Chapitre 8

image de l'idéogramme Jizô

 

Jizo : Corps Mort 地蔵

 

 

Creuser l'enfer, c'est y engouffrer le ciel.

Pierre Emmanuel

Le Japon repose comme un groupe de nuages solidifiés au sein d'un océan sans borne.

Paul Claudel

 

Le service funéraire

On constate au cours des dernières décennies au Japon, la recrudescence d'un culte inspiré du vieux Shinto : les services funéraires pour les enfants morts-nés, ou avortés. L'essor de ce culte, adressé au Bodhisattva Jizô, divinité bouddhique protectrice des morts et des enfants, est étroitement lié à la politique contraceptive japonaise, politique « civile », favorisant l'avortement au détriment de la pilule. Le chagrin et la culpabilité maternels ne sont pas les seules raisons de ce culte : la crainte que l'esprit de l'enfant mort tente de nuire à ses frères et soeurs cadets joue également un rôle important.

Face à tous ces juges, le défunt dispose d'un défenseur de taille en la personne du Bodhisattva Dizang, en japonais Jizô, qu'on représente d'ordinaire sous les traits d'un jeune moine à la tête rasée, tenant à la main le bâton des pèlerins. Dizang s'entend assez bien avec les rois infernaux, qui sont à ses ordres. Le jour de sa naissance, le vingt-quatre du sixième mois lunaire, ce qui correspond à la fin de l'été, était célébrée en Chine et surtout au Japon une sorte de fête des morts, plus précisément une fête des enfants morts en bas âge, qui est devenue de nos jours une fête des enfants en général. Par ailleurs, le centième jour après la mort d'un être, on accomplit en Chine la cérémonie de la « destruction des portes de l'enfer ».

Après avoir invoqué Jizô, les moines brûlent de l'encens et récitent des prières, puis ils invoquent l'âme du mort pour qu'elle puisse écouter la lecture du texte sacré qui détruit les enfers ; l'âme est ensuite invitée à renaître en Terre Pure, guidée par Jizô. Les enfers sont représentés par une petite boîte de bambou et de papier, où sont placées des figurines de papier. À la fin de la récitation, un moine costumé en Jizô détruit cette boîte d'un coup de bâton, délivrant ainsi l'âme du damné.

Au pied de la statue de Jizô, des statuettes votives (en vertu d'un voeu) de ce même personnage, doubles des enfants morts, ont été rassemblées. Il s'agit parfois également de Muen Botoke, « Bouddha sans relations ou Vies liquéfiées », autrement dit des morts dont plus personne ne s'occupait et qui ont été réunis sous la protection de Jizô.

 

Visite au Zôjôji

Dans le Zôjôji, un immense temple situé à côté de la tour de Tokyo, connu pour être un Mizuko dera ou Akachan dera, « temple pour les enfants avortés ou morts nés », mille deux cents statues sont alignées, ornées d'un petit chapeau rouge tricoté au crochet et d'un petit bavoir assorti. Les moulins à vent qui tournent ont pour mission de « distraire » et d' « amuser » les foetus avortés, tout en symbolisant la roue ou le cycle éternel de la vie. Bandana, soutra, cape tricotée au crochet : là un jouet représentant Shin-chan, une figure de télé extrêmement populaire, est censée « distraire » la statue de Jizô dédiée à l'enfant ; plus loin, un Jizô est enveloppé d'une longue cape de laine d'où pendent deux petites mouffles ; un autre encore a un bavoir à motif de chien avec le petit chapeau assorti d'où pointent deux petites oreilles. Le bavoir d'un bébé mort ? Voici un pot de yakuruto, yaourt, laissé à côté en signe d'« offrande », Kuyô, voilà un bavoir flambant neuf retourné par le vent. Les noms sont tous inscrits derrière la statue qui, vue de dos, devient un symbole phallique.

Derrière un Ema, « une lettre adressée aux dieux » : « De la part de Jirô et Yurika. Pardonne-moi de ne pas avoir pu te mettre au monde. Jamais je ne t'oublierai. Repose en paix. » En bas, un mot du père : « Je te demande pardon. J'espère que tu pourras renaître un jour et veille sur notre bonheur... » Un autre Ema, daté et doté d'un message identique avec, à la fin cette petite promesse : « On reviendra... ». Les pères s'impliquent davantage dans la responsabilité, mais aussi ils en profitent pour demander à celui à qui ils ont refusé le droit de vivre, de les protéger « d'en haut ». Daté aussi : « Par notre faute tu n'as pas pu vivre et nous t'en demandons pardon. Nous sommes vraiment désolés de n'avoir pu te mettre au monde. Protège-nous quand même... et sois sûr qu'on n'oubliera jamais cet " incident " ». Dans cette inscription transparaît la peur du Tatari, « mauvais sort », soit de la revanche que l'enfant qui ne demandait qu'à naître est en droit d'accomplir.

Enfin, des parents « cool » viennent souhaiter la bonne année ( ! ! ) à leur bébé avorté, en implorant (le comble ! ) sa protection en lui disant de faire attention à sa santé ( ! ) à cause du grand froid ! Dewa mata ne... Ironie suprême. À côté de ce mot, inscrit sur un Ema représentant Kannon, qui incarne la compassion, un autre couple a inscrit : « Puissent les dieux nous accorder un enfant... » Encore un autre ema touchant où la mère implore son bébé mort un mois auparavant de lui envoyer du Ciel sa force et son courage. Étonnant de constater qu'un bébé mort de mort naturelle est censé aller tout droit au paradis et aider sa mère à se relever moralement, alors qu'on sait le sort tragique qui est censé attendre toutes les petites victimes innocentes sur les bancs de la rivière Sai ,Sai no kawara).

 

Voici l'intrigue d'un Nô sur une bonne action de Jizô.

SAI no KAWARA

Aux rives de l'Enfer...

Photo d'un masque de Jisô

Personnages

Jizo Bosatsu - Ksitigarbha-bodhisattva
Gaki - Un esprit affamé, fantôme d'un glouton impénitent
Emma - Le Juge de l'Enfer
Chotsuke - Un officiel de l'Enfer
Démons :
Kuro Uni - Démon Noir
Aka Oni - Démon Rouge

En Enfer l'impénitent Gaki est obligé de se tenir devant un miroir spécial, appelé Johari-Kagami, qui reflète toutes les actions de Gaki pendant sa vie, et qu'a décomptées l'officiel.
Le fantôme refuse de se repentir. Le Juge Emma perd patience et le fait battre avec les bâtons de fer de ses auxiliaires. Comme il refuse toujours, Emma ordonne de le faire bouillir et de le manger. Les démons commencent par lui arracher la langue, le font boullir et le mangent. Jizô collecte les restes du pêcheur et le ramène à la vie. Jizô enseigne le fantôme qui, maintenant, montre sa repentance. L'homme compte sur Jizô au moment de se séparer.

Les voici, ces petites statues au sourire jocondien : elles vous attendent sur toute la surface du territoire Nippon ! Sur la route, dans de jolis petits tempiettos, dans de minuscules cabanes, ou bien visiblement sur le bord des chemins de campagne : elles sont même devenues un élément du décor familier.

 

Le Jizo, c'est d'abord

Les petits sanctuaires des Jizo ne sont pas à proprement parler de temples, que ce soit des temples Bouddhistes ou Shinto. Ce sont des petits monuments de pierre, de la taille et de la forme des bornes milliaires, avec le visage du Jizo gravé sur elles. Ces « pierres-bornes » sont très anciennes et souvent usées par les intempéries. On s'y arrête sur son chemin ou sur la route de son pèlerinage en déposant devant elles une humble offrande : une piécette, une chandelle, un fruit, une fleur. On va jusqu'à les habiller de rubans rouges, par douzaines. Car, et c'est la caractéristique du Bouddhisme Japonais, Jizo est supposé sauver les petits enfants et protéger les voyageurs

Bien que d'origine indienne, Kshitigarbha, Jizo, est vénéré plus largement au Japon, en Corée et en Chine qu'en Inde ou au Tibet. Au Japon, Jizo apparaît déjà dans les annales de la période Nara (710 à 794) et se répand partout au Japon à travers les sectes Tendai et Shingon. Jizo est donc un Bodhisattva, quelqu'un qui atteint l'illumination, mais surseoit à la bouddhéité tant que tous les hommes ne sont pas sauvés. Il reste parmi les hommes à faire le bien et se charge de protéger tous les êtres pris dans les six royaumes de la réincarnation, jusqu'à l'avènement de Miroku Nyorai, Maitreya, « le Bouddha du futur » : selon la secte Shingon, Miroku doit arriver dans environ 5 à 6 milliards d'années... Le mot est très difficile à traduire  : Entrailles de la Terre, dépôt, sanctuaire, reposoir, lieu du trésor, magasin, trésor de la terre... 

C'est dans le Sutra des Dix Chakras que Jizo apparaît pendant la période Nara, mais le climax de sa popularité est atteint lors de la période Heian (714 à 1192), lors de la montée du Jodo, « La Terre Pure », qui intensifiée la peur de l'Enfer dans l'après vie. Plus loin, il devient le Jizo Asekaki, « le Jizo qui transpire », et le Jizo Mizuko, « le Jizo de l'Enfant de l'eau », uniques au Japon et introuvables ailleurs en Asie.

Changement de sexe : dans le Japon d'aujourd'hui, Jizo Bosatsu et Kannon Bosatsu, « Déesse de la miséricorde », sont deux des sauveurs les plus populaires pour le peuple. Curieusement cependant, tous deux changèrent de sexe en arrivant au Japon. Kannon était mâle à l'origine, et sa representation est femelle aujourd'hui ; et Jizo était femelle, mais maintenant, c'est un mâle, depuis qu'il est Koyasu, « Pourvoyeur d'enfant ».

 

La légende de Jizo au Japon

Selon une légende attribuée à la secte Jodo vers les XIVe ou le XVe siècle, les enfants morts prématurément sont envoyés en enfer pour les punir d'avoir causé de la peine à leurs parents. Ils sont envoyés précisément à Sai no Kawara, « la rivière des âmes du purgatoire », où ils prient Bouddha, pour obtenir sa compassion, en empilant des tas de pierres. Mais les démons de l'enfer, obéissant à l'ordre du vieux Shokuza no Baba, arrivent bientôt et éparpillent les pierres, tout en les battant avec des barres de fer. Mais ils n'ont pas à s'en faire, car Jizo vient à leur secours.

Dans une version de l'histoire, Jizo cache les enfants dans les manches de sa robe. L'histoire traditionnelle a été adaptée aux besoins modernes, et aujourd'hui, les enfants qui meurent prématurément sont appelés Mizuko, ou « enfants de l'eau », et les parents éprouvés prient le Jizo des Mizuko. Cette forme est unique au Japon, et n'apparaît pas avant la fin de la deuxième Guerre Mondiale.

Même de nos jours, vous trouverez invariablement des petits tas de pierres et de graviers autour des statues de Jizo, car on croit que l'offrande d'une pierre raccourcira le temps de souffrance de leur enfant en enfer. On notera que ces statues portent souvent des petits vêtements. Puisque Jizo est le gardien des enfants morts, les parents dans le chagrin portent les vêtements de leurs enfant morts et en habillent la statue de Jizo avec l'espoir que Jizo protègera spécialement leur enfant. Ce peut être un petit chapeau un biberon, un jouet, ou bien un cadeau d'un parent se réjouissant que son enfant ait échappé à une mauvaise maladie et s'en soit sorti, grâce à l'intervention de Jizo...

Le Jizo Hitaki est très prisé des pompiers. En effet, comme il decend dans les enfers où sont punis et torturés les âmes condamnées, il est si affecté par leur agonie qu'il prend parfois la place de leur impitoyablke gardien et réduit autant qu'il peut l'intense chaleur du feu purgatorial pour soulager leur peine. De là, donc, cet amour des pompiers, et son surmom de « Jizo noir », Hitaki.

 

Les six états d'existence ou Les six chemins de la Transmigration / Réincarnation, ou La Roue de la Vie / Le Cycle de la Souffrance...

Y correspondent six statues de Jizo, Roku Jizo, placées aux carrefours ou aux routes très passantes, pour protéger voyageurs et transiteurs de ces états. La statue porte un bâton avec six anneaux, eux-mêmes représentants les six états en question, qu'il secoue pour nous réveiller de nos illusions. Les six Jizo peuvent se répartir comme suit :

Genre Lieu de vie Nom
Les habitants des enfers :
Enmei,
longue vie
Le royaume le plus bas et le pire, où règnent la torture et l'agression 地獄道
ou 地獄趣
naraka-gati
Les fantômes gloutons :
Hoshu,
Ratnapani :
possesseur de trésor
Règne de l'inanition et de la faim éternelle 餓鬼道
ou 餓鬼趣
preta-gati
Les animaux : Hoin
Ratnamudrapani :
possession de la Terre
Le Règne des animaux et des troupeaux,
caractérisé par la stupidité de l'esclavage
畜生道
ou 畜生趣
Tiryagyoni-gati
Les Asuras : Hosho
Ratnakara :
les Ite des trésors
Le règne de la colère, de la jalousie et de la guerre sans fin.
Les Asura sont des demi dieux :
puissants, fiers et querelleurs.
Comme les humains, ils sont en partie bons et mauvais.
阿修羅道
ou 阿修羅趣
asura-gati
Les Humains : Jichi
Dharanidhara :
la Terre
Des être à la fois bons et méchants,
capables d'atteindre l'Illumination,
mais ils sont en général aveugles et consumés de désirs.
人道
ou 人趣
manusya-gati
Les Dévas : Kenko / Nikko
forte détermination
Le règne des êtres célestes pleins de plaisir, avec des pouvoirs divins.
Certains ont des royaumes. Mais tous vivent dans le bonheur et la splendeur,
jusqu'à des âges inestimables. Mais ils appartiennent néanmoins au monde de la souffrance (samsara),
car leur pouvoir les remplit d'orgueil,
et c'est pourquoi les Devas grandissent et meurent. Et leur misère est d'autant plus grande que leur bonheur était plus grand.
天道
ou 天趣
deva-gati

 

Le Jardin des Anges

Ainsi, Jizo se présente sous l'aspect d'un moine aucrâne rasé, tenant un bâton de pèlerin. Il est d'abord le protecteur des enfants le plus vénéré et surtout le compagnon des petits morts dont l'âme, selon le Bouddhisme, doit se rendre au fleuve Sai-no-kawara où elle est à la merci de la sorcière Shokuza-no-baba. Quand les parents, désolés par la perte de leur enfant, délaissent leurs occupations et passent leur temps à visiter sa tombe, le petit mort se voit ainsi puni et est condamné à élever des tas de pierres sur les berges du fleuve infernal. Dépouillé de ses vêtements, il travaille sans relâche sous le contrôle de la sorcière qui lui laisse croire qu'il pourra atteindre le paradis s'il édifie une tour suffisamment haute. Tache évidemment impossible, car la sorcière et ses acolytes détruisent les empilements sitôt érigés. C'est alors qu'arrive Jizo, ému par la dureté de cette interminable besogne : il chasse les démons, réconforte les enfants, et les cache dans ses grandes manches. On pense que chaque pierre posée accompagnée d'une prière devant la statue de Jizo permet d'alléger le travail de ces enfants et de raccourcir leur pénitence ; pour habiller leur jeune âme, les mères doivent suspendre à la statue de Jizo des bavoirs rouges et blancs appelés Yodare kake. Jizo est représenté sous de nombreux aspects, certaines statues le montrent avec un enfant dans les bras. Parfois même il est remplacé dans les temples par un grand nombre de statuettes d'enfants portant bonnets et bavoirs. La ferveur populaire considère souvent ces statues comme des personnages vivants et l'une d'elles fut même au XVIIIe siècle arrêtée et ligotée par la police pour n'avoir pas su protéger du vol un colporteur qui dormait dans son ombre.

Voici ce que nous lisons dans la lettre de Généthique sur Internet, le 30 mai 2005, Un cimetière pour foetus près de Belfort  : Le Jardin des anges... tel est le nom de la partie du cimetière d'un petit village du Territoire de Belfort consacrée aux bébés morts in utero.

Nathalie Franze dont le bébé est enterré là-bas témoigne. Le 10 novembre dernier, cette jeune femme, enceinte de vingt semaines subit une interruption médicale de grossesse après qu'on lui eut révélé que le foetus était porteur d'une trisomie 21.Cette décision a été une épreuve terrible. J'ai pensé à mon bébé et à ce que j'allais devenir explique t-elle. Conformément à la loi, il n'y eut pas d'acte de naissance, ni de certificat de décès. Rappelons qu'une circulaire interministérielle du 30 novembre 2001 autorise l'inhumation des foetus à compter de vingt-deux semaines d'aménorrhée. À partir de ce seuil une déclaration à l'état civil est désormais obligatoire, que le foetus soit né vivant ou mort. Les parents peuvent inscrire le nom de l'enfant sur le livret de famille. En deçà de ce seuil, l'inscription à l'état civil n'est obligatoire que si le foetus est né vivant. L'inscription sur le livret de famille est par contre impossible. Or depuis des années, une sage femme de l'hôpital de Belfort-Montbéliard veut mettre fin à la conspiration du silence qui règne dans les services de maternité. Elle explique que les médecins ne parvenant pas à admettre l'échec d'une grossesse, préfèrent fuir ces femmes et leur souffrance. Banaliser ce deuil ne les aide en rien explique t-elle. Après plusieurs années de combat, elle a convaincu son service et le Conseil Général de créer un lieu d'inhumation pour les foetus. Début mai, le Jardin des anges a été inauguré. Nathalie Franze a été la première à y faire inhumer son bébé. Autour d'elle, beaucoup ont été choqués d'apprendre qu'elle avait fait enterrer son enfant : Ils me disaient : mais enfin, Nathalie, tu n'as pas perdu d'enfant... Si, j'ai perdu un enfant. Et je dis d'ailleurs maintenant que j'ai été mère quatre fois ajoute-t-elle.

frise bas