
Valeurs religieuses et valeurs esthétiques
ne sont pas des choses différentes.
Enfin de compte, elles ne font qu'un pour les Japonais.
Kishimoto Hideo
Le but de la vie et l'art ne font qu'un.
Uyeda, Isao
Celui qui pourrait faire de soi-même un vide
où les autres pourraient librement pénétrer
deviendrait maître de toutes les situations.
Proverbe japonais
Des hommes et des femmes vêtus de Kimonos blancs se tiennent sous l'eau d'une cascade tombant d'une dizaine de mètres dans un bruit assourdissant. Ils doivent y rester environ deux minutes à psalmodier le « soutra du coeur », le corps fouetté par une eau à 3 °C. Nous sommes au Shipporyu-ji, principal monastère du courant Inunaki de l'école Shingon, situé dans les montagnes non loin d'Osaka, qui propose un cours d'initiation destiné aux néophytes : « être ascète d'un jour ». Les participants doivent faire le tour des lieux d'ascèse dans des montagnes escarpées et braver la cascade.
Depuis le milieu des années 1990, de plus en plus de Japonais se déclarent intéressés par l'ascèse, et le monastère a décidé d'organiser des journées d'initiation pour faire connaître le Shugendo [la voie des ascètes]. Depuis deux ans, ces journées font l'objet d'un nombre particulièrement élevé de demandes.
Du printemps à l'automne, une fois par mois, une vingtaine de participants, venus de tout l'archipel, s'y rassemblent. Si leur âge va de 7 à 70 ans, on remarque parfois des familles entières et surtout de nombreuses Japonaises âgées de 20 à 39 ans. Un homme de 38 ans, qui a cessé de travailler en entreprise pour vivre de petits boulots, est ici pour la première fois : J'aimerais que ce soit l'occasion pour moi de changer de vie. Pressés par le temps, les hommes d'aujourd'hui perdent leur âme et croulent sous les soucis.
Certains s'imaginent qu'ils vont acquérir des pouvoirs surnaturels par l'ascèse. Mais il ne faut pas venir ici dans une optique mystique. On tombe alors dans l'hérésie et on s'éloigne du véritable but, insiste Shogen Goto, 39 ans, un moine du monastère...
Des gens participent à des séances de Zazen [méditation zen] et de Sha-Kyo [copie de soutras au pinceau], et beaucoup se disent prêts à pratiquer une ascèse très stricte comme le Takigyo, « méditation sous la cascade », ou le Kaihogyo, « déambulation dans les montagnes ». (Asahi Shimbum, Tokyo)
La pureté rituelle et son reflet dans l'âme humaine grâce à la valeur capitale qu'est le Makoto, « la sincérité intérieure », est un élément essentiel du Shintoïsme qui en devient une « religion de la purification ». Au travers de la pureté intérieure, le Shintoïsme recherche la simplicité dans la vie et l'harmonie avec la nature. À l'origine, il semble que les Japonais pensaient que les Kami s'offensaient de la souillure que représentaient la mort, les blessures, la menstruation et l'enfantement. Il s'ensuivit l'apparition de nombreux rites de purification destinés à apaiser les Kami et à gagner leur protection contre la sécheresse, les inondations et autres catastrophes naturelles. Les fidèles shintoïstes se purifient toujours avant de pénétrer dans l'enceinte d'un temple. Celle ci contient un abreuvoir de pierre plein d'eau pure et une louche de bambou avec laquelle les fidèles se lavent les mains et se rincent la bouche purifiant ainsi leurs corps à l'intérieur et à l'extérieur pour se rendre digne de se trouver en présence des dieux. L'Ô-haraï « purification rituelle » est un rituel au cours duquel le prêtre agite une branche de Sakaki sacré au dessus de la tête du fidèle. Celui ci est alors débarrassé de la pollution qu'il a accumulé et son équilibre interne restitué lui permet de renouer des relations harmonieuses avec le monde extérieur. L'Ô-haraï s'effectue aussi sur des emplacements de construction ou des objets pour éliminer les esprits malins qui pourraient s'y trouver.
Les formes de prières pratiquées peuvent être soit collectives soit individuelles. Les prières collectives, plus fréquentes, sont faites en général par un prêtre (Kannushi) qui lit un texte au pied de l'autel. Les prières individuelles sont souvent précédées d'un son de cloche, provoqué par le fidèle qui tire une grosse corde pendue à la porte du sanctuaire. Les purifications (O-Harae) sont un élément fondamental du culte Shintô. Elles peuvent avoir des formes multiples. Dans les plus simples, le prêtre fait passer plusieurs fois sur les individus ou les choses à purifier un long bâton auquel sont fixés des boucles de papier, des copeaux ou des rameaux provenant d'un arbre sacré, le Sakaki.
Une forme de purification et de bénédiction très spéciale, et tenue pour particulièrement efficace, est celle que l'on obtient en aspergeant d'eau bouillante (Yudate-Hara) les participants ou les objets. Cette eau bouillante est préparée avec un soin particulier, et l'on y ajoute du sel et du saké. Puis on en asperge les fidèles à l'aide d'un rameau de bambou.
Presque toutes les écoles bouddhistes accordent une grande importance aux rites et à la liturgie, au mysticisme des symboles et de l'art. En 1331, une terrible épidémie éclata à Kyôto. Les moines du temple d'Hyakurnanben (ex Chion-ji) se réunirent pour répéter un million de fois une invocation sacrée au Bouddha Amida. L'épidémie prit fin, et on parla de miracle. Depuis lors, chaque année au printemps, on accomplit une cérémonie solennelle de remerciement pour le prodige, officiée par les moines vêtus de leurs magnifiques habits de soie et de brocart. Les fidèles répètent une partie du million d'invocations, en se servant pour les compter d'un gigantesque chapelet. À partir de la date du miracle, le temple changea de nom : de Chion-ji, « Savoir et gratitude », il fut rebaptisé Huakurnanben, « Le Million de fois », le million de litanies récitées...
S'il y a une obsession japonaise, c'est bien celle de la pureté, de la netteté, de l'ordre, de la précision, de la ponctualité, de la bienséance, de la convenance, de la conformité, du protocole... jusqu'à la manie ! C'est le complexe de la « propreté » ! Par glissement, cette manie envahit l'espace partout où les choses doivent être faites « comme il faut » depuis les rites religieux et politiques jusqu'à ceux des relations intra et extrafamiliales.
Ainsi le corps lui-même est-il soumis à ces rites de purification, là où l'on pourrait croire, de l'extérieur, qu'il ne s'agit que d'hygiène ordinaire. De même qu'on ne se lave pas les mains et la bouche n'importe comment quand on approche du temple, de même l'on ne se plonge pas n'importe comment dans le Furon domestique ou l'Obon des montagnes. Partout les Kami sont là, non pour nous surveiller, mais pour accompagner chacun de nos actes dans notre vie quotidienne... puisque nous sommes aussi des Kami, mais de la terre ! Si la propreté est ainsi devenue obsessionnelle, un rite spécifique et renouvelable en accompagne la pratique : c'est le Misogi.
Pour être Kegare , pur, il faut passer par le Misogi, rite de purification :
Ceci correspondant a :
Ne confondons pas ce rite de purification rituelle avec les pratiques pénitentielles des divers monothéismes, comprenant : aveu des fautes, demande de pardon, absolution et réparation. Il y avait bien chez les Esséniens de Qûmran des rites de l'eau ; le baptême, de pénitence de Jean Baptiste, de renaissance des Chrétiens, est lui aussi un rite de l'eau (au point qu'une secte protestante a même pris de nom de « baptiste » et plonge ses adeptes dans l'eau des rivières ou des piscines lors de leur affiliation) ! Le Catholicisme romain pratique encore l'apersion d'eau bénite en beaucoup d'occasions, et l'on se signe de cette même eau en entrant dans une église.
Les Eta ou, de façon plus appropriée maintenant, les Burakumin, littéralement « les villageois », sont une classe opprimée au Japon. Le nom « d'invisibles » leur est aussi donné, car ils ne possèdent pas de caractéristiques physiques qui les distinguent des autres Japonais. Pourtant il y a eu, et il existe encore, des arguments pour soutenir que les Burakumin sont une race disctincte de la majorité du peuple japonais. On les affuble aussi du nom d'Eta‑Hinin, un terme encore en usage : le mot Eta peut être traduit par plutôt ou très « pollué ou sale », et le mot Hinin signifie tout simplement « non personne ». On emploie aussi le terme Yotsu qui renvoie à un « quadrupède » quelconque. Ainsi les Burakumin continuent d'être considérés de façon inégale dans la conscience publique japonaise et sujets à discrimination. Comment les religions japonaises ont‑elles contribué à l'oppression des Burakumin au Japon, et conséquemment, comment les mêmes pourraient-elles éventuellement contribuer à leur émancipation ?
Qui sont donc ces Burakumin, ces êtres ontologiquement impurs ? Trois millions de personnes, dans 4 374 ghettos et disséminés dans 1 041 lieux de résidence, dans 34 préfectures différentes. Dès l'Ère Meiji (1867), on disait qu'il valait mieux être pauvre comme un Japonais pauvre qu'un Burakumin assisté ! Ce sont les frères des Dalits de l'Inde, et ils se voient parqués dans les métiers de la boucherie, du cuir et de la fourrure que personne d'autre ne veut exercer, et le résultat fut qu'on les rangea dans la classe inférieure, ce qui entraîna une tradition de discrimination sociétale. Le mariage ne put historiquement que se développer sous le régime endogamique.
L'histoire japonaise nous apprend que ce pays a connu dès le début un système social discriminatoire. La discrimination Buraku n'apparut pourtant qu'avec l'ère Tokugawa, mais la source des fuseaux de la discrimination courante plonge dans des pratiques et des stéréotypes traditionnels.
Jinsaburo Oe dans Fukaisareta Fukashokumin Kannen, « La juxtaposition de l'idée des « Intouchables » affirme que dans les temps anciens, la discrimination Hinin n'existait pas. Bien plutôt, à cause de leur habileté à s'associer avec les Kali, ils étaient craints et respectés. Plus tard, ces mêmes populations furent encore plus respectées pour leurs capacités artistiques, notamment pour la danse et la musique Nô, ainsi que pour leur contribution aux différents théâtres Kabuki, Nô et Kyogen. Les biographies de beaucoup d'artistes et d'artisans de cette époque relatent leur « humble origine », c'est-à-dire leur appartenance à ce groupe au statut spécial. On peut y lire le noms de :
À cette époque, il existait cependant une discrimination à l'endroit des métiers du type : mégissiers, gardiens de cimetières, employés au nettoyage et marchands de chevaux. Cela a certainement survécu dans la discrimination moderne en matière d'occupation professionnelle.
L'arrivée du Bouddhisme au Japon au milieu du VIe siècle importa aussi « l'opprobre contre la nourriture carnée », ce qui entraîna, de cause à effet, des « questions » sur l'impureté attachée au travail de la viande : de même qu'en Inde, cette injonction fut associée au travail des cadavres ! En conséquence, quiconque avait affaire à ces types de métiers, était par définition considéré comme impur, et devait être évité. Cette importance en matière de pureté/impureté eut une longue histoire au Japon, associée au Shinto, tandis que les doctrines bouddhistes fortifiaient et dogmatisaient cette tendance de la société Japonaise.
La notion de pollution en vint à inclure l'idée qu'elle pouvait être causée par le contact avec les cadavres d'animaux, et elle finit par être associée au travail du cuir et à la nourriture carnée. Graduellement les concepts Shinto de Imi, « tabou » et Kegare, « pollution » liés à la mort humaine se virent attachés à l'impératif bouddhiste de respecter toute vie. Les premières mesures gouvernementales qui ostracisèrent la consommation de la viande de certains animaux domestiques parurent dès 676.
La frontière entre pur et impur fut exacerbée durant la période Heian (794-1185) où le bas de la société fut appelé Senmin, opposé au Ryomin, la haute société. Ces Senmin, durant la tumultueuse Sengoku Jidai (Période des Guerres des XVe et XVIe siècles) fournirent les effectifs des travailleurs du cuir qui assistaient les Daimyos, « les seigneurs de la guerre », en leur fournissant des armures de cuir et d'autres équipements militaires. C'est pendant l'Ère Tokugawa (1603-1867) que des politiques spécifiques discriminatoires s'élevèrent contre les Burakumin, et c'est là qu'on reconnaît généralement où les Burakumin furent constitués en groupe discriminé. Shigeyuki Kumisaku dit que furent associés les métiers de cordonnerie, des articles de bambou, de la fabrication de « tambours de cérémonie », Taiko. La bassesse et l'impureté des Burakumin nécessitaient leur mise à part. Paradoxalement, alors qu'ils avaient occupé d'importantes fonctions dans les sanctuaires Shinto, les Burakumin s'en virent interdits d'accès (1774). De façon spécifique, entre 1715 et 1730, une réforme du nom de Kyoko Kaikaku entra en effet et entraîna délibérément la séparation des Burakumin des autres membres de la société japonaise. À Tokyo, à partir de 1720, Hinin était tenu comme un statut inférieur à Eta : les Hinin (leurs chefs exceptés) étaient interdits du port de chapeau, qu'il pleuve ou non. Les hommes devaient porter les cheveux courts, les femmes ne devaient pas raser leurs sourcils ni noircir leurs dents (mode tokyoïte), plus toutes sortes de réglementations vestimentaires.
Quiconque était mêlé au commerce de la viande ou aux soins des cadavres, ou engagé dans une activité polluante, devenait impur un temps donné. Après un laps de temps, l'impureté pouvait être relevée, par un traitement rituel approprié. Pourtant des « registres » témoignent que certains métiers étaient frappés d'une stigmatisation permanente, pour être intrinsèquement impurs et cette stigmatisation était attachée jusqu'au nom des familles concernées. Pour ce Shin Heimin, « nouveau peuple », aucune disposition financière ni éducationnelle ne fut prise pour faire de l'émancipation une réalité, et de même, l'idéologie ShintoBouddhiste ne fut en rien affectée par l'apparition de cette nouvelle caste. Loin d'être éliminée, la discrimination empira même ! Ce qui entraîna chez les Burakumin des taux de maladie et de chômage plus importants, des disparités salariales pour un même travail, des filières illégales de ségrégation négative en matière d'emploi et de mariage, et d'autres mesures discriminatoires et agressives à l'encontre de leurs personnes et de leur position sociale.
Les Burakumin étaient d'autre part des gens très religieux. Tous appartenaient à une secte bouddhiste. Quant aux croyances, rituels et cérémonies Shinto, ils étaient les mêmes que partout ailleurs au Japon. Ils n'établissaient aucun lien de cause à effet entre leur situation sociale et la religion Jodoshu, « La Terre Pure », qu'ils pratiquaient. Si différence il y avait entre la pratique des Matsuri, « fêtes Shinto », et l'observance des Burakumin, c'est le contenu de leurs prières.
À la question : le Bouddhisme n'a-t-il rien à voir avec la discrimination Buraku, ce qui suit constitue un élément de réponse. Il existe une tradition qui fait graver un nom religieux pour le défunt sur le devant de sa tombe, comme signe cultuel, eh bien, les noms utilisés comprennent des caractères qui entrent dans les dénominations des animaux, de l'infériorité, de l'ignoble, de l'esclavage, et d'autres sortes d'expression dépréciatives. Depuis que les Japonais utilisent immanquablement les rites funéraires Bouddhistes, il n'est pas étonnant que le Bouddhisme ait sa quote part dans la discrimination Buraku : les temples Bouddhistes, situés dans des communautés Buraku étaient nommés Eta-Dera, « temples impurs », et n'étaient pas autorisés à entrer en contact avec les autres temples. Il existe même des registres des temples (Dera Uke), où l'on peut lire des passages typiquement discriminatoires, incluant jusqu'à des sutras !
C'est pourquoi le Misogi Shinto est un rituel de purification holistique, global : de l'esprit, du corps et de l'âme. Transpirer est Misogi, nettoyer est Misogi, jeûner est Misogi, Keiko est Misogi ! C'est pourquoi les rites de la purification sont une tradition centrale du Shinto. Les rituels peuvent-ils effectivement purifier ? Comment et dans quelle mesure ces pratiques rituelles peuvent-elles refléter, ou représenter l'idéal Shinto de la pureté ? La dimension esthétique des rites et cérémonies Shinto participe certainement à y répondre !
En effet, les trois intuitions fondamentales du Shinto sont les suivantes :
1. Dans la rencontre avec le monde, la nature est comprise comme création et don de vie (Musubi) : une force vitale générative, ce qui connote harmonieusement sens de la créativité et sens de la communication. La force vitale est directement associée avec les Kami, le nom japonais pour ces aspects inhabituels et supérieurs de la nature et à la fois de l'humanité qui sont supposés posséder une présence et une puissance révérencieuses, tels les objets naturels du ciel et de la terre (comme les êtres célestes, les montagnes, les fleuves, les mers, la pluie et le vent) et les personnages célèbres, les héros ou les chefs. Cette myriade de Kami ne sont pas métaphysiquement de sorte différente de la nature et de l'humanité, mais ce sont plutôt des manifestations inhabituelles et supérieures de la force potentielle inhérente à toute vie ;
2. La seconde intuition Shinto indique que, bien que nous soyons enracinés dans le processus vital du Masubi et du Kami, il arrive que nous en soyons coupés et déconnectés. Dans la tradition, l'expression qui prévaut de cette espèce d'obstruction est le terme « pollution », Tsumi. « La pureté », Harai, en revanche, caractérise l'état de créativité ;
3. La troisième intuition concerne l'action de « correction » entreprise par les humains pour venir à bout de ces puissances qui obstruent ou polluent le pouvoir du don de vie des Masubi et Kami. Il y a toute une batterie de moyens pour y parvenir, mais c'est principalement par le truchement d'actions rituelles, allant des liturgies formelles conduites par les prêtres dans l'enclos des sanctuaires, jusqu'aux pratiques ascétiques (Misogi) et aux festivals publics les plus importants. Toutes ces activités variées sont conçues en termes de « débarrasser » choses et gens de la pollution, Tsumi en vue de réinstaurer la pureté, Harai.
Tsumi désigne quelque chose de sale qui peut être lavé par ablution et lustration, Misogi Harai. Ce qui est censé restaurer le processus naturel, qui lui est clair, Akashi, propre et beau. Cela s'applique aussi aux réalités intérieures de la pensée et de l'intention. Le coeur mauvais est un « coeur sale » qui est malicieux, et le « coeur pur » brille et ne dissimule rien. Aussi la voie de correction ou purification, Harai, est fondamentalement le fruit de la lustration, physique et mentale, qui résulte de la pureté et de la beauté : « essuyer la poussière du miroir ». En d'autres mots, la condition esthétique de la beauté est inséparable de la condition restaurée de la pureté. En conséquence, un coeur esthétiquement pur et heureux, Akaki Kiyo Kokoro, constitue la base de la communion avec les Kami, à savoir avec les puissances inhabituelles du processus créatif lui-même, Musubi. Dans cet état de pureté, l'homme est connecté à l'ordre et l'harmonie de la Grande Nature, la « sacralité du cosmos total ».
L'eau, le sel, le feu et le saké : voilà les matières utilisées pour la purification Shinto.
La plupart des grands sanctuaires possèdent des bassins de pierre à la disposition des fidèles et des visiteurs. Souvent un feu brûle dans le sanctuaire, et les fidèles en agitent la fumée au-dessus de leur tête, à la fois chassant les impuretés et demandant aux dieux de les purifier de leur côté. Cela peut se réaliser d'une manière domestique dans le jardin.
Au Japon tout acte inaugural est précédé par une cérémonie de purification : le Jichinsai par exemple doit pacifier la terre sur laquelle on construira la maison. Le sel aussi joue un grand rôle dans la purification : on le sème autour de soi, c'est le Shubatsu. On en laisse quelques petits tas à disposition près des entrées, des Mori Shio, et aussi pour délimiter un espace à ses quatre coins. Le Maki Shio consiste lui à répandre du sel aux limites, aux frontières, aux bornes. Dans la mythologie Shinto, la première terre ferme, Onogono Shima, la terre congelée par elle-même, fut formée quand Izugaki créa les océans primordiaux, en séparant le sable du sel.
Il fallait quand même y penser... C'est fait ! Domenico Bianco, un Salésien de Don Bosco a « rapproché les rites de purification Shinto », donc le Misogi, et le « travail de purification de la pensée, du corps et au coeur » que préconise Ignace de Loyola, dans ses Exercices Spirituels !
Avant le Misogi préparation du corps et de l'esprit.
- La veille, ne pas manger et s'abstenir de boissons alcoolisées. Libérer les sens et ne prendre aucune substance susceptible de les obscurcir ou les distraire : les conserver prompts et receptifs.
Exercice 1 : Furitama, secouer l'âme
Objectif de l'exercice 1
Le but du Furitama est de générer la sagesse de l'âme intérieure. Kon, l'animal dans le Shinto, est l'un des quatre éléments fondamentaux, avec Mei, la vie, Rei, l'esprit et Ki, source universelle de toute énergie. Kon est l'élément le plus important des quatre du moment que l'être humain peut aussi être décrit comme Waketama, « âmes individuelles séparées », qui est une autre façon de dire « fils des Kami ».
Exercice 2 : Torifume, exercice du Rematore
Objectif de l'exercice 2
Le but fondamental est d'introduire à une dimension de gymnastique rhythmique, physique et spirituelle. Du moment que le Misogi est une expérience psychophysique, divers types de rafraîchissement sont nécessaires.
Exercice 3 : Otakebi, hurler
Objectif de l'exercice 3
Crier Iku-tama active l'âme à peine arrivée à la sagesse.
Taru-tama affirme la sagesse qui peut réaliser l'infini dans l'âme.
Tam-tamaru-tama confirme les invocations précédentes et maintient l'âme active à son maximum.
L'invocation finale et directe à Sarutahiko Okami, « chef des Kami de la terre », et reconnaît son grand pouvoir.
Exercice 4 : Okorobi, crier
Objectif de l'exercice 4
Par cet exercice, on peut entrer en contact avec ces trois Kami, Kunitokotachi-no-Mikoto, « chef des Kami de la terre », Sarutahiko-no-Okami « Kami des conseils et tête du Kami de la terre » et Kokuryuon-no-Okami « kami de l'eau, de la vie et du Ki), se débarrasser de ses propres impuretés et recevoir leurs pouvoirs comme s'ils devenaient les Nôtres.
Exercice 5 : Ibuki, respirer
Objectif de l'exercice 5
Le but de l'exercice est de conclure la préparation, en procédant à de profondes respirations qui ont l'effet de faire monter le métabolisme du Ki à ses plus hauts niveaux de sensibilité et de réceptivité pour absorber le Ki de l'univers.
Exercice 6 : Nyusui, entrer dans l'eau
La prière finale demande que l'individu soit purifié en lavant les Tsumi (saletés) du ro-kon-sho-jo, des six éléments de l'être humain que le Shinto identifie comme les cinq sens et l'esprit.
Après le Misogi ,les participants, après s'être essuyés, connaissent une période de Chinkonto, une pratique spirituelle, pour pacifier l'âme ; puis vient un Naorai, une boisson cérémoniale avec le Kami, qui a l'effet de renforcer le contact entre les personnes et le Kami lui-même.
Voici à titre de comparaison une page des Exercices d'Ignace de Loyola : la précision méticuleuse, voir maniaque, n'a d'égal que l'exécution à la lettre des ordres chez des nations militaires comme l'étaient l'Espagne et le Japon médiévaux qui ont conçu ces « manoeuvres de l'esprit et du corps » !
Exercices Spirituels
Deuxième Semaine
LA CINQUIÈME CONTEMPLATION
CONSISTERA À APPLIQUER LES CINQ SENS
SUR LA PREMIÈRE ET LA DEUXIÈME CONTEMPLATION
Ignace de Loyola, Exercices Spirituels,
DDB/Bellarmin, Paris 1985, pp. 87-90
Après la prière préparatoire et les trois préambules, il est profitable de repasser avec les cinq sens de l'imagination, la première et la deuxième contemplation, de la manière suivante :
Le colloque. Que l'on termine par un colloque, comme dans la première et la deuxième contemplation, et par un Pater noster.
1. Première remarque.
Il faut remarquer que, pour toute cette Semaine et pour les autres qui suivent, je ne dois lire que le mystère de la contemplation que j'ai à faire dans l'immédiat ; de sorte que, pour le moment, je ne lise aucun mystère que je n'aie à faire ce jour-là et à cette heure-ci, afin que la considération d'un mystère ne gêne pas la considération d'un autre.
2. Deuxième remarque.
Le premier exercice de l'Incarnation se fera à minuit ; le deuxième, au lever du jour ; le troisième, à l'heure de la messe ; le quatrième, à l'heure des vêpres et le cinquième, avant l'heure du repas du soir. On demeurera pendant une heure dans chacun des cinq exercices, et on gardera la même manière de faire dans tout ce qui va suivre.
3. Troisième remarque.
Il faut remarquer que si celui qui fait les exercices est âgé ou faible, ou si, bien que robuste, il est resté en quelque manière affaibli par la première Semaine, il vaut mieux qu'au cours de la deuxième Semaine, il ne se lève pas à minuit, au moins de temps à autre, et qu'il fasse une contemplation le matin, une autre à l'heure de la messe, une autre avant le repas de midi et, sur celles-ci, une répétition à l'heure des vêpres, puis l'application des sens avant le repas du soir.
4. Quatrième remarque.
Sur l'ensemble des dix additions que l'on a données en première Semaine, il faut modifier pendant cette deuxième Semaine la deuxième, la sixième, la septième et, en partie, la dixième.
- Pour la deuxième addition : tout de suite après m'être éveillé, me mettre en face de la contemplation que j'ai à faire, désirant connaître davantage le Verbe éternel incarné, afin de le servir et de le suivre davantage.
- Pour la sixième addition : me remettre fréquemment en mémoire la vie et les mystères du Christ notre Seigneur, en pensant de son Incarnation jusqu'à l'endroit ou au mystère que je suis en train de contempler.
- Pour la septième addition : il faut veiller à faire l'obscurité ou la lumière, à faire usage du beau ou du mauvais temps, dans la mesure où celui qui s'exerce sentira que cela peut lui être profitable et l'aider à trouver ce qu'il désire.
- Pour la dixième addition : celui qui s'exerce doit se comporter selon les mystères qu'il contemple, car certains demandent que l'on fasse pénitence et d'autres non.
Que l'on fasse donc ces dix additions avec grand soin.
5. Cinquième remarque.
Dans tous les exercices, sauf dans celui de minuit et dans celui du matin, on prendra l'équivalent de la deuxième addition de la manière suivante : dès que je me rappellerai que c'est l'heure de l'exercice que j'ai à faire et avant d'y aller, me représenter l'endroit où je vais et devant lui repasser un peu l'exercice que j'ai à faire ; ensuite, faisant la troisième addition, j'entrerai dans l'exercice.
Voilà quelques-unes des intuitions clés de l'idéologie Shinto et de sa représentation de la pureté. La qualité délibérément stylisée des rituels Shinto permet à l'esprit de distinguer entre la forme pure et les cérémonies d'un sanctuaire particulier ; et cette distinction peut être encore clarifiée par une théorie esthétique formelle qui révèle le pouvoir essentiellement important de l'art en général ainsi que des arts rituels en particulier
La liminalité est l'un des pouvoirs des arts rituels qui met en relation rituel et purification. Pour devenir neuf, il faut abandonner ce qui est vieux, en passant par une phase qui n'est ni neuve ni vieille. Seulement alors le neuf peut être atteint, assumé et (re)construit. Cette phase intermédiaire des rituels transformatifs s'appelle la « phase liminale ». Elle est caractérisée par « ni ici ni là », par « entre et entre », puisqu'elle se passe entre une phase de séparation de son moi ou état précédent, et une phase de réintégration, durant laquelle un « moi ou un état neuf » est produit et légitimé par la communauté. Dans son acception la plus vaste, la liminalité est ainsi un phase fluide porteuse de changement. De façon plus simple, le rite de purification ordinaire dans un sanctuaire peut contenir lui aussi des éléments de transformation. Ces expériences liminales plus subtiles peuvent être illustrées par la notion d'un voyage initiatique et ses images symbolique de naissance / renaissance, sein maternel, obscurité et brouillard, bisexualité, éclipse, état sauvage et vide.
Dans le mythe, le conte et la littérature, la liminalité est exprimée par le « passage par en dessous ». Alice doit passer par le terrier pour entrer au Pays des Merveilles, ou le voyage aventureux dans d'étranges royaumes : Dorothée au Pays d'Oz, ou encore le pèlerinage de Xuanhua dans son « Voyage vers l'Ouest ». Dans ces royaumes, les lois de la société, de la physique et même de la logique peuvent être suspendues.
De telles histoires montrent toujours le protagoniste juste avant d'entrer dans le royaume liminal, et à la fin, décrit son retour, transformé, à la vie ordinaire d'un voyage, commençant par le passage sous le Torii, « porte de l'aire du temple », les ablutions au Temizuya, « source d'eau à l'approche du temple », une approche vers le sanctuaire qui peut aussi comprendre un déplacement dans la forêt, l'entrée dans le hall pour accomplir les différentes phases de la cérémonie, etc. Ce « voyage » peut exalter l'expérience de la distance entre soi et les soucis dominants de la vie quotidienne. Ainsi :
1. Différencier le pur de l'impur ;
2. Choisir le pur contre l'impur ;
3. Maintenir cependant la position paradoxale entre les deux,
Voilà les trois traits logiques des rituels de l'art, dans la purification shintoïste.