Cinquième lettre

Les haillons du Christianisme

Fin de stock

Quand le Fils de l'Homme reviendra,
Dieu sait s'il trouvera encore un homme qui croit en lui !
d'après Luc.

Pareil sujet exige que soit brossée une façon de toile de fond qui rende possible l'évocation de quelques références à partir desquelles j'ai le sentiment de demeurer chrétien malgré tout ! En tant que prêtre catholique, c'est la moindre des choses !

 

D'où est-ce que je parle ?

Avec ma triple casquette niçoise,- vaste casquette ! - c'est d'abord la culture que je suis censé gérer, sur le département des Alpes Maritimes que recouvre le diocèse, et dont l'extension géographique régionale va de Barcelone à Milan (le fameux "arc latin") : problématiques analogues sur toute la Côte. Immigration, par exemple : à l'est, ce sont des Marocains  ; à l'ouest plutôt des Slovènes ou des Tchétchènes, ou encore des Albanais ; et nous, nous recevons tout le Maghreb et l'Afrique noire. La Catalogne, culturellement très riche. Milan : design et mode masculine et féminine. Nice, par le fait même des aéroports internationaux, a le plus grand trafic. De Barcelone à Milan, et vice versa, le plus souvent on passe par Nice.

Deuxième pôle : inventer une pastorale spécifique sur la zone Antibes Cannes Nice. À quelques kilomètres à l'intérieur, vous avez donc cette grande pinède de près de 11 000 implantations diverses, 30 000 chercheurs, une soixantaine de nations représentées, parlant plus d'une vingtaine de langues.

Enfin, les réalités paroissiales traditionnelles et concrètes, au service de toutes sortes de catégories de paroissiens, depuis le monde de l'enseignement, - je suis moi- même chargé de cours à l'UNSA, - jusqu'a celui de l'arrière-pays, villages et stations d'hiver et d'été : voilà mes champs d'apostolat, et partant, mes présupposés...

 

Le discours devenu inaudible de Rome

La question que je me suis immédiatement posée quand, débarquant de Hong Kong après dix ans d'éloignement de l'hexagone, je me suis ré affronté aux comportements religieux des catholiques de base des Alpes Maritimes : Pourquoi le discours de la foi, version Rome et version hiérarchie, est-il devenu quasiment inaudible par nos contemporains ?

Est-ce le fait d'une perte plus aiguë que jamais de crédibilité des éléments (fonds et forme) qui tentent de le signifier ? Parce que la nouveauté tragique du moment, c'est que le principe même de la transmission de la foi au sein des familles chrétiennes se trouve désormais gravement affecté ? Ou parce que des pans entiers se sont effondrés de ce qui constituait les fondations multiséculaires de la foi catholique romaine (depuis la remise en cause de la création de l'homme par les mains divines... jusqu'au dessein divin à l'égard de l'homme) ? Ou encore parce qu'il devient de moins en moins supportable d'entendre des textes « imbuvables », invraisemblables ou pires... sur le comportement intolérable de Dieu ?... alors que dans tous les domaines, les certitudes refluent et qu'un certain agnosticisme généralisé trouve de plus en plus un support idéal dans l'individualisme ambiant, favorisant l'éclosion sauvage d'un pluralisme religieux étonnant !

J'écartai d'emblée le fantasme typique qui menace toute institution vénérable multi séculaire, - qu'est de fait l'Église Catholique Romaine - de se déclarer d'autant plus persécutée, ostracisée, « harassée » par une entreprise délibérée de stabilisation, mondiale si possible, qu'elle aura elle-même adopté historiquement de tels comportements, du temps de ses pleins pouvoirs totalitaires, désormais révolus ! Non, je ne crois pas à une coalition de forces démoniaques planétaires et hégémoniques, menant le dernier combat apocalyptique, dans un Armageddon universel ... Vision symptomatique qui révèle plus un délire paranoïaque qu'une capacité et une volonté de reconnaître chez soi ses propres tendances suicidaires, refusant de changer quoi que ce soit d'habitudes culturelles éculées, devenues par stagnation et atavisme, autant de névroses obsessionnelles et d'ubris nostalgiques !

Comment fournir une matière à croire qui soit au demeurant « crédible », même si proprement « incroyable » ? Ne pas laisser le chrétien se perdre dans le dédale de vérités incompréhensibles qui seraient toutes d'égale importance. Évoquer davantage la « pauvreté et l'humilité » de Dieu (François Varillon) que sa toute-puissance  ; voir en ce Dieu « faible », celui qui a besoin de notre « aide »  ; accepter que Dieu demeure pour une (grande) part « l'inconnaissable ». Respecter les conditions, ou les créer, dans lesquelles la foi peut « jaillir de l'esprit et du coeur humains aujourd'hui », en la faisant émaner de son environnement culturel spécifique. Prendre en compte les valeurs actuelles (et au demeurant permanentes) que sont le respect des individus croyants et le libre débat possible de leur foi, en dehors de tout autoritarisme dogmatique désormais anachronique et irrecevable.

Quelle Église pour accueillir le croyant d'aujourd'hui et de demain ? À situations nouvelles...

 

Pas de « nouvelles communautés », mais des communautés neuves

Nous avons besoin de responsables de communautés « nouveaux, neufs », capables en particulier de favoriser les échanges entre des sensibilités ecclésiales diverses, et souvent antagonistes ; des fonctions épiscopales et presbytérales concernées, et en phase avec ces mutations socio-culturelles. Il nous faut envisager l'avenir du prêtre, comme ministre le plus capable actuellement de servir de révélateur des évolutions passées, présentes et surtout à venir.

Ministère presbytéral et ministère sacerdotal : prendre l'exacte mesure de ce glissement sémantique qui a entraîné avec lui une autre glissement, ecclésiologique celui-là, dogmatique, puis canonique : relire et ré interpréter l'histoire du presbytérat. Car l'Église Primitive ne connaît aucune connotation païenne de type « sacerdotal » : aucun ministre n'est « prêtre », au sens qu'il a revêtu aujourd'hui. À la fin du 3e siècle (juste avant Constantin), la transformation est complète : la notion de « sacrifice » a été introduite, le presbytre est devenu un « sacerdote », l'épiscope un évêque au pouvoir monarchique, clercs et laïcs sont strictement distingués : le sacerdoce devient l'apanage désormais exercé par les seuls membres de la hiérarchie qui fait ses premières armes, tandis que celui du peuple chrétien , le fameux « sacerdoce des laïcs », est quasiment ostracisé et « contenu » (comme on dit d'un ennemi qu'on le contient). Il faut attendre le 16esiècle, la rupture tragique de la Réforme, et le durcissement contreréformiste non moins tragique de Trente, pour aboutir à une sacralisation dogmatique du sacerdoce du prêtre. Depuis les années soixante, nous assistons à l'irrésistible déclin du prêtre « sacerdotal » et à la re-découverte du prêtre « presbytéral » comme ministère serviteur au sein d'un ensemble ministériel : autrement dit, nous sommes affrontés par les faits, - et les faits sont têtus -, à la fin du prêtre comme ministre « sacralisé », et à sa solidarité avec tous « les aspirants à la sainteté ». En aurions-nous (bientôt, enfin ?) fini avec le prêtre « magicien », « personnage céleste », et de ses dons conçus comme autant de sortilèges et de pouvoirs occultes, à l'attraction ambivalente de fascination et de répulsion ?

Étonnants paradoxes : plus la foi se veut universelle dans son expression, et plus il lui faut être singulière dans les divers espaces ou chez les diverses populations où elle cherche à se dire et à s'épanouir. D'où la nécessité de promouvoir les Églises particulières, avec leur liturgie propre, leur hiérarchie indigène, et surtout, oui surtout, leur pensée théologique locale. Le ministère chrétien repose sur deux piliers : d'une part l'annonce de la Parole de Dieu, incarnée en un homme Jésus, reconnu comme Dieu lui-même (donc un être, pas des mots), et d'autre part le souci de toutes les communautés humaines (de toutes les « Églises », comme parlerait Paul de Tarse) : c'est-à-dire que cette annonce doit être une « prophétie pour notre temps » et que ce souci doit être une mission pour la communion entre les hommes et une communion pour une mission universelle.

La foi doit être résolument liée à la destinée du monde, de même que les sacrements, dont la pastorale doit conduire à une foi ressourcée à son mystère (mystagogie), - et non au droit canon (juridisme), - pour que les communautés saisissent dans cette foi la grâce qui les traverse et les transforme (sanctification).

Mesures impératives immédiates ? Ah ! Elles sont malheureusement aussi évidentes à énoncer que terribles à mettre en oeuvre : parce qu'elles risquent de paraître profanatoires et blasphématoires, comme apparut profanatoire et blasphématoire jadis, un certain Jésus de Nazareth devant Caïphe et le Sanhédrin ! Par exemple, il est urgent que nous rompions avec l'instrumentalisation du « pouvoir consécrateur » : ce dernier appartient à l'Esprit Saint seul, et il le constitue pour autant qu'il « procède du Père et du Fils ». Il est parallèlement urgent de prendre distance avec la notion païenne de « sacrifice », qui relève essentiellement d'une mentalité de rétribution, s'imposant perversement (Maurice Bellet) un « dieu » qui aurait besoin de la mort de l'homme pour rester « dieu » : alors que Dieu, le dieu de Jésus-Christ j'entends, a définitivement « évacué » la mort, en lui déniant historiquement, et éternellement a fortiori, tout pouvoir sur son fils éternel incarné dans le temps, comme son image visible, et frère humain de toute créature humaine : premier né d'entre les morts ! Les autres, c'est nous !

Mais en face de la situation concrète, - que je constate avec objectivité, mais sans angoisse excessive, puisque je fonctionne toujours à l'espérance - je reconnais trois backgrounds sur la scène sociologique chrétienne.

 

Un cliché : la religion s'est sociologisée

D'abord un fait : la religion s'est effectivement sociologisée. Elle fait partie maintenant des strates culturelles phylogénétiques, conscientes ou inconscientes : nous sommes chrétiens de géographie, d'histoire, de culture, de tradition. Je parle pour l'Occident. La religion fait effectivement partie de nos gènes historiques dans cette partie du monde qui est l'Europe et sa prolongation américaine, qui est la Méditerranée et qui est la France. " À Dieu vat ", " Adieu ", " Dimanche" : langage commun  ; jour de fête, le dimanche, jour du Seigneur, les congés de Noël, de Pâques : langage religieux. On ne croit peut-être pas que le Christ est ressuscité, on ne sait même plus ce que c'est, très souvent : mais on a la fête et on y tient ! Lundi de Pentecôte, on ne sait pas pourquoi non plus : pourtant, sa remise en question en tant que jour chômé, a dernièrement soulevé des tollé inattendus ! Tout cela fait partie de nos acquis culturels  ; c'est dans ce cadre- là que la christianisation de l'Europe s'est faite par les moines, comme chacun (ne) le sait (pas), vers le 8e siècle carolingien. Et, je le répète, même si on n'y adhère pas, même si on ne s'y reconnaît pas... Comme un indien, par exemple, ou bien un zoulou, qui ont leur propre back-ground polythéiste : mais comme ce dernier n'est pas mon univers mental religieux, je ne peux pas me sentir concerné en quoi que ce soit, personnellement, sinon par curiosité... Et, pour nous, cela fait vingt siècles que cela dure...

C'est que ce christianisme s'est banalisé dans le spectacle du monde contemporain. Il y a les églises bien sûr, où l'on va de temps à autre pour un enterrement (le plus souvent !), un mariage ou un baptême, une messe anniversaire, une cérémonie familiale ou une visite touristique. Mais on n'a pas aucune honte, en même temps, d'acheter chez un antiquaire, un morceau de confessionnal ou de stalle de choeur pour le transformer en bar. Aucun sentiment de profanation à détourner des objets dits religieux à des fins autres que religieuses. Banalisation totale, quand l'on fait faire encore (c'est en général une grand mère qui insiste !) a ses (petits) enfants des première, deuxième, troisième "communions",- comme on dit dans le midi ! (On dit " communion " pour la première fois ! La seconde, c'est la communion dite solennelle, et la troisième communion, c'est, en fait, la confirmation !) Les (grands-) parents ont fait ce qu'il leur fallait faire : ils peuvent désormais dormir sur leurs trois oreilles !

Banalisation totale de " l'engagement " religieux... Beaucoup de nos compatriotes se disent catholiques, chrétiens catholiques. Une enquête de l'institut CSA (La Croix, 24/12/04) montre que la lente érosion de la pratique des catholiques en France se poursuit... Un groupe, en baisse donc, mais qui représente encore plus de 3,5 millions d'adultes en France !... Qui compose donc le «noyau dur» des catholiques français ? Deux profils types peuvent être mis en évidence. ... D'abord celui d'une femme plutôt âgée, vivant en zone rurale et peu diplômée. C'est ici le visage des «gros bataillons» des catholiques engagés, ceux qui font «tourner» les paroisses, assurent le catéchisme, l'animation des messes... .À côté, un autre profil émerge également, ce catholique habite la région parisienne et bénéficie d'un haut niveau d'éducation. Ce «catholique des villes» n'est pas moins âgé, ce qui pose inévitablement la question de l'avenir. «Les catholiques sont toujours plus âgés, souligne Jean-Daniel Lévy qui a dirigé l'étude à l'institut CSA. S'agit-il d'un effet de cohorte ou d'un effet générationnel ?» ... Autrement dit, les catholiques les plus âgés ont-ils échoué à transmettre leur religion aux générations suivantes ou bien est-ce l'âge qui favorise le retour à une pratique religieuse ? Les 18-24 ans sont toujours relativement peu nombreux chez les catholiques : ils ne sont que 42 % à se déclarer comme tels et ne représentent que 7,5 % des catholiques. Mais quand on regarde leur pratique, elle apparaît légèrement plus élevée que celle des 25-34 ans : ces derniers sont 7,3 % à pratiquer, contre 7,9 % pour les 18-24 ans. Frémissement ? Mouvement de fond ?

On veut souvent et malgré tout se marier à l'église, encore que ce soit de moins en moins le cas. On " passe " par l'église, vous passez par l'église, nous passons par l'église ! Je ne me moque pas en disant cela. Le délaissement de la pratique grandit, mais cela ne veut pas dire que rien ne soit resté au plan d'un héritage, d'une culture ... même au plan plus profond : mais, en tout cas, peut-on vraiment reconstituer quelque chose sur ces bases-là ?

Sociologisation et banalisation, donc ! Prenons la raréfaction de ce que l'on appelle les vocations, par exemple : (in)cohérence comportementale certaine. Si la question n'est pas(pro)posée aux jeunes, si l'on n'en parle pas, si dans le forum des métiers, l'Église n'est pas invitée ou ne s'impose pas... si être prêtre, religieux ou religieuse ne rentre plus dans le cadre mental de l'épanouissement possible d'une personne humaine... , comment voulons-nous que... .Voilà ! Alors pourquoi ne savons-nous pas comment nous y prendre ? Pourquoi cette impéritie ? À la limite, pourquoi cette pudeur, voire cette honte ? Peut-être tout simplement parce que ce « métier », - au sens le plus beau du mot, « mestiere », qui veut dire être devenu maître es une activité, discipline, profession », - peut-être tout simplement parce que « cela » ne veut plus rien dire ! Je ne sais pas... Dans l'un ou l'autre cas, quelle conclusion tirer et quelle décision prendre ?

De façon plus profonde, on voit monter une espèce de mélancolie de la religion ! Tout le monde ( ;?) a entendu parler de " Le désenchantement du monde " de Marcel Gauchet. Le désenchantement du temps, du monde, pourquoi ? Eh bien peut-être parce que le monde semblait être 'enchanté' : certaines choses dans le monde mystérieux des religions pouvaient exercer un « charme » sur nous et sur les autres : il semble que nous sommes arrivés avec ce 20e siècle qui vient de mourir, à une guerre déclarée, à un conflit ouvert en permanence avec ce monde désenchanté, qui nous laisse sans espérance et sans issue... Ou peut-être est-il arrivé, le temps de l'indifférence... ,comme nous avons connu le temps des Croisades, le temps de Cathédrales, le temps des Missions !

 

Évangélisme pentecôtiste et Maladie institutionnelle

Michel de Certeau disait déjà en 1974, - il y a donc trente ans, je rentrai de Munich, bardé de théologie et de psychanalyse, - « Les pièces du système se désagrègent. Chacune d'elles change soudainement de sens, restant ici l'expression d'une foi, devenant là le repère d'un conservatisme ou l'outil d'une politique [... ] La constellation ecclésiale se dissémine au fur et à mesure que ses éléments se désorbitent. Elle ne 'tient' plus, parce qu'il n'y a plus d'articulation ferme entre l'acte de croire et des signes objectifs. Chaque signe suit son chemin propre, dérive, obéit à des réemplois différents, comme si les mots de la phrase se dispersaient sur la page et entraient dans d'autres combinaisons de sens ». J'ai retrouvé ces lignes en m'enfonçant avec un plaisir malheureux, - comme le Robinson de Michel Tournier dans la soule de son île et les limbes du Pacifique ! -, dans l'une des dernières études de Frédéric Lenoir, lumineuse comme toujours, parue chez Plon, en 2003, « Les métamorphoses de Dieu. La nouvelle spiritualité occidentale », à la page 43 : lui-même découvrant l'intuition prophétique que recelaient les toutes premières pages de « Un christianisme éclaté » de Michel de Certeau, paru au Seuil, à l'époque : et ceci se passait bien avant d'une part le tsunami pentecôtiste des communautés soi-disant charismatiques et d'autre part le scanner audacieusement imprécateur d'Eugène Drewermann !

Frédéric Lenoir résume le raz de marée pentecôtiste par les traits suivants : projection planétaire, circulation, simplification et standardisation, logistique capitaliste de marché. C'est un mouvement protestant qui a donné naissance à l' évangélisme qui se caractérise par l'insistance sur la conversion des individus (you must be born again, il vous faut renaître), le zèle missionnaire (amener des âmes à Dieu) , la référence constante à la Bible (back to the Bible, revenons à la Bible) et une rigueur morale des Pilgrim Fathers (les Pères Fondateurs, la génération Mayflower).. Très hétéroclite, il comprend aussi bien des mouvances ultraconservatrices de type fondamentaliste que des groupes de type émotionnel et au caractère hybride. Le Pentecôtisme n'est qu'une branche de l'évangélisme : il insiste sur la force de l'Esprit Saint capable de mettre le croyant en contact direct et émotionnel avec la présence divine et de lui apporter toutes sortes de biens plus matériels : guérison, prospérité, succès..

Ce mouvement a su intégrer trois synthèses très 'tendance'. Tout d'abord la synthèse de l'individu et du groupe, important pour des êtres culturellement déracinés et qui ne peuventsupporter l'isolement et l'incertitude de la quête spirituelle individuelle. : ils bénéficient alors de confort intellectuel, de soutien affectif, solidarité sociale. Plus de cosmos sacrés, seulement des parapluies sacrés : des petits mondes portables, accessibles, relationnels. La seconde synthèse est celle de l'adaptation à chaque nouvelle culture des milieux dans lesquels il se répand, tout en maintenant un souci d'orthodoxie chrétienne : référence à la Bile et à Jésus, baptême, intégrité morale. Ce qui donne une religiosité hybride, métissée, à la limite du syncrétisme. L'organisation se fait en réseaux local, national et international. Le converti est censé expérimenter par son corps émotionnel la force divine dans le cadre d'une communauté mondiale. La troisième synthèse, et c'est un exploit, est opérée entre un archaïsme détonnant (attente permanente de miracles, omniprésence de l'exorcisme ou de la pensée magico religieuse) et une hyper modernité (utilisation des moyens de communication les plus sophistiqués). Ces trois synthèses s'inscrivent dans une logique de fond, qui est tout simplement celle du capitalisme marchand qui simplifie son message à l'extrême pour satisfaire le plus grand nombre possible de consommateurs. « Jésus est la solution ! » devient le credo minimaliste de cette religion magie qui promet santé et prospérité à ses adeptes.

Eugène Drewermann, lui, a osé passer au scanner de sa critique historique, théologique, exégétique et psychanalytique le système ecclésiastique catholique romain dans son ensemble dans son livre « Les fonctionnaires de Dieu ». C'est l'autre face cachée de la lune religieuse, que devait révéler il y a quelques années seulement, l'autre tsunami, pédophilique celui-là, qui ravagea la crédibilité des Églises, et de la catholique en particulier, les disqualifiant pour longtemps encore pour n'avoir pas tenu compte de la nature humaine et mais seulement de la pratique séculaire d'un système qua sa seule hégémonie socio politique permettait jusqu'ici de perdurer.

Le rapprochement pourra surprendre, mais j'ose à mon tour prétendre que l' « évangélisme pentecôtiste » catholique et la dérive pédophilique catholique ne sont que les symptômes d'une incapacité congénitale de l'Église romaine à relativiser la forme historique de son développement et de promouvoir un au-delà des systèmes où le sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat. Malheureusement, je dois dire aussi que nous sommes loin d'en être sortis, et que nous n'en sommes sûrement pas encore à l'avant-veille...

 

La fin du charme

Ce siècle fut consacré pour ses deux tiers à faire la guerre : donc plus de 66 ans, si l'on compte tous les jours accumulés (rappelez-vous qu'un jeune américain de 16 ans a passé 4 ans et demi, le cul sur une chaise devant la télé). Mais là, sur 100 ans, on a passé deux années sure trois à faire la guerre dans le monde. Et pourtant, à côté de cela, que de grandes découvertes ! Le phénomène du désenchantement a du commencer à peu près quand se sont allumées Les Lumières, immédiatement après Louis XIV. Nous sommes aux environs de 1700, c'est là que toutes les idées qui nous agitent encore, se sont mises en route : l'Encyclopédie, les 'Philosophes', la Révolution Française, un XIXe siècle riche d'inventions de toutes sortes et de révolutions diverses...

Et puis tout cela s'est arrêté, - désenchanté définitivement !- certainement quelque part du coté d'Auschwitz, du Goulag et d'Hiroshima : " Dieu, où étais-tu à ce moment-là ?" C'est la terrible question que pose Élie Wiesel. Quel étrange écho en ce soixantième anniversaire de la libération des camps par l'Armée Rouge !

Quant à eux, l'Islam et le Bouddhisme (2e et 3e religions de France), ils ne se posent pas cette question au tournant du millénaire. Quand on est déçu chez soi, on cherche ici et là,ailleurs : c'est pourquoi les « concurrents » semblent faire un certain plein, avec les déçus du christianisme en général, et du catholicisme en particulier ! Voilà en plus le développement des sectes, de toutes sortes. Pas uniquement l'Église de Scientologie ou le Révérend Moon, mais toutes sortes de groupuscules, avec tous ces procès dont les dossiers disparaissent. À Nice, je suis aussi en charge de l'Antenne Diocésaine pour les Religions, les Cultures et les Civilisations (ADRECC), devenue entre temps l'Académie Clémentine :alors je vais voir " tout le monde ", tous ces mondes : c'est passionnant, bien sûr, pour un chercheur en religions et spiritualités comparées ! Sans compter les mouvements structurellement et tendancieusement sectaires, reconnus par " nécessité " ou " politique ", par l'Église et l'État , et qui ont détourné des mots comme « nouveau » et « charismatique » : communautés (dites) nouvelles et mouvements (dits) charismatiques ! Comme les Yankees ont détourné les mots « Amérique », « américain » et « états unis », à leurs seuls usage et profit ;!

De plus,- cela va paraître peut-être (encore un peu) profanatoire de ma part, mais je vous le confie en toute sincérité - je pense que notre Église Catholique Romaine s'est disqualifiée depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale : ne sachant plus agir, elle n'arrête pas de réagir, comme autant de spasmes, symptômes de son impossible dé-nouement intérieur. Et quand elle agit, c'est pour des opérations qui, je crois, ne vont pas au coeur des hommes, mais touchent tout au plus l'une ou l'autre activité humaine, ou une cause nationale à la fois cliché ou tellement débattue... Je pense aussi que ce pontificat est trop long, - je (ne) parle (pas que) pour moi - et qu'il faut d'autres mentalités, d'autres façons de faire, d'autres « visions » en un mot ! Il fallait peut être un passage à la mentalité slave pendant un certain temps, mais pas trop ! Revenons à des fers de lance type Paul VI ou Jean XXIII.

En 1962-65, le Concile Vatican II produisit la constitution sur l'Église " Lumen Gentium ", un monument extrêmement important, et qui mettait en avant ce que l'on appelle l'autonomie des diocèses, avec le plein pouvoir de chaque évêque dans son diocèse pour le réorganiser comme il l'entendait, avec sa pleine responsabilité. Je crois que la personnalité du pontife, régnant depuis bientôt trente ans, est plutôt de type soviéto-jaruzelskien, et il est bien difficile, actuellement, pour un évêque de France de prendre des initiatives dans le paysage de son diocèse tel qu'il est et non pas tel que, depuis Rome et ses antennes locales, l'on impose irréalistement qu'il soit ! D'où le formatage épiscopal en série auquel on assiste, et leur compostage pastoral aussi répétitif qu'inefficace ! Dans un laps de temps relativement court, j'attends la remise en valeur de ce principe conciliaire, comme en économie, où les décisions d'affaires doivent être prises, à l'endroit le plus proche de celui où se pose le problème quel qu'il soit : de type liturgique, de type théologique, de type pastoral. À l'heure actuelle, il faut encore attendre qu'un dicastère (ministère) romain ou qu'une « décision collégiale » veuille bien se mettre en route pour seulement considérer le problème soumis : attitude qui ne laisse de paralyser toute évolution.

Enfin, la planétarisation générale de la conscience humaine : cela s'appelle depuis une quinzaine d'années la mondialisation ou la globalisation, avec multiplication de l'amplitude du Web, du World Wide Web (www) : la mondialisation relativise toute prétention à (et toute expression d') une vérité ultime et absolue, surtout en matière culturelle ! Croire à quoi aujourd'hui ? Croire à la prétention ou à la réalité ? Mais rien/tout n'est plus vrai, d'une minute a l'autre : le monde est en permanence frappé d'obsolescence !

 

Qu'est-ce qu'un chrétien, finalement ?

Chacun voudrait savoir qui il est : culture française, passeport français, et fils/fille de la République. Mais qui plus significativement ? L'identité, qu'elle soit culturelle ou religieuse, nous fait défaut pour la bonne raison que le catéchisme ou les cours d'histoire / géographie sont pédagogiquement difficiles à enseigner/assimiler. Alors face à l'Islam, face au Bouddhisme, face aux sectes, face à tout ce qui se présente... nous nous retrouvons " face(nue) à " justement... , démuni et muet, sans savoir quoi dire ou prétendre de ce que nos sommes !

Alors crise identitaire :qui sommes-nous, d'où venons-nous ? On ne sait pas, on ne sait pas assez, on ne sait plus, on a oublié 'les racines et les ailes', comme dirait Patrick de Carolis ! Une immense inculture. Et comme, en plus, nous sommes devenus de plus en plus jaloux de notre liberté, de notre autonomie, nous sommes sur nos gardes quand quelqu'un commence à nous "baratiner", comme on dit ! Dans le domaine personnel, on se méfie de tous les gourous ou alors, on en a tellement besoin, qu'on prend n'importe lequel ! Mais il y a aussi cette difficulté de savoir discerner entre les gens qui ont des choses à (nous) dire, et les gens qui n'ont rien à (nous) dire, qui disent n'importe quoi ; et on ne peut pas le savoir puisque l'on n'a aucune connaissance de ce que c'est, pour pouvoir discerner. Alors, ou bien on rejette tout, ou bien, parce qu'on a un besoin confus de s'exprimer, d'être compris, d'être entendu, on suit sa tendance paranoïaque et sado-masochiste, et on " suit " le plus attrayant ;! Cela peut aller du café philo au club ésotérique !

Absence de repères ! Les repères, on ne les connaît pas plus ! Comment les ré apprendre. Ceux qui prétendent être des repères n'en sont plus, parce qu'ils se sont disqualifiés ; ils ont cru que, les gens étant ignorants et avides, on pouvait leur faire avaler n'importe quoi !... Ce fut/c'est le cas peut être de l'Église, mais aussi de l'École, de l'Armée, de la Politique ! On ne sait plus comment faire confiance, comment remettre en marche le mécanisme de la confiance, comment ré apprendre à faire confiance de nouveau puisqu'on doit se méfier de tout, de tous et du reste. Et de soi-même ! C'est une autonomie forcée à laquelle chacun de nous est réduit et condamné. Il faut se méfier... de tout et de tous.

Rien ne marche plus : alors, comment faire ? Tout ça, pour quoi ? Parce qu'on a peur ! Or, la foi suppose la confiance ! Comment concilier cette triple exigence : de l'identitaire, de l'autonomie et puis du bonheur ! Être chrétien aujourd'hui, alors c'est quoi ?

Trois traits pour essayer de répondre à cette question. On ne peut pas être chrétien si, d'abord, on n'est pas un homme, un être humain, quelqu'un qui tienne compte, autant qu'il lui est possible, des données de sa place sur l'échiquier socio économico culturel. Être chrétien, c'est d'abord être de plein pied dans l'existence telle qu'elle est, et ne pas regretter le temps passé, du genre "Ah ! il y a dix ans, quinze ans... " et ne pas répéter sans cesse : " Oui mais de mon temps !" Le monde tel qu'il est, d'abord ! C'est dans ce monde-là que s'est jouée, se joue et se jouera toujours l'aventure de la foi et du salut en Jésus-Christ ! Être chrétien, c'est ensuite combler ses immenses lacunes à propos de Jésus, de l'histoire de l'Église et du Christianisme, de la place des Chrétiens dans l'Histoire qui se fait, de la liberté des enfants de Dieu... En effet, s'il est vrai que nous avons perdu notre passé, il est exclu que nous puissions prétendre avoir un avenir. Il faut savoir d'où l'on est parti, si l'on veut arriver quelque part ! Enfin être chrétien, c'est non seulement se prendre au sérieux et mais prendre aussi une décision personnelle vis-à-vis de cette Révélation. Quelle est ma position de fond vis-à-vis de Jésus-Christ, de l'Église et des Églises, du monde tel qu'il tourne, de mon rôle à y jouer. Car sans engagement, il n'y a aucune preuve de notre adhésion à quoi que ce soit : mariage, vie religieuse ou sacerdotale, profession, etc.

LE CHRÉTIEN N'EST PAS D'ABORD UN HOMME DE RELIGION, comme les autres hommes des autres religions, MÊME S'IL EST UN HOMME RELIGIEUX, ce qui est bien différent !

Son adhésion se fait en rapport avec une personne : ici, la personne du Jésus historique qui s'est révélé Christ et Fils de Dieu. Et non pas par rapport à une doctrine, une morale, une institution. Voir les religieux (moines, religieux, religieuses) qui, avec leur charisme particulier, sont les plus vigilants contestataires de l'Institution Église même, et parce qu'ils l'aiment et qu'ils sont à son service !

C'est l'inconscient, la vie intérieure, la personnalité et les attitudes mentales qui sont évangélisés, christianisés, spiritualisés par la personne, la révélation et les grâces de Jésus de Nazareth... d'où la nécessité d'avoir une relation personnelle avec lui, d' « homme à homme » et avec tous ceux qui croient en lui et en sa grâce.

La vie, celle que l'on mène,- souvent la seule que l'on soit en état de mener,- est le seul lieu de vérification ultime de l'authenticité de notre adhésion à cette personne de Jésus de Nazareth : d'où la conséquence de considérer notre existence, non pas comme la succession discontinue d'événements en forme d'un " chapelet de crottes de bique ", mais comme un continuum où se joue la révélation progressive en nous de l'être que nous sommes vraiment, car rien n'est jamais joué une fois pour toutes, dans les décisions humaines ordinaires, comme dans celles où " il s'agit de notre âme immortelle et de notre bonheur éternel " (Pascal).

Plus que la tolérance, c'est l'ouverture à ce qui est autre, qui peut nous faire entrer dans l'altérité historique et ontologique de l'homme Jésus qui se révèle Dieu. D'où la nécessité du silence, de la méditation, de la spiritualité, de la gratuité et aussi de la simplicité, du détachement et même de l'esthétique dans notre vie ordinaire.

Être chrétien doit résolument re-devenir un processus, une mystagogie, c'est-à-dire un développement progressif d'imagination créatrice, de réinvention de la force des origines, et d'authenticité vis-à-vis de la vie : bref une cohérence responsable.

De la Bible, voici ce que le Christianisme a su tirer, entre autres, mais qu'il ne pratique pas encore tout à fait ni ne pratiquera jamais assez :

Précarité et discontinuité enfin ! Les idéaux peuvent toujours être répétés, et brandis comme buts à (ne jamais) atteindre (et nous ne nous privons ni de les répéter ni de les brandir hardiment !) : les aléas d'une vie quotidienne soumise à l'inattendu rarement positif, se chargent de nous désillusionner un peu plus chaque jour ! Au point de ne devoir reconnaître comme certain, que l'imprévu ! La religion de l'imprévu peut être aussi bien la religion de Sisyphe que celle de Job : d'un côté, une désespérance devenue pulsion obsessionnelle irrépressible, et de l'autre une espérance qui a définitivement renoncé à l'objet de son désir, pour vivre du désir seulement ! Cette espérance-là est proche de la foi : elle exige des "exercices spirituels" et une patience proche de la passion.

La discontinuité vient des rythmes que la vie que nous devons mener nous imposera de plus en plus ! Comme si la musique de notre existence était de plus en plus constituée de contretemps, de syncopes, de ruptures mélodiques et de dissonances. Le temps comme l'espace sont de fait de moins en moins vécus comme des continuum plus ou moins harmonieux, qui obéiraient cependant à un certain cycle et à une certaine régularité. Non, nous fonctionnons maintenant par ruptures, brisures, fractures, qui entraînent fêlures, tortures et blessures. Nos relations quotidiennes sont charriées au milieu de tout ce que les trépidations du monde arrachent aux bordures de nos chemins préférés et aux rives de nos flux intérieurs : ce qui nous contenait jusque-la s'effondre, et nous allons nous répandant au gré arbitraire de contrées nouvelles que nous découvrons au fur et à mesure de nos dérives ;! Ainsi de délestage en déviation, nous voici arpentant des routes inconnues et étranges qui transforment nos rêves en autant de cauchemars. On souhaiterait se réveiller, parce qu'on croit avoir chu dans un sommeil agité, alors que c'est notre vie réelle qui est en passe de nous rendre étrangers à nous - mêmes et de nous aliéner jusqu'a nous rendre incapables désormais de nous reconnaître ;!

Versant grec et versant chinois

Le génie propre de la Chine, c'est d'avoir su développer une sagesse à l'écart du bonheur. La formule peut étonner, mais lisez la suite !

Cette sagesse apprend à se déprendre de ce qui encombre la vie pour parvenir à l'intensifier en l'épurant. Versant grec et européen, c'est la connaissance qui légitime la vie humaine, c'est dans l'esprit que réside la spécificité humaine, et c'est de la vérité que l'esprit se nourrit. Versant chinois, l'homme se détourne de la connaissance comme d'un danger, parce que cette activité est sans fin, donc épuisante, et de plus elle risque de nuire à la vitalité. La vie est un capital à entretenir et elle consiste à apprendre à déployer et à préserver la capacité de vie dont l'homme est investi et à la porter à son plein régime.

Ainsi c'est la notion de finalité qui fait la différence. Versant grec, la vie est censée tendre vers ce qui, à son stade ultime, est le bonheur : la fin suprême. Versant chinois, on se désintéresse de la finalité : le sage vit dans le tao, la voie, « comme un poisson dans l'eau ». Il ne tend vers rien, il flotte, demeurant toujours en mouvement, comme y porte l'alternance respiratoire du « Yin et du Yang » : il est sans destination et sans aspiration. Plus il se déprend de tout qui est inutile et encombrant, plus il s'énergétise. Il épure, décante sa vitalité, et par là, il la désenlise : plus je m'affine, plus je m'anime.

Voilà pourquoi nous assistons en Chine à un gain vital de la morale : car s'affranchir des charges et des soucis du monde désentrave la vitalité. Et comme « l'âme » et le « corps » ne sont pas constitués en entités stables et définies comme dans la pensée grecque, il n'y a pas de coupure entre les plans du vital et du moral. En l'absence d'une âme consistante, la pérennité ne peut être que celle de notre être physique  ; par suite, la quête de l'immortalité devient celle de la longévité.

Le déclin de « l'âme » en Occident et le décrochement vis-à-vis des grandes finalités (nos idéaux religieux et politiques), rendent nos contemporains plus sensibles à cette pensée, - chinoise, et plus loin, orientale -, du ménagement du vital et de son plein « rendement ». Si le sage chinois ne nourrit pas son âme ou son corps, il nourrit son souffle-énergie (le 'qi' : prononcer 'tchi'), et ce sont ces arts de longue vie qui attirent aujourd'hui. La forme de dépassement proposée ne conduit pas à une « conversion » : car l'au-delà de l'affranchissement n'est pas constitué en Être ou en Dieu. Par suite cette transcendance ne s'oppose pas à l'immanence, mais y conduit : elle est le plein régime des processus. Il n'y a aucune mystique là-dedans : c(e n')est (que) logique et cohérence ! Méfions-nous du « Soyez zen ! ».

L'Europe, elle, n'a cessé de modéliser l'idée de bonheur et d'en dessiner les contours. Cette idée a bien sûr un coût (énergétique), mais son apport est indéniable : et en particulier, la fécondité de l'utopie, véritable moteur de l'histoire en rupture avec l'ordre du vivant, et le processus biologique de la nature En Chine, le lettré confucéen est resté pris dans l'idéologie glaciaire de la Grande Harmonie naturelle et régulatrice : il n'a pas pu/su produire les conditions politiques de la liberté.(inspiré d'une interview de Fr.Jullien par Roger-Pol Droit, Le Monde des Livres, vendredi 21 février 2005, p.X)

 

Mémoire et souvenir

Nous ne comprendrons jamais assez, nous ne réaliserons jamais assez combien la relation entre le temps et l'espace, la temporalité et la spatialité ne sont plus relayés seulement par la réflexion et l'écriture, mais par l'image, et tout ce qui est iconique et visuel de façon générale. La mémoire, c'est une évidence, joue sur la continuité, le long terme, l'assimilation et l'intégration lentes : comme une amylase salivaire, elle a besoin de temps pour exécuter sontravail de digestion. Elle est de l'ordre de la transmission et de la tradition, avec ce que cela comporte de vénérable, voire d'immuable. Cela donne les temples, les statues, les textes fondateurs... Le souvenir, lui, joue sur la discontinuité, la juxtaposition, le court terme, la collection et l'accumulation répertoriée : comme le traitement de texte aide à la confection puis au classement de documents, effaçables ou imprimables à souhait. Le souvenir est de l'ordre de la documentation et de la consultation, avec ce que cela comporte de mise à jour (updating) et d'élimination (erasing). Cela donne Picasso et Derrida : le cubisme et le dé constructivisme.

On peut ne pas apprécier ni l'artiste et ni le philosophe sus nommés. Mais leur oeuvre est à la fois le symptôme représentatif et discursif de notre géographie mentale historique, et la cause de son éclatement et de sa redistribution permanentes. Ils témoignent des processus d'instantanéisation de notre temps vécu et de nomadisation des écrans de nos représentations symboliques. Un double zapping du fond et de la forme jouant comme un syndrome paradoxal et un prurit obsessionnel de fixation compulsive !

La foi chrétienne s'est toujours comprise et définie comme la réalité vivante d'une mémoire vécue et transmise (écriture et magistère) : celle d'un événement spatio-temporel (l'incarnation d'un homme, au tournant du comput historique occidental, en un lieu localisable de l'empire romain) dans lequel s'accomplit un jour l'action d'un Dieu transcendant le temps et l'espace (la résurrection de cet homme-là, comme prémisse de la nôtre propre). Cette qualité de mémoire (continuum temporel) et ce mode de transmission (autorité dogmatique) ne « fonctionnent » plus : leur « ordre » relève des circonvolutions archaïques de notre cerveau et de notre perception. Nous vivons désormais sous le règne d'un ordre 'autre'.

L'émiettement du matériau imaginaire génère d'autres modes d'appréhension des réalités de l'existence : c'est le chemin, et non plus le but qui importe. Nommer un but et sacraliser une démarche, c'est ne pas vouloir reconnaître que désormais ( ;?) le sens ne peut venir du passé (révélation), mais qu'il est à inventer au fur et à mesure de la progression (immanence). Habiter sa vie, c'est lui conférer un sens hic et nunc, 'ici et maintenant', sans préjuger de demain. Le moine zen Ikkyu, du Daïtoku ji de Kyoto, maître incontesté de la cérémonie du thé - qui, jadis comme Socrate à Athènes, fut accusé de détourner les jeunes gens de la 'chose publique', - répondit aux envoyés de l'empereur venus lui donner l'ordre de faire 'seppuku', de se suicider : « Tant que je n'ai pas décidé du but que je poursuis, qui peut prétendre que je me trompe de route ? »

Serions-nous en train de nous mu(t)er en Ikkyu, et l'auto annihilation est-elle, mal gré que nous en ayons, le but que nous poursuivrions à notre insu ?

 

Pour une acédie new style ...

Tous nos concitoyens, et nos éventuels paroissiens entre autres, toutes celles et ceux qui viennent s'asseoir au confessionnal ou s'allonger dans mon cabinet, souffrent, d'abord et avant tout le reste, de cette disparition du goût de vivre que notre Église contribue bien malgré elle (et c'est d'autant plus tragique !) à affadir. Ce sel disparu laisse place à ce que les moines, au fond de leur monastère chéri (beata solitudo, sola beatitudo = bienheureuse solitude, seul bonheur !), appellent "acédie" quand un jour cette "solitudo" n'est plus vécue comme une "beatitudo" mais comme un "tormentum animae", un tourment de l'âme !

Les travailleurs de Sophia Antipolis, mes paroissiens potentiels, malgré leurs études, leurs performances et leur excellence (ou bien ne serait-ce pas à cause d'elles justement ?), en souffrent de façon de plus en plus chronique. Ils se dépensent en coachings de toutes sortes : managérial, financier, économique et autres qui coûtent un argent fou, mais qui, comme d'habitude chez nous comme chez eux, ne "soignent" que les symptômes, et jamais lescauses ! Comment rendre sa saveur au sel une fois qu'il l'a perdue ? Il n'est plus bon qu'à être jeté par terre et balayé avec la poussière ! C'est exactement ce qui se passe dans le monde de l'entreprise où les "rouages" une fois "u(tili)sés" sont jetés au rebut, et remplacés par d'autres qui auront une espérance de vie aussi précaire que ceux dont ils prennent la succession ;!

Je demeure persuadé que c'est d'esprit, de souffle, d'intériorité, de spiritualité, de silence, de méditation et de beauté que nos contemporains ont besoin. Je sais aussi que je "radote" presque en écrivant cela ! Mais le problème n'est pas dans le diagnostic que tout le monde peut faire sans aucun frais : il est dans le pronostic, entendez l'évaluation d'un traitement possible, et dans les batteries de la cure à proposer et éventuellement à administrer. Bien sûr que les maisons de retraite existent et que les "habitués" y ont recours ! Moi, je parle de celles et de ceux qui ne suivent pas les routes moutonnières où les bergers de service conduisent sans peine les grands troupeaux dociles ! Je parle de ces chèvres récalcitrantes pour lesquelles il faut organiser une expédition de récupération ; de ces enfants prodigues, qui ne sont pas restés tranquillement chez eux, mais qui ont choisi de courir le risque de "mourir" et récoltent de "revenir a la vie" ; de ces Madeleine proustiennes ou non qui dépensent en une fois tous leurs trésors et tous leurs pleurs, parce qu'on les a regardées avec autre oeil que celui du mépris ! Je parle de celles et de ceux qui se trimbalent depuis des décennies des valises lourdes de remords et de mauvaise conscience religieuse, et à qui on propose de ne prendre par devers eux que le joug léger d'un dieu doux et humble de coeur, tout en leur refusant le sacrement parce qu'ils sont divorcés, ou vivent en concubinage (Ah ! courageux Mgr Le Bourgeois, qui vient de nous quitter !).

 

... un coaching new style !

Je monte ainsi mon propre cabinet de coaching : le coaching spirituel ! Inédit ! Connaissant cette situation depuis ma mission à Hong Kong, la retrouvant à mon retour sur la place de la TISA, je me suis enquis depuis le début des moyens d'y faire face, m'entourant des conseils pratiques de mes amis spécialistes de ces questions et fort de mes analyses in situ.

La question est et demeure : comment faire pour penser en homme d'action et agir en homme de pensée ? Nous sommes séparés du monde par les outils mêmes dont nous nous servons pour le connaître. L'important n'est pas d'avoir vécu, mais de vivre... ce qui... n'est jamais acquis, mais toujours menacé par les habitudes, les idées vagues et les préjugés. « Vivre consiste à agir. Vivre, c'est n'accepter des objets que l'impression utile pour y répondre par des réactions appropriées... L'individualité des choses et des êtres nous échappe toutes les fois qu'il ne nous est pas matériellement utile de l'apercevoir. » La liberté ne se mesure pas aux choix dont chacun dispose, ou aux obstacles qu'elle rencontre en cours de route, mais au fait qu'elle mobilise tout ou partie de l'individualité : « les sentiments que nous avons mûris, les passions que nous avons couvées, les actions que nous avons délibérées, arrêtées, exécutées, enfin ce qui vient de nous et ce qui est bien nôtre. » (de ou d'après Henri Bergson)

Je rappelle que Sophia Antipolis regroupe un grand nombre d'entreprises de toutes tailles : des grands groupes aux PME, des start-up aux très grandes entreprises. La majeure partie d'entre elles sont des entreprises de services sophistiqués faisant appel à une main d'oeuvre et à des spécialistes hautement qualifiés et très nettement plus multiculturelle que la moyenne française. L'ensemble baigne dans une atmosphère de modernisme et d'émulation diffusée par un pôle universitaire qui rappelle l'atmosphère des campus américains, le tout enchâssé dans une nature superbe, à peine domestiquée, et s'épanouissant sous un des meilleurs (micro)climats européens.

Tout à fait normalement ce pôle d'activité connaît les aléas conjoncturels économiques qui affectent sa population mais si l'on prend un certain recul, on peut dire que Sophia Antipolis est un lieu où il fait bon vivre sa vie professionnelle. Il s'agit donc d'un environnement théoriquement très favorable à l'épanouissement tant des organisations qui y sont installées que des personnes qui y travaillent.

Et pourtant bon nombre d'acteurs engagés sur place témoignent d'un mal de vivre dont on pourrait s'étonner au premier abord. Ainsi, sous mon impulsion, un groupe de personnes de ma connaissance, venant d'horizons différents et se sentant concernées, souhaitent proposer un lieu et des services destinés à accueillir cette population en mal être et, autant que possible, lui proposer un accompagnement dans la recherche d'une meilleure qualité de vie.. : le coaching spirituel ! Inédit ! Connaissant cette situation depuis ma mission à Hong Kong, je l'ai retrouvée à mon retour sur la place de la TISA. Je considère de mon devoir pastoral d'y faire face.

Le propos ici n'est pas de brosser le tableau détaillé de l'état de santé psychique de la population active en France et à Sophia Antipolis en particulier  ; cependant on observe actuellement une accumulation de signes forts et inquiétants d'un mal être dans de nombreuses catégories de cette population parmi lesquels on peut noter entre autres : la démotivation des cadres intermédiaires et supérieurs, une confusion de l'ensemble des actifs face à la valeur travail et l'inadéquation entre les attentes des employeurs et de leurs employés, la désagrégation ou le détournement des cultures d'entreprise ... , qui se traduisent par, d'une part, un sous emploi dramatique des deux extrémités de la pyramide des âges, et d'autre part une angoisse insidieuse de ceux qui sont en poste.

Même si on considère que cette situation est conjoncturelle en cela qu'elle est la conséquence de phénomènes sociologiques d'ajustement à l'évolution, on peut légitimement s'inquiéter de ses coûts humains - sans parler des coûts économiques.

Face à cet état de fait, le projet CaMaïHo (Cabinet de Maïeutique Holistique) ou Life Spirit (Esprit de Vie) , - au moment où j'écris la dénomination n'est pas encore arrêtée, - veut proposer un accompagnement actif à ceux qui se sentent confrontés à ces difficultés ou qui ont à les gérer. Le choix de cette discipline du coaching se justifie dans la mesure où, bien que récente, elle prouve chaque jour son efficacité lorsqu'elle est pratiquée avec rigueur par des personnes expérimentées, formées et encadrées par des référents de qualité.

Fondée sur une démarche humaniste à base de questionnement ouvert, le coaching prend sa source notamment dans la dialectique et la maïeutique, et s'appuie sur des principes philosophiques validés depuis des lustres. Il a pour buts essentiels de faciliter : la clarification de la perception d'une situation, la recherche de sens, la fixation d'objectifs de progression, et l'accompagnement actif dans la mise en oeuvre des décisions prises. Idéologiquement neutre, cette discipline laisse à l'individu qui l'utilise le total libre choix des options qu'il reconnaît être les meilleures pour lui après confrontation avec le miroir intelligent, bienveillant et sans jugement que lui tend le coach.

Le coaching est particulièrement bien adapté dans les situations de ressentis flous, de nécessité de prise de recul, de désir confus de « faire quelque chose » sans trop savoir quoi, mais aussi lorsque l'introspection solitaire ne suffit plus et que l'on a besoin d'un soutien mais que l'on ne souhaite pas intrusif. Ce n'est pas une thérapeutique, mais ses effets curatifs sont clairement perceptibles  ; ce n'est pas une formation, mais il permet d'augmenter ses connaissances notamment sur les ressorts de la nature humaine, la sienne d'abord et aussi celle des autres  ; ce n'est pas une expertise, mais il donne des clés. C'est surtout un formidable outil de mise en action puisque la relation de coaching place le coach en supporter inconditionnel de son coaché et en garant des engagements de ce dernier.

Il s'agit également d'une approche holistique des individus. Cette proposition, en effet, s'inscrit dans une demande globale des personnes. Certes, elle est faite géographiquement dans leur environnement de travail parce que c'est matériellement le lieu le plus pratique et signifiant d'un domaine essentiel de leur vie, mais elle se démarque des offres éventuelles de soutien originaires de leur employeur.

Cette proposition ne se place pas cependant en concurrence des intervenants mandatés par l'entreprise. Il se peut qu'elle couvre des territoires de questionnements communs, mais son parti pris est nettement celui d'une approche de la personne dans l'ensemble de ses domaines de vie. Ce parti pris est généralement sujet de débat dans le monde du coaching pour la bonne raison du contrat tripartite traditionnel : coaché, donneur d'ordre payeur, et coach, qui implique d'inclure la logique de la finalité de l'entreprise et toute ses conséquences dans l'éthique du rapport coach/coaché. Dans notre proposition le rapportdirect du coaché à son coach rend inutile le débat et limite les problèmes éthiques au seul respect scrupuleux par le coach du libre arbitre du coaché.

Il s'agit également d'accepter de prendre en compte l'aspiration des individus à réfléchir à leur dimension spirituelle. Là encore, il faut au préalable rappeler la notion de la neutralité de la discipline. Le coaching est une discipline qui comme toutes les disciplines scientifiques est intrinsèquement neutre. En revanche si l'on veut s'attaquer aux problèmes de mal être qui sont l'objet de cette proposition on ne peut exclure à priori aucune dimension de la personne. Du reste, il n'est pas neutre de constater que cette proposition fait suite à la constatation que j'ai faite d'un besoin, constat corroboré d'ailleurs par des hommes et des femmes pour lesquels la dimension spirituelle de l'individu est essentielle. Évidemment traiter de ce domaine implique de la part du coach un respect inconditionnel des sensibilités de chacun.

 

Le cri de Munch

Il faut répondre quelque chose, même quand le cri « à la Munch » se fait muet ou reste inarticulé, parce que les mots manquent pour dire la détresse et l'angoisse. Le type de christianisme issu de l'institution ecclésiastique ne sait ni entendre ces appels, ni y répondre : il n'a pas été conçu pour cela. Il drille ses prêtres à entendre et comprendre les demandes de la tribu, pas celles des tribus nomades qui parlent à fois un peu toutes les langues culturelles, et aucune de manière suffisamment adéquate, pour communiquer au niveau où se joue la mise. Le religion chrétienne est désormais à l'image de ce qu'il est advenu du confucianisme en Chine, dès la fin des Ming et l'invasion nippone (début du 20e siècle), puis lors de la Prise de pouvoir par les Communistes en 1949 : « une misérable échoppe, pleine de vieilleries invendables » ! Le stock est liquidé : le Chinois, né depuis, n'habille son esprit qu'avec les haillons confucéens qui volent encore pour peu de temps dans un ciel que polluent déjà dangereusement un capitalisme libéral encore jamais vu, et un désert éthique contredisant 25 siècles de savoir être et de délicatesse. Confucius est ainsi mort une seconde fois !

Nous, on nous a dit que le tombeau était vide. Définitivement vide !

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Dernière modification : 2005/03/18
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