Chapitre 4

Image idéogramme Samuraï, Yakusa, Kamikase

 

Samouraï/Yakusa/Kamikaze : Corps Service

 

 

Le Zen n'a d'autre secret que de familiariser sérieusement avec la vie et la mort.

Takeda Shingen(1521-1573)

Toute ma vie j'ai enseigné le Zen, soixante-dix-neuf ans.
Celui qui ne voit pas les choses telles qu'elles sont,
ne comprendra jamais rien au Zen !

Enni Ben'en (1201-1280)

Shakespeare écrivait :

Boys and women are cattle of same colour.
Il apparaît qu'en Yamato,
ce soit les éphèbes, les pages et les paons, -oui, les paons ! -,
Qui soient de cette même couleur-là !

 

Corps abnégation, corps chantage, corps oblation

Ces trois « corps de métier », tous d'essence militaire, traitent finalement le corps de leurs « soldats » perdus, en fonction d'une cohérence et d'une dynamique, qui à la fois participent du même schéma structurel (le renoncement à son propre corps et partant à sa vie) et se différencient l'un l'autre par la destination de ce renoncement :

Ainsi, le corollaire est incontournable :

Cette structuration se retrouve d'ailleurs de façon « triviale » dans la hiérachie des « salary men » des Keretsu, ces cartels qui ont ressuscité le Japon économique, après les destructions atomiques ;

 

Le corps guerrier du Samouraï

Samouraï signifie serviteur. Les Samourai ne prononcent qu'un seul serment, celui d'être prêt à mourir. L'armure du Samouraï, le costume noir strict du Yakusa et l'uniforme spécifique du Kamikaze sont des « corps conçus » pour inspirer le respect et la frayeur à l'ennemi éventuel. Leur identité propre n'a qu'une importance relative - relative au chef auquel ils obéissent. Encore de nos jours, quoique de moins en moins souvent, une carte de visite d'un salary man comprend dans l'ordre :

Voici ce que dit la tradition :

Le destin appartient au ciel,
l'armure protège ta poitrine,
le salut dépend de tes jambes !
Va fièrement au combat sûr de la victoire, et tu reviendras indemne.
Engage la bataille fermement décidé à mourir, et tu resteras en vie ;
Si tu cherches à survivre au combat, tu mourras certainement.
Si tu quittes ta maison déterminé à ne plus la revoir, tu reviendras sain et sauf ;
Mais si tu penses au retour, tu ne reviendras jamais.
Tu peux avoir raison de dire, que le monde est toujours susceptible de changer,
mais le guerrier ne peut entretenir de telles pensées,
car son destin est toujours fixé.

Et encore :

Un homme parfaitement maître de son art,
n'utilise jamais son épée, et l'ennemi se tue lui-même.
Quand un homme utilise son épée, c'est pour défendre la vie des autres.
Si l'ordre est de tuer, il tue ;
si c'est d'épargner, il épargne.
Quand on tue, c'est sans la pensée de tuer,
de même quand on épargne une vie.
Le moi est absent.
L'homme ne distingue pas « ceci ou cela» :
il ne fait aucune discrimination, et sait pertinemment pourtant quoi est quoi.
Il marche sur l'eau comme sur la terre, et sur la terre comme sur l'eau.
L'homme qui atteint à cette liberté,
personne sur terre ne peut l'arrêter.
Il tient par lui-même, absolument.

Miyamoto Musashi, 1584 ?-1645

 

Ne prier que pour soi.
Se contenter de garder son esprit simple et droit, honnête et loyal.
Respecte tes supérieurs, aie de la compassion pour tes subordonnés.
Prends les choses comme elles viennent,
Et ce, pour ce que tu as comme pour ce que tu n'as pas !
C'est la voie du Bouddha et du Shinto.
Même si tu ne pries pas, garde cela en tête,
et les dieux te viendront en aide.
Mais si tu pries, et que ton esprit est tordu,
le ciel t'abandonnera. Prends-y garde !

Hôjô Sôun (Sôunji Dono Nijuchichi Kajo article 5)

 

Le Samouraï et la Mort : Seppuku

Belle ou laide, la mort a toujours été liée au Samouraï. C'est une espèce d'affinité qui semble le placer à part des autres guerriers, et ne laisse de ravir l'imagination. Il est clair que sa façon d'envisager sa propre mort est un élément important de sa manière de vivre. Mais était-il aussi obsédé que l'on a tendance à le rapporter, de renoncer à la vie sur ordre ? Il est hors de doute que le Hagakure est pour beaucoup dans cette vision des choses : ce livre, écrit au XVIIIe siècle, assez longtemps après la disparition de cette classe de guerriers, visait à revigorer le moral et la conscience de ses derniers représentants totalement perdus.

Ces distorsions, inévitables sans ce cas, sont éminemment illustrées par le chapitre d'ouverture du Hagakure :

La Voie du Samouraï se trouve dans la mort.
En face de la mort, il n'y pas plus qu'elle à choisir.

La relève fut assurée par ce que les magazines ont appelé la culture martiale du Japonais / Samouraï : La substance de la Voie du Samouraï... Si en corrigeant son coeur chaque matin et chaque soir de chaque jour, on est capable de vivre comme si son corps était déjà mort, on gagne la liberté sur la Voie. Notre vie ne connaîtra le blâme, et nous réussirons dans notre vocation.

Voici la voie du Seppuku : La façon de s'asseoir sur la natte dans l'espace réservé au suicide, de saluer les spectateurs au moment de commencer la cérémonie, (car c'est une véritable cérémonie), de défaire le Kimono blanc découvrant la partie supérieure du corps, d'en attacher les manches autour de genoux pour tomber la face contre terre, de planter le poignard enveloppé de papier blanc dans le flanc gauche, de pratiquer l'incision vers la droite sans défaillir, et enfin de faire le signe au Kaishakunin, le second, pour la décapitation finale... étaient des actes pour lesquels la plus grande délicatesse était recommandée et faisaient partie de l'instruction que tout Samuraï était obligé de recevoir du maître des cérémonies militaires.

Les Samouraï n'étaient après tout que des êtres humains, et ce n'est peut-être qu'au bout d'une préparation de toute la vie qu'ils étaient capables d'affronter le Seppuku avec l'impassibilité requise. Mais pour quelles raisons se résoudre au Seppuku ! Il existait le  :

 

Célébration de la mort : petit recueil (333 - 1616 : à lire à la suite...)

Minamoto Yorimasa : 1104-1180

Telle une souche pourrie
À moitié fichée en terre,
Ma vie n'a pas eu le temps de fleurir
Et elle finit tristement.

 

Ota Dokan : 1432-1486

Si je n'avais pas su
Que j'étais déjà mort
J'aurais pleuré ma vie perdue !

 

Ôuchi Yoshitaka : 1507-1551

Le vainqueur et le vaincu
Ne sont que gouttes de rosée
Coups de foudre :
Ainsi devrions-nous voir le monde !

 

Shiaku Nyûdo : d.1 333

L'épée brandie
Je partage le vide
Au milieu du grand feu
Voici un courant de brise fraîche !

 

Tokugawa Ieyasu : 1542-1616

Mourir ou non : pas de différence,
Ou bien une seule : ne pouvoir emmener personne avec soi !
Curieux non ?
Deux réveils et un sommeil !
Rêve d'un monde en fuite !
Reflets bleus de la prime aurore !

 

Toyotomi Hideyoshi : 1536-1598

Ma vie est apparue comme la rosée,
elle s'évanouira comme elle :
je ne suis qu'une suite de rêves...

 

Uesugi Kenshin : 1530-1578

La vie la plus longue n'est qu'une coupe de saké
Une vie de pas encore cinquante ans
passe comme un rêve.
Je ne sais ce qu'est la vie, je ne sais ce qu'est la mort
Un an sur l'autre : tout n'est que rêve
J'ai laissé derrière moi ciel et terre
Debout dans le crépuscule du matin,
Libre de tous les nuages de l'attachement !

 

Hôjô Ujimasa 1538-1590

Vent d'automne d'hier,
Chasse les nuages qui cachent le pur clair de lune,
Et les brumes qui couvrent notre esprit,
Chasse-les aussi !
C'est l'heure de disparaître
Que dire ?
Du ciel nous sommes venus,
Et nous y retournons !
Question de point de vue !

 

Ota Dokan 1432-1486

N'aurais-je pas su que j'étais déjà mort,
J'aurais pleuré d'avoir perdu la vie.

 

Ôuchi Yoshitaka 1507-1551

Vainqueur et vaincu
Ne sont que gouttes d'eau
Éclairs furtifs :
Voilà comment va la vie

 

Takemata Hideshige

(Vaincu par Shibata Katsuie)
Ashura soumettra-t-il un homme tel que moi ?
Je vais renaître
Et je décapiterai Katsuie...

 

L'habit du Samourai

Le Kimono, encore et toujours le Kimono, fait de soie et mesurant 2 pieds X 20 yards ; exceptionnellement de couleurs vives et sans aucun dessin étranger, comme signe de modestie et d'humilité. Sous le Kimono, un Fundoshi, un linge slip, très sophistiqué dans la forme : il y en avait de deux sortes dont l'un prévu pour le port de l'armure. Les chaussettes sont des Tabi, séparant le gros orteil des autres. Les chausses, elles, étaient des sandales (Waraji) ou des sabots de bois (Geta). Pour la saison des pluies, on portait des sortes de capelines de paille (kappa), et des parapluies (des sortes d'ombrelles victoriennes, avec décorations). Entre le XIIe et le XVIIe siècle, régna le style Hitatare, différent du Kimono. C'était un costume deux pièces, mais aussi coulant et ample. (le Yoroi Hitatare était la version pour armure : c'est ce que nous pouvons voir dans les films d'Akira Kurosawa, Kagemusha et Ran, par exemple).

Comme pour le Kimono standard, les épées du Samouraï étaient passées normalement au travers d'une ceinture (Obi), portée autour de la taille et nouée par le devant : l'épée courte (Wakizashi) ou couteau (Tanto) était passé dans l'Obi, et l'épée elle-même, toujours portée du côté gauche, par commodité de dégaine. Enfin, un simple éventail était lui-même glissé dans l'Obi, et parfois, quelques mouchoirs.

Le Hitatare pouvait être porté, le haut non enfilé jusqu'à la ceinture, pour des raisons de combat ou d'entraînement au combat. À l'époque Edo, le hitatare fut remplacé par le Kamishimo : c'était un costume deux-pièces, porté par dessus le Kimono. La partie supérieure (Kataginu) était une jaquette sans manches, aux épaulettes démesurées. En alternance, on portait un pardessus avec manche, le Haori, en voyage ou par mauvais temps. La partie inférieure, le Hakama, larges pantalons souples, comme ceux qui faisaient partie de l'ancien Hitatare.

Les cheveux avaient une grande importance. La coupe était le chignon, en aucune façon exclusive aux Samouraï. Seuls les prêtres bouddhistes n'en portaient pas ! La période Edo connut toutes sortes de modes pour le chignon :

Le puissants Samouraï (Daimyo / Shugo, ainsi que leurs féaux) portaient aussi la coiffe, outre le casque : l'Eboshi, une calotte de soie noire, solidifiée par un papier noir laqué. Taille et règle de port dépendaient du rang du Samouraï, et de l'importance de l'événement.

 

Le samouraï était trop beau : Gohatto / Tabou, de Oshima Nagisa.

Avec Tabou (Gohatto en v.o.), Oshima poursuit son analyse des mentalités du Japon, du rapport de ses compatriotes à la chair. Le rescapé de la nouvelle vague des années 1960 nous sert donc une relecture du Jidai-geki, le film en costumes, tout à fait moderne et en usant de moyens que ne renierait pas le Manga Yahoï (le manga homo).

À première vue, le propos de ce nouveau film semble le même que celui de Furyo, réalisé en 1983. Mais tout cela n'est qu'apparence. Bien sûr il existe des similitudes et Gohatto prolonge une partie des thèmes développés précédemment. La situation de base est la même : l'arrivée d'un personnage au sein d'un groupe de guerriers sème le trouble et réveille les désirs enfouis...
Il y a dix-sept ans, le colonel du camp de prisonniers qu'incarnait Sakamoto (il ne joue pas dans Gohatto, il en signe « seulement » la musique) tombait amoureux de son nouveau pensionnaire Jack Celliers (David Bowie). Amour déshonorant parce que l'objet en est un ennemi, et même un Gaïjin. Ce point obligeait le réalisateur à traiter son histoire avec beaucoup de non-dits.
Dans Gohatto, c'est une jeune recrue, au sein du Shinsen-gumi (une milice formée dans la deuxième moitié du XIXe siècle pour protéger le pouvoir shogunal contre Meiji), Kano Sozaburo, qui vient réveiller la libido de ses frères d'armes. Et contrairement à ce que peut laisser supposer le titre français, ces amours masculines n'avaient rien de tabou ou de déshonorant. Elles n'étaient redoutées que parce qu'elles étaient « souvent passionnées et destructrices ».

Oshima peut donc entrer plus vite dans le vif du sujet. Le résultat : alors que dans Furyo l'action se résumait à la pelle monumentale que Bowie venait rouler à la fin du film à son colonel préféré, dans Gohatto, au bout de cinq minutes, Sozaburo doit déjà subir les assauts empressés de son compagnon de chambrée.

Et tout cela nous donne un film profondément jouissif pour peu qu'on soit familier avec certains codes narratifs propres au Manga Yahoï (qui n'a rien a voir avec ce qui est publié habituellement en France), qu'Oshima se réapproprie avec maestria, sans pour autant renier un rythme de narration propre au cinéma classique Nippon. Loin de prendre des rides, le cinéma du maître réapparaît donc après treize ans d'absence en pleine forme et étonnamment moderne. Oshima continue d'observer ce qui l'entoure avec la même acuité qu'avant, captant les mouvements qui agitent la société japonaise pour les retranscrire sur pellicule avec toujours le même talent. Le récit se place durant les dernières années de l'ère Edo, donc aussi les dernières du Shinsen-gumi, au moment où s'effondrait le Japon traditionnel et où émergeait celui d'aujourd'hui. Mais une révolution des mentalités de même ampleur est encore à l'oeuvre en ce début du XXIe siècle. Le Jidai-Geki permet de tendre au Japon actuel un miroir de lui-même en le renvoyant à ses origines.

Ce que le grand public connaît en France du Manga se résume généralement au Shônen, le manga « pour garçons », plus porté sur l'action. Mais au Japon, c'est le Shôjô, ou manga féminin, qui est sans doute le plus actif. Et au sein de ce dernier, est apparue depuis quelques années une mouvance contant des histoires d'amour entre garçons (le Yahoï que j'évoquais plus haut, donc), et dont le succès auprès des lectrices ne se dément pas. Dans ces récits, de jeunes éphèbes à peine sortis de l'adolescence s'aiment et se déchirent à longueur de page de manière on ne peut plus explicite. Le désir est charnel, la souffrance aussi. L'amour est toujours proche de la haine, et le sang d'un autre liquide... Toujours longilignes, les personnages cultivent, aussi bien dans leur silhouette que dans leur coupe de cheveux, un air androgyne. Les jeunes acteurs choisis par Oshima pour Gohatto sont la quintessence même de ces êtres de papier, leur incarnation la plus parfaite.

Oshima a volontairement voulu des visages neufs pour son film : à commencer par Matsuda Ryuhei, qui interprète magistralement Sozaburo, et dont c'est ici la première apparition à l'écran. Sa frange, son visage de poupée, tout chez lui est à l'image de ces hommes féminisés et fragiles dont rêvent une partie des jeunes japonaises. Il est à la fois ange et démon, objet de désir malgré lui, qui souffre de cette situation mais sait aussi magistralement en jouer. Il est peut-être dégoûté par l'effet qu'il fait aux hommes, mais cela ne l'empêche pas de le provoquer volontairement, en particulier quand il a en face de lui quelqu'un qui, pour une fois, ne semble pas sensible à ses charmes. Ainsi même le plus pur des hétéros se découvre capable de désirs homosexuels. Voilà qui ajoute un piment certain au film, un petit parfum de soufre qui ne manquera pas de remuer le spectateur. Et une raison de plus pour se précipiter dans une salle et découvrir, si ce n'est déjà fait, ce joyau sombre.

L'autre symbole du fantasme masculin actuel est Takeda Shinji, qu'on avait déjà pu voir dans le sympathique Tokyo eyes de J.P. Limosin, et qui tient le rôle d'Okita Soji, la plus fine lame du clan. Avant d'être acteur, ce charmant jeune homme est surtout un chanteur à la mode et la coqueluche des jeunes filles. Il est de ceux qui servent de modèles pour la création des personnages qui peuplent les pages des Yahoï... Comme quoi il n'y a pas de hasard. Ces deux jeunes acteurs sont les garants de la modernité du propos du maître, la réalisation pelliculaire d'un fantasme graphique qui renvoie la société japonaise à ses fondements. Selon Oshima, cette société est fondamentalement homosexuelle, en plus qu'elle est fondamentalement féminine. Derrière chaque homme fort, il y a une femme, mère ou épouse, parfois les deux en même temps, qui soutient le guerrier. Les vrais maîtres cachés du Japon, ce sont les femmes, beaucoup plus fortes dans l'adversité que leurs homologues masculins.

Il est à noter d'ailleurs à quel point celles-ci sont absentes du clan. Symbole : la prostituée qu'on envoie à Sozaburo pour le déniaiser apparaît de manière complètement théâtralisée, ce qui la rend plus proche d'une apparition surnaturelle que d'une personne humaine.

Takeda et Matsuda assurent donc le lien à la fois avec la forme d'expression populaire la plus moderne du Japon, le Yahoï, et le thème contenu dans cette histoire d'amours masculines destructrices, le passage d'une époque à l'autre, le besoin de mourir pour renaître ailleurs, dans une autre sexualité, dans une autre société.

En face des petits nouveaux, c'est l'immense Kitano Takeshi qui représente l'ancienne génération, celle qui est appelée à disparaître. Il est Hijikata Toshizo, l'un des chefs du Shinsen-gumi, et le témoin privilégié des événements. Il représente les Samouraï de l'ancien temps, le vieux guerrier qui en impose par sa carrure de sanglier, mais qui possède la sagesse et le calme de l'ours. L'acteur est une fois de plus génial, dans un rôle tout en retenue. Il sera aussi celui qui, résigné, entérinera symboliquement la mort de l'ancienne société. La dernière séquence du film le voit trancher d'un coup de sabre un cerisier en fleurs, symbole de l'éphémère, de ce qui doit bientôt mourir pour renaître sous une autre forme.

La richesse du propos d'Oshima, qui remet en question les notions de virilité dans une société qui se cherche au sein de sexualités différentes, qui a besoin de se trouver par le contact renouvelé avec la chair, n'a d'égale que la richesse visuelle de son film. Il n'y a pas que les acteurs qui aient été judicieusement choisis. Les costumes, avec ce col droit anachronique, viennent souligner à quel point la reconstitution historique n'est là que pour renvoyer au Japon d'aujourd'hui. Et le tout est superbement soutenu par la partition sensuelle et crépusculaire de Sakamoto et le travail sur les lumières : beaucoup de scènes se passent en soirée, et les teintes, où prédominent le brun et le jaune, les flammes des chandelles, sont proches de la terre, celle dans laquelle on enterre les corps des guerriers morts. La fin du film quant à elle se passe dans une ambiance quasi surnaturelle dont la beauté plastique est étonnante.

Gohatto restera donc sans doute le film japonais le plus moderne qu'il nous ait été donné de voir depuis un bon moment, un film qui sait utiliser avec intelligence des codes empruntés à d'autres formes d'expression que le cinéma et les fondre en un propos qui ne vous laissera pas de marbre. Un grand moment, tout simplement.

 

Le Japon et le nanshoku (L'amour du samouraï) : Moines et Samouraï

Il faut tout d'abord réaliser que le voeu de chasteté monastique s'applique seulement à l'amour du sexe opposé, comme l'expose l'écrivain et poète Kitamura Kigin : Le Bouddha prêcha que le Mont Imose (métaphore pour l'amour hétérosexuel) doit être évité, et ainsi les prêtres du Dharma pratiquèrent cette voie (homosexualité pédérastique) comme exutoire à leurs sentiments, car après tout leur coeur n'était fait ni de pierre ni de bois. Mais en dehors des oeuvres de Kitamura Kigin, qui compila une anthologie de poèmes traitant de l'amour des mâles, sous le titre Rock Azaléas, nous possédons aussi, de Ihara Saikaku, Le grand miroir de l'amour des mâles, une collection de quarante nouvelles sur le sujet de la pédérastie, publié en 1867. Ces deux titres sont pour l'instant les seuls exemples de la littérature classique homo érotique japonaise à avoir été traduite ; mais des centaines d'autres livres attendent d'être traduits, incluant un grand nombre de pièces de Kabuki et de , comme nous l'avons vu. Les concepts d'homosexualité ou d'hétérosexualité s'appliquent mal à la sexualité telle qu'elle était vécue et pratiquée dans le Japon féodal. Une lecture plus pertinente recourra à trois catégories : le sexe anatomique (homme ou femme), le genre (défini par les comportements et attentes déterminés par la culture) et la sexualité (la pratique sexuelle et le choix d'objet qu'elle implique). Aucune source ne nous renseigne sur l'existence éventuelle de pratiques homosexuelles dans le Japon de l'Antiquité. Entre la fin du IXe siècle et la première moitié du XIXe siècle, si sont bien relatées les amours de quelques empereurs avec de beaux garçons, celles-ci n'ont donné naissance au Japon à aucune tradition homosexuelle, à la différence de ce qui avait pu avoir lieu en Chine, dès l'Antiquité.

En dépit de l'hostilité du bouddhisme à l'encontre des pratiques homosexuelles, les origines de l'homosexualité masculine sont associées dans l'esprit des Japonais à l'institution bouddhique. Le bonze Kûkai (774-835), fondateur d'une communauté monastique, passe pour celui qui aurait introduit l'homosexualité au Japon, à son retour de Chine en 806. Des autres doctrines et courants qui se développent parallèlement dans l'archipel Nippon, ni le Confucianisme ni le Taoïsme ne rejettent les pratiques homosexuelles, ce qui explique peut-être qu'aux yeux du Bouddhisme japonais naissant, l'homosexualité apparaisse comme un moindre mal, comparé aux relations hétérosexuelles.

Les communautés monastiques se développent dès le IXe siècle. À la fin du XVIe siècle, le Japon en compte environ quatre-vingt-dix mille. Quelques unes abritent jusqu'à un millier d'hommes et de garçons, et la plus vaste jusqu'à trois mille. Les moines peuvent garder auprès d'eux des novices ou Chigo, garçons souvent très jeunes issus des grandes familles, venus simplement s'initier à la liturgie ou bien préparer une carrière monastique.

Les relations sexuelles entre moine et chigo sont fréquentes. Elles incluent les rapports anaux. Chaque partenaire porte un nom et tient un rôle précis : l'aîné (Nenja ou Anibun) et le cadet (Nyake ou Otôtobun) contractent un lien fraternel (Kyôdai Chigiri) et se jurent loyauté mutuelle. En 1419 et 1436, interdiction sera faite aux moines, non pas d'entretenir des relations sexuelles avec leur(s) novice(s), mais de les travestir en jeunes filles. On attendait bien toutefois de ces garçons qu'ils devinssent des hommes et ce goût pour le travestissement, purement esthétique et érotique, ne visait nullement à les féminiser dans leur comportement.

De nombreux Samouraï avaient d'abord été novices dans un monastère. Il est certain que les moeurs monacales servirent de modèle aux amours masculines qui eurent bientôt cours chez ces guerriers. La structure féodale de la société japonaise contribua de même à structurer ces relations.

Les points communs avec la pédérastie grecque sont nombreux. Les relations homosexuelles s'inscrivent dans le cadre d'une éducation « élitiste ». Elles sont structurées selon une différence d'âge et de statut. L'homme seul est sexuellement actif. En général, les rapports sexuels cessent une fois le cadet devenu adulte. Pas plus qu'en Grèce, ces relations de type pédérastique n'excluent les liaisons hétérosexuelles ou le mariage.

Comme entre un moine et un novice, la relation entre deux Samouraï débute par des serments fraternels, éventuellement écrits, qui constituent alors un véritable contrat. Plusieurs de ces serments contractuels ont été conservés, dont celui unissant Takeda Shingen (surtout connu en Occident comme protagoniste central du film Kagemusha de Kurosawa) et son amant Kasuga Dansuke, alors âgés de vingt-deux et de seize ans. Le jeune Samouraï sert son aîné lors des campagnes militaires. En temps de paix, il joue souvent le rôle de page, à l'allure efféminée.

On lit déjà, dans Ise Monogatari, Le dit d'Ise, écrit en 951, un poème d'un homme séparé de son ami : [Helen Craig McCullough, trad.  1968, The Tales of Ise, Lyrical Episodes from Tenth-Century Japan, Stanford, Ca., Stanford University Press pp. 101-102.]

Je ne peux croire que tu es loin
Je ne pourrai jamais t'oublier
Et ton visage est toujours devant moi.

La sexualité japonaise est orientée par, selon et vers une jouissance immédiate, beaucoup plus que la conception occidentale de l'amour. Elle est de plus teintée de fétichisation sado­masochiste (phénomène des Lolitas, Lolikons), qui paradoxalement rejoint le « monde séduisant » de l'enfance : par exemple pas de sentiment de culpabilité, tout au plus (une certaine) la honte sociale. Ce qui est une retombée collatérale de la rencontre sur l'archipel, et dans l'ordre, du Shinto originaire, avec le Confucianisme et le Bouddhisme d'importation.

Quant à Shakespeare, il disait : Boys and women are cattle of same colour. Il semble qu'au Japon, ce soit les éphèbes, les pages et les paons, oui les paons, qui soient de cette même couleur-là ! Ce qui se passe dans les casernes et les monastères, la nuit tombée, indique seulement que le corps a ses raisons que la raison... connaît bien ! La bravoure et la piété, la guerre et le Hondo, n'empêchent ni le Samouraï ni le moine de préférer le « même » plutôt que l' « autre », l'identique à la différence. Le corps qui se donne le jour (au Shoghun ou à Bouddha), se donne aussi la nuit (au page ou au chigo) : le corps se donne toujours, on ne le prend pas !

 

Le Yakuza, descendant / héritier du Samourai ?

Le mot signifie 8 (YA)-9 (KU)-3 (SA). C'est l'interface japonais du Black Jack, Oicho-Kabu. La différence la plus notable entre les deux cartes à jouer, c'est que dans l'Oicho-Kabu, le compte doit faire 19 et non pas 21 : et comme la somme que font 8 + 9 + 3 = 20, cela ne vaut rien ! C'est de là que vient le nom de Yakusa, « ceux qui ne signifient rien, qui ne valent rien pour la société, des asociaux ».

On sait des Yakusa qu'ils se tatouent, qu'ils amputent leurs doigts.

Avec plus de 90 000 membres, l'organisation criminelle,le mieux structurée du monde est depuis peu, mise sous haute surveillance. Alors elle est entrée dans la clandestinité. Les derniers ( ? ) Yakuza se retranchent derrière le paravent de leurs grands principes. Ainsi, l'expression JinGi a plusieurs interprétations possibles au Japon : le sens fort du second idéogramme que l'on prononce Gi indique la fidélité au groupe, au chef, au parrain. Il exprime l'idée de loyauté. Jin le premier caractère a également plusieurs sens selon les gens et les situations. Il indique une situation favorable mais aussi un regroupement de personnes, pour nous, c'est le groupe. Jingi, c'est donc la fidélité au groupe.

Les Bushi, les guerriers à la Samouraï, ce sont avant tout des hommes qui se sacrifient pour leur « famille », c'est là leur grande fierté. Ils ne commettent jamais d'injustice. Si par exemple le « parrain » dit que blanc c'est noir, même si c'est blanc, le Yakuza dira toujours avec lui que c'est noir. La Yakuza bombe le torse, doit être volontaire, et mettre son corps en avant. C'est cette fierté, cette fidélité qui les animent. C'est en tous cas, l'esprit qui règne chez les supérieurs du groupe. Pour les jeunes Yakuza, ils n'ont pas encore compris cet état d'esprit, ils se contentent d'obéir et d'observer leurs aînés.

Mais, tout autour, les choses ont bien changé. « On » ne peut plus vraiment vivre comme avant. Par exemple, le fait de devoir travailler, ou d'entrer dans le commerce. Les Yakuza doivent davantage se mêler à la vie sociale. Avant tout, dit Juzo Itami, cinéaste, pour les Japonais, les Yakuza sont des individus redoutables, ce sont des gens qui gagnent leur vie en terrorisant les autres. Ils sont surtout très forts pour persuader les gens qu'ils sont dangereux. Historiquement, la police et le pouvoir ont habilement profité de la clandestinité des Yakuza. Comme les Yakuza agissent dans la marge, on les a utilisés pour accomplir les basses besognes, le sale boulot que la police ne pouvait pas faire officiellement. Les rapports entre police et Yakuza ont toujours été ambigus. Utilisés par la police contre les mafias chinoises et coréennes, après la deuxième guerre mondiale ; enrôlés comme briseurs de grève entre 1950 et 1960, les Yakuza avaient acquis leur droit de cité. Il aura fallut attendre 1992, pour qu'une loi anti-gang ne leur permette plus d'avoir pignon sur rue. À défaut d'interdire l'existence et la constitution de clans, la loi anti-gang permet aujourd'hui de passer leur activité au crible. Les perquisitions se multiplient depuis 1992 au siège des principaux groupes.

Auparavant les Yakuza avaient leur siège dans les quartiers des grandes villes, à Tokyo, à Osaka. Ils s'affichaient ouvertement comme « bureaux de Yakuza ». Ils mettaient leurs enseignes à l'entrée des bureaux : soit leur sigle, leur blason ou tout simplement leur nom. Avec la loi anti-gang, pour l'ensemble du Japon, on a enregistré comme organisations les célèbres Yamaguchi-gumi, Inakawa-kai et Sumiyoshi, etc. : au total une trentaine d'organisations.

Dans l'état actuel des choses, en imaginant un total de 100 groupes, plus de 80 tombent sous l'application de la loi anti-gang. Le cinéaste Juzo Itami a payé cher le courage de dénoncer les activités des Yakuza. Une semaine après la sortie de son film, cinq voyous l'ont agressé et lui ont balafré le visage. Miyamoto Nobuko, le premier rôle du film, épouse et actrice, a toujours partagé les engagements de son mari. Elle soutient que l'image des Yakuza était véhiculée autrefois à travers ce qu'on appelle les Kôdan. Des récits dramatiques de faits historiques racontés par des conteurs ou bien c'était les Naniwa-Bushi des histoires mélodramatiques et monocordes accompagnées de musique. Cela plaisait beaucoup au peuple et aux Yakuza, eux-mêmes, d'ailleurs. C'est sans doute parce que les Japonais sont fondamentalement attachés à la relation de parents à enfants, d'Oyabun à Kobun. Autrefois, les Yakuza restaient cantonnés dans le domaine des jeux, c'était leur activité principale. Les joueurs, les amateurs étaient en fait leurs clients, donc la majorité de leurs revenus provenait des salles de jeux ouvertes au public. Mais aujourd'hui ce n'est plus le cas. Les Yakuza exercent leur activité dans l'économie, dans la politique. Ils s'occupent aussi du trafic de drogue et leur image s'est bien dégradée.

La spécificité culturelle que représente les Yakuza et ses contradictions sont difficilement perceptibles par les Japonais, sans doute parce qu'ils baignent dans cette même culture. En règle générale, les Japonais ont toujours beaucoup de difficultés à appréhender ce qui touche à leur propre civilisation et davantage encore à en saisir les contradictions.

L'idée du film Mimbo no onna de Juzo Itami est venue de la lecture d'un livre édité par la police qui explique les quatorze points de la loi anti-gang. Itami Jyûzo a choisi de les vulgariser dans son film. L'histoire raconte comment un hôtel, épaulé par une avocate de choc, aura raison des pressions exercées par la mafia. Scène par scène, le réalisateur donne les clés essentielles pour se protéger des Yakuza et les battre sur le terrain des droits civils. Cette fois, la dramaturgie est inversée : les héros ne sont plus les Yakuza présentés comme des bandits au grand coeur mais des simples citoyens qui défient des gangsters bien ordinaires. Il y a eu toute une époque où le cinéma et la télévision ont idéalisé les groupes de Yakuza. Mais c'était le monde de la fiction, celui des films, des romans. On représentait les Yakuza comme des bandits au grand coeur, c'était ceux qui s'attaquaient aux forts pour défendre les faibles. C'était très loin de la réalité ! Les Yakuza ont repris cette image à leur compte, cela devenait même leur slogan, mais la réalité ne fait aucun doute. Il s'agit de groupes aux activités indésirables.

Le cinéaste Juzo Itami explique : Vous prenez deux personnes A et B. En occident, s'ils ont un problème entre eux, ils peuvent se référer à une loi, à un ordre, à un dieu, à des principes, à une idéologie. C'est-à-dire à des notions qui dépassent les deux personnes en conflit et en même temps des notions auxquelles ils adhèrent. On pourra ainsi trancher pour savoir qui a tort ou raison. Dans le cas du Japon, on s'en remet à la bonne volonté des intéressés, on n'aime pas avoir recours à la loi. À ce moment-là, on fait appel à une tierce personne, une personne qui a la confiance des deux intéressés. Selon le jugement de cet intermédiaire, les deux personnes vont soit se réconcilier, ou bien l'une d'elle versera de l'argent à l'autre. C'est comme ça que fonctionne la société japonaise. La personne qui est chargée de cette fonction supérieure peut être soit un politicien ou bien une personnalité connue dans sa région ou même encore à la limite un Yakuza.

Un yakuza témoigne  :

- C'est vrai que les Yakuza ont une assez mauvaise image dans la société. Tout d'abord, c'est parce que nous sommes organisés en groupes, un groupe qui a des idées fortes. On se déplace en groupe et lorsqu'on va dans des bars ou dans des snacks, on boit de l'alcool, on parle fort et on agit de façon un peu violente, et c'est sans doute à cause de tout cela que notre image est un peu mauvaise dans la société. Notre parrain est très attentif aux gens ordinaires. Il fait son possible pour améliorer les relations entre nous et les autres gens, par exemple, si quelqu'un a un problème avec les Yakuza, il sait intervenir en faveur de celui qui n'est pas Yakuza. Il cherche à se mettre de son côté. En cas de conflit, il essaye toujours de trouver une solution et, généralement, il donnera raison au non Yakuza. C'est pour ça que les gens l'apprécient ; il est aimé par les gens. Les gens viennent vers lui. C'est quelque chose de naturel.

L'interviewer réplique :
- Vous dites « naturel » ? Mais la philosophie de votre patron, c'est d'aider par exemple un particulier. S'il vient chercher un conseil, on ne lui demande pas d'argent en échange. Votre patron ne veut pas entendre parler d'argent, mais malgré tout, vous avez réussi à étendre votre influence. Vous croyez que c'est seulement grâce à sa personnalité ?

- C'est la générosité du parrain qui fait sa force. Une générosité qu'il a accumulée depuis sa jeunesse. Il a un charme qui attire les gens. C'est difficile à définir, mais il a quelque chose qui attire les autres. Vous savez c'est partout pareil, si une personne n'a pas de charme, de charisme, personne ne viendra vers elle. Je crois que c'est un don.

- Moi je dis que c'est un monstre...

- C'est vrai il a quelque chose de monstrueux. Je ne veux pas dire un monstre qui fait peur. Quand le parrain est en face d'un problème, il sait l'aborder la tête froide. Il ne s'emballe pas facilement pour un oui ou pour un non. Et ça, c'est depuis qu'il est tout jeune. Il a commencé à faire de la prison à l'age de 12 ans et au total, il a du faire 18 ans de prison...

- Pourquoi vous êtes‑vous fait tatouer les sourcils et couper l'auriculaire ? C'est quand même assez rare ! C'est une coutume qui a un sens ?

- Non ! C'est seulement une erreur de jeunesse. Quand j'étais jeune je trouvais ça sympa. Ca me donnait un genre. On dit « tonpin » chez nous. Ca veut dire une bêtise, quoi ! C'est du dialecte de kyûshû. Je me bats toujours dans le monde Yakuza pour imposer cette idée. Je leur dis en effet qu'il faut prouver sa fidélité par ses actes, plutôt que par la parole. Notre visage doit changer. On doit en fait avoir deux visages : l'un pour le travail, l'autre pour la vie de Yakuza. Et c'est ça qui est difficile !

 

Ainsi, le Japon aurait deux masques. Étrange consensus où les gens les plus honnêtes peuvent parfois côtoyer des malfaiteurs. Les Yakuza participent activement aux fêtes Shinto qui marquent le début des saisons. Les marchands ambulants et les forains sont sous leur contrôle, mais cette fois, il n'est plus question de violence. Les « Matsuri » rassemblent dans le même esprit, le cadre, l'étudiant, l'employé et le Yakuza. Mais depuis peu, les tatouages s'y font de plus en plus discrets. Peut-on imaginer que les Yakuza disparaîtront un jour ? On verra sans doute une évolution, un changement de cette forme de banditisme, mais ils existeront toujours sous une forme ou une autre. C'est un phénomène que l'on retrouve dans toutes les sociétés. Dans quelles proportions et dans quelle forme cela changera, qui peut le dire ? Mais une société qui a engendré un tel système a forcément installé la succession de ce modèle, la relève en quelque sorte. C'est pour cela que l'on peut dire avec une grande probabilité qu'il y aura toujours des Yakuza.

Les habitants de Tokyo ont maintenant à leur disposition un service d'information et de conseil afin de mieux se défendre contre les activités des Yakuza. Entreprises et particuliers viennent y chercher le mode d'emploi de la loi anti-gang et même parfois obtenir une aide financière dans le cas de poursuites judiciaires. Ce service anti-gang est également ouvert aux Yakuza repentis à la recherche d'un emploi honnête.

Sakari Tokita du centre anti-gang, explique : Notre centre contre le banditisme est avant tout un centre d'information ouvert au public sur la loi anti-gang, ses mesures et ses applications. Nous donnons des conseils aux particuliers et à tous les gens qui sont victimes de pressions de la part des Yakuza. C'est jusqu'à présent, l'essentiel de notre activité. Les gens viennent nous voir ; ils veulent savoir comment réagir, comment faire face aux pressions, aux menaces. Ils viennent en général s'informer sur le comportement à adopter lorsqu'ils reçoivent des visites des Yakuza. Ce sont les cas les plus fréquents. Je pense qu'il faut y voir là, un signe positif de l'évolution des mentalités.

Et le chef de la police anti-gang, Yoshimura Hiroto : Ceci est une bande dessinée publiée l'été dernier par notre service. :ça parle de ce qu'on appelle la « zone grise », cette zone floue dans laquelle agissent les Yakuza. En fait, cette bande dessinée explique les principes et les détails de la loi anti-gang, ce qu'il faut faire ou ne pas faire. À partir d'exemples réels mis sous forme de dessins, nous informons les lecteurs dans quels cas précis, ils peuvent faire appel à la police pour intervenir contre les Yakuza, et quand ils doivent impérativement s'adresser à la police.

Instruction civique à grande échelle, descentes sur le terrain, la police japonaise est entrée en croisade. Il y va de l'image du Japon à l'étranger, mais avant tout des fondements de la démocratie.

Les Japonais semblent ne pas aimer la démocratie, poursuit Itami Juzo. Quand les Américains à la fin de la seconde guerre mondiale ont voulu installer un système démocratique au Japon, ils ont commencé par plusieurs choses. Mais ils ont avant tout commencé par instaurer la séparation des pouvoirs. Dans la Constitution, l'Etat est l'organe législatif unique, mais en fait, hypocritement, la bureaucratie est derrière ce pouvoir législatif. C'est elle qui a construit le système qu'elle contrôle totalement. Donc lorsque l'on parle de démocratie au Japon, son fondement même est erroné. Même si la forme est la même avec des élections et plusieurs partis politiques, tout cela reste une façade. Sur le fond, ce n'est pas une vraie démocratie. Par exemple, lorsque des politiciens font une mauvaise politique, il est possible de les changer lors d'une élection. Un vote peut les faire tomber. Mais dans le cas des bureaucrates, ceux qui dominent réellement, on ne peut pas les changer puisqu'ils ne sont pas élus. Quelle que soit la politique qu'ils imposent, on ne peut pas les destituer. On n'a pas de recette, c'est sans solution !

Le 21 décembre 1997, le cinéaste Itami Juzo se jette du haut d'un immeuble avant la sortie d'un tabloïd prétendant une relation extraconjugale, qu'il nie dans plusieurs notes laissées avant son « suicide »...

Il faudrait remonter à 1612 pour marquer leur origine, quand des hommes connus comme Kabuki-mono, des fous, furent reconnus par les autorités locales. Leur étrange accoutrement, leur remarquable coupe de cheveux en même temps que leur mauvaise conduite et leur façon de parler attirèrent de plus en plus l'attention. Les Kabuki‑mono avaient la triste habitude d'harasser et de terroriser leur entourage, jusqu'au meurtre par plaisir. Il se distinguaient des Samourai, par le nom qu'ils donnaient à leurs bandes et par leur fort accent argotique. En revanche ils cultivaient un loyalisme mutuel, se protégeant réciproquement même au détriment de leur propre famille.

En fait, il apparaît que les Kabuki-mono étaient au début des Samouraï shogunaux, que la paix qui durait avait réduits au chômage. Les Rônins sont des Samouraï sans maître, beaucoup d'entre eux se mirent à parcourir le Japon en bandes de brigands, pillants villages et bourgades. (Le dernier film de Takeshi Kitano, Zatoichi, expose bien cette situation des rônins). Les Yakusa quant à eux ne se considèrent pas comme les descendants des Kabuki-mono, ils se voient plutôt comme les héritiers des Machi-Yakko, prévôts urbain, qui au contraire défendaient villages et villes contre la rage des Kabuki-mono.

Ils exerçaient les métiers de gardiens, aubergistes, guerriers errants et rônins. Ces Machi-Yakko  étaient de très habiles joueurs, ce qui les rendaient très liés entre eux, et à leur chef, comme les Yakusa d'aujourd'hui. On a écrit de fort belles histoires sur leur compte !

Le Yakusa actuel n'apparut qu'au milieu du XVIIe siècle : leurs membres étaient Bakuto, joueurs, et Tekiya, vendeurs ambulants, désignations toujours utilisées aujourd'hui encore, mais avec d'autres subdivisions, que nous verrons plus bas. Presque tous les Yakusa présentent les mêmes caractéristiques d'origine : pauvreté, crime, asocialité. Les Yakusa leur servirent de famille : ils y trouvaient aide, attention et une certaine sécurité

Quand le Japon entra dans l'ère de l'industrialisation, les Yakusa ne se montrèrent pas pires que la société qui naissait. Ils commencèrent par recruter dans la construction et les docks, ainsi qu'à contrôler le transport des rick shaw. Le jeu fut laissé de côté, tant que les forces de police se montrèrent intraitables avec les gangs Bakuto. Les Tekiya, au contraire, prospérèrent et se développèrent puisque leurs activités n'étaient pas illégales, du moins en surface. Les Yakusa s'intéressèrent bientôt à la politique et commencèrent à nouer des sympathies avec certains hommes politiques et officiels : se mettant même à coopérer avec les autorités, pour obtenir certains avantages dont celui ne plus être inquiétés.

Le Japon n'introduisit le suffrage universel qu'en 1925. Puis furent fondés les partis communiste et socialiste. Le prince Régent ne devint empereur qu'en 1926. Autour de lui gravitaient des militaires et des officiels à qui ne convenait pas le régime démocratique. La dépression économique de la fin des années 1920 souleva un doute contre le libéralisme du monde occidental, différentes organisations en profitèrent pour entraîner leurs membres à l'art militaire, au meurtre, au chantage... L'ultranationalisme dura jusqu'à la fin des années 1930. On assassina deux premiers ministres et deux ministres des finances, et on attaqua plusieurs hommes politiques et industriels. Les Yakusa aidèrent en force et en membre, pour aider et former ces organisations souterraines. Ce type de Yakusa furent appelées Unyoke, la droite politique.

Après la deuxième Guerre Mondiale, l'occupation américaine tint les Yakusa pour la plus grande menace. On s'intéressa donc à leurs activités. En 1948, les Américains rationnèrent l'alimentation, ce qui eut pour effet de faire fleurir le marché noir, et d'enrichir des gangs de plus en plus puissants. C'est à cette époque que naquit une nouvelle famille de Yakusa, les Gurentaï, les bandits des rues. Se développèrent le vol et le commerce du marché noir de l'alimentation et de l'alcool. On peut comparer ici avec la mafia US et Al Capone. Les Yakusa commencèrent à subir l'influence des films de gangsters américains, s'habillant de noir avec chemise blanche, lunettes noires et coupes de cheveux à crans. Ils devinrent plus durs et plus violents. Finis les sabres, place aux revolvers. Finis les jeux et le gardiennage, place à la violence généralisée sur toute la population.

Entre 1958 et 1963 le nombre des Yakusa augmenta de 150% jusqu'au chiffre de 184 000, plus que l'ensemble de l'armée japonaise. Actuellement, ils sont redescendus à 90 000. On comptait approximativement 5200 gangs différents pour tout le pays. Chacun marqua son territoire, ce qui déclencha la guerre des gangs, à l'origine de laquelle se trouva Yoshio Kadama : un véritable équivalent d'Al Capone.

 

Autoportrait du Yakusa

Pour les Yakusa peu importe d'où vous venez, pays ou classe sociale, ils se chargent des asociaux ! Ce peut être des jeunes abandonnés par leurs parents, incapables de suivre à l'école, réfugiés de Corée ou de Chine. Leur boss immédiat devient leur père et leurs camarades des frères. On y reçoit compagnonnage, mais aussi argent, statut, autorité. Vous devenez quelqu'un d'utile et de nécessaire à d'autres, à l'image des gangs des banlieues américaines.

Pas de droits de seuil ni de pré requis pour devenir membre, mais une fois admis, il faut obéir aux supérieurs. Le Yakusa se considère lui-même, comme Machi-Yakko, comme un sauveur et secouriste des gens. Bien avant la création au Japon des tribunaux du travail, il y avait déjà les Yakusa. Si votre chef de clan ne pouvait ou ne voulait pas vous soutenir dans un conflit, vous aviez toujours le recours aux Yakusa. Ils résolvaient votre problème contre une certaine somme. C'est toujours le cas aujourd'hui. La seule différence, c'est le degré de brutalité : la police le serait moins !

On remarque deux types de Yakusa : le clan et les free lance. Le second groupe ne commet pas de crimes importants, il constitue les bandits de rue. Ils ont quelque difficulté à survivre et à éviter la prison, car le clan ne tolère aucune intrusion dans son territoire : cependant il informait la police sur les crimes que les free lance n'ont pas commis. Pourtant, si un free lance gagne trop d'argent, le clan le fait disparaître. D'autre part le clan peut utiliser des free lance, sous forme de délégation ou de sous-traitance, ou bien carrément comme bouc émissaire ! Si un free lance est vraiment « bon », il peut fonder son propre clan : c'est souvent le cas, à moins d'être abattu lui-même, bien sûr !

Le clan, lui, peut être comparé à la mafia sicilienne, la « famille », structuré comme une famille ordinaire du Japon traditionnel, avec une structure hiérarchique. Le chef est appelé Oyabun, qui veut dire Père. Autour de lui, les enfants, Wakashu, et les frères, Kyodaï, tout dépend de leur position dans le clan. Tous doivent obéissance à l'Oyabun, qui en retour, leur doit protection. L'Oyabun est tout-puissant et sa parole a force de loi. On lui obéit dans discussion, même au péril de sa vie. À ses côtés, l'Oyabun a un conseiller, le Saïko-Komon, avec un staff d'avocats, de comptables et secrétaires et de aides divers. Saïko-Komon fait corps avec ses propres gangs.

Les Wakashu, les enfants, ont pour chef un Waka-gashira : c'est le numéro deux du clan, après l'Oyabun, non pas en rang, mais en autorité. Son rôle, c'est de faire exécuter les ordres de l'Oyabun, et d'en contrôler l'exécution. Les enfants peuvent très bien diriger un gang eux-mêmes, même en alternance, avec d'autres enfants. Cela une ramification de sous-familles. Les frères, Kyodaï, ont pour chef un Shateï-Gashira, d'un rang plus élevé que le Waka-Gashira des enfants, mais sans plus d'autorité que lui. Les Kyodaï ont leur propres enfants ou « jeunes frères », les Shateï, qui eux-mêmes peuvent avoir leurs propres gangs, etc. Chacun obéit à son propre chef de gang, mais c'est toujours la parole de l'Oyabun qui compte en définitive.

Le tatouage est d'usage chez les Yakusa, habituellement sur tout le corps. L'origine remonte aux Bakuto, qui se tatouaient d'un cercle noir au bras pour chaque « exploit ». Ce fut considéré comme une preuve de force, car il faut 100 heures pour réaliser un tatouage noir ! Le tatouage signifia aussi vite la volonté déterminée de ne s'adapter à aucune règle ou norme de la société. Actuellement, il est une marque d'appartenance à tel ou tel gang.

Hsu Hai-ching, récemment décédé à Taiwan à 93 ans, plus connu sous son nom de parrain mafieux, Wen Ge « Frère moustique », en raison de sa frêle stature, n'était pas un gangster comme les autres. Son enterrement ne fut pas banal non plus. Frère moustique avait débuté sur un marché de Taïpeh ; ses succès en affaires avaient coïncidé avec son élection au premier conseil municipal de Taïpeh en 1950. Pour lui rendre hommage, les principaux clans de la pègre taïwanaise ont déposé les armes et fait sortir de l'ombre, en masse, leurs troupes : tatouages, lunettes noires, portables dernier cri et mines patibulaires en plein centre de Taïpeh, sous l'oeil avide des caméras de télévision taïwanaises, qui ont diffusé l'événement en direct. Démonstration théâtrale de l'impunité dont le crime organisé jouit à Taiwan. Selon des statistiques de la police, on y compterait au moins 1236 « organisations criminelles majeures » et 126 « gangs » recensés et surveillés. Ces hordes disciplinées de gangsters sont d'abord venues dans une salle municipale du nord de la ville présenter leurs condoléances à la famille et s'incliner devant un immense portrait du défunt : gotha du milieu taïwanais presque au complet, parterre placide de parrains dignement assis, par familles et par spécialités, gros bonnets venus de Macao, Hongkong et Kobé, chacun avec de fortes escortes. Dehors, quelques milliers de jeunes gens, mafiosi en herbe ?, à qui on avait distribué des tee-shirts noirs, faisaient la queue pour pouvoir à leur tour s'approcher de l'estrade couverte de fleurs. Puis un très long cortège suivit à travers les rues de la capitale taïwanaise le cercueil de « Frère moustique » jusqu'au cimetière. Dans un ordre irréprochable. Selon la presse, les invités avaient déclaré un « jour de paix des gangs » pour éviter que l'adieu au vieux mafieux ne dégénère en vendetta générale. La police n'eut donc aucun mal à contenir cette concentration record de criminels. D'ailleurs, la mort du parrain n'avait pas été tout à fait conforme aux lois du genre. Le vieil homme avait quitté les affaires depuis plus de trente ans et n'avait gardé qu'un rôle d'arbitre et de conciliateur entre gangs rivaux. Vers la fin de sa vie, il n'aimait plus que trois choses, a déclaré sa fille à la télévision, le vin, les femmes et les massages. Plus les sushis. Il s'est simplement étouffé en en mangeant un. (Taipeh, correspondance de Florence de Changy, Le Monde 4/6/05).

 

Kamikaze

En 1281, le Japon subit une invasion mongole, conduite par Kublaï Khan. Au moment où l'envahisseur semblait l'emporter, un typhon traversa le pays, détruisant sur place toute l'armée mongole. Ce typhon salvateur devint le Kami-Kaze, le Vent des Dieux.

En 1945, il fut patent que je Japon allait perdre la guerre. Comme dernier effort pour renverser le sort des armes, les Japonais redonnèrent vie au nom de Kamikaze et le transformèrent en missions suicide pour leur armée de l'air. Le Vice­‑miral Takashiro Ohnishi eut l'idée de faire s'écraser des avions sur les navires de guerre américains rassemblés à Pearl Harbour. Il fit remarquer que ce crash volontaire causerait plus de dégâts que dix forteresses volantes. Il fut ainsi décidé que les pilotes iraient se crasher sur la flotte ennemie, chargés d'une demi tonne de bombes.

Considérer le suicide comme un élément de la politique militaire nationale était un concept tout à fait neuf dans l'histoire de l'art de la guerre. On sait que cette attaque devait prendre les Américains par la plus totale des surprises. Ils furent totalement abasourdis par les missions suicide, incapable d'en comprendre la motivation profonde. En revanche les pilotes japonais ne (se) posèrent aucune question. Les nouvelles recrues furent endoctrinées selon le serment en quatre points suivants :

Parmi les soldats japonais, l'allégeance inconditionnelle à l'Empereur et au pays était extraordinairement poussée. La foi des Kamikaze était plus forte que jamais. Il était ardemment admis que, combattant pour leur Empereur Dieu, les Kamikaze pouvaient les délivrer des heures sombres, exactement comme le typhon, le Vent des Dieux, du XIIIe siècle. En fait, le recrutement de pilotes kamikaze connut un succès constant. Trois fois plus de candidats que d'avions disponibles. Les pilotes expérimentés furent évités. On les utilisait pour entraîner les jeunes comment à voler à leur propre perte. Le résultat fut que la majorité des recrues avaient moins de vingt ans. Ils étaient reconnaissants d'avoir l'opportunité de prouver qu'ils étaient de « vrais hommes ».

Les missions Kamikaze furent un succès, et finirent par couler 40 navires dans le Pacifique, 16 aux Philippines. Le coût fut le sacrifice de plusieurs centaines de jeunes vies. Mais cela ne suffit pas. Au contraire de ce qui s'était passé au XIIIe, les Kamikaze furent incapables de stopper l'avancée des alliés. La reddition de l'Empereur, retransmise à la nation par la radio choqua profondément le peuple japonais. Ils avaient considéré l'Empereur comme un dieu infaillible et l'entendre prononcer le mot de reddition dépassa leur entendement. Leur foi s'éteignit totalement. Le vent divin ne souffla plus.

Le temps passant, les rescapés des raids Kamikaze se mirent à critiquer cette politique. Sabura Sakai, ex As de la Marine Impériale, dit : Kamikaze est une attaque surprise, selon nos anciennes tactiques de guerre. Une attaque surprise ne réussit qu'une fois, la première, peut-être encore la seconde, voire la troisième. Mais quel fou continuerait dix mois durant ? L'Empereur Hiro Hito aurait du le comprendre. Il aurait du y mettre fin.

Un autre pilote de chasse qui réchappa de justesse à une mission Kamikaze, Sadamu Komachi, commente le manque d'opportunité des attaques Kamikaze : Il n'y avait aucune stratégie autre que celle d'attaques suicide et de transports de bombes. L'officier en charge n'en avait aucune autre. C'était une lutte mortelle. Les chefs japonais du commandement suprême menaient un dur combat. La seule stratégie était : Le devoir, c'est la Maîtrise.

Ainsi, les sacrifices des pilotes Kamikaze furent, finalement, vains. Cependant la dévotion japonaise à une cause, si évidente par leur action, devait connaître la renaissance de leur nation, des cendres de la défaite pour devenir un acteur majeur dans le monde de l'après-guerre.

Les pilotes Kamikaze avaient avec eux des manuels dans leurs cockpits, qui furent traduits en 2002, sous le titres : « Kamikaze : Les Dieux Suicide du Japon ». On peut y lire des passages exaltant la valeur spirituelle de la mission, ainsi que des conseils pour causer le maximum de dégâts avant leur autodestruction. D'autres passages encore portent sur la façon de transcender la vie et la mort :

Si vous éliminez toute pensée sur la vie et la mort, vous serez capable de mépriser totalement votre vie sur la terre. Cela vous rend capable de concentrer votre attention pour éradiquer l'ennemi avec une détermination inébranlable, tout en renforçant votre excellence en savoir aérien...

De même que vous ne pouvez bien combattre le ventre vide, vous ne pouvez pas manipuler le manche à balai si vous vous souffrez de diarrhée, ni exercer calmement votre jugement si la fièvre vous tourmente...

(Juste avant le crash), votre vitesse est à son maximum. L'appareil tend à remonter. Mais vous pouvez l'en empêcher, en poussant le contrôle d'altitude suffisamment en avant pour augmenter encore votre vitesse. Faites votre devoir. Pousser en avant de toutes vos forces. Vous avez déjà vécu vingt ans, peut-être plus. Vous devez exercer toutes vos forces pour la dernière fois de votre vie. Exercer votre force surnaturelle.

 

À titre comparatif avec les USA et le recrutement pour la guerre en Irak

(Le Monde, 1er Juin 2005, de notre correspondante à NEWYORK, Corine Lesne)

Sous le titre Les recruteurs américains sont prêts à tout pour enrôler de jeunes soldats, on peut lire ce qui suit :

David McSwane, élève de terminale dans le Colorado, voulait savoir jusqu'où les recruteurs de l'armée américaine étaient prêts à aller pour enrôler des volontaires, à un moment où la guerre en Irak a fait baisser les vocations. En janvier, il a pris contact avec son centre de recrutement en se faisant passer pour un jeune à la dérive mais intéressé par l'armée. Il a d'abord confessé qu'il n'avait pas de diplôme. Selon le règlement, les recrues de l'US Army doivent avoir au moins un certificat de scolarité du niveau du lycée. Pas de souci, a répondu le recruteur. Il suffit de fabriquer une attestation, le plus sûr étant de choisir une école qui n'existe pas. L'instructeur a même suggéré un nom, « la Faith Hill Baptist School, par exemple ». Pour 200 dollars, David s'est procuré sur Internet un faux diplôme au nom de cet établissement. Un problème de drogue ? Rien d'insurmontable là non plus. Le recruteur a recommandé un kit de désintoxication qui ferait disparaître les traces en cas d'analyse. Et il a conduit lui-même son élève jusqu'au magasin où se le procurer.

David McSwane avait pris soin d'enregistrer les conversations téléphoniques. Il avait enrôlé sa soeur, 11 ans, pour faire des photos et un ami à peine plus vieux pour tenir une caméra cachée. Le 17 mars, il a publié son récit dans le journal du lycée d'Arvada. Fin avril, la télévision CBS a diffusé ses enregistrements. À la mi-mai, l'affaire avait fait le tour du pays.

Depuis 1973 et la fin de la guerre du Vietnam, l'armée américaine est une armée de volontaires. Aujourd'hui, le recrutement connaît une crise sans précédent. L'armée de terre est en retard de 6 000 recrues sur l'objectif de 80 000 qu'elle est censée remplir avant la fin de l'année budgétaire, en octobre. Les 7 500 recruteurs sont censés enrôler chacun deux volontaires par mois. À l'approche de la fin de l'année scolaire, la pression est importante. Plusieurs centaines d'excès de zèle ont été signalés. Seuls sept incidents ont été qualifiés de « mauvaise conduite » par l'armée, mais le Pentagone a tenu le 20 mai une journée exceptionnelle dans les 1 700 centres du pays. Les recrutements ont été suspendus pour faire un rappel à l'éthique et au règlement.

Les recruteurs ont accès aux établissements. Ils sont à la cafétéria ou aux réunions parents‑professeurs. Ils offrent des places de concerts ou d'événements sportifs. Les parents les trouvent parfois envahissants, mais c'est le lycée qui fournit les numéros de téléphone personnels aux militaires. Les établissements sont tenus de fournir leurs fichiers à l'armée sous peine de perdre leurs financements publics. Au printemps, le représentant de Californie, Mike Honda, a déposé un projet de loi pour que les coordonnées des élèves ne soient pas transmises à l'armée sans autorisation expresse des parents. Un district scolaire de l'État de New York qui a refusé de s'exécuter attend ces jours-ci la visite d'un colonel qui doit l'inciter à coopérer.

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