« Plusieurs de nos diocèses ont vu récemment de jeunes prêtres quitter le ministère.
Nous n'arrivons pas à comprendre, ni à voir les raisons de ces départs, qui interrogent les Évêques et les responsables de la formation.
Y a-t-il eu des défauts dans la formation, des manques de discernement, des erreurs évitables dans la vie fraternelle, dans les ministères confiés ?...
Mais que se passe-t-il au juste aujourd'hui ?
S'agit-il d'un manque d'espérance ?
Le ministère est-il trop difficile à vivre ?
Comment conforter les prêtres, ainsi que les diacres, qui sont touchés aussi, quoique différemment, par cette question ?
Notre vie permet-elle aux hommes de notre temps de comprendre la certitude qui nous habite et qui est la source de notre joie, à savoir que «notre vie n'est plus à nous-mêmes, mais à Lui qui est mort et ressuscité pour nous» (cf. 2 Co 5, 15). Si la vie des disciples du Christ est vraiment dans la main de leur Maître, la question des vocations ne se posera pas de la même façon.
Comment pouvons-nous aider un jeune :
Le cardinal Barbarin, Ad limina, CITÉ DU VATICAN, Samedi 7 février 2004
« .../... cette préoccupation d'appeler au ministère presbytéral nous renvoie en amont aux propositions d'une pastorale des jeunes renouvelée et en aval aux formes que pourront prendre la vie et le ministère des prêtres diocésains dans les années qui viennent. »
Mgr. J-P. Ricard, Ad Limina, CITÉ DU VATICAN, Vendredi 13 février 2004
Ce retour de Rome, en ce février frileux, ne laisse pas de m'inquiéter. Ces réflexions, censées résumer les préoccupations des pasteurs de France à l'échelon le plus élevé, révèlent à la fois une certaine naïveté et une impéritie qui fait trembler ! Au moins dans l'expression !
Faut-il aller à Rome pour avouer ne comprendre ni voir les raisons qui motivent le départ de prêtres jeunes ou dans la force de l'âge ? Faut-il aller à Rome pour s'interroger sur la pertinence de la formation au sacerdoce et la compétence des « chargés de discernement » ? Faut-il aller à Rome pour se demander « ce qui se passe aujourd'hui » ? Faut-il aller à Rome pour évaluer le type de vie que mènent les candidats au sacerdoce et les prêtres déjà au travail, - ou qu'on veut leur faire mener ! Pour en évaluer la force d'attraction et le rayonnement ? Enfin, faut-il vraiment aller à Rome pour se demander comment appeler, susciter, accompagner, aider, promouvoir... ce qu'on appelle « vocation » ?
D'autre part combien de temps encore va-t-on répéter qu'il faut renouveler la pastorale des jeunes, sans prendre en compte que ces jeunes mènent une vie quotidienne qui n'a plus rien à voir avec les modes de transmission de l'Église, et que les JMJ ne sont qu'une mousse, une belle mousse, peut-être, mais qui retombe nécessairement quand la « bière » repose ? Combien de temps faudra-t-il encore pour reconnaître que les jeunes, comme les autres d'ailleurs, sont à rencontrer et à fréquenter dans leurs milieux spécifiques de vie et de formation, et que les locaux de l'aumônerie ne sont que des lieux de passage furtif, hebdomadaire ou mensuel : la vie se jouant ailleurs ?
Combien de temps faudra-t-il répéter encore que la vie et le ministère des prêtres devront nécessairement prendre des formes inusitées, inouïes, surprenantes, inattendues, mais en tout cas qu'elles devront s'adapter à la vie telle qu'elle est et non pas telle qu'on souhaiterait la restaurer ?
D'autres types de prêtres, d'autres types de vie sacerdotale !
Aux citations qui précèdent, je renvoie à celles, déjà citées plus haut, d'hommes aux prises avec la réalité incontournable des sciences de l'observation de la nature et de l'homme dans la nature.
« Nos idées ne sont que des instruments intellectuels, qui nous servent à pénétrer les phénomènes. Il faut les changer quand elles ont rempli leur rôle comme on change de bistouri quand il a servi trop longtemps.Claude Bernard. »
« Les espèces qui survivent ne sont pas les plus fortes, ni les plus intelligentes, mais celles qui s'adaptent le mieux aux changements. Darwin. »
« L'attendu ne s'accomplit pas, Et, à l'inattendu, un dieu ouvre la voie. Euripide. »
Ce sont déjà une réponse possible aux interrogations pathétiques qu'on nous ramène de Rome, parce qu'elles plantent la pertinence d'un écho dans la racine même de la vie et de ses potentialités tournées vers l'avenir : ce que nous pensons est instrumental, et il faut se garder d'instrumentaliser les idées du passé pour défricher l'avenir.
Survivre, c'est s'adapter ; ne pas s'adapter, c'est se calcifier et se muséifier. La seule probabilité est que l'inattendu advienne mais accueillir l'inattendu suppose d'être prêt à adopter l'imprévisible.
Ainsi les raisons qui motivent le départ de jeunes prêtres sont dues avant tout, et avant leurs « problèmes » personnels (sexe, mauvaise orientation, lassitude etc.) à leur déception devant les (sous) conditions de travail apostolique, le (dys) fonctionnement de l'institution ecclésiastique et leur prise de conscience de la non- correspondance de l'Évangile avec le discours de l'Église : quoi qu'en disent la hiérarchie et quelque douloureux que ce soit à reconnaître par les chrétiens ! Si pour ma part, je m'en suis sorti, c'est que je m'étais formé une âme forte, qui n'a jamais attendu d'autre reconnaissance que d'elle-même, et de la conscience que j'avais de faire mon devoir, et tout mon devoir autant qu'il m'était possible. Tout le monde n'a pas eu cette chance, je m'en rends compte, après 30 ans de sacerdoce ministériel et de cabinet de psychanalyse : prêtre ou pas prêtre, peu de personnes sont formées à n'attendre rien de quiconque, sinon de la grâce de Dieu et d'un travail permanent sur soi.
À propos de discernement, on ne s'en impose ni s'improvise le détenteur, mieux, on ne le décrète pas, ni pour soi ni pour d'autres. Et former des prêtres, c'est d'abord former des êtres humains. On ne devient pas formateur par nomination, quel que soit le capital accumulé de sciences et de diplômes. Quant au discernement, - pour y revenir, - ce n'est pas un cataplasme sur une jambe de bois : c'est un don de l'Esprit, accouplé à des qualités humaines objectives, évaluables et sanctionnables ! Mais qui peut discerner les autres, s'il ne sait se discerner lui-même ?Gratia supponit naturam !
Ce qui se passe aujourd'hui ? Mais, Monsieur le Cardinal, c'est ce qui se passe dans la société toute entière ! Un nouveau type d'homme est en train de naître, dont les références ne sont plus celles d'un humanisme né de la rencontre historique de valeurs bibliques, de la pensée grecque et du juridisme romain. La mondialisation, mise en route très tôt, dès Alexandre, mais qui ne touchait jusque-là qu'une partie infime de l'humanité, la mondialisation, oui, depuis la découverte des Amériques, la pénétration de l'Extrême-Orient, jusqu'aux conséquences de la décolonisation et des deux guerres mondiales, la mondialisation donc, acoquinée entre temps avec le transistor, l'ordinateur et le téléphone portable, est en train d'enfanter un monde autre, et donc un homme autre...
Quand Paul prend ses distances par rapport à Antioche, puis se dissocie de Pierre et de Jérusalem, pour obéir enfin à sa vision du Macédonien et « passer aux païens », il procède du même mouvement de mondialisation, passant de la Méditerranée orientale à la Méditerranée occidentale, voulant même pousser jusqu'à Tharsis, en Espagne... S'il avait vécu, il aurait précédé Christophe Colomb, j'en suis sûr !
Ce qui se passe, Votre Éminence, c'est que notre Église « catholique », malgré tous ses discours, reste à « Jérusalem », c'est-à-dire à Rome ! Le pape a beau faire le tour du monde, il se retrouve partout à Rome, et ne rassemble autour de lui, que les « Romains » d'aujourd'hui, comme Pierre, hier, les Jérusalémites d'antan ! Quand Rome passera-t-elle aux païens, aux barbares, aux « autres », en se laissant « inculturer » par les autres cultures, au lieu de vouloir les « inculturer » à la sienne ! Les trois milliards d'asiatiques pratiquent des cultures plus vénérables encore que la judéo-chrétienne, et n'ont nulle envie de l'abandonner pour celle d'un petit milliard d'occidentaux, qui cultivent un vain complexe de supériorité, à la fois cliché et dépassé.
Le genre de vie (moeurs, accoutrement, allure générale, modes d'habitation, manières etc.) que mènent dans leur majorité les membres de la hiérarchie de l'ECR (Cardinaux, Évêques, et même prêtres séculiers : les moines, c'est différent, on leur accorde le bénéfice de l' « originalité » !) est tout simplement étrange, suranné, voire risible, sinon comique ! D'un autre âge, pour tout dire ! Et il faut le dire tout de go. Cela fait la fortune de Paris-Match ou de magazines réguliers sur « L'Église et le Vatican », ou des films de reconstitution historique... pour satisfaire le spectateur avide d'images vénérables, démodées mais fascinantes, quelque part, comme on dit ! Comment voulez-vous qu'un être normalement constitué puisse être attiré par quelque chose qui intrigue plus qu'elle ne concerne, qui émeut plus qu'elle ne convainc, qui indispose en définitive plus qu'elle n'enthousiasme, à moins d'être déjà « au-dessus de tout cela », ou de se surprendre « dans la mouvance de l'Esprit » : ce fut mon cas. Si l'homme d'Église ne redevient pas un homme ordinaire saisi par l'appel, soit, mais sans se rendre « étrange » au point de devenir étranger aux autres, eh bien il pourra toujours se répéter « qu'il est dans le monde sans être du monde » : il ne sera ni l'un ni l'autre, et connaîtra seulement l'illusion de sa paranoïa !
« Appeler à la suite de Jésus de Nazareth » procède plus par contamination, capillarité, contagiosité, « viruséisation » que par démonstration, argumentation et harangue. Le futur disciple doit avoir envie de faire comme..., d'imiter, de suivre : il faut avoir été touché, ému, concerné, interpellé plus qu' « appelé ». De même que chaque pédagogue avait son éphèbe, chaque rabbi son disciple, chaque Lao Shi son Xue Shang, chaque starets son Aliocha, chaque « Jésus » son « Jean », il faut revenir à chaque didaskalos son élève. Jésus en a choisi douze, d'après la tradition évangélique, douze qu'il a formés lui-même, par son exemple, son enseignement, sa supervision. Il faut « enthousiasmer » et transmettre la « ferveur » : tout le ponde ne le peut pas. Que l'évêque discerne qui le peut, puisqu'il a reçu la plénitude du sacerdoce, et donc de l'Esprit !
Il ne pourra pas y avoir de nouvelle pastorale des jeunes, sans un regard nouveau porté sur eux.
Ils ne vivent pas la même vie que leurs aumôniers et aumônières, si jeunes soient-ils/elles, ont menée à leur âge.
Le rapport au sexe, à la famille, à l'argent, à l'école, au travail, le rapport à la vie, à la mort, au bonheur, le rapport au couple, à la religion, à la foi, la question du sens de l'existence, tout cela se pose en des termes de références à une société qui vit dans l'interculturel agressif, l'institutionnel corrompu, le sacré banalisé, la durée instantanéiste, le virtuel généralisé, la fiction déréalisant l'existence, les évènements disqualifiant les discours, l'avenir se réduisant au lendemain...
Ce que nous croyons, Celui en qui nous croyons, nous avons appris, notre culture nous a appris à les considérer depuis Sirius, depuis l'infini, depuis Dieu : notre idéologie est déductive. C'est en fonction du haut que nous considérons le bas, en fonction du grand le petit, en fonction du lointain le proche. Il en est de même pour le temps : le quotidien et l'éphémère sont considérés en fonction de l'éternité, la vie en fonction de la vieillesse, le temps qui passe en fonction des échéances !...
La génération de l'ordinateur, du numérique, du portable, du DVD, des technologies de l'information et de la communication est soumise à une nouvelle révolution copernicienne et einsteinienne. Les réalités humaines se distancient les unes des autres à une vitesse d'autant plus grande qu'elles sont déjà mutuellement plus éloignées et on ne voit plus de centre, s'il y en a un ! Cette relativité généralisée entraîne un pointillisme éthique et joue dans tous les domaines de l'existence : études dites supérieures, relations humaines, commerce international, géopolitique militaro économique, systèmes religieux et spirituels, cultures et civilisations. Devant la multiplicité des offres, les demandes s'affolent et renoncent à choisir. Devant la croissance asymptotique des comportements et des attitudes possibles face aux problèmes de l'existence, l'esprit capitule et va chercher dans des conduites parallèles aberrantes la satisfaction minimale dont il a besoin pour survivre au désespoir. L'idéologie existentielle des jeunes devient inductive : l'empirique prime sur « l'impératif catégorique » ; le court terme l'emporte sur les moyen et long termes ; les engagements sont tous de type CDD !...
La structure mentale gréco latine qui a fait triompher le oui OU non (principe d'exclusion) de l'occident sur le oui ET non de l'orient (principe d'intégration) a entraîné avec soi une dichotomie du monde et de l'univers et un manichéisme moral pratique. La décision tranche, elle n'intègre pas. ...
Les jeunes, à leur insu, semblent re-découvrir ou mieux re-pratiquer sans le savoir la « coïncidentia oppositorum » existentielle : et l'imprégnation bouddhique ambiante, très tendance, du Yin et du Yang, assaisonnée plus ou moins du fatalisme musulman (mektoub), constituent un b(r)ouillon de culture(s) dans lequel se noie, corps et bien, un idéal qui a fonctionné depuis les invasions barbares et la Chute de l'Empire Romain jusqu'à Hiroshima et la Chute de l'Empire du Soleil Levant !...
Il nous faut un Saint Paul pour passer de notre judaïsme à nous au nouveau paganisme des (bientôt) trois milliards d'Indiens et de Chinois, ajoutons le milliard de musulmans, pour faire bon poids ! ...
Le christianisme n'est pas la première religion de France : c'est l'indifférence ! Mais pourquoi cette indifférence chez la fille aînée de l'église ? Parce que l'Église, sa mère, lui fait encore et toujours porter des vêtements de fille, justement, et non pas de femme adulte, mariée ou célibataire, assez grande pour choisir elle-même sa garde-robe !...
Les responsables ecclésiastiques ne croient pas que la culture est primordiale en matière de religion : ils le disent, mais ils ne le « font » pas ! La parabole s'est substituée à la Torah, le pain et le vin aux hécatombes (έκάτον βουμ = « les cent boeufs » des sacrifices du Temple de Jérusalem), le Christ avec visage humain au Dieu irreprésentable, le pardon des péchés au bouc émissaire, et bientôt, avec Paul, les païens et les gentils aux juifs...
Combien de révolutions faudra-t-il encore pour comprendre qu'il faut enfin laisser « l'Europe aux balcons surannés », et « ne plus chercher parmi les morts celui qui est vivant » ! L'ange nous dit qu'il nous précède en Galilée. Il nous y précède toujours, encore aujourd'hui ! Le tout, comme pour l'Île au Trésor, c'est qu'il faut le chercher, sans carte ni boussole, aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest, au Nord qu'au Sud, avec toutes les erreurs de parcours possibles.
La nouvelle pastorale des jeunes doit inventer de l'inédit : paroles et actes ! Ce qui ne fait qu'un en hébreu : dabar ! Verbum, ΛΟΓΟΣ : c'est le nom de Jésus de Nazareth, le Christ, le Fils de Dieu ! Nous ne devons rien faire d'autre que l'inventer pour aujourd'hui.
L'Église qui marche et qui avance, l'Église obstinément militante, l'Église des rues et des maisons : c'est les prêtres et les femmes.
L'Église des décisions, l'Église des représentations, l'Église de l'Establishment : c'est la hiérarchie, et tous ceux qui y aspirent. Tous des hommes, non pas des mâles : des humains de sexe masculin...
Sociologiquement parlant, les prêtres de base sont traités par leur hiérarchie, comme on traiterait des femmes et c'est aussi, ainsi, que les prêtres de base traitent les femmes qui travaillent dans l'Église. Prêtres et femmes sont objectivement, chacun pour leurs « employeurs » respectifs, taillables et corvéables à merci. « On est toujours le Juif de quelqu'un ! ». Mais il faut dire ici que l'Église ne peut pas soutenir qu'elle a épuisé les formes et les contenus de ce que peut encore devenir le ministère sacerdotal : voilà un lieu géométrique où jouent en permanence structures mentales, cultures et idéologies, sous la férule du pouvoir institutionnel. En l'état, ouvrir le débat sur la question suppose une autorisation « d'en haut », du château (Saint-Ange), du pontife souverain. Interdire le débat, c'est user de ce pouvoir de façon discrétionnaire ; critiquer cet ukase, c'est un crime de lèse -sainteté...
Alors que faire ?... Les propositions, - précédées de force analyses historiques, théologiques et psycho sociologiques, - ne manquent pourtant pas, qui ouvrent des pistes toutes aussi intéressantes que celles qui ont immanquablement du pulluler aux tout débuts quand il a fallu quitter Jérusalem, s'installer à Rome, s'enterrer pendant les persécutions, ré émerger avec Constantin pour exploiter le pouvoir impérial ; mais aussi quand il a fallu régler les questions de paroisses et de succession sous Philippe le Bel d'un côté et Frédéric II von Hohenstaufen de l'autre. Et les histoires avec Michel Cérulaire, et Martin Luther menant aux schismes d'Orient et d'Occident ? Et il n'y a pas encore 50 ans, que dire du clergé clandestin de Prague, dument ordonné (évêques et prêtres mariés, femme ordonnée prêtre !) et des clergés melchite grec et maronite, aux belles familles nombreuses...
N'y a-t-il vraiment qu'une sorte d'ontologie sacerdotale ? Les messes que j'ai concélébrées à Beyrouth et à Jérusalem avec mes collègues arabes chrétiens gréco melchites et maronites, devant les smalas de leurs femmes et progénitures, étaient-elles des messes catholiques valides et licites pour la théologie catholique romaine ?... Il faut mettre fin à cette duplicité canonique qui arrange (qui ?) pour ne pas déranger (qui ?), opportuniste et lâche en définitive, puisqu'elle prétend que la sécurité vient du « connu », et que l'« inconnu » n'étant jamais sûr (par définition !), il est préférable (pour qui ? pour quoi ?) de s'en tenir au statu quo... Mais il y a aussi « la raison sociale » du prêtre, dans laquelle, en pays laïque, peut très bien être « enchâssée » son caractère ontologique sacerdotal. Profession, métier, emploi. Rémunération, impôt, budget. Habitation, domicile, maison...
Serait-ce porter atteinte à une quelconque dignité sacerdotale que d'envisager un clergé imposable et citoyen ? Et même si le caractère sacerdotal est ontologique, est-ce incongru de penser à un engagement genre CDD, quitte à reprendre du service, en raison de fatigue, lassitude, doute, deuxième souffle... comme les soldats romains, « miles et agricola » (militaire et paysan), tantôt « ense » (par l'épée), tantôt « aratro » (par la charrue), suivant les besoins de l'empire. Qui trouverait à redire de cette pluridisciplinarité toute paulinienne : prédicateur et couseur de tentes, où qu'il allât, ne vivant jamais aux crochets des communautés qu'il fondait.
Mais il y aurait encore tant et tant de possibles, quand le coeur, l'esprit et l'âme, donc la foi en l'Esprit de Dieu, sont ouverts à son souffle dont on ne saura jamais ni d'où il vient ni où il va !
Réflexion d'un historien chrétien, Pierre Pierrard, sur le célibat des prêtres à l'époque contemporaine.
La Séparation des Églises et de l'État (1905), si elle appauvrit matériellement l'Église de France, la libère spirituellement. Ce qui ne change rien à la discipline ecclésiastique, au contraire, l'autorité de Rome, de Pie X, se faisant plus pesante. La Grande Guerre, en mobilisant des milliers de séminaristes, de prêtres et de religieux, qui sont mêlés à la grande souffrance commune, provoque un rapprochement évident entre la masse indifférente ou ignorante et le clergé ; elle provoque aussi quelques "départs". Mais, des "ex", des "défroqués", on ne parle pas : on les pousse vers la porte de service, qui donne sur le désert. Dans le monde ecclésiastique, et dans le monde tout court, on "ferme les yeux" sur les petites "fredaines" de certains, à partir du moment où elles sont cachées. J'ai reçu autrefois les confidences de l'ancien secrétaire d'un dominicain célèbre vers 1920, lequel lui avait avoué : "Je ne puis me passer de femme" ; en effet, ce religieux avait deux enfants, parfaitement clandestins ; il devait mourir entouré d'honneurs, ayant vécu jusqu'au bout le modus vivendi que l'Église avait aménagé pour lui.
Dans l'histoire du prêtre français, l'entre-deux-guerres constitue une période d'euphorie. D'une part, on voit apparaître un nouveau type de prêtre : le prêtre ouvrier, l'aumônier de scouts, de la Croisade eucharistique, surtout l'aumônier de l'Action catholique spécialisée - la JOC notamment - qui est comme transfiguré par un apostolat inédit, à base de confiance et d'enthousiasme (« Nous referons chrétiens nos frères »). Un aumônier jociste écrit : « Il me semble que le célibat du prêtre, en JOC, est comme un lieu d'accueil, de rencontre de toute l'oeuvre de l'Esprit Saint. Ça vaut le coup d'être tout entier donné, ordonné, pour vivre, accueillir les richesses des gars ». D'autre part, en vue de gonfler le recrutement sacerdotal, l'accent est mis, comme au 17e siècle, sur la prééminence absolue du prêtre : « II est au-dessus, bien au-dessus des simples fidèles », écrit en 1936, le R.P. Périnelle, O.P, et aussi sur la place éminente de la mère de prêtre, comme en témoignent des ouvrages tels que « Mon petit prêtre » (1917) du père Lhande ou « Rêve de maman » du chanoine Chauvin : il y a là un véritable « déplacement » d'ordre affectif.
Vient la Seconde Guerre mondiale, qui ouvre à tant de prêtres des horizons inconnus et les oriente vers la « Mission », elle aussi grosse de tous les espoirs et de tous les enthousiasmes. Vient ensuite le concile Vatican II (1962-1965), dont certains se demandent s'il n'a pas renversé le courant dans la direction de Luther et de Calvin, ces tenants du sacerdoce universel des baptisés ; dont d'autres pensent que, malgré le décret « De Presbyterorum ministerio et vita », il a laissé le prêtre sur l'impression de n'avoir pas été pleinement compris, « d'être dans une position assez inconfortable entre l'évêque, dont on a souligné toute l'importance, et le laïc, rétabli dans la plénitude de sa vocation chrétienne » (Paul Guilmot).
Surtout : le prêtre se rend compte que le Concile n'a pas abordé, et a encore moins résolu, les problèmes vitaux de son existence - le célibat, notamment, que Paul VI s'est réservé -, et évité le fameux "malaise" du clergé, particulièrement sensible en France. Au début, on parle assez volontiers de "l'heure du prêtre", avec la mise en place des conseils presbytéraux, de la formation permanente... Mais on devine que la tempête menace : le prêtre, dans une société où, paradoxalement, les hommes sont à la fois de plus en plus solidaires et de plus en plus solitaires, se révèle écartelé. Comment être à la fois présent au monde et séparé ? Pasteur mais missionnaire ? Intermédiaire mais semblable ?...
On le considère comme un être hybride dont on reste éloigné mais dont on ne tolère aucune faiblesse, un homme du passé, incapable de se dépêtrer de liens archaïques, ou, au contraire, comme un explorateur aveugle et sans boussole. Et comment concilier le célibat obligatoire avec la mystique du mariage qui se développe alors, en même temps que la réhabilitation de tout "le peuple de Dieu" ?
Et c'est la grande bourrasque des années 1965-1975, marquée par la chute, de plus en plus forte, des ordinations et des entrées dans les séminaires ; marquée, surtout, par le départ massif - plusieurs milliers - de prêtres désarçonnés, désemparés, ou scandalisés par l'inadéquation entre les promesses du printemps conciliaire et l'inertie institutionnelle. Ces "départs", comme ceux qui ont suivi, et qui ont toujours lieu, sont éminemment révélateurs ; ils devraient provoquer l'Église à recourir à la vertu majeure qu'est la vertu de discernement.