Humeur ... grave !

Le jour où l'Hélicon m'entendra sermonner
Mon premier point sera qu'il faut déraisonner !

Suivons, en ce Noël, le conseil d'Alfred de Musset : dé-raisonner, la seule façon de se faire entendre ! À l'image de Dieu lui-même, si l'on en croit ce que nous croyons : devenir homme, entrer dans le temps, connaître la mort ! Voilà qui est dé-raisonner pour Dieu ! Comme lui, rendons notre discours ab-errant, in-solite, non conventionnel, in-décent ! Cessons de parler « comme tout le monde », - que ce monde soit le monde politique ou ecclésiastique. Abandonnons la « raison » de la pensée unique, psittaciste et obsessionnelle ! Fuyons le « cliché » !

Parlons en dehors des ornières (ab-errant), de l'habitude (in-solite), du compromis (non-conventionnel), des convenances (in-décent) : sans renoncer pour autant à la validité et à la licéité ! « Jamais personne n'a parlé comme cet homme ! », dira-t-on plus tard de cet enfant ! C'est cela qu'on devrait dire du chrétien, quelle que soit sa place ou son rang dans la Communauté, a fortiori s'il est détenteur du pouvoir institutionnel, pour reconnaître en lui une compétence professionnelle (de sa profession de foi, entre autres) : le premier, le pouvoir institutionnel, lui venant de l'élection par ses pairs et du don de l'Esprit (plénitude du sacerdoce), le second, la compétence professionnelle, de son savoir-faire et apprendre, et de son courage civique (sa responsabilité personnelle)..

L'initiative d'incarnation d'un Dieu éternel doit nous apprendre à ne jamais séparer la théorie et la réflexion de l'action à propos des déterminations sociologiques et culturelles de la désaffection dont souffre aujourd'hui l'Église Catholique et Romaine (ECR) : un responsable ecclésiastique doit, à l'image du Dieu qu'il sert, planter sa tente aux bords de l'abîme, comme « le Fils de Dieu a planté sa tente parmi nous ». C'est dans la tête que « le mur doit tomber » : comme au temps de l'enfant de Bethléem, il existe aujourd'hui un terrorisme de la pensée obtuse, qui ne veut/peut pas (ne serait-ce qu') envisager le bien fondé, même éventuel, d'une analyse de causes autres que celles qui sont politico- religieusement correctes. Se maintenir en santé intellectuelle, ici comme ailleurs, c'est de ne jamais se laisser tenter par un retour dans la patrie « des viandes grasses de l'Égypte » ou celle des chrétientés antérieures : pro-tester, certes, mais comme témoin de l'avenir que recèle tout passé, pas comme revendicateur d'un avenir à l'envers : la propension catholique atavique, semble tendre à s'abstraire des réalités dérangeantes pour la théorie du magistère. Le Grand Inquisiteur de Dostoïevski est inévitablement « forcé », tout comme le Sanhédrin jérusalémite jadis, à condamner Jésus, qui s'autorise à dire l'insupportable : que Dieu n'est peut-être pas ce qu'on veut en faire ou ce qu'on en a fait, mais qu'il est un Père et qu'il pardonne. Tout et tous. Partout et toujours ! Car Dieu n'est pas « canonique » : il est par essence et par nature « anticonformiste ».

Quand les évêques parlent, qu'ils ne se croient pas obligés (par qui ?) d'être des ventriloques retour de Rome ! Dans les temps de crise, jadis comme aujourd'hui, qu'ils prennent à la crèche, le courage d'aller vivre sur le terrain, tout en passant aussi, puisqu'il le faut, par Jérusalem et par Rome. Que l'évêque, ce « sur-veillant de l'esprit » parcoure « clandestinement » le territoire de son « Église », et non pas seulement en visite pastorale canonique officielle annoncée, formelle et... inutile, en définitive, parce qu'artificielle !

En tant que chef, il se doit de vivre l'événement, toujours inattendu et imprévisible, ce qu'il ne connaîtra jamais s'il mène une vie régie par un protocole conventuel de Maison Épiscopale. Siddhârta quittera son palais de Kapilavastu, Jésus quittera l'atelier confortable et sécure de Nazareth. Dehors, c'est dehors, que vivent les gens : il y aura toujours un ordinateur et un(e) secrétaire, un diacre en mal d'ordre, pour remplir ces tâches incontournables de l'administration ! Laissons donc « les morts enterrer les morts » ! Sortons dehors,- comme il l'ordonnera à Lazare, son ami, l'arrachant à la tombe où il pue déjà ! - dehors, c'est-à-dire là où la foi balbutiante est à l'épreuve inconfortable du quotidien ! Les faits sont en colère, selon la magnifique formule de Michel Foucault, de cette même colère qui animera l'enfant devenu un homme désormais, au milieu du pandémonium de Jérusalem : « Et le royaume souffre violence, [pas compromis ] ! Et ce sont les violents qui l'emporteront » !criera-t-il au grand dam de ceux qui confondent douceur et émasculation ! Les faits apportent toujours un démenti aux prévisions comme à toutes les «belles» constructions idéologiques d'un système, si vénérable soit-il !

C'est pourquoi le « pasteur », - à l'image du « Bon Pasteur » que deviendra le bébé de Noël, - doit cultiver chez ses « ouailles » l'inquiétude de l'âme, du coeur et de l'esprit ! Non pas une inquiétude kierkegaardienne (d'angoisse et de tremblement), mais une inquiétude augustinienne (de désir et d'impatience), celle qui ne laisse jamais en repos, sur le chemin de notre Galilée où il nous convoquera à Pâques, sans se satisfaire jamais d' ersatz, si « tendance » soient-ils !

Que par grâce exceptionnelle, l'enfant Jésus ne nous abandonne pas à notre « culture de l'excuse », selon la formule d'André Glucksmann ; qu'il nous aide à ne pas chercher ailleurs que chez nous le coupable ou le responsable. Puisse-t-il nous convaincre de ne pas rejouer sans cesse la scène de la pomme, du serpent, d'Adam et Ève ! « C'est lui, c'est l'autre... c'est pas nous ! » Les conjonctures extérieures expliquent, elles n'absolvent jamais ! Notre déchéance en ressources humaines n'est pas fatale : elle vient de notre atavique auto détestation de l'homme libre en nous, de cet homme réel dont le chaos intérieur ne cesse d'être la seule condition de renouveau, de cet homme ordinaire qui se sauve paradoxalement par la transgression (quae valuit nobis tantum salvatorem, ce qui nous a valu un si grand sauveur,- ce qui nous a valu Noël, en fait,- d'après ce grand connaisseur du péché qu'est Augustin le Berbère !) : le pécheur,- Pierre (un renégat), Judas (un traître), Matthieu et Zachée (« escrocs, mais pas trop »), Jean et le jeune homme riche (des naïfs), Jacques et Jean (des têtes brûlées), Thomas et Nicodème (des sceptiques), les reste de la troupe (des couards), l'enfant prodigue, Marie Madeleine, la chèvre indépendante, la drachme perdue, puis Saül Paul (l'ennemi persécuteur numéro 1)... Augustin d'Hippone et François d'Assise (des jouisseurs), Ignace de Loyola et Charles de Foucauld (des militaires), moi, le métèque méditerranéen qui vous écris..., - les pécheurs donc, voilà le seul véritable troupeau de ce berger, et l'avenir préféré de ce Dieu qu'il annonce : avec toutes les brebis perdues, celles de la maison d'Israël... et de tous les villages d'alentour, celui de la syro phénicienne et du centurion romain, et désormais celui du cyberespace, de notre espace !

À l'évidence, après 2000 ans, - comme à son époque il y a 2000 ans, - nous, hommes de l'appareil et apparatchiks de l'establishment, nous sommes objectivement injustes à l'égard de la multitude du peuple de Dieu, c'est-à-dire du peuple des hommes, des femmes, des jeunes et des enfants : nous sommes injustes à leur égard, à l'instar et à proportion de ceux qui prétendaient, au temps du Nazaréen, posséder les clés des portes de la vérité et faisaient tout pour en empêcher l'accès. Le message de l'Église, tel qu'il est véhiculé, n'est plus ni audible ni crédible : nos contemporains n'attendent pas des dogmes, mais une parole qui puisse en montrer les enjeux réels dans leur existence quotidienne. Nos contemporains veulent marcher sur un chemin de vie, pas sur une voie dont la seule issue débouche sur la défense et la désespérance. La théologie chrétienne comme la pratique religieuse se cantonnent dans un passéisme hors d'âge. Tout bouge autour de nous et en nous... sauf les dogmes, les concepts, les langages. Oh oui ! Nous procédons quelquefois à des toilettages, comme pour les (petits) chiens de (bonne) compagnie ! Puisse l'apprenti de Joseph, comme cadeau de Noël, évangéliser notre intelligence, ce que nous souhaite René Rémond, en connaissance de cause !

Rupture, libération, résurrection, éveil : voilà ce qu'il faut, à son exemple, « sermonner » et «s'appliquer à soi d'abord ». Ce fut son programme, c'est son seul héritage ! Mais nous, en revanche, nous sommes devenus illisibles. Nous avons progressivement glissé dans le monde de l'insignifiance : qui fait cas de nous, des chrétiens, des pratiquants et de ce que nous pouvons raconter ! Il n'y a bientôt plus que les agnostiques et les athées pour s'intéresser à la portée de ce message unique et inégalé, et à son capital encore efficace de changement et de transformation des cultures, des civilisations, et même des autres religions et spiritualités ! Il faut attendre donc de « ceux du dehors »,- des Mordillat, Prieur, Debray, Ferry, Comte-Sponville, - oui, il faut attendre de « l'étranger » l'exigence du « dire autrement » et d'accepter « l'évolution du sens » !

Chacun est appelé, par vocation d'enfant de Dieu, à la suite du Fils de l'Homme, à devenir son propre sujet de réflexion théologique et d'expérimentation de la foi : cela a peut-être amené notre « frère aîné dans la foi » à la croix, mais aussi à la résurrection, c'est-à-dire à passer par la mort pour accéder à la vraie vie ! L'institution religieuse, quelle qu'elle soit, ne pourra jamais, n'a jamais pu épuiser l'expérience religieuse : qu'elle soit, à l'époque, celle de Jésus le Juif de Nazareth, le premier des croyants, aussi bien que celle de Saul - Paul de Tarse, le citoyen du monde, le premier catéchiste. Les deux peuvent certes cohabiter, mais leurs territoires doivent être respectés. Entre la tyrannie totalitaire et l'anarchie tout aussi totalitaire, il y a une troisième voie : le service et la révélation du sens. Faire sens, c'est déjà être « religieux » : marcher sur sa voie propre, c'est déjà expérimenter Dieu. Ce fut le destin de l'enfant promis par Gabriel au nom de Dieu à une femme de notre race : en tout cas, c'est ce que croit le chrétien !

Les responsables ecclésiastiques, et ceux de toutes les Églises, ont élaboré et parlent une langue de bois : à la différence du charpentier galiléen dans la synagogue de Capharnaüm (« Celui qui ne mange pas ma chair, et qui ne boit pas mon sang... »), ils ont peur de déplaire, je crois qu'ils ont plutôt peur de s'engager... en haute mer ! La pêche hauturière exige l'âme de capitaines courageux ; les pêcheurs du dimanche n'ont besoin que d'une ligne, d'une canne et de vers de terre pour... taquiner le goujon !... Non, Noël n'est décidément pas une partie de pêche à la Renoir, c'est plutôt du côté de Moby Dick et de Hermann Melville, que se joue le combat spirituel : cette baleine blanche est redoutable !

Malheureusement on déplaît plus encore en ne disant rien, et on déclenche alors la colère, voire le rejet. S'il est vrai que dans notre monde technique, avec son culte de la puissance, la vulnérabilité passe pour honteuse, - alors et parce qu'elle met par terre le dieu que l'homme moderne s'imagine être devenu, - si on osait dire aussi et publiquement son impuissance, son doute, ses questions, et ses étincelles de foi... combien chacun y gagnerait ! Ah ! Si on passait plus souvent par Gethsémani (« Père, que ce calice s'éloigne de moi... ») et par Césarée de Philippe (« Que dit-on... et vous que dites-vous de moi ? ») ! Être en harmonie avec soi-même : s'accepter « croyant et doutant à la fois » (« Seigneur, je crois, mais augmente ma foi ! »), voilà qui « passerait », oh combien mieux, et partout !

La joie de Noël est une joie grave ! « Noël ! Noël ! », criait - on au Moyen-Âge pour la trêve des combats en cette nuit solennelle (ce qui signifie « une fois l'an »). Grave, car chaque soldat savait qu'à l'aurore suivante, la guerre reprendrait ses droits !

Nice, Noël 2004

frise bas
Chapitre précédentRetour au sommaire prêtreChapitre suivant |

URL :http://www.a-nous-dieu-toccoli.com/publication/2005/pretre/pr_noeldhumeur.html
Copyright © ; : Vincent-Paul Toccoli pour le contenu et Marc Pandelé pour la réalisation
Création : 2005/03/01
Dernière modification : 2005/03/11
Maintenance : webmaster@a-nous-dieu-toccoli.com