PRÉSENTATION

Après un essai autobiographique portant sur le premier demi siècle de mon existence à travers la planète (Missionnaire pour des temps nouveaux, Éditions Parole & Silence, 2005), mes amis m'ont suggéré de livrer mon expérience de cinq années hexagonales passées dans et autour d'un des hauts lieux où prétend se préparer une France de la mondialisation et de l'avenir : la Technopole Internationale de Sophia-Antipolis (TISA), près d'Antibes. Ici, dit-on, se jouerait en partie une carte maîtresse de notre destin national dans un concert des nations où priment les technologies de l'information et de la communication.

Je suis religieux, Salésien de Don Bosco (sdb), et à ce titre, je conduis des actions qui relèvent de mon ordre. D'autre part, mis à la disposition du diocèse de Nice, j'ai reçu mission de l'Ordinaire du lieu de prendre des initiatives pastorales relevant complémentairement de mes deux obédiences. En restructurant systématiquement chaque année depuis cinq ans le chantier de ces activités, de nouveaux impératifs et de nouvelles opportunités ont permis à chaque domaine d'intervention d'apparaître plus clairement dans les multiples connexions susceptibles de concourir à une plus grande efficacité de l'ensemble.

Cela est rendu à la fois nécessaire et possible par ma double nomination diocésaine de Directeur Délégué à la Culture (DDC), en même temps Chargé de Pastorale sur la TISA. En effet, le recoupement étroit des secteurs géographiques et des populations relevant virtuellement de cette pastorale spécifique - et plus loin de la DDC (dans la mesure où Sophia-Antipolis constitue un secteur clé de la culture dans le diocèse) - m'a fait conclure à la nécessité de mettre au point un fonctionnement de plus en plus intégré des secteurs pastoraux à moi confiés diocésainement, et les départements du Jean Bosco Services International (JBSI) relevant de mon ordre, toutes activités qui trouvent naturellement, dans les mêmes milieux, leurs points d'application.

On comprend comment et combien les compétences autonomes du JBSI sont, immédiatement, par ma personne, au service de mon double mandat diocésain, tous domaines de responsabilité restant saufs. Et cela se vérifie chaque jour ! En effet, plusieurs de ces activités n'étaient que des idées, des rêves, des utopies (au yeux de certains, de mes proches même !) et maintenant, après cinq années de recherches, d'essais et de tâtonnements, elles se concrétisent une à une au contact des réalités incontournables du terrain, de l'état de plus en plus impressionnant et alarmant du diocèse et des hommes que la Providence me fait rencontrer. Ainsi : certaines activités, assez théoriques au départ (en 2000 : il fallait bien commencer quelque part !) ont dû s'adapter aux conditions réelles d'un fonctionnement possible et souhaitable sur le diocèse. Ce fut le cas de l'Antenne Diocésaine pour le Monde de la Recherche (ADMORE) (entendez les « Travailleurs de la Technopole Internationale de Sophia-Antipolis ») et de l'Antenne Diocésaine Religions, Cultures et Civilisations (ADRECC), respectivement, et pour la création de l'Académie Clémentine, - entité indépendante, Loi 1901 -, qui a pris ce département en charge, en 2002. D'autres activités se sont absorbées l'une l'autre ou bien se sont distinguées l'une de l'autre en se développant. C'est le cas des initiatives à propos : du « religieux, du chrétien et du spirituel » explicite ou implicite ; du « psychologique, du spirituel et du philosophique » à distinguer mais à garder en connexion ; de l'art et du spirituel.

Une autre raison de cette redistribution permanente des activités vient non pas des domaines de compétences, - il s'agit de la même personne ! - mais d'une responsabilité multiple. En effet : autant les premières ne peuvent dépendre que d'une seule personne, vu ce qu'elles sont et exigent, autant les secondes réclament des collaborations multiples et diverses, surtout laïques (près de 70 collaborateurs) : car du côté ecclésiastique, malheureusement... ! Ce fut le cas depuis le début ! Cela ne peut malheureusement que continuer : d'où ce livre aujourd'hui, qui se réclamerait volontiers du prophète Jérémie, mais veut surtout éviter le ton de la jérémiade!

Chaque jour ce sont de nouveaux appels et de nouvelles réponses à inventer pour y répondre. Ainsi s'ouvrent de nouveaux chantiers avec de nouveaux partenaires, surtout et de plus en plus au niveau des institutions municipales et départementales, et se profilent des types d'intervention, toujours plus axés sur la mission d'évangélisation du monde de demain et du monde de la culture : de ce monde para chrétien (lettre 7). Le monde de la santé, par exemple (fin de vie, accompagnement, soulagement de la douleur et de la souffrance, formation des personnels infirmiers...) est un nouveau champ ouvert depuis un an par un petit livre, commis il a quelques années, et qui a suscité un intérêt inattendu (Petit Traité de la Compassion, Factuel, Paris-Genève-Bruxelles 2003). C'est aussi le cas de l'engouement de nos contemporains pour les « choses » extrême-orientales, que mes études sur le zen, méditation et esthétique, ont contribué à éclairer et qu'on me demande d'exposer et d'expliciter (Le Sourire Immobile et L'oeil instantané, Editions Dô, Nice 2002, et Shin Momoyama, Amalthée, Nantes 2005) (lettre 2). Et puis, il y a l'art, qui ne peut laisser personne indifférent quand il s'agit de Marc Chagall (La Bible Rêvée) et de Vincent van Gogh (Le Soleil Foudroyé), Singapour, NGM Publisher, 2003 et 2004. Couronnant le tout, en quelque sorte, forte demande sur le Nouveau Testament, avec la sortie de sa transposition en français contemporain par mes soins : Relire le Testament, en 4 tomes, Editions Dô, Nice 2004.

Colloques, séminaires, cercles de théologie et de philosophie, pastorale des milieux, de la santé et des vocations, cours, conférences, émissions de radio et télévision, Internet, montages 'PowerPoint', coaching managérial et spirituel, cabinet de psychanalyse, interventions internationales, écriture, édition, ministère paroissial dans les secteurs excentrés du diocèse, arts, voyages et pèlerinages, musique... Tout cela en vrac, suivant le moment, l'opportunité, la demande, la nécessité : la mission faisant loi ! Pour le détail, le lecteur intéressé peut aller surfer un instant sur www.a-nous-dieu-toccoli.com/.

Le catalogue de ces initiatives illustre la diversité des engagements objectifs et des types de personnes contactées ou à contacter, ainsi que le spectre de leurs insertions et de leurs besoins. Car, d'une part, il faut aller à la rencontre de la « clientèle » (très peu feront la démarche) et, d'autre part, il faut analyser les attentes inconscientes (car ils ne s'en doutent absolument pas pour la plupart, quel que soit leur mal-être). On comprend que la formation préalable du prêtre en (la) situation, au-delà de ses intuitions propres, constitue un facteur sine qua non de l'efficacité d'une pastorale à inventer sans cesse (lettres 8 et 10).

La TISA, à titre exemplaire, abrite plus de 30 000 « travailleurs » (bac + 6 ou 8, pour la plupart), originaires de plus de 60 pays et parlant environ 20 langues nationales : la plupart maîtrisent plus ou moins l'anglais. Il se trouve que je parle cinq langues. Je baptise, marie, reçois et confesse en bi-, tri- et quadrilingue parfois !... Mais quasiment personne d'entre eux n'habite le territoire de la technopole, et on les comprend, puisque c'est leur lieu de travail ! Ils rentrent chez eux dans les quelque dix agglomérations des alentours, et éventuellement participent s'ils parlent français, ou non, aux activités paroissiales de leurs lieux de résidence, quand il y en a ! Cette population est donc à cerner, pendant les jours ouvrables, en semaine, au creux des interstices d'une journée vouée au travail de rendement : avant 9h du matin et après 17h (très difficile !), ou entre 12h et 14h, lors de la pause-repas (et encore faut-il que les propositions soient intéressantes !). Comme il n'y a pas de demande explicite, il faut imaginer des nécessités virtuelles, et au besoin, révéler les manques, sans créer de mauvaise conscience ni d'esprit chagrin (lettre 5)!

Ce monde, leur monde, est désormais post chrétien, mieux para chrétien (lettres 1, 3, 4 et 5). Il est encore religieux quant aux rites et aux réflexes culturellement conditionnés. Il demande encore du culte, de la religion, rarement la foi ni comment la pratiquer ! D'ailleurs les excitations religieuses qui font mouche, viennent de plus en plus de sources non contrôlées par les instances institutionnelles : cela va de la série d'ARTE sur « L'origine du Christianisme » de Prieur et Mordillat à Pâques 2004, au cours qu'il m'est demandé d'assurer à l'Université de Nice Sophia Antipolis (UNSA) sur la « Bible, patrimoine mondial de l'humanité : Ancien et Nouveau Testaments».

En revanche, les dérives sont multiples, comme est multiple la culture de ces milieux pluriethniques, expatriés ou non : il est aussi des expatriations de l'âme ! (lettres 1 et 2) Ce qui l'emporte depuis quelque temps, c'est, dans le désordre, un certain Bouddhisme « hygiénique », comme pour se débarrasser des miasmes d'une civilisation polluante de l'esprit et du coeur. Et les sectes, surtout celles qui prônent, en la détournant, une méditation de type transcendantal. « On » aime aussi assez, - ceci vaut pour les Chrétiens en général et les Catholiques en particulier, lassés d'une religion froide et sans joie - , les communautés dites improprement et indûment « charismatiques » (le mot est maintenant piégé, comme le mot « évangélique » !), où « l'émotivisme et le sensibilisme », le chant « type scout d'Europe » et le sourire « sur commande », le « social » (à l'anglo-saxonne) et le religieux (à la pentecôtiste) sont privilégiés. Bref, et ceci n'est plus à prouver, il y a une demande inconsciente et implicite de « quelque chose d'autre », mais personne ne sait de quoi exactement. Et toutes les déclarations des évêques n'expliquent rien du tout, en prônant « une foi plus grande », alors que ce monde, le nôtre désormais, n'est plus ce qu'il était ! Le psittacisme n'est pas de la communication ! (lettre 9)

Qu'est-ce que croire, et comment croire aujourd'hui ? L'École Catholique a-t-elle une mission spécifique en ces temps de méta christianisme ? (lettre 6)

La dérive qui m'apparaît, pourtant, plus dangereuse encore, non seulement pour la foi, mais aussi tout « simplement » pour l'être humain, c'est celle du virtuel et de la virtualité : les mondes de l'Internet, et de la numérisation : le cybermonde (lettres 3 et 4). Depuis l'apparition de la puce informatique, il se joue un véritable drame au coeur des officines où se fabriquent les images de notre temps : l'imaginaire et l'imagination des jeunes générations sont à ce point saturés de représentations iconiques artificielles, qu'il ne reste déjà plus tellement de place ni de capacité (au sens du « disque dur ») pour appréhender les mondes symboliques et sacramentaires, lieux par excellence de l'expérience religieuse et mystique ! Une espèce d'avortement mental, doublé d'un clonage cérébral !

Tous ces domaines, et d'autres encore, doivent être reconnus comme les nouveaux champs où doivent monter les moissons nouvelles. Demander au maître de la moisson d'envoyer des ouvriers à sa moisson, exige de former des moissonneurs capables de reconnaître les terrains multiples et divers où planter la graine, pour pouvoir ensuite espérer moissonner un jour !

« Le semeur sortit pour semer ?...» Soit ! Mais s'il sème sans connaître les types de terrains et que la graine est semée alors dans les déserts et les gravats, voire le long des autoroutes, quelle moisson pourra-t-on espérer ?

Le fantassin, le journalier, l'OS, le « marine » du royaume, « le prêtre de base » ne peut plus être un «homme sans qualités », dont la bonne volonté et l'endurance physique ont fait les délices de beaucoup de générations et d'une certaine littérature de Cesbron à Bernanos. Des « Trois S » que l'on exigeait jadis pour sa qualification (Sainteté, Santé, Science), je suggère que l'on reconsidère quels types de sainteté et de science s'imposent pour pouvoir célébrer une « Messe pour le temps présent » ! Tout en se maintenant bien sûr en excellente santé (lettre 8)!

Quelle forme donner à ces réflexions qui n'ont cessé d'accompagner ma tâche depuis mon retour en France après quelque dix ans de mission en Asie ? Car il s'agit en fait d'un essai d'autobiographie pastorale, intellectuelle et mentale. Je suis revenu transformé de Chine et d'Asie du Sud-est, certes, mais ces cinq années depuis mon retour m'ont permis de mesurer l'ampleur des prises de conscience que l'impact de ces confrontations a provoquées en moi : ce sont de véritables déflagrations dont les ruines révèlent l'état de délabrement de toute une société civile et religieuse vivant au-dessus d'un volcan, tout en l'ignorant ou en feignant de l'ignorer ! Comme les habitants de Pompéi : on verra bien !

L'un ou l'autre sera peut-être surpris par la violence, voire l'implacabilité de certains mes propos : elles n'ont de cause et d'équivalent que la terreur et la révolte que m'inspirent mes observations et mes repérages sur le terrain, ici et ailleurs ! C'est le chirurgien de l'âme et de l'esprit qui parle : les gangrènes spirituelles sont bien plus difficiles à soigner que les physiques ! Comment procéder à des amputations de l'esprit ?

En écrivant, en tout état de cause, je n'ai cessé de penser à plusieurs prêtres de mes collègues et de mes amis, autant réguliers que séculiers, qui me disent « ne pas s'en sortir ou ne pas savoir comment s'en sortir». Et aussi à plusieurs « jeunes » que mon expérience m'a fait et me fait encore accompagner de temps en temps, et qui se/me demandent eux aussi comment « entrer là-dedans » ou « (s') en sortir » ! Pourquoi ne pas leur adresser ces quelques réflexions pratiques, me suis-je dit ? Oui, pourquoi ne pas leur envoyer quelques « épîtres pastorales », à l'exemple de l'Apôtre des mondes préchrétiens de jadis ?

Voici donc, sans prétention aucune mais non sans conviction, de la part d'un prêtre de base, ces dix lettres à mes amis « prêtres dans un monde para chrétien » !

Tokyo-Pékin-Hong Kong-Nice-Paris,
jour de mon 63 e anniversaire
13 février 2005

frise bas