http ://animatlab.lip6.fr/~pgerard/japon/TokyoShibuya/1010120720pict0055.html
http ://www.photosaga.com/Japon%20kids/index.htm
http ://www.photomatt.com/pictures/0004/source/06.html
La jeunesse japonaise a décidé de vivre dans le réel quotidien de sa vie ce qu'elle voit en permanence, jour après jour et depuis longtemps, dans les tonnes de mangas qu'elle ingurgite, boulimique et insatiable. Les amoureux du virtuel veulent le réaliser. La satire mais aussi la violence et le sexe étant venus pimenter les scénarios disponibles dans le commerce, la jeunesse se charge de les mettre en oeuvre. Les amateurs de cos-play (pour « costume play ») se déguisent même à l'image de leurs héros.
L'absence de censure, mais aussi de contraintes commerciales, permet aux auteurs du Komiké (ces « raves de mangas » où chacun vient vendre ses propres produits BD et acheter ceux des autres) de donner libre cours à leur imagination. Exclusivement dessiné par des filles, pour des filles, le « c » raconte des histoires de garçons homosexuels : ce genre, auquel est consacrée une salle entière, regroupe à la fois des créations originales et des parodies plus ou moins pornographiques d'histoires connues.
Ces histoires sont de l'ordre du fantasme. En tant que femme, j'aime les hommes, donc je préfère ne dessiner qu'eux. C'est simple, reconnaît En Asaki, la trentaine. À l'origine, Yaoi veut dire Yama nashi, « sans apogée », Ochi nashi, « sans chute », Imi ashi, « sans signification ». C'est typique des histoires qu'ont envie d'écrire les filles, sans se casser la tête. Mais, depuis, ça signifie des « histoires entre garçons », explique-t-elle.
L'univers des mangas s'articule autour de toutes sortes de dénominateurs communs dans le graphisme, les codes et les ressorts de l'action, dont les productions du Komiké offrent un miroir déformant. La tendance actuellement, c'est justement qu'il n'y a pas de tendances. On croit que les mangas se ressemblent tous, mais en fait ce sont les variations dans l'esprit, dans la manière d'exprimer les émotions, qui distinguent les auteurs. Tout est dans le détail, estime Nobuyuki Takagi. Dessinateur professionnel.
Voici le quartier de Shibuya, qui avec celui d'Harajuku, sont les lieux « in » et « tendance » ou « attitude » de Tokyo.
Élancée, short ultra-court zébré blanc et noir, yeux charbonneux, rouge à lèvres violacé et manteau lui battant les talons, c'est une amazone. Une nouvelle figure féminine des quartiers branchés. Les Amazonesu, sexy, avec un petit côté « cuir » ne sont plus une minorité pour longtemps. Mini-jupe rosé, bottes blanches à semelles compensées, teint cuivré aux rayons, maquillage pastel, dessous des yeux fortement soulignés en blanc et coiffure à la Barbie, voici une Ganguro, « visage noir ». Elle doit avoir seize ans et converse avec son portable en attendant une copine qui arrive, elle aussi, en mini et cheveux couleur paille, mais le teint blême, les jambes nues et chaussée de mules. Autour d'elles, parmi la foule bigarrée de ce haut lieu de rendez-vous qu'est le petit square où trône la statue de Hachiko - le chien fidèle - à la sortie est de la gare de Shibuya à Tokyo, toutes les filles semblent parées pour le carnaval.
Les Sans-abri hantent désormais les villes et les Kogyaru, du japonais Ko « petite », et de l'américain gai, « fille » qui se défoncent dans le look en seraient sans doute les deux extrêmes les plus représentatifs. Les premiers incarnent un Japon sur lequel le soleil se couche ; les secondes sont les filles de la prospérité : récession ou non, une vie facile leur semble la norme. Vêtue pour la parade ou plus classique, mais toujours sur le mode cool, la « jeunesse Shibuya » est indifférente au malaise économique et le quartier bouillonne d'activités diurnes et nocturnes sur lesquelles la récession ne mord pas.
Dès la tombée du jour, c'est la ruée vers les cafés, les karaoke boxes, les fast-food, les live houses (mini-salles de concert) et les cinés, les date club (club de rencontres) ou telephon club (téléphone rose). Certaines se livrent d'elles-mêmes à une forme de prostitution adolescente baptisée Enjo Koaai « soutien à la sociabilité »... La Lolita fait toujours recette sur le marché érotique Nippon.
Beaucoup de garçons et de filles traîneront jusqu'à l'aube dans les rues, les restaurants ou les cafés à BD (dotés d'une bibliothèque) ouverts 24 heures sur 24. Certains sont des « petites fugues ». Tokyo reste une ville sûre et, lorsque la nuit s'installe, Shibuya appartient aux ados qui, assis sur la chaussée, discutent, jouent de la musique ou somnolent sur des journaux.
La jeunesse Shibuya est-elle l'avant-garde d'un nouveau Japon ? Elle constitue assurément une minorité, un peu « jetée » aux yeux de la majorité des jeunes du même âge. Mais elle reflète aussi des mutations de valeurs et de modes de vie.
Les ados nippons ont grandi dans une société dont les repères ont vacillé sous le triple coup de la mondialisation, de l'évolution démographique, dénatalité, vieillissement, et de la récession.
Ils sont indifférents aux problèmes des adultes, mais conscients que le Japon dans lequel ils sont nés au début des années 1980, celui de ce que l'on baptisa le « modèle », est à bout de souffle. L'éclatement de la bulle spéculative au début de la décennie 1990 a marqué la fin du cycle de croissance équilibrée.
Les jeunes se détournent de la compétition dans le conformisme qui était l'apanage de Japan Inc. Nés dans une société riche et qui le reste, ils cherchent à tâtons d'autres modes d'épanouissement : une plus grande autonomie, la solidarité ou l'extravagance. Certains trébuchent, d'autres sombrent. Mais la majorité nage dans le courant.
La jeunesse Shibuya, c'est l'extravagance. Et ce sont les filles qui mènent la danse. Mais la Shibuya kei, « la tendance Shibuya», va au-delà de simples excès : elle est à l'origine d'une lame de fond de modes proprement japonaises qui collent au marché et se renouvellent à un rythme effréné. Il y a quelques années, c'étaient les « petites madames » Komadamu, BCBG, qui lançaient les modes : aujourd'hui, ce sont les adolescentes.
Voici maintenant le défilé des « look ». Entre autres : « à la vieille de la montagne » Yamamba air, l'aspect crasseux (dirty look) ou l'incontournable style Kawai (mignon) c'est-à-dire un peu « nunuche ». Le look se construit dans une surenchère ahurissante de couleurs, de formes et de matières ; les Decora-chan, sortes de poupées anglaises noyées sous les rubans et les festons, ou des Cyber-kei au look futuriste ; le Kosupure ou Cosplay (de l'américain : costume play), un avatar moderne d'une tradition du travestissement qui a ses lettres de noblesse avec les acteurs adulés du Kabuki jouant des femmes ou les actrices de la troupe théâtrale Takarazuka qui interprètent des rôles masculins dans des comédies musicales on ne peut plus populaires.
La « génération Shibuya », elle, n'est ni revendicative, ni rebelle : elle sacrifie à un conformisme décalé par rapport au canon conventionnel. Avec un côté bohème, Harajuku est le creuset d'une créativité avant-gardiste, l'Ura-Hara-Kei, « la tendance Harajuku de derrière », dans les maisonnettes des petites rues (« de derrière ») du quartier en boutiques de fringues et de colifichets, en sélect shops (espaces ésotériques pour initiés), en dépôts-vente de designers en herbe ou en salons de coiffure « aquarium » avec leurs baies vitrées
C'est là qu'a commencé le phénomène des Karisuma Biyoshi, les « coiffeurs charismatiques », et que se son fondés les empires de la fringue : la petite rue Takeshita dori, un souk inépuisable, et à côté un supermarché de la fripe, Hanjiro. Les employés, vêtus dans le style Ajiappoi, « saveur asiatique », qui saluent chaque arrivée d'ascenseur par un très traditionnel Iraisshaimase, « bienvenue » repris à l'unisson. Des bougies odorantes et de la musique techno confèrent un côté un peu mystique à ce haut lieu d'expérimentation du look. L'américain Gap et de son homologue Nippon, Uniqclo, ont embrayé, en ouvrant des magasins à Harajuku. Mais, déjà, le centre du quartier se déplace, de Ura Harajuku, il passe vers Harajuku North End...
À Shibuya, c'est le grand magasin « 109 », à deux pas de la gare, qui est dédié aux « minettes tendance ». On se rue chez Coco-Lulu, chez Egoist ou chez Cecil Mc.Bee aux cycles de mode ultracourts. Chez Egoist, c'est en août que l'on conçoit les manteaux d'hiver qui sortent en novembre, commente Chiemi Furuta, rédactrice en chef de Shibuya News, magazine consacré à la mode de la rue. En 2000, Egoist a battu le record du plus gros chiffre d'affaires au mètre carré. Les arbitres des modes au « 109 » sont les karisuma ten-in, les « vendeuses charismatiques », et les street magazines organisent des séances photo avec pour modèles leurs lectrices.
Cette société semble jouer avec des leurres et ces jeunes naufragés s'y laissent prendre. Bien que la délinquance juvénile tende à diminuer quantitativement, sans avoir jamais atteint un niveau comparable à celui de la plupart des pays industrialisés, la gravité des crimes commis par des adolescents s'accroît. Ces crimes sont d'autant plus déroutants que leurs motivations sont difficiles à saisir, commente Masayuki Tamura, directeur du département de prévention de la délinquance à l'Institut national de recherche de la police.
Depuis deux ans, une suite de meurtres atroces a bouleversé l'opinion : en décembre 1999, un jeune tranchait la gorge d'un enfant de cinq ans jouant dans un jardin public ; en mai 2000, un adolescent de dix-sept ans détournait un autocar et tuait à coups de couteau une vieille femme prise en otage ; quelques jours plus tard, un autre poignardait à quarante reprises une voisine âgée. Le mois suivant, un quatrième tuait sa mère et blessait deux de ses camarades à coups de batte de base-ball. En août, un lycéen de seize ans tuait dans leur sommeil trois membres d'une famille et en blessait trois autres à coups de couteau de chasse parce qu'ils l'avaient accusé de les regarder dans leur salle de bains...
En 1999, le nombre de jeunes (de quatorze à dix-neuf ans) accusés de meurtre a été multiplié par deux, (117 cas) et, au cours du premier semestre 2000, un millier de mineurs ont été arrêtés pour meurtre, viol, violence ou incendie criminel (+ 2% par rapport là la même période en 1999). Le nombre des adolescents placés en maison de redressement a pour sa part doublé au cours des cinq dernières années passant de 3 800 à 5 600, en 1999, dernier chiffre connu.
L'augmentation du nombre de crimes commis par des mineurs et la féminisation de la criminalité juvénile sont montées en épingle par la presse, certes, mais la réalité statistique demeure. La plupart sont vraisemblablement suicidaires, mais ils n'ont pas le courage de passer à l'acte, et ils s'enlisent alors dans leur monde morbide jusqu'au jour où certains « explosent » : Je me haïssais, et en tuant quelqu'un, j'avançais vers ma propre mort, a déclaré au tribunal un adolescent accusé du meurtre d'une femme à Ojiya, préfecture de Niigata.
Les jeunes criminels expliquent souvent leur geste par une rage incontrôlable, disproportionnée par rapport à la cause de celle-ci, qui s'empare d'eux. Une pulsion que rend un mot du langage adolescent : kireru, qui vient de l'expression « couper le cordon du sac de l'endurance ». Rappelons-nous les études du Dr. Takeo Doi, The Anatomy of Dependence (le concept d' « amae », cette indulgence passive de la mère) et The Anatomy of Self (les concepts de conscience de soi, de communication et de relation), chez Kodansha, Tokyo). Katsuhiro Sakai est d'avis que la plupart sont des « psychopathes/raids » qui n'éprouvent ni sentiment de faute ni remords : solitaires devant leur écran de jeux vidéo, ils n'ont jamais été formés à vivre avec les autres, poursuit-il. Cette solitude ne les prépare ni à endurer ni à imaginer la douleur de leur victime, explique pour sa part Masayuki Tamura.
Ces jeunes à la dérive figurent parmi les naufragés d'une société en transition qui, au cours de ces cinquante dernières années, a encaissé des mutations profondes mais qui était portée, d'abord par une volonté de redressement, puis par une expansion dont chacun, à son niveau, constatait les bénéfices. Aujourd'hui, la récession a enrayé cette force motrice.
Selon le criminologue Jinsuke Kageyama, les crimes commis par des adolescents sont souvent le fait d'individus introvertis, victimes de brimades à l'école qui commettent des crimes « théâtraux » pour attirer l'attention. Le jeune assassin devient à ses propres yeux un « héros négatif », protagoniste d'un « spectacle » qui a pour public la société entière, explique-t-il.
Je voulais voir si j'avais la force qu'il faut pour tuer quelqu'un, a déclaré le jeune meurtrier d'une vieille dame.
Cette nouvelle vague de crimes commis par des adolescents a commencé en 1997 : dans un acte de « démence spectaculaire, un lycéen » de Kobe trancha la tête de l'un de ses jeunes camarades et l'exposa à la porte de son établissement. Ce drame a eu un effet dévastateur : d'autres, par la suite, ont voulu faire « mieux », plus choquant, fait valoir Masayuki Tamura.
Les lycéennes qui, de leur côté, se prostituent ne font que participer, avec une candeur perverse, du cynisme ambiant. Leur dérive est l'illustration de la contradiction ressentie par une partie des jeunes entre, d'un côté, un système éducatif fondé sur la compétition et le sacrifice, et, de l'autre, une société conduite par la toute-puissance de l'argent et indifférente à ceux qui chavirent : une « société du mensonge», résume le sociologue Shinji Miyadai.
David Esnault, journaliste, lauréat du prix Reporter au Japon, 1998 diagnostiquait déjà, dans un article passé quelque peu inaperçu, des aspects terrifiants de ce qui n'a fait que se développer et empirer. En voici un terrible catalogue.
1 - sLa chasse à l'homme, phénomène connu sous le terme d' Oyaji gari. Des adolescents se regroupent en bande juste pour un soir, parfois sans même se connaître, et s'attaquent à des passants éméchés ou à d'autres proies faciles comme des sans-abri. La police de Tokyo a arrêté récemment une bande de douze garçons, âgés de dix à dix-sept ans, qui avait commis, en cinq mois, trente-six agressions contre des personnes âgées. Les adolescents dépensaient l'argent dérobé, au total, l'équivalent de 7 à 8000 Euros, dans des centres de jeux vidéo. Le chef du gang n'avait pas treize ans...
2 - sLa prostitution de jeunes filles, le plus souvent des lycéennes. Tous les Japonais connaissent l'euphémisme enjo kosai (Enjo signifie « aider » et kosai « sortir avec ») pour désigner ce phénomène. Le soir, dans le Kabuki-cho, le quartier chaud de Shinjuku à Tokyo, se multiplient les affichettes, collées à la va-vite sur des poteaux indicateurs ou dans des cabines téléphoniques, fournissant des numéros de « clubs téléphoniques ». Ces officines, certaines sont clandestines, mais d'autres ont pignon sur rue, mettent le client en relation avec une jeune fille, en lui donnant son numéro de téléphone portable. Les clients, en général des hommes de quarante à soixante ans, salariés, hommes d'affaires, pères de famille, paient de 4 à 500 Euros pour un rendez-vous. Les jeunes filles sont scolarisées, n'ont pas de difficultés sociales particulières et semblent essentiellement motivées par l'argent, avec lequel elles s'offrent des vêtements de marque, des cosmétiques ou encore des accessoires coûteux.
3 - sLes violences familiales : psychiatre à l'hôpital de Yoyogi, dans le centre de Tokyo, le docteur Masao Nakazawa en est le spécialiste. Il s'avoue sidéré par le nombre de foyers où les enfants battent leurs parents et raconte le cas d'un garçon n'ayant pas réussi, après le collège, à intégrer le lycée de son choix. Comme si sa vie entière était conditionnée par cet échec, l'adolescent a ensuite raté le concours d'entrée à l'université. Sombrant dans la déprime, il a rendu ses parents responsables de ses défaillances et terrorise depuis toute sa famille, la tyrannisant, la battant, la menaçant d'un couteau, etc. La police refuse d'intervenir, arguant qu'il s'agit d'une affaire privée, d'autant plus que le fils se comporte normalement à l'extérieur de chez lui. Un tel drame familial n'est pas un cas isolé. Le docteur Nakazawa affirme en rencontrer tous les jours.
4 - sLa violence scolaire. L'école est aussi le lieu d'une violence quotidienne, extrêmement répandue et qu'on appelle ijimé. Littéralement, ce mot signifie « torturer » (ijiméru), mais on le traduit plus justement par « s'en prendre aux plus faibles ». Dans une classe, un groupe d'élèves se choisit un souffre-douleur et le persécute pendant plusieurs mois parce qu' « il perturbe l'harmonie du groupe ». Si le harcèlement est surtout psychologique, il n'exclut pas les brutalités physiques. Les professeurs ferment les yeux sur cette pratique cruelle, qui est loin d'être un simple bizutage ou un rite initiatique. D'après une vaste enquête conduite par le ministère de l'éducation en 1997, un tiers des élèves indiquent avoir été ou être victimes d'Ijimé, surtout au collège, où le problème est particulièrement aigu. Le harcèlement devient parfois si grave qu'il conduit certains jeunes au suicide ou, à l'inverse, au meurtre de leurs tortionnaires.
5 - sLa nature des crimes et l'âge de leurs auteurs. Plus que la croissance de la délinquance en elle-même, c'est le changement de la nature des crimes et l'âge de leurs auteurs qui préoccupe la société. Les agressions, d'une violence extrême, sont perpétrées par de tout jeunes adolescents, de manière quasi gratuite ou pour des motifs futiles. Un rapport du ministère de l'éducation souligne que « les auteurs [des violences] sont des élèves apparemment normaux. Ces élèves donnent des signes d'avertissement minimes, qui passent inaperçus, comme des réactions disproportionnées à de petites choses »
6 - Le butterfly knife. Il s'agit d'un couteau doté d'un double manche orné et d'une forte lame, avec lequel ont été commises la plupart des agressions récentes. La mode du butterfly knife a été lancée grâce à une série télévisée intitulée « Gift », « cadeau », où le héros maniait cette arme avec une grande dextérité. Une autre série, « GTO », jouée par un acteur en vogue auprès des adolescents et déclinée aussi en manga, aurait également eu de l'influence. Mais il y a une différence de taille entre porter un couteau et s'en servir pour tuer quelqu'un. Si les jeunes utilisent cette arme, c'est probablement parce qu'on peut s'en procurer une dans n'importe quel magasin pour 15 à 45 Euros.
7 - sFaut-il vraiment craindre que les jeunes ne fassent pas la différence entre l'image virtuelle sur l'écran et la vie réelle ? Les causes profondes de cette recrudescence de la violence résident en fait dans la désagrégation de la famille, la crise du système éducatif et les conséquences de la politique de croissance économique à tout prix menée depuis 1945. Après la seconde guerre mondiale, les Japonais ont concentré leur temps et leur énergie au travail et à l'entreprise, délaissant leur vie familiale et communautaire. Les dégâts provoqués dans la société sont patents : les relations humaines se sont considérablement dégradées, dans une culture dominée par l'appartenance à une communauté (à l'inverse de la société occidentale depuis longtemps individualiste) et les valeurs traditionnelles sont peu à peu tombées en désuétude. La jeunesse se retrouve aujourd'hui sans repère.
Et cette impitoyable obligation de réussite...
Alessandro Gomarasca (p 142-149) est un fin connaisseur des rapports d'inspiration et de désinterprétation, voire des avoués détournements sado masochistes, entre la vieille tradition des mythes du Shinto vénérable et l'exploitation éhontée qu'en font certains producteurs de mangas et de films.
Car parler d'horreur au Japon signifie d'abord se référer à un ensemble de traditions mythologiques et littéraires de longue date, profondément ancrées dans l'imaginaire Nippon. Un large éventail de figures et de motifs d'origine Shinto ou Bouddhiste, liés au territoire de l'arcane, du démoniaque, de la possession, des phantasmes, des morts inquiets et des esprits vindicatifs, fait partie de nombreuses oeuvres de la tradition littéraire et théâtrale nippone (l'ensemble des arguments du Nô), un répertoire dont s'est donc emparé le cinéma pour s'en approprier les thèmes et les figures.
Ainsi, si l'univers du film dit Slasher est un univers masculin (yin) dominé par le phallus et par la crainte de la castration, celui du film d'occultisme est un univers féminin (yang) dominé par la vulve (un terme relié à l'idée de porte, d'entrée, d'ouverture) et par la peur d'être pénétrée, possédée ou fécondée. Là où l'imaginaire du film Slasher est obsédé par les couteaux, les haches, les perceuses ou les tronçonneuses, le langage du film, d'occultisme est dominé par un univers viscéral d'orifices, de tourbillons, de portails, de couloirs, d'espaces internes, de menstruations, de liquides, de foetus et de grossesses. Si dans l'univers du film slasher même les femmes doivent apprendre à se masculiniser, c'est-à-dire qu'elles doivent assumer le phallus, s'approprier le couteau ou la tronçonneuse et les retourner contre l'assassin, de manière complémentaire le film d'occultisme se dénoue seulement lorsque les personnages « fermés » se féminisent, lorsqu'ils s'ouvrent métaphoriquement ou littéralement (comme c'est le cas du protagoniste de Videodrome qui voit apparaître sur son estomac un énorme vagin) à l'altérité. Si le langage du film Slasher s'adresse à des peurs et des désirs profondément enracinés dans l'univers masculin, les histoires de l'occultisme reflètent au contraire des angoisses et des tensions plus directement féminines.
C'est justement à partir de ce courant, à mi-chemin entre l'horreur et la pornographie, que, dans la seconde moitié des années 1980, émergent les premiers films splatter, les dénommés splatter eros du metteur en scène Komizu Kazuo (alias Gaira) : Bijo no harawata, « Les Intestins de la belle », (p 138). Chiniku no hana, « Fleurs de chair et de sang », met en scène un fou vêtu en Samouraï qui enlève une jeune femme, la
traîne chez lui et la démembre lentement. Après la consommation de l'ordalie de sang, caractérisée par des effets gore d'un très grand réalisme, le film s'achève par un plan panoramique de la maison... le sol est jonché de restes humains épars, en état de recomposition et attaqués par les larves. Mais des fleurs éclosent sur les restes de chair pourrie...
L'épisode de Guinea Pigs dirigé par Hino est particulièrement délirant : un jeune peintre découvre une sirène moribonde dans les égouts. Il l'emmène chez lui, la plonge dans la baignoire et assiste à sa longue agonie. La sirène se met à vomir du sang et des vers, et, sur son corps, apparaissent des tumeurs géantes. Celles-ci éclatent en libérant du pus et des liquides multicolores. Inspiré par sa nouvelle muse, l'artiste recueille ces fluides et s'en sert pour peindre.
La convergence entre l'horreur, la féminité et la corruption a des échos profonds dans l'imaginaire japonais. La dynamique de cette convergence trouve sa première représentation dans le mythe d'Izanagi et Izanami, le couple primitif du Shintoïsme. À la différence d'Adam et Eve, la crise de ce couple ne naît pas du péché, mais vient du fait que la déesse Izanami est vue par Izanagi dans un état de putréfaction. Izanami est descendue aux enfers et a mangé la nourriture des morts. Son état n'est pas irréversible à condition qu'Izanagi ne la regarde pas (cf. le mythe d'Orphée et Euridyce dans la tradition occidentale). Le mâle cependant désobéit et voit le corps d'Izanami décomposé, recouvert de plaies, envahi par les vers. L'amour se transforme alors en horreur : Izanagi fuit, poursuivi par des Créatures monstrueuses. Tu as vu ma honte et ma nudité. Maintenant je veux voir la tienne, hurle rageusement la déesse.
Ce mythe renferme tous les archétypes de l'horreur. La dynamique du regard en particulier, est celle autour de laquelle se structure toute la problématique du genre. De là naîtront les Otaku qui survivent de la fascination d'eux-mêmes en tant que « voyeurs », et s'enferment pour se « nourir »( ? ) de toute les « nourritures de mort », comme Izanami. Dans le film d'horreur, et dans le cinéma en général, le regard est l'équivalent du couteau. Ses extrémités sont toujours sexuellement codifiées. Le sujet qui regarde est le mâle, l'objet regardé, la femme. Regarder, comme par ailleurs photographier ou filmer, est un acte de pouvoir, d'agression, de cruauté phallique. Dans le film slasher , l'objectif de la caméra coïncide souvent avec l'oeil de l'assassin. Mais dans le même temps, comme dans le mythe d'Inazagi et Izanami, la géométrie du regard peut s'inverser : l'oeil de l'horreur pénètre, mais est aussi pénétré. Une fois atteint le point de la « nudité » du féminin, et de la mort, le regard concupiscent du monstre/mâle/spectateur est enfin transpercé, dominé, aveuglé. Le regard phallique est castré par l'irruption de l'élément troublant. Il ne reste plus au spectateur qu'à mettre sa main devant les yeux, comme pour se soustraire à un danger toujours présent dans ce genre de visions : cf les meurtres évoqués plus haut.
Mais le mythe d'Izanagi et Izanami sert aussi à illustrer la problématique plus typiquement japonaise de l'angoisse face à la corruption. Dans le Shintoïsme, la répulsion rituelle pour le kegare, le terme qui sert à indiquer les blessures, les liquides organiques, la décomposition des cadavres, le sang ou la simple saleté, a un poids plus important que dans d'autres systèmes mythologiques ou religieux, voir le chapitre sur le Misogi. Le corps féminin, dans ce système, précisément par sa physiologie « ouverte » et par les flux corrompus qui s'en échappent, - autrefois, dans certains lieux du Japon (comme dans certaines cultures méditéranéennes, actuellement,encore), les femmes s'isolaient durant leurs menstruations - est considéré comme plus impur que le corps masculin. L'antidote traditionnel aux dangers du Kegare est la purification physique par l'eau, le sel ou bien la purification morale, faite de privation et de souffrance corporelle. La fixation sur l'image de la femme attachée, torturée et violée qui caractérise de nombreuses expressions de l'imaginaire Nippon, notamment dans la production pornographique et horrifique, se rapprocherait selon certains, d'une sorte d'exorcisme symbolique de purification. Une lecture qui naturellement ne peut servir à justifier la misogynie qui caractérise ces productions, mais simplement à la situer dans son contexte culturel.
Les Shôjo Manga (voir le chapitre sur Manga/Anime/Kawai/Gashapon), en particulier, ont très souvent représenté une source d'inspiration primaire en ce qui concerne les modèles, l'atmosphère et les formules narratives. Dans ce genre de production, l'élément central n'est pas la violence ou le sang, mais le halo du mystère, de l'occulte et du surnaturel. L'effet recherché est le frisson : le sang qui se glace d'effroi pour un détail inquiétant, une apparition fantomatique, une coïncidence macabre, un dénouement surprenant, un renversement de perspectives, un soudain court-circuit de la réalité. C'est à ces éléments que se réfèrent les grands maîtres de la bande dessinée de terreur comme Umezu Kazuo et Mizuki Shigeru, mais aussi la nouvelle vague des dessinateurs et dessinatrices de l'horreur, de Koga Shinichi à Itô Junji, de Sakisaka Keiko à Inuki Kanako (la « reine du macabre et du bizarre ») et d'Ima Ichiko à Saitô Kuniko. Le grand protagoniste de ces histoires n'est pas le couteau, mais ce que les Japonais appellent Shinrei Mono, le spirituel, le parapsychologique, le surnaturel, mêlé à l'horreur, au meurtre et stupre.
Dans la meilleure tradition de la littérature et du cinéma d'occultisme, une grande partie de ces histoires, aussi bien dans les bandes dessinées que dans les films, est dominée par le féminin. Non pas un féminin passif, relégué au rôle de victime, mais un féminin puissant, aussi bien au niveau des personnages que des symboles. Dans nombre d'histoires qui font partie de la nouvelle vague horrifique nippone, les protagonistes sont des femmes, ou des hommes symboliquement féminisés. L'image de l'adolescente, en particulier, est la reine incontestée de ce genre de représentation. L'association entre Shôjo et horreur est devenue un cliché de la culture japonaise contemporaine, en termes de spectateur type comme en termes de personnages.
La représentation de la jeune fille éthérée dans les habits du tortionnaire est le reflet d'un substrat mythologique traditionnel où les dynamiques de la terreur étaient souvent dirigées et activée par des figures féminines. Mais si le monstre est antique, la conscience culturelle du monstrueux évolue et assume toujours de nouvelles significations : voir les milliers de sites mangas de toutes sortes sur Internet, où la « jeune fille » est la nouvelle amazone et déambule sans Shibuya et Harajuku, en début de soirée. Dans ce sens, l'irruption d'une féminité active et puissante dans l'horreur japonaise de la fin de siècle est le signe en même temps l'une peur et de désirs associés à l'apparition d'une nouvelle identité féminine à l'horizon de la société nippone contemporaine, un processus qui s'accompagne de la naissance de nouveaux phantasmes dans esprit de l'Homo japonicus. Quant à savoir si le rayon d'action de ces phantasmes se limitera à l'obscurité des salles de cinéma ou s'étendra la réalité du pouvoir politique et de l'organisation sociale, seules les nouvelles générations de Japonais pourront y répondre.
Les lumières se rallument et les spectateurs se lèvent, pendant que sur l'écran défile le générique de fin : n'était-ce qu'un cauchemar ?
Mais d'autre part, cette génération, et pour la première fois à cette échelle, s'ouvre de toutes les façon sur le monde extérieur... au Japon ! L'altruisme sous forme de volontariat est l'une des nouvelles dispositions de la jeunesse japonaise. Une disposition relativement récente qui se manifesta de manière massive et spontanée au lendemain du séisme de Kobe, en janvier 1995, et qui, depuis, s'exprime sous des formes diverses. Difficile à quantifier et moins répandu qu'en Occident, le bénévolat des jeunes n'est pas moins un phénomène diffus : en 1999, on dénombrait sept millions de bénévoles répartis en près de cent mille groupes associatifs. Il dénote un glissement dans l'échelle des valeurs. Nés dans une société prospère, les ados nippons ont des aspirations post-matérialistes. Plus disponibles, ils sont en quête d'un « supplément d'âme » : Parce que le Japon a atteint un niveau de prospérité, beaucoup de jeunes sont las de la compétition. Ils préfèrent vivre plus modestement mais en fonction de valeurs qu'ils ont choisies, estime Tsutomu Hotta, ancien procureur et président de la fondation Sawayaka qu'il a créée afin de développer chez les adolescents le bénévolat en faveur des personnes âgées.
Nos parents voulaient s'en sortir, « réussir », gagner de l'argent. Pour moi, l'argent n'est pas une fin, c'est un moyen pour faire quelque chose qui m'intéresse : il y a tant de choses à voir, dit Izuki, l'étudiante en agronomie de Kodomotachi. Ces jeunes bénévoles sont les figures d'une jeunesse qui ne se fait guère remarquer par ses excès ou ses déviances, mais n'en est peut-être pas moins plus représentative de tendances lourdes des évolutions sociales. Au-delà de la « défonce » dans le look, ou de la délinquance juvénile, la « planète jeune » est, au Japon comme ailleurs, complexe et différenciée, à l'image de la société elle-même.
Le mal-être des « feux follets » épinglés par exemple dans les romans de Ryu Murakami (pour prendre un auteur traduit en français), qui, depuis Un bleu presque transparent, publié en 1976, jusqu'à Lignes (1998) ou Exode vers le pays de l'espoir (2000, non traduit), décrit une génération qui ne croit à rien, saisie du vertige du vide et de l'autodestruction. C'est certes une facette de la réalité. Mais une facette seulement. Il faut laisser leur marginalité aux habitants des espaces liminaires : ils expriment à leur manière un refus de la domestication, une dérive à prendre en compte mais qui saurait être l'aune à laquelle apprécier l'état d'une société dans son ensemble.
Les sondages indiquent depuis des années que le degré de satisfaction psychologique des Japonais est inférieur à leurs satisfactions matérielles. Si une partie des vingt ans se complaît toujours dans les rituels consuméristes, une autre prend ses distances par rapport aux engouements versatiles des modes. Certains reviennent aussi partiellement sur cette « déréalisation » du monde, culture virtuelle des jeux vidéo, qui a accompagné l'euphorie de la bulle spéculative des années 1980. Ils veulent croire à quelque chose, trouver une direction qui se dérobe. Une quête qui les rend disponibles aux expériences, y compris au mysticisme syncrétique, au grand bonheur des sectes, mais qui est aussi l'expression d'une évolution sociale plus générale : le passage progressif d'une société axée sur les relations dans le travail à une société fondée davantage sur des liens d'affinité, dont le bénévolat est une expression.
L'engagement de jeunes Japonais dans des actions humanitaires à l'étranger recouvre une autre aspiration : sortir de l'archipel. Les vingt ans commencent à constituer une « génération sans frontières ». Moins ethnocentristes, plus tolérants des différences, ils sont curieux de découvrir de nouvelles valeurs : Ils s'entendent, facilement avec des Étrangers, note Mariko Fujiwara, sociologue de l'Institut de recherches Haku-hodo. Cette « génération sans frontières », qui s'est frottée à l'étranger, se retrouve souvent, au retour dans l'archipel, en porte à faux par rapport à un conformisme toujours pesant. Mais de plus en plus de jeunes cherchent à travailler dans des entreprises étrangères et sont de moins en moins isolés dans une société désormais plus fluide et plus fragmentée.
Les jeunes Japonais du tournant du siècle ne contestent rien : ils se contentent de se dérober aux contraintes. Leurs valeurs se diffusent dans la société par capillarité, au fil de comportements en rupture avec le productivisme. Mais c'est aussi une génération qui a ses appétits, ses impatiences. Le fossé avec les parents est existentiel dans le sens général du terme. Ils ignorent quelle société ils souhaitent, mais ils savent ce qu'ils ne veulent pas pour eux-mêmes.
Ceux-ci sont indifférents au culte de la griffe et de l'argent de leurs aînés, beaucoup de jeunes Japonais d'aujourd'hui ont des centres d'intérêt papillonnant et sont en quête d'expériences. Et ils organisent leur vie en conséquence.
Je n'aime pas les contraintes d'une entreprise, dit Masaharu. Il a vingt-trois ans et est informaticien. Il alterne travail et loisirs : quelques mois dans une start-up à concevoir des programmes, puis la plongée sous-marine aux Philippines ou ailleurs. Je gagne presque autant, la liberté en plus, ajoute-t-il.
Le nombre croissant de Furita, de l'anglais free et de l'allemand Arbeit : travail, est symptomatique d'une aspiration à une plus grande autonomie. Souvent diplômés d'université, ils refusent un emploi stable et préfèrent travailler jusqu'à la trentaine à temps partiel. Apparus pendant la période de bulle spéculative, les Furita sont l'expression d'une convergence entre, d'un côté, une évolution du marché de l'emploi, plus concurrentiel et plus mobile, privilégiant le travail temporaire par souci de rentabilité, et, de l'autre, les aspirations nomades d'une nouvelle génération qui préfère des parcours plus individualisés et une vie nonchalante ! Le ministère du travail s'inquiète d'ailleurs de la diffusion de la « culture furita », perçue comme le signe d'un recul de l'éthique du travail, et il a lancé des campagnes « anti-furita ».
Comme Yukio, certains diplômés issus de la classe aisée préfèrent vivre plus modestement mais à leur goût, à leur rythme. Cette liberté a un prix ; le travail précaire n'est pas couvert par les assurances sociales et, un jour ou l'autre, il faut que le Furita s'établisse : il choisira une PME ou montera sa propre affaire. D'autres sont moins motivés : on les appelle Putaro, « Taro flottant » - Taro est un prénom de garçon. Contrairement aux Furita qui ont un objectif, les Putaro se laissent porter par la vie.
L'Occident a figé le salarié Nippon en un archétype de la période de l'expansion 1960-1980 : le « croisé » de la production, employé à vie, dévoué à son entreprise et vêtu d'un costume tristounet. Cette image caricaturale, si tant est qu'elle ait jamais correspondu à une réalité, ne reflétait en rien un atavisme social. La société japonaise est devenue plus fluide, offrant davantage de failles aux couches sociales qui ne visent pas à grimper aux échelles des carrières de l'élite. La crise est peut-être en train de soulever le couvercle étouffant les aspirations au plaisir, le rire, le jeu, l'attrait pour l'étrange, l'inconnu, que le militarisme puis la mobilisation des énergies vers la production avaient cherché à domestiquer. Il n'y avait aucun atavisme dans le comportement du salarié Nippon tel que l'Occident se le représentait : il était enserré dans un faisceau de contraintes et d'avantages. Le plaisir de jouir de ce qui est donné à vivre est une dimension de l'âme japonaise qui fait pendant au goût de l'austérité et du sacrifice de la tradition martiale.
Les valeurs productivistes sont certes encore la norme de l'establishment politico-économique : l'épithète de « célibataires parasites », dont le sociologue Masahiro Yamada affuble les vingt-trente ans qui vivent chez leurs parents est révélatrice. Ces « parasites » auraient perdu le sens de l'effort et s'éterniseraient dans l'adolescence. Leur « tare », se dérober à l'activisme prométhéen qui a tendu à faire du Japon une société lisse, positive, asservie à la mécanique industrieuse. À leur manière, sur le mode labyrinthique de leur hédonisme à la petite semaine, les jeunes Nippons renouent peut-être avec certaines formes de « l'esprit de plaisir » porteur d'une « soif d'infini » qui innerva l'époque Edo (du XVIIe siècle au milieu du XIXe).
Ils s'affranchissent en tout cas, sans même se donner la peine de les contester, de certaines conventions sociales. À leur liberté d'allure s'ajoute une liberté de ton qui transparaît dans le langage direct, sans les fioritures des formules de politesse, avec lequel ils s'adressent par exemple à leurs enseignants. Jouant du cyberspace pour communiquer, ils subvertissent en outre le mode classique de socialisation verticale, lequel enserre l'individu dans un système hiérarchisé, structurant les comportements en fonction des positions et d'une identification au milieu de référence, université, firme. Le cyberspace instaure des modes de socialisation plus directs.
Dans une société de réseaux comme l'est traditionnellement le Japon, les nouvelles technologies de la communication donnent une amplitude sans pareille aux « communautés sans proximité », transcendant les âges ou les positions sociales et entamant le formalisme des relations sociales. La récession a achevé de faire voler en éclats les deux fondements du pacte social de Japan Inc. : l'appartenance de la majorité à une nébuleuse classe moyenne par l'homogénéisation des modes de vie, et la vénération du diplôme comme sésame à un « emploi à vie », synonyme de sécurité. Aujourd'hui, les inégalités sociales sont évidentes, quant au diplôme, il n'assure plus automatiquement une carrière.
C'est à cette nouvelle donne socio-économique que doivent s'adapter les « ados » japonais. Mais ils ne font pas que la subir, ils la façonnent également. La société est en mutation et donc plus fluide. Mais la société, elle, est en mouvement. Les vingt ans exploitent à fond les espaces interstitiels de liberté d'une société d'abondance et s'arrogent le surcroît d'autonomie produit par le morcellement de l'appareil productif sous le coup des restructurations. Toutes les nouvelles générations, diront les esprits chagrins, se démarquent des précédentes pour finalement entrer dans le moule à l'âge adulte. Sans doute. Mais, cette fois, le moule lui-même est en train de se déformer sous d'irrésistibles pressions extérieures, et les jeunes Japonais se sont engouffrés dans la brèche qu'ils contribuent à élargir.
Au Japon, comme en France, les « ados » s'assemblent et se ressemblent, rapporte Le Monde du 11 juin 2005, (p. 46-56), adoptent des codes. Pour être quelqu'un, disent-ils. Communautarisme ? Les sociologues préfèrent parler de tribu. Skate, hip-hop, chat, rock, rap, reggae, baba, électro, métal... le choix est large. Liberté ou asservissement ? À titre d'interface, voici l'enquête de Guillaume Kempf. - transcription raisonnée du texte, pour en faciliter le « visionnement » -.
Le spectacle est identique chaque matin. À Savigny-le-Temple (Seine-et-Marne), dans la banlieue est de Paris, des vagues d'adolescents se déversent du RER et cheminent par petits groupes vers le lycée professionnel Antonin-Carême. Certains sont déjà très bruyants, d'autres plus nonchalants. En tout cas, peu sont pressés de rejoindre leur établissement, enchevêtrement de baies vitrées et de métal ondulé dont ils ne remarquent même plus l'architecture audacieuse. Scène de vie ordinaire aux portes d'un lycée ordinaire.
À un détail près. Dans le flot qui s'engouffre derrière les grilles, les tenues sont sobres. On remarque même quelques costumes et des cravates. Le règlement du lycée l'exige et l'équipe pédagogique, comme les physionomistes à la porte des boîtes de nuit, se charge de le faire respecter. Nous nous sommes rendu compte qu'il existait une véritable « discrimination entre les élèves de la section hôtelière, obligés de s'habiller « correctement », et les autres élèves qui les traitaient de pingouins, explique Christian Bouda, proviseur de l'établissement, qui a décidé d'ajouter un code vestimentaire dans le règlement intérieur.
Finis, les piercings, les sous-vêtements qui dépassent et les coupes de cheveux un peu trop extravagantes. Sont également proscrits, les joggings, les casquettes et les pantalons baggy.
Devenus un obstacle à la pédagogie, les styles vestimentaires sont priés de rester au placard. Une révolution dans ce paradis
des rappeurs.
Nous sommes dans une logique d'intégration. En arrivant ici, beaucoup de nos élèves se trouvent en situation d'échec scolaire et c'est important qu'ils apprennent à donner une bonne image d'eux-mêmes, soutient le proviseur. Dans ses mains, il tient une casquette et un piercing, confisqués le matin même. Preuve que plus de huit mois après l'entrée en vigueur du nouveau code, les réfractaires n'ont pas baissé les bras.
Dissimulant un visage sec et nerveux sous sa capuche, Scarface explique qu'il est à l'origine d'une pétition et d'un appel à la désobéissance civile. À ses côtés, un colosse au visage poupin arbore sans complexe une tenue de sport prohibée. Le boss ici, c'est Momo la Biscotte, pas le directeur. Moi, quand j'ai envie de venir en jogging, je viens en jogging. Mes fringues, c'est ma liberté, lance-t-il, le sourire aux lèvres, plein de défiance.
Liberté ou asservissement ? Les sociologues penchent plutôt pour l'asservissement. Sous le feu croisé de la publicité et des dus, les jeunes générations seraient de plus en plus marquées par un « conformisme groupal », loin des mécanismes de « distinction » décrits par Bourdieu : - Les groupes dictent les codes (...). Il y a : les musiques qu'il faut écouter, des jeux et des sports qu'il faut pratiquer, des émissions de télévision qu'il faut regarder.
Le ridicule et la marginalisation guettent ceux qui refusent de suivre ces codes, explique Dominique Pasquier, directrice de recherche au CNRS et auteure d'un ouvrage sur les pratiques culturelles des adolescents. Les erreurs de style vestimentaire sont souvent le prétexte de mises à l'écart et les lycéens évitent de s'affranchir des dogmes.
Les appartenances s'affichent sur les vêtements. Le phénomène n'a rien de nouveau : on se souvient des bandes de bikers, de rockers et autres skinheads semant la terreur dans les années 1960 et 1970 ; leurs codes vestimentaires étaient tout aussi stricts, sinon plus. La nouveauté tient plutôt à leur généralisation massive. Plus les choix des lycéens se veulent autonomes, plus ils expriment la servilité. Là réside tout le paradoxe de cette jeunesse qui revendique sa soumission comme une manière de se distinguer.
Nous vivons dans un monde où les skateurs s'habillent en skateur et les rappeurs en rappeur. C'est chacun sa tenue, sinon c'est l'apocalypse, tranche Momo la Biscotte d'un air grave. Communautaristes, nos lycées ?
Michel Maffesoli, professeur à la Sorbonne, préfère quant à lui utiliser la métaphore de « tribu », plus neutre, moins stigmatisante.
Les tribus permettaient autrefois de se serrer les coudes pour lutter contre l'adversité. Aujourd'hui, leur fonction est rigoureusement la même dans nos métropoles, explique le sociologue, Directeur du Centre d'Études sur l'Actuel et
le Quotidien (CEAQ-Paris-V), critiqué pour avoir validé la thèse de l'astrologue Elizabeth Tessier. Les individus sont fatigués de vivre ensemble ; ils se regroupent désormais autour de leurs centres d'intérêt, qu'ils soient sportifs, religieux, sexuels ou musicaux. Ce n'est plus la raison qu'on valorise, mais l'extase et la vibration commune : on n'existe que lorsqu'on se perd dans l'autre.
Les échanges entre adolescents sont truffés de rites, de codes et de langages qui ne peuvent être compris que par les seuls initiés, scindant les cours de lycées en autant d'univers hermétiques. On distingue généralement trois styles, explique Luca Gagliar-dini, jeune skateur à la voix douce, les skateurs, les chais et les rappeurs.»
Rap et hip-hop occupent une position quasi hégémonique dans la plupart des lycées de banlieue. Nés dans les ghettos noirs américains, ces styles musicaux sont devenus la référence en France de la culture de la rue. Aucune
culture lycéenne n'offre une panoplie aussi vaste : on part d'une musique pour parvenir à un code vestimentaire, à une coupe de cheveux et même à une façon de parler, explique Dominique Pasquier.
Le rap s'affiche en casquette et en survêtement de marque ; le hip-hop s'inspire beaucoup plus de la mode américaine :
maillots de basket, baggys et casquettes rondes. La frontière reste cependant assez floue, y compris pour les adolescents, mais dans les deux cas, leur style effraie. Assimilés aux cités et à ses violences, les amateurs de rap sont désignés sous les termes méprisants de « wesh », « lascars »ou « racailles ».
Dépréciatif également, le terme de « chai » désigne les lycéens un peu trop centrés sur la mode, les potins et les signes extérieurs de richesse. Cette expression très parisienne désignait au départ les « chalalas », des juifs aux cheveux gominés qui fréquentent les
endroits tendance pour exhiber des vêtements aux prix inabordables. Popularisé par le film « La Vérité si je mens », le cliché s'est démocratisé pour englober toutes les victimes de la mode, indépendamment de leur confession.
Les « chais » fréquentent par exemple le lycée Janson-de-Sailly, au coeur du 16e arrondissement de Paris. Dans ce temple du consumérisme, les adolescents semblent défiler pour les grandes marques du prêt-à-porter.
Les Converse sont de rigueur tout comme les jeans Diesel, les hauts Von Dutch, Replay ou Miss Sixty.
Filles et garçons exhibent les dernières coiffures tendance, l'air blasé et le portable, dernier cri, vissé à l'oreille. Sinon, t'es personne, résume un lycéen d'une formule lapidaire.
Autour de ces trois tribus, souvent majoritaires, en gravitent bien d'autres, moins nombreuses mais tout aussi visibles.
L'exposé n'est bien sûr pas exhaustif. En dehors de ces tribus principalement musicales, les appartenances sont parfois d'ordre religieux, culturel ou sportif.
Conscients des tribus auxquelles chacun appartient, les élèves se croisent et se toisent. Ils entretiennent des rapports tendus, non dénués d'hostilité, voire de certaines formes de violence, comme on a pu le constater le 8 mars, quand les casseurs se sont invités aux manifestations contre la loi Fillon, ciblant les lycéens en fonction de la façon dont ils étaient vêtus. Il y a un côté barbare dans le phénomène de tribu. Tôt ou tard, il faudra que nous acceptions l'idée que la violence est en train de revenir, prophétise Michel Maffesoli, fataliste.
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