Sixième lettre

Éducation exotique

Pour une esthétique du divers

« Aide-moi à faire seul ! »
Maria Montessori

L'ère des mutations

Quelles sont les mutations essentielles les plus significatives d'une société qui constate que ses repères ont été radicalement bouleversés  ?

D'abord le rapport au corps, capable désormais de vivre suffisamment longtemps et agréablement pour permettre de penser avec lui et à travers les émotions qu'il suscite. Non seulement il n' « importune » plus, mais son vécu est devenu un nouveau lieu de jaillissement du sens...

Ensuite un nouveau rapport au temps et à la mort. Chacun est sommé de vivre dans l'immédiateté et le plus intensément possible. L'instant est investi de toutes les promesses, c'est en lui que doivent s'opérer les dépassements et s'effacer les limites. Corollaire  ? La mort, hier omniprésente et assumée par chacun, est aujourd'hui soustraite à nos consciences, reléguée le plus tard possible dans l'ombre aseptisée des hôpitaux, pour mieux en oublier le scandale absolu. Notre contemporain vit un temps sans mort.

Enfin les nouveaux modes de communication, permettent à chacun de joindre qui il veut, indépendamment du moment et de la situation. Ce qui génère de nouvelles dépendances : chacun n'existe que « branché » à d'autres, et se trouve en mal d'assumer son irréductible solitude, de penser par soi-même, de répondre de soi. Plus loin, ces nouveaux outils permettent de choisir ses interlocuteurs, de planifier des relations virtuelles et de sélectionner sa tribu, au détriment certain de l'environnement immédiat.

On peut imaginer l'ampleur du défi anthropologique à relever : dans les rapports à soi et au corps, au temps et à la mort, enfin à l'autre...pour notre propos, il s'agit de réinterroger la foi et la mettre en débat.

- Si le corps est devenu source de sens, comment retraduire le mystère d'un Dieu venu l'habiter, l'aimer, le réconcilier  ?
- Si le temps s'est contracté dans l'instant, comment signifier le don d'un Dieu vivant venu s'y incarner pour l'ouvrir à l'éternité  ?
- Si la mort est occultée, comment faire part d'un Dieu précisément venu pour nous en relever, et re-susciter  ?
- Si l'autre n'est plus celui qui croise nos pas et nos regards, comment accueillir Celui qui s'est fait le plus intime à nous-mêmes  ? Si la seule consommation d'un savoir répond à notre quête d'identité, quelle place pour un Dieu venu nous sauver de la dérision et de l'insignifiance  ? Comment re-commencer à être Chrétien  ?

C'est ce que m'inspire le courrier d'un lecteur de La Croix, Jean-Marie Wilhelm, en ce jeudi 9 décembre 2004, au moment où je rédige ces lignes !

 

Défauts de transmission

Oui, que nous a-t-on transmis  ? Qu'avons-nous reçu  ? Comment transmet-on à notre tour, et quoi  ? Quels repères pour quelle traversée  ? La vie n'est pas une île déserte sur laquelle on emporterait uniquement de quoi survivre ! Et pourtant, les univers de la mondialisation exigent cartes, boussoles et autres sextants de tous les Marco Polo d'aujourd'hui et de demain, appelés, bon gré mal gré, à quitter leurs Venises natales pour les nouveaux territoires sans frontières de la géo économie, de la géo politique et de la géo culture. Il n'y a plus de centre, et les lieux de résidence, autant topographiques qu'identitaires, épousent les mouvances d'existences multiples, que chacun a déjà connus ou connaîtra à brève échéance ! La génération 2000 vit désormais ici et ailleurs : en même temps. Les repères, - car il en faut, quelle que soit la situation- , ne pourront plus être de l'ordre de la sédentarité : ils seront u-topiques (en grec : qui n'a pas de lieu précis, qui n'a pas de lieu du tout), c'est-à-dire qu'ils seront eux aussi intégrés : ils devront appartenir à la constitution psychique elle-même de chaque individu. Ces repères relèveront du mental, tandis que les nécessités géographiques seront réservées à la naissance et à la mort (il faut bien être mis au monde et en sortir quelque part). Mais le reste, tout le reste : croissance, apprentissage, pratique religieuse, famille, travail et retraite... sera vécu sur le mode abrahamique, entendez selon un nomadisme de l'esprit, du coeur et de l'âme. Bien sûr, il y aura des retours réguliers à certains « topoï », lieux de mémoire, genre « cimetière des éléphants » ou « remontée des saumons » : mais ces retours prendront l'allure de pèlerinages à programmer en fonction de facteurs parfaitement maîtrisés !

L'éducation, et l'école, devront donc être définitivement exotiques, comme les tribus premières ont vite compris que les mariages du clan devaient être exogènes : il était impératif pour la bonne santé des descendants que le sang circulât de tribu à tribu (exo-gène), et la coutume fut très vite établie d'accorder les mariages hors de le tribu d'origine (quitte à « enlever des Sabines » , en cas de nécessité absolue !). On ne se marie pas entre soi (base du tabou de l'inceste), certes, mais il faut « métisser » les familles (base de la démographie méditerranéenne, par exemple).

Nous revenons par là à notre sujet : l'éducation exotique poursuit un but analogue. « Métisser l'élevage » des petits humains ! Et ce, dans tous les domaines, à l'heure du village planétaire. Le divers, comme le disait Victor Segalen, articulera une nouvelle esthétique, c'est-à-dire un nouveau mode d'appréhension du monde (un nouveau mode de « devisement du monde », selon Marco Polo). C'est ce à quoi s'est exposé un certain Paul de Tarse, en parcourant les côtes de la Méditerranée orientale, avec la ferme intention de se rendre dans la partie occidentale, jusqu'à Tharsis, qui deviendra l'Espagne ! Mais sa vie semble avoir été arrêtée ( !) à Rome, au coeur même du monde de l'époque. La mémoire paulinienne est paradigmatique : oui, il fallait quitter Jérusalem ! Il fallait aller ailleurs, il fallait « mondialiser, globaliser, universaliser (catholique) » ce qu'il avait à faire connaître. Paul s'est livré à l'exotisme des langues, des cultures et des inconscients collectifs ; il s'est livré à « ex-otiser et à diversifier » le message, attitude et comportement que les sédentaires de Jérusalem (Pierre et Jacques, surtout, le frère du Seigneur) ont eu un tel mal à supporter qu'un complot fut même monté pour éliminer le précurseur de la théologie. Mais on sait que, jouant habilement sur son statut de « métissage politique » (juif, certes, mais citoyen romain en même temps), il échappa à ses « frères » (exo-gène) pour fonder « une façon de voir » (idéologie) la nouveauté évangélique.

Or, quelle est donc cette originalité de la situation que vivait si intensément ce juif hellénisé pluridisciplinaire, de tradition pharisienne et de foi radicale dans le dieu unique. Le(s) style(s) même(s) de ses écrits varie(nt) à la mesure de sa formation, de son éducation et de sa mission pluridimensionnelles : poésie jusqu'à l'allégorie et au symbolisme du lettré hellénisé; juridisme, rigide parfois, du rhéteur romanisé ; apodicticité farouche du fanatique juif ; démonstration rabbinique de l'intellectuel rompu à la diatribe ; lyrisme partial de l'amoureux enthousiaste ; sensibilité exacerbée de l'artiste ; imaginaire vagabond du mystique ; reportage télégraphique du grand voyageur polyglotte ; encyclopédisme pédagogique du magister impénitent !

Paul n'avait pas lu les évangiles,... pour la bonne raison qu'ils n'étaient pas encore rédigés ! Mais il avait à dire deux choses, au moins et entre autres, qui relevaient de que nous appellerons « Noël » (eh oui !), c'est-à-dire de la naissance de Dieu (problème pour un monothéiste fanatique !), de l'intrusion de la chair en Dieu Esprit (danger du syncrétisme mythologique !), de la chair qui échappe à la mort (« Si Christ n'est pas ressuscité, notre foi est vaine » ! Le mystère de cet événement lui est éblouissant d'évidence : au-delà de la foi qui le « renversera » (au sens propre du terme : c'est lui-même qui nous raconte Damas), il devine les dimensions sociale et politique de l'événement « incarnation ».

- Les valeurs sont désormais inversées : tout être humain, quelle que soit son extraction, reçoit une dignité divine et n'est plus sujet du matérialisme d'une existence animale.

- Cette avènement passé inaperçu institue paradoxalement l'émergence de la personne humaine avec des droits qui dépassent toute civilisation, toute culture et toute religion.

Ces propositions sont proprement révolutionnaires « par pensée (pour les avoir conçues), par parole (pour les avoir propagées) et par action (pour les avoir réalisées) » ! Paul, en fondant ce christianisme, fonde en même temps la base de l'occident ! Ainsi on comprendra que l'indépendance d'esprit n'est jamais un " donné  " immédiat de la nature : elle passe toujours par un traitement " culturel  ", c'est-à-dire social, environnemental, idéologique et téléologique ; cette indépendance est de plus à conquérir, ce qui suppose drill, stratégie et tactique : tout un entraînement, une volonté, une continuité jusqu'à une... victoire souvent improbable.

 

De l'in-fans (celui qui ne parle pas) à l'Enfant

L'enfant est une personne : j'utilise ce concept employé indépendamment de l'âge, de la condition, du milieu socio-économique et culturel ; cette personne de l'enfant est une personne humaine, avec la reconnaissance qui lui est due de droits spécifiques et inaliénables. L'enfant d'homme a besoin d'être aidé, à la différence de tous les autres petits d' « animaux » : aide qui va devoir suivre une certaine déontologie.

Considérons par exemple, une expression favorite de la grande Maria Montessori, qu'elle place, comme une revendication de dignité, dans la demande d'aide implicite de l'enfant : « Aide-moi à faire seul ». Donc, d'abord, " Laisse-moi exister dans mon autonomie ! ". Est-il possible de décrire mieux qu'avec ces simples mots, l'exigence fondamentale que requiert l'acte pédagogique ! Ce qui vaut entre pays (la reconnaissance de l'existence de tel état, par un autre ou par les autres états), vaut au plan des ethnies (phylogenèse) et au plan de l'individu (ontogenèse). Par là même, c'est se situer sur le plan philosophique et anthropologique fondamental de la nature humaine. L'enfant n'existera donc en tant que " petit humain  ", que dans la mesure où il saura " faire seul ". Sans aller dans le sens exclusif d'un existentialisme sartrien (prétendant que l'homme n'est que ce qu'il fait), on dira que l'homme n'est et n'existe que dans la mesure où il (s') est (rendu) « capable de faire », et la grande dame ajoute : par lui-même !

C'est donc, avant tout, sous l'angle de la capacité, du potentiel, du virtuel, de l'à-venir, que le " père de l'homme  " se laisse saisir dans la vision montessorienne : comme un devenir indéfini, puisant à des sources de capacités multiples et diverses, renouvelées par leur utilisation même, mais conditionné par des spécificités de développement historique, au cours duquel telles phases de développement ne sont possibles qu'à telles périodes de l'existence ; et elles feront souffrir par leur absence l'être tout entier, si elles n'ont pas eu une opportunité de réalisation au temps que la nature leur a imparti.

On sent ici les conditions de nécessité et de responsabilité dans lesquelles se joue l'acte pédagogique ainsi considéré : c'est aller jusqu'à situer l'instance de nature, où se concrétise la phase primordiale (la première dans l'ordre des importances) de cette activité protéiforme et originaire, allant jusqu'à la nommer : l'" inconscient créatif  ", ce quelque chose dont on n'a pas conscience, mais qui est plus nous-même que nous-même (c'est la définition qu'Augustin d'Hippone donne de Dieu !)

Comment cerner cette réalité de type insaisissable, comme tout ce qui relève de l'inconscient  ? Il s'agit de constater d'abord un certain nombre de faits d'observation, et de " traduire ", en quelque sorte, l'expression " inconscient créatif  "par un autre concept séduisant à la fois par sa plasticité et sa congruence : le concept d' " esprit absorbant ". L'enfant intègre avec son " esprit absorbant " des notions qu'il aurait beaucoup plus de mal à acquérir à un autre moment : c'est un état mental inconscient, créatif, qui se construit non grâce à des efforts volontaires, mais guidé par des " sensibilités internes " (" périodes sensitives " : acoustique, olfactive, gustative, tactile, visuelle), temporaires, se maintenant juste le temps nécessaire pour que la nature accomplisse son oeuvre.

Dans cette gestation des " contenus humains " de l'enfant, s'élabore une sorte d' " ordre intérieur " qui fait passer " l'humanité de l'homme ", du néant chaotique aux origines inchoatives : du tohu-bohu au cosmos. S'y ajoute, enfin, une notion de " rythme " : une espèce d'horloge, de comput, de balancier intérieur, et personnel, qui se mettrait naturellement en place en chacun, réalisant la cadence idéale des développements ontogénétiques. Donc : autonomie de développement ; inconscient créatif ; esprit absorbant ; ordre et rythme intérieurs.

Voilà (au moins) quatre points, on pourrait dire quatre axes le long desquels peuvent bien se dérouler une éducation à la sagesse, et corollairement, une sagesse de l'éducation ! Mais quelle éducation pour quelle sagesse aujourd'hui  ? Une sagesse folle, complexe, intégrative et symphonique.

Dans un monde fou, nous avons besoin d'une sagesse folle, articulée par le paradoxe. C'est un cliché éculé de dire que le monde est fou, qu'il ne sait pas où il va, qu'il mène à la catastrophe. C'est un autre cliché, tout aussi éculé, d'aller répétant le contraire : que le monde est merveilleux, plein de ressources et de promesses, et qu'il suffirait à l'homme de... etc. etc., pour que... etc. etc. En fait, le monde est, a été et sera ce qu'il a toujours été : un formidable milieu / instrument, à la fois dans lequel nous sommes et qui est entre nos mains. Il ne va que là où nous allons, et nous n'allons jamais nulle part ! Si nous ne savons pas où nous allons, cela relève de notre manque d'orientation, pas de sa folie ! Il y a assez d'images de réserve, enfermées dans l'obscurité primordiale (le " chiaroscuro " du Caravaggio, celui des Dioscures, les " Dii Oscuri " du Capitole) de notre inconscient, et qui n'attendent que d'être activées par cette " mystérieuse sensibilité ": par exemple, nous ne nous servons pas assez des " Grands Textes " du Patrimoine Mondial de l'Humanité, nous ne savons peut-être plus les « raconter en direct » aux enfants que nous abandonnons devant les écrans de TV et qui se gavent d'images électroniques toutes faites, à raison de 24 à la seconde ! Ainsi va s'amenuisant la force visuelle de leur propre production iconique interne, celle qui devrait aller chercher dans la nuit de leur propre destinée, les réponses rêvées, c'est-à-dire réelles, à leurs questions devant la stupeur du monde : Stupor Mundi, comme ses contemporains avaient surnommé Friedrich II von Hohenstaufen ! Car c'est stupéfait devant le spectacle du monde, que l'enfant, le père de l'homme, commence à imaginer sa réponse : c'est soit une réponse toute faite, un cliché socio-électronique, - politiquement correct- , soit un trait de folle sagesse, aussi inattendu et aussi stupéfiant que le message du monde lui-même, et nécessairement contestataire !

Comment ont fait ceux qui, devant la mort toujours inacceptable, Égyptiens et Incas, par exemple, nous l'ont racontée dans leurs Livres des Morts : Popol Vuh ou Saqqarah  ? Comment ont fait ceux qu'étonnaient les innombrables guerres et génocides du sous-continent indien où ils survivaient  ? Ils ont donné à entendre à leurs enfants Mahabaratha et Ramayana, aussi infinis dans leurs péripéties que l'étaient leurs querelles ataviques ! Comment ont fait ceux que la quête d'une terre, puis la disparition de leur espérance et la mise à mort de leur foi ont dû souvent être jetés sur les chemins du doute et de la peur  ? Hébreux, puis Chrétiens ont créé, avec l'aide de leur Dieu, disent-ils, les instruments de leur survie et de leur vie éternelle : Bible et Évangiles, de Genèse en Apocalypse, ont ainsi pu jalonner les folles avenues de leurs pérégrinations à travers l'espace et le temps ! Et ils le font encore ! Le paradoxe de la vie qui l'emporte malgré tout et malgré les apparences, n'est-il pas le paradoxe parfait, car le quotidien semble en permanence en butte à l'anéantissement : alors, il faut raconter le merveilleux, mais avec la voix des conteurs ! C'est la plage de jeu de cet " inconscient créatif " primordial.

Dans un monde compliqué, la sagesse se doit d'être complexe : voici l'ère de la pluridisciplinarité. " Comment va le monde, Monsieur  ? - Il va, Monsieur ! " Cette réplique à la Ionesco n'explique peut-être rien, elle relève plutôt du Café du Commerce, et pourtant elle avoue une résignation devant la complexification du monde. Edgar Morin, - dont la pensée m'inspire depuis plusieurs années, (surtout cette dernière décennie, passée en Asie du Sud-Est, où tout ce qui est, l'est sans doute, sans l'être tout à fait, mais tout en l'étant quand même et à la fois) - , sur " Les savoirs nécessaires à l'éducation du 21e siècle ", en a dit assez à propos de la pluridisciplinarité. Je veux souligner seulement la nécessaire différence à maintenir entre complication et complexité : paradoxalement, encore, la complexité relève de la saine simplicité. La complexité manifeste la richesse du réel, elle ne le rend pas opaque ; elle indique la multiplicité des voies qui mènent, ensemble et toutes à leur façon, à son appréhension. La complexité relève, pourrait-on dire, de la stéréophonie de l'intelligence : elle entend et pratique le maximum de réseaux et de pistes à la fois, elle enrichit tout ensemble la manifestation du réel et son appréhension !

La complication, inévitable ( ?) dans un premier temps, rend simplement compte de la sophistication excessive par laquelle l'appréhension du réel doit peut-être nécessairement passer pour certains, avant de parvenir, par une catharsis appropriée, à se débarrasser de paramètres, sans doute intéressants, mais qui " ne font rien à l'affaire " : Matisse, Wolinsky, Arvo Pärd, Les Frères Troisgros, Isse Miyaké, - pour ne parler que peinture, dessin, musique, cuisine et prêt-à-porter, chez quelques uns de nos contemporains - , cultivent la couleur, le trait, le son, la nourriture et le tissu comme un en-soi, qui porte en lui, déjà, ses potentialités d'être exprimées.

Apprendre, apprendre, apprendre : toujours et partout. Tout ! Et puis, drainer, drainer, drainer : tous les savoirs, superstructures, après s'être transformé soi-même en se frottant à eux, en vérité, comme lors du combat de Jacob et de l'ange. En sortir boiteux, peut-être, comme lui, mais voir devant soi, comme lui aussi, le soleil de la nouvelle aube se lever sur sa vie métamorphosée ! Autonome, enfin ! (Laisse-moi faire. Seul, dit-elle !). Pluridisciplinaire, oui ! Encyclopédiste, oui, encore ! Multilingue, certes ! Mais jamais de psittacisme, ni de préciosité ! Pic de la Mirandole, au risque de mourir jeune ! Ou Giordano Bruno, l'homme incendié !

Dans un monde global, une sagesse n'est possible qu'intégrative : cultivons l'" holisme", la saisie totale du monde, des êtres et des choses. Si le monde se " mondialise ", c'est que d'une certaine façon, il rétrécit. Déjà Alfred de Vigny se le répétait : « La vitesse et le temps sont vaincus » au temps du premier chemin de fer, ce " chemin triste et droit ", comme il l'appelait. On s'ennuie vite à Hong Kong, si on n'y travaille pas ses quinze heures quotidiennes : mais que l'on soit sur l'île Victoria ou au siège, à Paris, le travail est sensiblement le même, et le reste ! La distance et le décalage horaire ne font rien à l'affaire. En revanche l'intégration ordinaire des analogies environnementales peut devenir créatrice d'un nouvel état de conscience : en relativisant les conditionnements des activités professionnelles, par exemple, l'esprit se libère et du temps et de l'espace, et acquiert une appréhension du monde plus essentielle, plus permanente et plus intuitive des valeurs qu'il recèle. Là encore, de compliqué, le monde devient complexe, et la vision acquise de ses fonctionnements foisonnants développe à la fois une plus grande capacité de s'en libérer, et un plaisir plus différencié d'en jouir. C'est là que prend toute son ampleur cet esprit absorbant montessorien, générateur d'un ordre et d'un rythme propres, qui, en rendant le monde organique, - en en faisant un « cosmos » (qui veut dire « chevelure peignée ») - , tend à le rendre toujours plus compréhensible et habitable.

Dans un monde " vite ", acquérons une sagesse de " second souffle " : l'effet " zen ". La vie va vite, elle essouffle et s'essouffle. (" De prisa, de prisa ! ", " Vite, Vite ! ", titrait l'un des derniers films du réalisateur espagnol Carlos Saura). La vie, pourtant, n'ira jamais assez vite, mais on la " précipite " de plus en plus, confondant, par là, vitesse et précipitation. L'accélération relève d'une logique, non pas celle du progrès seulement, mais surtout de la compétence, du savoir-faire, de la professionnalisation et de la (bonne) habitude (ce qui est la définition même de la vertu, selon Thomas d'Aquin). Voilà encore un lieu de vérification et d'application de l'ordre et du rythme montessoriens, en perpétuelle accommodation (comme l'oeil) devant les " obstacles " (ce qui est placé devant soi et vient à notre rencontre). Stimulé par les machines qu'il enfante, l'homme a une seule alternative : (apprendre à) les contrôler ou (accepter d') être contrôlé par elles.

C'est ce que j'appelle la " sagesse du second souffle ", et que j'emprunte pour ma part, au fonctionnement de cet entraînement infini, qui constitue, pour une part majeure, le contenu de la méditation zen, nécessaire à la pratique de tous les arts martiaux et matrice de toute l'esthétique nippone. L' " effet zen ", c'est cette maîtrise de l'être et du monde, de mon être au monde, du monde des choses et de la pensée, de cette présence du monde où j'instaure mon existence. Cette autonomie de dignité et de liberté se situe encore dans cet ordre et ce rythme intérieurs qu'elle indique : mais toujours de façon potentielle. L'intérêt de cette vision, je le répète, c'est de souligner en permanence le capital des possibles encore à réaliser, et non pas seulement celui des réalisations déjà accomplies : investir dans l'imaginaire créatif.

Dans un monde cacophonique, rendons la sagesse symphonique, en cultivant l'harmonie. Dans cette " histoire insensée, pleine de bruit et de fureur ", qu'est l'existence d'après Shakespeare, la règle devient de plus en plus l'absence de règle : les " bandits " de nos westerns d'enfant étaient qualifiés d' " outlaws ", de " hors-la-loi ". Au nom de quelle loi faudrait-il maintenant parler  ? D'autre part, toutes les études de Jean Piaget, -le pédagogue de Genève, surtout dans son lumineux petit livre sur l'épistémologie génétique -, éclairent en filigrane cette réalité déstabilisante de notre non-contemporanéité avec nous-mêmes. Les multiples et diverses dimensions de notre développement humain ne suivent ni la même cadence ni le même rendement : la dimension intellectuelle, par exemple (études, diplômes...) n'évolue pas nécessairement en phase avec la dimension affective (relationnelle, émotionnelle, sexuelle...), et les escaliers de la promotion sociale (postes de responsabilité, pouvoir, notoriété...) ne se situent pas dans les mêmes vases que les progressions spirituelles (vocation religieuse, foi, engagement altruiste...).

Les journaux nous apprenaient dernièrement qu'une équipe de religieuses, appartenant à plusieurs ordres, avaient affrété un bateau et cinglaient le long des côtes atlantiques, mouillant de port en port, pour témoigner en plein vent que suivre le Christ n'est pas incompatible avec une vie athlétique de risque, d'aventure et de bonne santé ! Teilhard de Chardin s'incorpore à la Croisière Jaune de Citroën, en tant que paléontologue, et Jean-Paul II continue de faire l'acteur de renommée internationale, malgré (ou n'est-ce pas plutôt grâce à) l'attentat, le Parkinson et ... l'âge !

Ajouterai-je, au risque de choquer (mais ce ne sera ni la première ni la dernière fois !), que je fréquente moi-même les yakusa de Tokyo quand je suis au Japon, ayant avec eux, - dont un particulièrement, qui se dit chrétien, porte un grosse croix en or (genre Madonna !) autour du cou, et récite ses grâces mains jointes (sic !) avant et après les repas- , de véritables entretiens spirituels ! Que faisait donc Jésus de Nazareth avec Zachée le concussionnaire, qui se convertit et répare (d'ailleurs seulement à 50%) ; avec Matthieu « le collabo » qui se met à sa suite et écrit ; et la Madeleine, généreuse de son corps, qui ne le lâchera plus jusqu'au matin de Pâques  ?

D'où vient cette sagesse de l'harmonie, qui réalise chez les uns, cette délicieuse et convaincante synthèse des dons naturels, du travail sur soi, de la position sociale, et, allons-y, de la grâce  ? Que manque-t-il à d'autres, promis théoriquement et virtuellement à des destinées vraisemblablement remarquables ou sainement ordinaires, et qui vont se perdre dans le chaos erratique, enfantant des monstres d'humanité, géniale peut-être, mais torturée, malheureuse, et finalement " invivable "  ? Comment comprendre les suicides de Marilyn Monroe, de Bruno Bettelheim, de Louis Althusser ou de Thomas Bernhardt  ? Quelle pièce a-t-il toujours manqué au puzzle de leur existence de succès : " glamour ", pédagogique, philosophique ou littéraire  ? Quelle impossible harmonie les a-t-elle hantés jusqu'à rendre leur existence définitivement insupportable  ? Quels bruits assourdissants ont donc recouvert la plainte congénitale de leur être au monde  ?

Leur développement fut-il toujours aliéné par un inconscient dont aucun " travail " n'aura jamais suffisamment dénoué les noeuds  ? Au moment opportun et nécessaire, leur esprit n'aura-t-il pas été mis en position d'absorber les énergies globales d'un environnement demeuré irrévocablement hostile  ? Jamais n'auront été durablement réglés cette horloge intérieure de nos affects et de nos acting out, ce gouvernail intégré de nos dérives et de nos caps, ce métronome apaisant de notre yin et de notre yang  ? Ces êtres, à la vie si intéressante, l'ont finalement supprimée faute de pouvoir faire face aux exigences de ses dysharmonies !

 

De la contemplation

L'apprentissage de la sagesse, est, à n'en pas douter de l'ordre de la contemplation, et il faut du temps et de l'exercice pour familiariser notre être entier avec elle. La répétition dont il s'agit ici se retrouve régulièrement d'ailleurs dans les procédures en usage chez les mystiques, et en particulier, chez ce mystique de l'action qu'est Ignace de Loyola : revenir sur telle ou telle pratique recommandée par le programme des Exercices, en se rendant chaque fois plus conscient que chaque retour sur le métier établit un changement chez l'exercitant, et que le constat de ce changement entraîne une transformation de son attitude devant le spectacle et l'entreprise du monde.

Nous voici par exemple au coeur d'une exposition de peinture : oui, nous voici entourés de tous côtés par l'oeuvre rassemblé de Vincent Van Gogh. Et depuis un moment nous circulons de l'Arlésienne au Docteur Gachet et de St Rémy à Auvers. Et puis, avant de sortir de la salle, une force nous pousse à revenir dans la chambre de Vincent, vous savez, ou celle des souliers et de la chaise jaune ! Nous nous y sommes déjà attardé il y a un quart d'heure ! Mais depuis ce temps-là, il y a eu dans nos yeux et La Terrasse du Café et la Nuit Fantastique : la " répétition " de notre regard sur la chambre a été " in-formée " par la contemplation des autres tableaux ; et ainsi transformé, notre regard actuel est désormais riche de toutes les harmoniques iconiques accumulées, et, se penchant à nouveau sur la chambre de Vincent, notre nouveau regard intègre maintenant dans l'étroit volume de la cellule, les fabuleux extérieurs de la nuit provençale...

Répéter, ici, n'est pas ânonner : c'est renouveler en profondeur, en altitude et en extension.

Retrouver l'enfant en nous : ses capacités sont loin d'avoir été épuisées. S'il ne fallait retenir qu'une seule conviction, que partagent d'ailleurs tous les grands pédagogues, c'est que l'enfant que nous avons été continue de vivre en nous, et incarne notre capacité permanente de croître, de nous développer, donc de nous transformer et de nous adapter. Cet enfant garde de plus le secret de le tendresse que nous porterons au monde et que le monde nous portera, si nous le laissons indiquer à l'adulte sa propre voie vers l'avenir ; libérer ce que son inconscient recèle toujours de créativité ; absorber spirituellement les émanations spirituelles de la création tout entière...

Et en particulier de ce qu'ont inventé toutes les sagesses du monde ! Car cet enfant d'aujourd'hui et de demain doit désormais compter avec le monde entier, dans la mesure où il est " appelé ", - c'est une vraie vocation ! -, à devenir, enfin, " catholique " (ouvert aux dimensions de l'univers des cultures et des civilisations !).

Oui, l'enfant d'aujourd'hui ne peut plus ignorer que le monde des représentations symboliques le rejoint dans ses jeux (game boy), dans ses BD (mangas), dans ses passe-temps (films surtout : de Matrix, au Seigneur des Anneaux et à Harry Potter, et Little Bouddha, Gladiator, Achille et Alexandre) et jusque dans ses accoutrements (look US) et ses études (masters et Cie)...

 

La voie, les voies

L'enfant d'aujourd'hui ne peut plus ignorer que le Christianisme n'est qu'une Voie vers le bonheur, parmi d'autres qui, après ou/et avant lui, ont procédé ou suivi...

En effet, longtemps, bien longtemps avant qu'on ne parle de Christianisme et de Catholicisme, l'Asie respirait au rythme d'autres paroles et d'autres intuitions, et inventait d'autres attitudes, d'autres comportements et d'autres traditions...

 

Siddhârta

NB : le lecteur qui a déjà lu la lettre 2 « La Voie du Bouddha », peut passer directement au § suivant.

C'était vers le 6e siècle avant Jésus-Christ l'époque où la Grèce donnait naissance à Socrate, puis à Platon, à la philosophie et au " miracle grec " ; l'époque où Israël était libéré par Cyrus de la déportation à Babylone et se mettait à attendre un Messie dans un pays dévasté ; l'époque où l'Europe occidentale (Gaule, Germanie, Lusitanie, Ibérie) vivait encore au fond des forêts, entre ses druides et ses guerres claniques; l'époque enfin où la Méditerranée connaissait un trafic maritime incessant entre tous ses rivages, sur les bateaux rapides et trapus des Phéniciens et des Grecs, qui fondaient des comptoirs devenus depuis des villes portuaires cosmopolites...

À la frontière entre le Népal et l'Inde d'aujourd'hui, dans un petit royaume au nom charmant de Kapilavastu, dans la bourgade de Lumbini, un petit garçon est mis au monde et reçoit le nom de Siddhârta: sa famille s'appelle Gotama, et son clan est celui des Sakya.

Plus tard, on l'appellera aussi Sakyamuni, c'est-à-dire " le sage du clan des Sakya ". Aux alentours de la trentaine, il va mettre au point une nouvelle voie vers le bonheur en prenant conscience que la multitude des dieux de l'Inde ne peut rien pour personne, que chacun est renvoyé à soi-même pour s'en sortir, que la source de notre malheur est le culte de l'ego et le désir sous toutes ses formes, que se libérer de cet ego et supprimer ce désir, c'est déblayer une voie nouvelle, sur laquelle il " sera possible " de parvenir à la découverte de sa vraie nature, en se défaisant d'une attitude mentale de jugement, en évacuant sa pensée de tout contenu, en entrant dans un " tout " dont chacun fait partie et qui fait partie de chacun, en reconnaissant que tout est illusion, et illusion d'illusion, en admettant enfin que nous ne sommes que le rêve d'un rêveur qui rêve qu'il rêve...

Une seule attitude devant le spectacle du monde et des autres : compatir au malheur de chacun des êtres humains, englués dans les mêmes illusions, et les considérer avec la double souffrance, à la fois de les voir se mourir et de ne pouvoir rien faire pour eux, sinon les exhorter à prendre à leur tour le chemin de l'Illumination, le chemin de la Bodhi, le chemin du Bouddha !

Et ainsi, de réincarnation en réincarnation, le " karma " de chacun se purifiera, dans une suite dont personne ne peut dire si elle est indéfinie ou infinie : " samsara ".

Le moyen le plus sûr pour atteindre à cet état de la Bodhi, - avec la discipline de l'Octuple Chemin (règles de conduite) -, c'est la méditation : une méditation basée sur des techniques de respiration, visant la maîtrise du corps et de l'esprit.

Le mouvement inauguré était une affaire individuelle: l'histoire et la difficulté de la tâche donnèrent naissance, très vite dès la mort du Bouddha, à une tendance plus " religieuse " qui exigea très vite un dieu, un temple, des prières, une liturgie, une " théologie ", et puis des " saints ", des pèlerinages, un ciel, un enfer: bref tous les accessoires d'une religion, empruntés aux religions et aux cultures environnantes, qui circulaient sur les Routes de la Soie. Au début de l'ère chrétienne, la distinction-scission était consommée entre le Hinayana (= le " Petit Véhicule ", les " traditionalistes ") et le Mahayana (= le " Grand Véhicule ", les " réformés "), le second groupe se développant plus vite et plus loin dans toute l'Asie.

Ce que nous appelons " Bouddhisme ", en se répandant, était assez souple pour s'adapter d'une part et emprunter d'autre part: c'est ainsi que du Népal au Japon et de la Mongolie à l'Indonésie, il a pu prendre toute une série de formes et être à l'origine de toutes sortes de traditions, se mêlant au caractère national des peuples qui l'adoptaient, l'influençant même, au point d'en devenir parfois un trait identificatoire. Syncrétisme, ré-invention, re-visitation : l'Asie, désormais ne peut se comprendre sans ces 25 siècles qui lui ont donné une vision du monde (Weltanschauung), un art de vivre (way of life), une assise existentielle (Sitz-im-Leben), une esthétique, une culture : bref une civilisation dont les productions n'ont rien à envier à celles des autres cultures du monde.

 

Confucius et la religion chinoise

Dans une Chine, qui n'était pas encore la Chine que nous connaissons, - époque située entre celle dite des Printemps Automnes et celle dite des Royaumes Combattants (entre 7e et 5e avant J-C) -, apparaissent deux hommes immenses et influents : Lao Tseu et Kong Fou Tseu, mieux connu sous le nom de Confucius.

La trouvaille de Lao-Tseu, c'est le TAO, le chemin, la voie : il fonde le Taoïsme, le produit du " yang " (élément masculin) et du " yin " (élément féminin). Ce sera un étrange amalgame : d'adoration des esprits, de la nature et des morts; de sabéisme, secte religieuse venant du pays de Saba (actuelle Éthiopie); de fétichisme, de démonolâtrie et de magie. La vie et la mort ne sont que des étapes transitoires. Le suiveur de cette doctrine, qui deviendra une véritable religion, a soin de ne jamais prendre parti, de ne pas intervenir.

Confucius viendra quelque temps après, dans le royaume de Chu, au sud de la ville actuelle de Jinan. Il rédigea sa doctrine en 6 livres. Elle détermine les règles de conduite : sagesse, équité, tradition, piété familiale, austérité. Les hommes d'abord, le ciel après. Peu appréciée de son temps et de ses contemporains, cette doctrine fut recueillie par la postérité et devint la base de l'éducation et de la morale chinoises jusqu'à nos jours.

Entre le 1er siècle avant J-C et le 1er siècle après J-C, - en montant du sud par les pistes himalayennes et en empruntant par l'ouest les routes du Takla-Makan (Bassin du Tarim) et de ses plantureuses oasis- , le Bouddhisme indien, sous sa forme mahayaniste, pénétra l'empire chinois désormais unifié depuis -221 par le Premier Empereur Jaune (Qin Shi Huang Di, capitale Xi'an, anciennement Chang'An). Le Bouddhisme mahayaniste se mêla, comme il sait le faire, à la synthèse déjà opérée par le Taoïsme et le Confucianisme, dont certaines dispositions devinrent la piste d'envol de ce qui deviendra la " Religion Chinoise ", et qui emprunte à ces trois sources, pour réaliser une ultime synthèse " religieuse " où se retrouvent harmonieusement les traits caractéristiques de ces trois traditions " philosophico-éthico-religieuses ". Philosophiquement, la religion chinoise se servira de plus en plus de l'instrument abstrait que s'est forgé l'Inde depuis les Upanishads et dont le Bouddhisme ne pouvait que se servir, pour exprimer le nouveau mouvement qu'il inaugurait. Éthiquement, la religion chinoise se basa très tôt sur les règles morales que les doctrines de Confucius répandirent d'abord sans succès dans le royaume de Chu (- 500 environ), mais avec succès, après la dynastie Qin, quand les Han prirent le pouvoir (-206 / + 24). Religieusement, la religion chinoise ne se départira jamais de ses croyances aux esprits, aux démons, de ses " superstitions ", de ses rites " exorcistes ", etc.

 

Bouddhisme et Shintoïsme

En deux étapes (6e puis 12e siècles), le Bouddhisme pénétra dans l'ancien Japon, le Yamato, à l'occasion de la politique d'expansion territoriale successive des dynasties chinoises SUI et JIN. Le Yamato possédait déjà un ensemble de pratiques religieuses de type chamanique et animiste, dont aucune synthèse n'avait cependant jamais été réalisée jusqu'ici. La première pénétration chinoise au Yamato provoqua chez ses habitants une sorte de prise de conscience de leur originalité culturelle, et entraîna la constitution et la rédaction de " livres fondateurs ", le Koki-ji, qui devint la " Bible " de la " nouvelle " nation. En empruntant l'écriture pictographique et l'administration confucéenne de son grand, puissant et redoutable voisin (Gengis Khan, en fondant la dynastie Yuan, menaçait d'une terrible campagne de conquête), elle entra dans le concert des pays émergents de l'époque, dont le royaume de Koryo (la future Corée) : tous deux, Koryo et Yamato, bénéficiant de l'influence économico politique et culturo religieuse de la Chine des T'ang qui montait à leur frontières. Ainsi, le Bouddhisme fut d'abord le véhicule d'une " colonisation " de type " civilisation " : on envoyait les fils de la noblesse et les cadres religieux étudier dans la capitale des T'ang, Xi'an, on imitait l'art de vivre, - esthétique, littérature et architecture urbaine -, de la cour du Fils du Ciel (titre de l'empereur de Chine), on procédait à une sinisation lente mais sûre. La seconde pénétration fut à la fois plus religieuse (le monachisme des différentes " sectes " et la méditation qui deviendra le zen) et plus culturelle (cérémonies du thé et de l'encens). Ensemble, moines et bushi (les premiers samouraï) mirent au point, au début sous l'empereur Takau-ji, et ensuite avec ses petits enfants Yoshimitsu et Yoshimasa, la matrice originaire de toute l'esthétique japonaise : les différentes " voies ", " dô ", qui de la cour au monastère, et dans la vie quotidienne (moeurs et goûts), vont imposer les canons souverains du nouveau Yamato. Le syncrétisme entre les croyances superstitieuses aux " kami " (esprits d'essence divine qui habitent tout ce qui existe, depuis les êtres humains et les animaux jusqu'aux brins d'herbe et aux nuages) et les exercices globaux qu'exige la méditation bouddhiste, avec la force intérieure qu'elle génère et les capacités inventives qu'elle suscite, devait donner naissance à une culture originale qui fut totalement " nipponisée " en quelques siècles (jusqu'à la guerre de Onin) et devint rapidement une réalité proprement autochtone, entretenant des relations aussi mystérieuses que fascinantes entre les mondes visibles et invisibles (dont le théâtre Nô est la plus percutante illustration).

Devenant l'aboutissement pacifique de toutes les Routes de la Soie qui démarraient en Méditerranée, le Japon profita de toutes les civilisations qui s'égrenaient sur leurs 15 000 kilomètres : arts, musique, théâtre, mode vestimentaire, diététique, représentation symbolique, mentalités, attitudes et comportements. Le musée du Shoso-in de Nara est le tabernacle inépuisable de tout ce dont le nouveau Japon s'inspirait pour être toujours plus lui-même, en le nipponisant, au point de ne plus reconnaître et d'oublier l'influence d'origine.

 

Voie chrétienne et Esprit chrétien

Qu'est-ce que le Christianisme, sinon fondamentalement l'irruption dans l'histoire, de l'éternité, et chez l'homme, de Dieu  ?

S'il y a une continuité entre l'appel d'Abraham et la naissance de Jésus, il y a avec ce Jésus une différence qualitative, significative et unique : Jésus est, - quelle que soit la façon (linguistique, théologique, symbolique ou représentative) dont on l'exprime - , le " Fils Unique de Dieu ", identifié et défini à Nicée comme la " Deuxième Personne de la Sainte Trinité ", " vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré, non pas créé, de même nature que le Père ", et doté de deux natures (humaine et divine) en une seule personne. Mis à mort, il est " ressuscité", et donc vivant. Ce qui lui est arrivé, nous arrivera : si nous vivons comme, par, avec et pour lui.

Conformons-nous donc à ce que nous rapportent les évangiles, transmis par ses disciples : c'est ce qu'on appelle la vie chrétienne. Ceux qui croient en lui, se sont groupés en une Église, qui, au cours de l'Histoire, a connu des organisations diverses, a connu " heurs et malheurs ", s'est compromise avec les institutions temporelles, a erré entre pouvoir et service, entre charité et répression. Cette Église s'est chargée très tôt, - et elle le continue - , de l'instruction, de l'éducation et de la formation de ses fidèles : ses clercs ont été à l'origine des écoles, des universités, des centres d'études et de recherches. En vertu du principe de subsidiarité, la société civile, en s'organisant à son tour, a pris le relais dans une proportion de plus en plus importante. Cependant, aux siècles qui sont les nôtres, l'Église Catholique propose toujours un enseignement, une éducation et une formation basés sur les valeurs évangéliques, et pratiquant de plus en plus (et de mieux en mieux) une tolérance et une ouverture telles, que nombre de ses établissements, dits " confessionnels ", accueillent toutes les personnes qui se présentent sans aucune discrimination religieuse. Nos sociétés devenant de plus en plus multiculturelles et -confessionnelles, il est à la fois incontournable et heureux que ces lieux puissent permettre une rencontre, une familiarisation ainsi qu'une appréciation mutuelles des civilisations et des spiritualités du monde.

Comment transmettre l'esprit chrétien aux générations à venir  ? On peut facilement imaginer que l'une des tâches de l'École Catholique par exemple (Européenne et Internationale) est de " transmettre l'esprit chrétien aux générations à venir, en Europe et sur les autres continents ", entreprise de vaste envergure culturo-scientifique, sociale et pastorale. Car elle doit se comprendre comme un lieu et un moyen appelés à soutenir et à approfondir les liens entre les valeurs de l'Évangile et l'ensemble des nations, avec mission de s'occuper de la diffusion, à travers le monde, du patrimoine de la culture chrétienne, par des prises de contact et grâce à la collaboration de centres scientifiques et artistiques internationaux, au service d'une jeunesse en quête d'une identité personnelle, sociale et spirituelle. C'est ce qu'elle fait, comme j'ai pu le constater moi-même, entre autres, dans les missions salésiennes du Mato Grosso brésilien (Rio Blanco), Guangdong de Chine (près de Hong Kong et Macao) et Taiwan, avec peut-être une pointe d'italianisme ou d'ibérisme inévitables pour les missionnaires en provenance de leur propre culture. Cette École doit devenir toujours plus, pour les générations de l'avenir, " le point de rencontre avec les cultures et les traditions, avec différents courants d'histoire dans le cadre d'une grande culture qui est la culture chrétienne, la tradition chrétienne, l'histoire de l'Église et aussi l'histoire de l'humanité " (Audience papale du 07/11/1981). Ce que j'ai pu aussi établir de mes yeux en Amérique du Sud et en Europe, c'est ce phénomène d'inculturation auquel, avec hardiesse et invention, s'attaquent les adaptations nécessaires parce qu'inévitables, - langues et rites surtout - , avec un succès sans cesse grandissant, au moins là où grandit et se développe la relève locale !

 

Mise en perspective

Il est désormais possible, vu l'ampleur et la diversité de l'activité internationale de l'École Catholique, d'évaluer ses réalisations globales. Nous sommes des millions et des millions à oeuvrer dans la réalité complexe de la planète. L'École Catholique a vocation, en effet, de se développer, en sa multitude d'implantations, en autant de centres, consacrés pas simplement à distribuer le savoir, les connaissances et les apprentissages nécessaires pour maîtriser les fonctionnements du monde, mais aussi diffuser le message, les valeurs et les modèles comportementaux chrétiens face à des messages, des valeurs et des modèles comportementaux relevant d'autres traditions religieuses et spirituelles, surtout dans tous les pays où le christianisme est venu révéler, aux enfants de tous les peuples, son espérance de participer à une vie éternelle, prenant racine, sens et direction définitifs dans cette seule promesse faite par son Seigneur à toutes les générations de l'Histoire. Ainsi peut-on établir ces passerelles de rencontre et de mutuelle fécondation entre les valeurs chrétiennes et celles venant d'autres traditions :

 

DE LA BIBLE ET DE l'ÉVANGILE,
LE CHRISTIANISME a tiré
DES TRADITIONS BOUDDHIQUES,
a été retenu
DES TRADITIONS CONFUCEO-TAOÏSTES
a été retenu
DU SYSTEME SHINTO BOUDDHISTE
a été retenu
Le sens de l'homme et de son inaliénable dignité. L'immanence en un être humain de la nature de Bouddha. La vertu du " jen ", qui fait de l'homme un être irréductible à tout autre. La présence en tout être vivant du " kami ", la parcelle chamano-divine.
Le respect de tout être humain, et d'abord du plus faible, du pauvre, de l'étranger. La " compassion" pour tous les êtres. La reconnaissance en chacun de la dignité de citoyen. L'exquise politesse qui s'ingénie à n'être d'aucun poids pour l'autre.
La liberté, la fraternité, la fidélité dans l'amour, le don au autres jusqu'au sacrifice. Les extrêmes auxquels peut amener la compassion pour les autres, jusqu'à mourir pour lui. L'honneur d'être un être humain, quelle que soit sa situation matérielle. La conscience du groupe, et de notre mutuelle appartenance à un ensemble culturel fédérateur.
La beauté sacrée de l'enfance et des recommencements. La beauté simple du dépouillement et de l'essence des choses. La rectitude et la justice de vie, comme chef d'oeuvre pour soi et le groupe. L'esthétique du dérisoire et du suranné comme intégration du temps dans l'histoire personnelle.
L'appel à la conversion du coeur qui donne valeur au progrès, mais aussi à l'imperfection et à l'échec. La discipline de la méditation et de la poursuite de sa vraie nature. La frugalité et la sévérité de vie; la relativisation du superflu et du contingent. L'harmonisation de sa vie par la pratique des rites (thé, encens), et l'entretien de la relation avec tout " kami " familier ou nouveau.
L'espérance contre toute espérance qui nous fait vivre comme si rien ni personne n'était jamais définitivement perdu, comme si tout et tout le monde pouvait être sauvé ! La conviction que tous et chacun, nous possédons la nature de Bouddha, et que le " karma " est dépassable, par la pratique du " Noble Octuple Chemin " et la confiance en Bouddha. Tout et tous, nous sommes amendables : un chemin existe pour chacun. À chacun de le chercher, de le trouver puis de le pratiquer. La beauté seule nous sauvera et avec elle la célébration en chacun du " kami " qui l'habite.

(cf. Simon Bergson, Le Monde 18-19/11/01,p.32)

 

École Catholique et Mondialisation

Rester en contact avec les milieux scientifiques et artistiques partout dans le monde ; s'efforcer de raviver la mémoire des racines chrétiennes de notre culture ; viser à former des élites, qui transmettront cet esprit chrétien aux générations à venir en Europe et sur les autres continents ; enseigner l'histoire de laquelle naît la tradition chrétienne, ainsi que l'aujourd'hui de l'Église et du monde dans lequel cette tradition trouve sa propre continuité ; faire vivre dans leurs patries respectives des jeunes gens, devenus à leur tour des promoteurs zélés d'une science et d'une culture basées sur le fondement solide des valeurs éternelles. L'École Catholique investit dans l'homme et dans son développement intégral : elle ne sera jamais perdante ! Les fruits de cet investissement ne dépériront pas.

Le seul monument que l'École Catholique se doit d'ériger est d'ordre spirituel : sculpté dans les coeurs et la pensée des personnes, des milieux sociaux et de la société tout entière, de manière continue et sans bruit. Il n'existe pas de monument plus grand ni plus durable pour notre temps que celui qui est forgé dans le bronze de la science et de la culture.

L'École Catholique, dont l'évolution a suivi l'évolution de la société et des sociétés, est forcée elle aussi d'intégrer la mondialisation. Longtemps seule maîtresse chez elle, seule détentrice des contenus, sanctions et admissions, bref seule autorité dans tous les domaines de ses compétences, elle a appris lentement, comme toutes les autres institutions sociales, à considérer positivement (sous peine d'être disqualifiée) les conséquences des révolutions socio-économiques et sociopolitiques, suivies de deux guerres mondiales, de notre défunt 20e siècle : les mouvements et brassages des populations, des langues, des cultures ; les émigrations et immigrations de tous les points cardinaux vers tous les points cardinaux ; l'émergence de nouveaux partenaires et rapports sociaux, donc de nouveaux comportements et de nouveaux modèles opératoires; l'accession à l'indépendance de multiples pays impréparés à la maîtriser; le développement des grandes pauvretés et des plus encore plus grandes richesses ; les pénuries durables et les récessions successives ; l'internationalisation, la délocalisation et la déréglementation des marchés, globalisés par l'avènement d'Internet et du commerce en ligne ; l'absence d'instance internationale de contrôle efficace et la dilution des multiples influences culturelles et civilisationnelles, hétéroclites et contradictoires, dans les rets de plus en plus serrés et opaques de la communication et de ses moyens... autant de facteurs (et j'en passe faute de place...) qui ont contraint l'École Catholique, au même titre que toute autre institution, à modifier significativement, pour le moins ses fonctionnements traditionnels, et plus loin, la formulation de ses exigences, l'expression de ses valeurs, la définition de ses objectifs.

Il est intéressant de se rendre compte des difficultés qu'ont dû traverser les grandes traditions extrême-orientales pour trouver une place viable au sein des transformations sociétales qui ont entraîné des changements bien plus profonds que ne l'eussent été de simples aménagements circonstanciels : parce que leurs modes d'expression étaient structurellement liées à une forme spécifique de société, la société changeant, elles se voyaient emportées, comme le bébé avec l'eau du bain culturel désormais obsolète. Les résistances que nous constatons depuis la destruction du World Trade Center à New York dans le monde musulman des pays émergents est là pour nous le rappeler : une forme spirituelle, religieuse, et, plus loin, idéologique, trop liée à et trop dépendante d'une forme trop spécifique de société, - qui en fait la soutient et en profite - , ne peut que s'évanouir avec l'extinction de cette société. Nous le déplorons déjà dans un Occident que nous sentons et qualifions de " para chrétien ", mais quel drame encore plus grand dans les domaines des autres !

Alors qu'au départ, l'Inde et son Bouddhisme exporté ont proprement " indiano-bouddhisé " la totalité de la dizaine de pays compris entre l'Inde et le Japon, et entre la Chine et l'Indonésie, et ce, dès le règne d'Asoka, de la dynastie des Maurya (en - 240), nous pouvons constater que, face à un Occident para chrétien et exportateur d'une culture économique capitalo libérale, il est toujours difficile à cette partie du monde d'entrer délibérément dans ce modèle de développement, parce qu'il n'a pas été conçu pour structures mentales relevant d'autres fonctionnements et pour des inconscients relevant d'autres systèmes de représentation symbolique : ceci vaut pour la Chine et le Japon, et la Corée qui monte.

Et pour ne citer qu'un exemple de structure mentale, pensons seulement que pour ces presque trois milliards d'êtres humains, il y a, non pas 4, mais 5 points cardinaux, car ils considèrent d'une part que le centre en est un, et que ce sont eux qui l'occupent : et ils n'occupent pas seulement le centre, ils le sont ! Le centre, c'est eux ! Tout le reste est périphérique ! On peut imaginer ce que peut bien représenter une révolution culturelle qui replace le centre ailleurs, vous rendant périphériques à votre tour ! Et que dire de ces langues aussi complexes qu'élégantes (chinois, sanscrit, coréen artificiel, japonais aux 4 alphabets) qu'il faut inévitablement abandonner pour un anglo-américain réduit à n'exprimer que le minimum nécessaire à commercer et à voyager !

Le Christianisme a connu cela, dans sa forme catholique romaine au moins, quand Rome s'est découverte n'être plus le centre de l'univers et de la création, mais une simple agglomération perdue dans une planète, elle-même minuscule dans un système solaire indéfini, éparpillé lui-même au sein de milliards d'autres systèmes solaires, bien plus vastes que lui ! Et quand le Vatican a dû se réduire à quelques kilomètres carrés, Rome devenant la capitale d'un nouvel état, l'Italie ! Et quand l'Église Catholique Romaine a abandonné, à regret, le latin, la langue qui avait assuré son universalité linguistique !

La Chine a dû passer par un siècle de révolutions et de totalitarisme (de la chute des Mandchous, en 1911, à la prise de pouvoir par les communistes de Mao en 1949 : fin du système confucianiste !) Depuis près de cent ans, trois générations ont vécu dans la seule " éthique" révolutionnaire du parti et de la revanche à prendre sur l'Occident. C'est seulement avec Deng Xiao Ping (1982) que cet immense empire (1 250 000 d'hommes) s'entrouvre, s'engage et pénètre (il y a peu) dans la WTO (Word Trade Organisation, Organisation Mondiale du Commerce).

L'Inde a dû d'abord chasser les Britanniques, en conservant l'idiome qui constitua une unité suffisante pour que puisse naître ce Parti du Congrès, qui dut et sut faire face à la tragédie des partitions successives en 2, puis en 3: Inde proprement dite, Pakistan puis Bangla Desh. Le décollage fut tardif aussi mais plus pointu avec cette informatique où Hyderabad et Bangalore font désormais la nique à la Silicon Valley !

Le Japon a dû passer par le désespoir de son insularité faussement protectrice, et après les Portugais, les Hollandais et les Allemands (avec ou sans les Jésuites !) arriver à la catastrophe de la défaite et de l'explosion nucléaire sur son territoire, en représailles contre leur initiative malheureuse de Pearl Harbour ! Mais la reconstruction du pays devait en quelques dix ans élever le nouveau Japon au rang de 2e puissance mondiale, technologique et financière ! Et maintenant en matière d'art, d'architecture, de cinéma, de haute couture, de musique...

Tous ont dû sacrifier quelque chose pour s'appliquer à " imiter " l'Occident ! Leur intérêt l'exigeait, un intérêt compris comme la condition nécessaire pour ne pas prendre trop de retard dans la course économique, qui est, aujourd'hui, le terrain quasi unique d'émulation, de compétition, de reconnaissance et de progrès. Cette occidentalisation, cette européanisation, cette judéo christianisation ont été, et continuent d'être, les fourches caudines pour beaucoup de ces pays, de ces nations, de ces cultures, pour pouvoir survivre, dans un monde modelé par l'Occident !

 

Inculturation et Catholicisme

La relance de " l'inculturation " de l'Évangile et le dialogue avec le Bouddhisme, font partie des priorités pastorales indiquées par Jean-Paul II dans son message aux évêques de Thaïlande en visite quinquennale " ad limina ". Pour le pape, cette mission est en effet " urgente " et réclame des efforts constants, à côté des engagements fondamentaux dans le dialogue interreligieux et pour la croissance de la communauté chrétienne elle-même. Jean-Paul II a donné un relief particulier au " discernement " auquel les évêques de Thaïlande sont appelés pour accompagner efficacement le processus d'inculturation. Ce processus, disait le pape en se référant à son encyclique " Redemptoris Missio " est beaucoup plus qu'une " adaptation extérieure ", il suppose " l'intime transformation d'authentiques valeurs culturelles par leur intégration dans le Christianisme et l'insertion du Christianisme dans les différentes cultures humaines... ". Or ce processus est délicat, dans un contexte caractérisé par des traditions culturelles et religieuses avec lesquelles, insiste le pape, il est nécessaire " d'approfondir la relation ". " Contact, dialogue et coopération avec les disciples d'autres religions, rappelle Jean-Paul II aux évêques de Thaïlande, représente en même temps pour vous un devoir et un changement ". Le pape suggère que « ...l'antique tradition monastique thaïlandaise pourrait représenter un lieu de rencontre entre Chrétiens et Bouddhistes... » Une telle tradition, continue le pape, rappelle " la suprématie des choses de l'esprit ", et elle peut " contrebalancer le matérialisme et la consommation qui frappe une large part de la société " (" L´inculturation " de l´Évangile et le dialogue avec le Bouddhisme, Visite " ad limina " des évêques. Cité du Vatican , Vendredi 16 novembre 2001).

Ce que le pape disait aux évêques de Thaïlande vaut, et vaudra de plus en plus, pour le territoire de toute l'Église Universelle, qu'elle se trouve en face de bouddhistes, de confucéo-taoïstes, de shintoïstes, et pour les Églises européennes - en particulier et depuis un certain temps déjà - en face de musulmans. L'expérience de l'Amérique Latine doit nous servir de leçon : la tendance européenne (ibéro-lusitanienne d'abord, anglo-saxonne ensuite, occidentale de façon générale) a été de coloniser les inconscients et les imaginaires, en imposant les " façons de dire, les façons de faire et les façons d'être " qui étaient les nôtres ! Bien sûr que ces populations, par leurs élites surtout, y ont excellé ! Comme Matteo Ricci, et ses compagnons ont excellé en Chine jusqu'à la cour de la Cité Interdite ! Mais ces types d'hommes, exceptionnels, réussiront partout, et il y en aura toujours sous le soleil ! Il s'agit ici de ceux qu'on appelle " les populations locales ", la masse de celles et de ceux dont la capacité d'ouverture, de compréhension, d'assimilation, avec la conscience de la différence et de l'originalité indéracinables des cultures autochtones... n'a pas eu, pour toutes sortes de raisons, l'opportunité de se développer. Les paysans du Chiapas mexicain, et ceux du Yunan Chinois ont des traditions multiséculaires qui leur ont permis de rendre " leur " monde habitable : c'est le leur ! Si le message de Jésus-Christ, mort et ressuscité, il y a 2000 ans, et vivant aujourd'hui, au milieu de nous par sa parole et par son pain, si ce message, son message est impossible à exprimer et à vivre dans toutes les cultures de l'histoire et du monde, alors il ne peut prétendre être universel, et l'Église Romaine n'a aucun droit de se revendiquer catholique ! (katholikos : universel).

En fait le texte papal constitue un excellent mémorandum. La relance de " l'inculturation " de l'Évangile et le dialogue avec les autres traditions spirituelles font donc partie des priorités pastorales. Cette mission est " urgente " et réclame des efforts constants, à côté des engagements fondamentaux dans le dialogue interreligieux et pour la croissance de la communauté chrétienne elle-même. Un " discernement " est indispensable pour une telle tâche. Ce processus est beaucoup plus qu'une " adaptation extérieure " ; il suppose l'intime transformation d'authentiques valeurs culturelles par leur intégration dans le Christianisme et l'insertion du Christianisme dans les différentes cultures humaines. Ce processus est délicat, dans un contexte caractérisé par des traditions culturelles et religieuses avec lesquelles il est nécessaire d'approfondir la relation. Contact, dialogue et coopération avec les disciples d'autres religions, est un devoir et un changement.

L'antique tradition monastique pourrait effectivement offrir le lieu d'une rencontre. Une telle tradition rappelle « la suprématie des choses de l'esprit », et elle peut " contrebalancer le matérialisme et la consommation qui frappe une large part de la société ".(Jean-Paul II)

Au cours des 50 dernières années, l'École Catholique a connu nombre de transformations, occasionnées par les transformations de la société civile elle-même, dans tous les domaines: scolastique, administratif, sanctionnel, etc. De même, les transformations dans la constitution de la société elle-même, - avec la démultiplication des origines des populations locales -, ont généré une grande réflexion sur la nature de ce qui s'appelait catéchisme, catéchèse, instruction religieuse, cours de religion, etc. L'École Catholique a décidé, et elle a bien fait, d'accueillir les élèves qui se présentent à elle: que la raison en soit son caractère confessionnel, sa proximité géographique, ou la qualité de l'enseignement et de l'éducation qu'elle délivre. Et souvent, les trois à la fois ! Suivant les agglomérations, la population scolaire - avec cette désaffection de la pratique religieuse, catholique ici - se présente plus comme un " territoire de mission " que comme une " cellule de l'École Catholique " ; la question, et elle se pose de plus en plus, est de savoir ce que signifient ET la mission en général, ET la mission spécifique de l'École Catholique.

Ce concept de mission a beaucoup évolué, particulièrement et explicitement depuis le décret " Ad Gentes " du Concile Vatican II, et le document " Catechesae trahendae " de Paul VI, lors des Assemblées du CELAM à Medellin, ville de Colombie, Amérique Latine. Si l'École Catholique est une institution sociale de l'Église Universelle, elle se doit de se situer dans la perspective de tels documents, et d'orienter délibérément sa politique scolastique et éducationnelle - donc sa " vision " chrétienne - à partir de ce type de documents, qui, d'un certain point de vue, étaient prophétiques. Or toute prophétie met un certain temps à être " entendue ", " reçue ", " assimilée " et enfin " réalisée ". Les événements vont nous aider à accélérer ces processus, sous peine d'être " dépassé " par eux, et, partant, de nous disqualifier finalement comme " catholique ", c'est-à-dire " à prétention universelle " !

S'il fallait une référence d'intelligence des signes des temps, je ne citerai qu'un seul nom, celui de Clément d'Alexandrie. Au début du 3e siècle, il fut le premier à concevoir le Christianisme, comme une méthode d'accès à la perfection individuelle, comme école de sagesse. Il fut surtout le premier à assumer, en tant que Chrétien, toute la tradition poétique et philosophique, ainsi que toutes les traditions religieuses et philosophiques de l'humanité à son époque. La question que l'École Catholique devrait avoir comme instance critique permanente de sa raison d'être, pourrait se formuler comme suit : comment reconnaître en l'homme et en chacune de ses expressions, qu'elles soient religieuses, philosophique ou/et artistiques, des éléments épars de l'unique vérité  ?

 

Curricula pour l'École Catholique

Voici un programme théorique pour répondre à ce défi de l'École Catholique face aux traditions spirituelles et religieuses. C'est l'inculturation de l'Évangile, (reconnaître la dimension et la relativité culturelles de l'Évangile) considérée comme une priorité urgente (la sentons-nous comme telle  ?) et exigeant des efforts constants (c'est-à-dire se mobiliser avec courage et continuité dans cette volonté de sortir de soi pour aller vers l'autre).

Cela passe par le dialogue avec les autres traditions culturelles, religieuses et spirituelles (encore faut-il les connaître : donc les étudier et les comprendre de l'intérieur) dialogue pratiqué avec discernement (voici une formation très spécifique, qui vaut dans tous les domaines).

Cela doit tendre à une intime transformation d'authentiques valeurs culturelles (Quelles sont-elles ? Là aussi étude et discernement) par leur intégration dans le Christianisme (cela suppose de leur aménager une place, en évacuant ce qui n'est ni important ni essentiel et qui obstrue le passage). Insérer le Christianisme dans les différentes cultures humaines (toujours le même problème : apprendre " les autres " et faire entrer le Christianisme dans les autres cultures et non les autres cultures dans le Christianisme !). Approfondir la relation (c'est aux origines, au fond des choses qu'il faut se rendre ensemble, à la source d'où tout part !).

Ainsi, l'histoire nous apprend qu'il y a des tournants dans la vie de chaque homme et des hommes en communauté, qui font que des événements ont lieu, dont les conséquences sont à prendre en considération pour l'action, sinon l'histoire vous rangera sans aucun état d'âme dans le musée des manifestations et des curiosités remarquables ! Pour le passé, ce fut l'hellénisation de l'Orient par Alexandre le Grand ; la romanisation de l'Europe par l'empire des Césars ; la déferlante arabo-musulmane, son apogée en Andalousie et sa dévastation du Bouddhisme en Inde ; la conquête/génocide de l'Amérique par l'Europe ; l'épopée napoléonienne et le Code Civil ; les révolutions et les guerres mondiales du 20e siècle...

Pour le présent, empiétant déjà sur le futur, voici un petit catalogue des 14 stations d'un calvaire qui nous attend et dont nous sommes pour beaucoup les seuls responsables !

1 - Le réveil imprévisible et farouche de la Chine ;
2 - La maladie chronique en voie de convalescence du Japon ;
3 - L'attente impatiente de l'Inde concurrente hors pair en matière informatique ;
4 - La concentration bien installée des catholiques en Amérique Latine (en dérive accélérée vers les sectes nord-américaines évangéliques) ; 5 - La pauvreté grandissante et le non décollage fatal des ¾ de la planète (au gap pratiquement irrattrapable) ;
6 - Le succès en Occident des doctrines extrême-orientales, bouddhiste zen pour la plupart (menant très souvent à un syncrétisme de supermarché) ;
7 - La désaffection générale de la pratique religieuse d'origine judéo-chrétienne (parce que l'Église Catholique Romaine ne veut pas comprendre que ce qui a « marché » jadis, peut ne pas « marcher » nécessairement dans l' « aujourd'hui de Dieu ») ;
8 - Les exacerbations du sentiment national religieux de certaines populations musulmanes (qui trouvera sa résolution dans son développement démographique, trois fois plus important que chez les judéo-chrétiens) ;
9 - La lourdeur, de moins en moins supportable, de l'appareil romain de l'Église Catholique (Rome est sourde) ;
10 - Le défi que représente la raréfaction d'un certain type - historique, donc à dépasser - de vocation sacerdotale et religieuse (quand distinguerons-nous enfin la « sacralité païenne » de la « sainteté chrétienne, pour ce qui touche le thème « sacerdoce et prêtrise »  ?);
11 - La quête et la demande désespérées de sens de nos contemporains (qui ne comprennent pas/plus la langue de bois catholique romaine) ;
12 - La globalisation de l'économie et l'avènement du cybermonde (qui exige une remise à jour du software et du hardware de l'Église Catholique Romaine en matière de message, contenu et forme, information et communication) ;
13 - La simultanéité de la communication tous azimuts et notre incapacité à la maîtriser (virtualité versus réalité) ;
14 - Notre liberté, plus que jamais à exercer, dans tous les domaines du possible avec un courage et une imagination qui semblent faire défaut (oubli que nous sommes les enfants de l'Esprit et de la Parole, libres l'un et l'autre)...

L'École Catholique doit considérer que son action, sa transformation, ses objectifs et les moyens qu'elle doit mettre en oeuvre doivent se mobiliser en fonction de ces conditions planétaires d'exercice. Elle doit être, puisqu'elle a en charge l'avenir par excellence - j'ai nommé les enfants et les jeunes ! - à la hauteur des défis que lui lancent les temps qui sont les nôtres. Ce n'est qu'en inventant du neuf qu'elle restera fidèle, à elle-même d'abord, à ses objectifs de préparer des êtres humains à la vie réelle, à sa mission ecclésiale, et finalement à ce Jésus qui lui dit : « Duc in altum, Prends le large ! »

Je clos cette réflexion en laissant ouvertes cinq questions pour nourrir une rumination personnelle et favoriser l'intégration des problématiques exposées.

1. Que présuppose la découverte en vérité des voies spirituelles de l'Extrême-Orient  ?
2. Pourquoi semble-t-il important d'établir, au plan de l'histoire comparée des religions, la continuité entre Abram d'Ur en Chaldée, et Jésus de Nazareth  ?
3. Comment définir les contours et les contenus de la mission chrétienne dans l'aujourd'hui de la globalisation  ?
4. Faut-il tenir que les objets et les contenus culturels, spirituels et religieux sont a priori universels, et que seules leurs expressions varient  ?
5. Peut-on soutenir que les processus d'inculturation sont à double sens  ? Et si oui, comment passe-t-on d'un univers culturel à un autre  ?

L'éducation ne pourra pas éviter de se poser à elle-même la question critique de savoir en quoi et dans quelle mesure elle contribue objectivement, - c'est-à-dire par le fait même que des enfants et des jeunes passent ensemble dans les locaux scolaires de six à huit heures par jour - , à alimenter le dialogue ou à exacerber le conflit entre les cultures et les civilisations ! La question est terrible, mais elle doit être posée, surtout après la thèse de Samuel Huntington sur le clash possible des civilisations au plan planétaire et les récentes lois sur la laïcité qui sont la réponse de la République Française à la question posée.

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