiana " et " L'Ange Exterminateur " : le dieu dont ces gens sont les adeptes est la fiction d'un régime politique bâti sur la peur, l'aveuglement et le mensonge, pour la plus grande gloire des gens en place et au pouvoir !
Dieu se prête toujours à la fiction, car paradoxalement démuni, il ne peut s'y soustraire : en faisant appel au capital inconscient de nos peurs cortico-cérébrales, un régime, une organisation, une société, un groupe d'hommes, un homme seul peuvent, poussés par leur génie pervers et leurs moyens financiers, assujettir des populations entières (depuis des couvents : " Mère Marie des Anges ", jusqu'à des régions entières : " Les Cathares ").
Les fictions de Dieu auront toujours de beaux jours, car nos peurs ataviques et nos entêtements chroniques font partie intégrante de notre activité psychique, mises là, on ne sait trop quand, au temps des cavernes pleines d'échos et d'éclairs terrifiants, des hivers blancs pour des rois sans divertissement, des nuits de petite fille aux allumettes sans feu, des guerres du feu sans viande, et des tsunamis de fin du monde...
Le don du discernement
Ces fictions de Dieu, comment les discerner ? Comment discerner si leur existence actuelle relève seulement du fonds indéracinable de notre passé sans cesse menacé, qui déteint à notre insu sur notre présent qui l'est tout autant, mais à notre insu lui aussi ! Que savons-nous exactement de ce qu'est Dieu, un dieu, et de ses modes d'exister, ses avatars, dirait l'hindouisme ? Que savons-nous d'une possible existence qui contiendrait toutes les existences possibles, sans se confondre avec elles, mais qui leur serait nécessaire pour exister par elles-mêmes ? Et qui, de plus, se définirait elle-même comme le Rien, d'après les mystiques du Siglo de Oro, par exemple ? La fiction, touche-t-elle Dieu lui-même - en tenant qu'il existe ! - ou bien l'illusion qu'il existe ou qu'il n'existe pas ? C'est-à-dire, la fiction ne touche-t-elle pas plutôt notre mode d'appréhension de la réalité et du néant ? N'y a-t-il pas fiction de Dieu parce qu'il y a/peut y avoir fiction de l'homme : savons-vous que l'homme n'est qu'une illusion d'être dans le complexe bouddhiste de la représentation des étants ? Et que l'absence est la seule certitude d'exister pour celui qui atteint la bodhi, l'illumination ? En disant : " Je suis celui qui n'est pas là ", l'existentialiste sartrien rejoindrait le dernier doute sur la réalité du monde...
Le Dieu de fiction est le comble : il n'a même plus de raison propre ! Il n'existe plus pour lui-même, en tant que tel, même si on ne croit pas pour autant en son existence ! C'est la pire situation pour un D/dieu : n'exister ni pour soi, ni en soi, ni pour les autres. N'être plus que le nom pour la chose : le pire des nominalismes ! Umberto Eco devrait nous sortir un roman cybernétique sur le thème, comme jadis, " Le Nom de la Rose ".
Un être de fiction, un dieu de fiction donc, est un ectoplasme : vide de contenu réel, mais réelle enveloppe de vide. Il n'est littéralement " rien ". Les Grecs anciens, - ceux d'avant le 6e siècle avant J-C - avaient mis au point le « colossos », (qui donnera plus tard le " colosse "), cette pierre tombale dressée indiquant à la fois : non seulement l'emplacement de la tombe où le défunt avait été déposé, mais aussi le défunt lui-même, qui n'était plus de ce coté-ci de la lumière, et encore celui qui avait déposé le colossos, comme symbole sensible de sa propre présence, bien qu'il ne soit pas là : le colossos était « une présence absence » !
Cette pierre non figurative va évoluer : elle deviendra le fameux kouros et la fameuse korè, statuettes d'abord funéraires, puis sans rapport avec les rites de la mort, mais archétypales, pour les représentations de l'homme et de la femme helladiques puis grecques classiques (rappelez-vous le kouros du quadrige de Delphes, la korè de l'Agora d'Athènes).
Ceci est l'aventure même d'un Dieu de fiction, réalité fonctionnelle et objet symbolique, utilisé pour les indications dont il est chargé et n'ayant de propriété que son utilité : élément d'un arsenal, d'un vestiaire, de coulisses où sont entreposés les objets nécessaires à une re-présentation éventuelle, dans un théâtre d'ombres vouées à l'évanescence continuelle, répétitive et nécessaire. C'est la fonction première et primordiale de la statue du Bouddha, selon la demande que firent les moines du Mahayana gangétique naissant aux derniers sculpteurs grecs du Gandhara, au passage de l'année zéro !... Dans le théâtre Nô japonais, le 'shite' et le 'waki' (les deux protagonistes) n'ont d'existence que par le masque qu'ils portent et dont le script a conservé l'aventure. Derrière le masque, " l'acteur " a non seulement disparu, mais il est littéralement devenu les indications que le script a conservées à propos du masque qu'il porte. Cela va plus loin ! Certains rôles précisent que le 'shite' ne portera pas de masque : il " deviendra " physiquement le masque. Cas d'ectoplasmie globale : le 'shite' doit devenir quelqu'un qui n'est pas là, mais dont l'utilité consiste à " tenir lieu de " !
Où trouverait-on une telle situation aujourd'hui ? Je pense que les réalités virtuelles du cybermonde sont le lieu permanent de ces phénomènes ! Les mondes durement réels de l'économie et du marché, les mondes inextricablement complexes de la communication très sophistiquée, les mondes éminemment chatoyants des moteurs de recherche, etc. créent un méta monde, comme il y a une méta-physique (et peut-être, bientôt (?), une méta religion... Nous en prenons le chemin, en tout cas !. Ce méta monde n'a pas d'existence qui pourrait se mesurer ou s'imaginer en 3 D. Il n'est pas non plus la somme, tout au plus une résultante, des mondes suscités et qui s'occupent, eux, des affaires humaines. Il se rapprocherait de ce que l'on pourrait nommer un mode d'être, un mode d'existence comme il y un " american way of life ", qui inclut tout un ensemble de comportements, d'attitudes mentales, d'habitudes, de façons d'être et de paraître, etc. et qui n'est plus depuis longtemps l'apanage des seuls Américains du nord, bien qu'ils l'aient, - malheureusement ! -, initié !
Ce monde est virtuel, dans le sens où il n'a pas besoin d'exister comme les autres mondes dont il émane : il est là de fait, quand les autres se mettent à fonctionner. Il y a du monde virtuel quand Internet, E-trade, cybernétique, AOL, Wanadoo, et Netvigator, et les millions d'autres, opèrent ! Alors, de cette " opération des grands esprits ", procède un espace " vain " (vanus = vide) et " évanescent " (qui retournera au vide) au sein duquel des " êtres vides de contenu réel " vont se mettre à utiliser un mode sensible, audio-visuel " d'apparence ", qui aura toutes les caractéristiques constatables du monde réel, mais qui, lui, ne le sera pas, n'étant que l'émanation des mondes qui le secrètent et l'utilisent comme lieu utopique (lieu sans lieu) de leurs échanges. En cliquant deux fois sur l'icône, cette " apparence " redevient rien de plus que l' « ombre électrique » (c'est le nom, mot à mot, de " cinéma" en chinois !) qu'elle est en définitive.
Il y beaucoup de dieux de fiction, de dieux virtuels : ce sont les plus pervers ! Ils ne se distinguent pas des autres, ils n'en sont en fait qu'une reproduction clonée, ou bien une caricature, ou encore une pâle imitation.
" Matrix ", pour y revenir, " la " matrice, (1999) des frères Walkowich, traite avec assez de justesse de ce sujet. Justement : est-on dedans ou dehors ? Où est le monde réel, où est le monde virtuel ? Par quelle passerelle passe-t-on de l'un à l'autre ? Est-il seulement possible de le faire ? Comment sait-on si on vient d'y accéder, ou si on est encore dans l'autre ? Quels sont les critères spécifiques de l'un et/ou de l'autre, puisqu'ils sont si semblables, si numériquement analogues ? La fiction n'est qu'un avatar de la technè (savoir faire) et de la poiésis (fabrication) grecques : " une technique poétique " ou " une poésie technique ", une réalisation sensible qui relève et d'une invention et d'un art. Tout l'Olympe n'est qu'une construction de ce type, aidée et soutenue par la sculpture et l'architecture helléniques : sans elles, on peut légitimement se demander ce que seraient devenues les aventures de la famille de Zeus, antécédents et descendants ! Nous continuons de vivre sur cette fiction originale et originaire, au moins pour ce qui touche l'Occident.
Ce que l'on peut constater depuis l'histoire comparée des religions, c'est cette propension transversale et diachronique à la fabrication de D/dieu(x) ! Et ce, quelles que soient latitude, longitude, société, économie, matières, époque ! C'est ce qui faisait écrire à Clément d'Alexandrie (début du 3e siècle) que s'il y a un Esprit Saint, il a toujours inspiré les hommes dans leur quête de leur origine et de leur destination !
Il est difficile de nier la nécessaire réalité qui se cache derrière ces fictions : les Grecs eux-mêmes, dans leur délire de ne manquer à aucun d'eux, et de peur d'en oublier un, avaient érigé des stèles qu'ils laissaient vides dans Athènes, et qui étaient dédiées au(x) dieu(x) inconnu(s). Mais, ils demeuraient les plus a-thées des hommes, ayant fait de la religion hellénique un devoir de piété civique (comme le tentera Robespierre, sous la Terreur, avec le culte de la déesse Raison, sur la Place de la Concorde, à Paris).
Il ne peut y avoir fiction de Dieu ou Dieu de fiction, sans que l'homme n'entretienne avec lui un certain type de relation explicite, qu'il réussit même à formuler, comme un contrat : l'érection du Veau d'Or, au Néguev, lors de la traversée du désert, tandis que Moïse s'entretient avec Yahvé sur le Sinaï, que cela dure, et que son frère Aaron se laisse convaincre par les Hébreux habitués depuis plusieurs générations aux dieux à tête d'animaux de l'Égypte d'où ils viennent de s'évader - cette érection est typique : " Allons, fabrique-nous un dieu qui marche à notre tête...Israël, voici ton Dieu qui t'a fait sortir d'Égypte ! " (Ex 32, 1b ; 4b). Cette relation est toujours utilitaire, rapport donnant-donnant (Jacob se trouvera encore dans ce rapport, au matin de sa nuit sur les bords du Yabok, quand il fuit de devant son frère Ésaü : " Si Dieu est avec moi, s'il me garde pendant ce voyage que je fais, s'il me donne du pain à manger et des habits pour me vêtir, et si je reviens sain et sauf à la maison de mon père, le Seigneur sera mon Dieu ! "(Ex 28, 20-21).
L'accident Dieu Fiction est toujours possible : c'est pourquoi les mystiques de toutes les couleurs s'en sont méfiés : de l'Orient et de l'Occident, les voici, ces moines et ces ermites, ces hommes de la montagne et du désert, stylites et yamabushi, ces cénobites, ces trappistes et autres starets, luttant d'arrache-pied contre les illusions de leur pauvre désir, voulant voir Dieu ('ver a Dios', Jean de la Croix) et criant " Nada ! " (= rien, toujours le même), renonçant même à jamais l'entrevoir, même avec l'oeil intérieur (dont parle Ignace de Loyola). Que ce soit Siddhârta, ou Maître Eckhaert, le mystique sent de suite la fiction : alors il demeure négatif dans l'affirmation !