CONCLUSION

 

La créativité artistique est source d'émotion prophétique.

Tomonobu Imamichi, Chaire de Philosophie, Université de Seisen, Tokyo

 

Écoutons Oshima p.117  : Lorsqu'on traite de la pensée japonaise, il convient de ne pas oublier que la pensée mythique est présente comme un courant de fond, et ne fait pas de différence entre le « sensible » et « l'intelligible, pas plus qu'entre « théorie » et « pratique ». Dans le Haïku, - par exemple -, le poète exprime la rencontre entre le temps et l'éternité. C'est là dans doute le mode d'expression le plus adapté à la pensée japonaise. La pensée japonaise est inscrite non seulement dans les livres, mais aussi dans l'art japonais, dans les poèmes ou encore dans la vie quotidienne,... dans la littérature et la peinture que le Japon d'autrefois a créées, ou encore dans l'artisanat traditionnel et la cuisine, mais aussi, dans le cinéma ou les produits industriels que les techniques modernes japonaises sont permis de fabriquer.

Le phénomène est la réalité.

 

La pensée mythique joue sur l'être/non être, tout autant que sur le divin/humain ou le temps/espace : la fonction est même plus importante que l'être lui-même, qui peut devenir, suivant le temps et le lieu, dieu ou homme ! Ceci est le présupposé philosophique d'une action sans sujet, base de la conception morale du japonais. Le salut que propose le Bouddhisme, et le Bouddhisme nipponisé en particulier, relève plus d'une théorie de la connaissance : l'expérience personnelle des réalités du monde tel qu'il est.

 

La pensée nippone est mythique,
la pensée mythique est concrète :
le Bouddhisme ne pouvait être compris que concrètement.

 

Ainsi tout phénomène peut être divin. Oshima poursuit p.30 : La religion japonaise n'est pas le Bouddhisme [... ] ; pour les Japonais - chez qui la vie sociale elle-même est une religion - non seulement le Bouddhisme, religion supra sociale, ne facilite pas la vie quotidienne, mais de plus, il continue à n'être accessible que par la voie esthétique ou spirituelle. Et, citant lui-même Ishida (Baigan, Tohi mondô, Nihon no meichô, 18 Tokyô, Chûo kôron, 1984) OSHIMA ajoute, p.79 : Une fois l'esprit poli, il est comme un miroir... Quand quelque chose se présente, il se reflète aussitôt dans le kokoro, coeur, esprit. Quand ce quelque chose disparaît, plus de reflet évidemment. Se tourner vers l'enseignement des sages lorsqu'on connaît ces dispositions de l'esprit, revient à regarder sa propre image se refléter dans un miroir net. Même à regarder tout l'univers, on ne peut y voir qu'un seul ri (principe). Toute chose et soi ne forment qu'un.

 

Quand il présente la pratique du Maître Zen Bankei, Kadowaki, p.111, il appelle ceci le Zen du non né : Le Non Né est comme un miroir poli. Un miroir ne tente point de rien refléter, mais pourtant, quoi que ce soit qu'on place devant lui, il le reflète, n'est-ce pas ? Et un miroir n'essaie point de rien refléter, mais quand on enlève ce qui est placé devant lui, il ne le reflète plus. C'est exactement ce que nous appelons l'Esprit Non Né. Quand vous tentez de voir ou d'entendre quelque chose, vous l'entendez et le voyez par conséquence de votre nature. Mais quand vous n'essayez pas de voir ou d'entendre, c'est encore par la vertu de votre nature de Bouddha que vous le faites. C'est là l'Esprit Non Né. Si, en prêtant attention à ce que je dis, vous comprenez quelque chose, quoi que ce soit, c'est là, comme telle, la nature de Bouddha. (Bankei Zenji Zen-shû, Oeuvres choisies de Bankei, ed. Kyuji Akao, Daizoshuppan, Tokyo 1976, p.44).

 

Ce lieu, qui est aussi un temps, ce « moment », au sens allemand du terme, catalyseur, cette structure mentale de la pensée mythique qui privilégie la fonction par rapport aux réalités elles-mêmes, qui ne distingue pas entre l'intelligible et le sensible pas plus qu' entre le pratique et le théorique, ce monde où la réalité est phénoménologique avant tout, et où le divin peut à l'envi devenir humain et inversement... s'est manifesté chez les Nippons du Wa,- venus en contact avec le Mu (le rien) et le Ku (le vide) chinois ­ en une entité à la fois plastique, abstraite et concrète, esthétique et éthique, qui se fait appeler le Ma ! Ce Ma peut devenir, par exemple, du temps solidifié, métamorphosé en substance spirituelle.

Mishima le dit si bien, pp.288-289 : Vraiment, ce qui protège nos chances de survie, c'est cette enveloppe, où nous sommes pris, de temps solidifié, celui d'une durée déterminée. Prenez l'exemple d'un simple petit tiroir fabriqué par un ébéniste pour l'usage domestique : à la longue, sa durée submerge sa forme d'objet ; au bout de quelques décennies, ou siècles, c'est elle qui, à son tour, s'est solidifiée, prenant la forme de l'objet. Un petit espace donné, à l'origine occupé par l'objet, l'est maintenant en quelque sorte, par de la durée solidifiée. Le voilà métamorphosé en une espèce de substance spirituelle... Il peut aussi être un catalyseur d'intégration du temps passé, présent et à venir. Mishima continue p.370 : Un souvenir qui revit soudain est chargé d'un extraordinaire pouvoir d'éveil. Le passé ne se contente pas de nous entraîner vers le passé. Parmi nos souvenirs, il en est quelques-uns, en petit nombre certes, qui sont doués en quelque sorte de puissants ressorts d'acier, et chaque fois que dans le présent nous les touchons, ils se détendent aussitôt et nous catapultent dans l'avenir.

 

Cette réalité du Ma est au coeur de toutes les approches de la réalité nippone, celle du corps y compris. L'anecdote suivante en est révélatrice. Il y a quelques années, le Festival d'Automne de Paris, (du temps de Monsieur Michel Guy, ministre de la Culture) avec le Comité pour l'an 2001 de la Japan Foundation, avait monté une exposition colloque sur le MA. La rumeur rapporta que personne n'y comprit goutte ! Les actes de cette manifestation rapportent cependant un ensemble de neuf définitions complémentaires autour de cette réalité nippone apparemment insaisissable. En voici un résumé : le Ma :

Ce miroir que devient toute pratique et toute production esthétiques, comme le gravier blanc du « Kare Sansui », le fameux jardin zen, coupé parfois de pierres et de buissons, dans le coin reculé des minuscules monastères post-héïan, cet élémentaire quadrilatère tracé au multiple cordeau de ses bordures de cailloux... - que reflètera-t-il en définitive du créateur, de l'artiste, du méditant, de l'espace et du temps, et de la/sa véritable nature de Bouddha...

Avant tout, la fascination exercée par le Ma vient du fait que cette réalité ne se peut saisir que par sa double qualité d'absence et d'efficacité, comme si le Tout était centré autour d'un non-lieu / non temps, qui demeurera jusqu'au bout (quel bout ?) invisible, quoique bouillonnant d'une vie insoupçonnée (le coeur de Tokyo décrit par Barthes, dans Signes). Le Ma renvoie sans cesse à une succession de « moments » présents, qui, joints l'un à l'autre, constitueront l'h/Histoire. Kato Shuichi, p. : 338 et sq. : Dans une telle conception, il n'y a ni commencement ni fin. Et si on se place au niveau du mythe, cela veut dire qu'on ne possède ni Genèse ni Apocalypse... Dans ce pays, l'Histoire a commencé sans véritable commencement, et le présent ne fait que s'y éterniser indéfiniment sans qu'on puisse préciser jusqu'à quand :.. instantisme !

 

Corps divins

Ainsi, entrer dans le monde des Kami, « des dieux », c'est :

Tout cet appareil linguistique vise, chez les Wa du vieux Yamato, « les Japonais des origines », à mettre société, leur société, faite, sur plusieurs milliers d'années, de tous les apports du continent asiatique et de l'océan pacifique, et nature, eau et vent (fengsui), montagnes et arbres, pierres et fleurs, dans une correspondance de sens : d'établir en somme un circuit sémiologique en boucle, où chaque membre de la tribu dissout son identité dans un passé intégré aux circonvolutions les plus primitives de son cerveau reptilien. Comme si la seule vision de la nature provoquait toujours chez le japonais d'aujourd'hui, comme chez le Nippon d'hier, la même implosion retenue de son atavisme mental.

Car n'oublions jamais que le Kami est constitué d'un corps et d'une essence vide (Ku), il possède une sorte d'existence en creux (hollow living), ce qui tranche radicalement avec l'horreur du vide que cultiverait la nature selon Aristote ! C'est pourquoi les rapports du Kami avec le Ma sont à la fois phylogénétiquement structuraux ­ ils valent pour toute la descendance depuis le début ­ et culturellement nécessaires car devenus partie intégrante du système cérébral.

En effet, comme du Ma, on peut dire du Kami, et partant du Shintai,

Dans cette possession du et par le passé protohistorique, le sens originaire du mot Ma joue un rôle toujours présent dans son emploi actuel, même à l'insu de celui qui parle. Originellement, en effet, Ma signifie « deux », puis « un », mais comme « partie, moitié de deux » : parler de l'une des deux parties, c'est toujours implicitement parler de l'autre. Le Ma continue donc toujours de remplir sa fonction de joint, de lien, de restauration du Un originaire. On le retrouve d'ailleurs de façon éminente dans l'ancienne appellation de l'Empereur : Ma-hito, où Hito signifie homme, et Ma complet, unifié, véritable. Mahito : l'homme par excellence, entendez « the » Nippon à la fois « Kami et terrien » !

C'est pourquoi, de même que Kami, Ma repose dans les moindres détails de la vie nippone et articule le sens de son existence quotidienne autant que les deux mille préceptes qui réglaient chaque minute de la vie du Juif pieux au temps de Jésus de Nazareth.

Quand la Kami ancestrale et fondatrice, Amaterasu, d'après le Kokiji, se penche sur le miroir mythique que lui tendent les autres Kami, plongés dans l'obscurité depuis qu'elle-même s'est retirée dans sa caverne, son oeil éclaire à la fois le monde des Kami qu'elle regarde devant elle, et, derrière elle, le monde de la caverne par « réflection ». C'est le miroir qui joue le rôle du Ma, à la frontière entre l'extérieur et l'intérieur de la caverne, entre la nuit et le jour. C'est ce miroir que, raconte toujours le Kokiji, elle confie à son petit-fils, en l'envoyant sur la terre du Yamato, comme empereur premier : avec l'assurance d'être toujours avec lui dans le « sacrement » de ce miroir, devant lequel il pourra sacrifier comme devant elle-même, et à qui il pourra s'adresser comme à elle-même.

Ne pensons pas que ce passé soit révolu une fois pour toutes : il s'agit d'un passé gnomique, en somme d'un présent perpétuel, comme celui des proverbes et des apophtegmes, ou encore celui des sacrements, qui agissent ipso facto et per opere operato et dont la formule est performative. Le miroir d'Ise, plus encore que l'épée de Nagoya et les joyaux d'Edo, qui constituent la Trinité Sacrée du Japon, est le Saint-Sacrement du Shinto : il est le symbole réel, dans, avec et par lequel tout Nippon japonais reçoit l'être et l'existence sur la terre ancestrale du Yamato : « par Lui, avec Lui et en Lui... »

C'est en ce sens que la question critique peut se poser, depuis l'extérieur du système, bien sûr, de savoir si le Japonais possède un passé, comme toute nation a une histoire ou une tradition culturo-religieuse, ou bien si un tel passé, reçu comme il est reçu, ne le possède pas en fait, et si tout Japonais n'est pas plutôt possédé par ce type de passé. Autrement dit, la vision opaque de ce fameux miroir sans tain qui semble occuper tout le champ mental, ne provoque-t-il pas une fixation, comme un perpétuel arrêt sur image, dans l'auto compréhension de soi (Selbstverständnis) et, obnubilant les capacités d'appréhension du monde, n'en réduit-il pas la vision uniquement à ce qui conforte l'a priori atavique d'une supériorité absolue du Yamato et des Wa sur le reste de l'univers : Shinto, la voie des Kami/dieux, réservée seulement aux Nippons, fils et petits-fils des Kami/dieux et... Kami/dieux eux-mêmes !

Les Japonais sont donc des Shintai, des corps divins !

 

Au milieu du néant est une route qui tout droit mène à ma vraie demeure.
Traduction :

Au milieu de ce rien (Mu) et de ce vide Ku),
qui constituent mon champ (Ma),
est une route ()
qui, sans obstacle, mène à ma vraie demeure (Bodhi/Satori = ma vraie nature de bouddha).

C'est « ce primordial, cet ordre premier », qui est aussi l'ultime, puisque aboutissement, qu'à l'instar du Shinto, mais d'une façon universelle, puisque réduite à l'essence, toute production zen propose comme instrument à LA quête !

 

Le corps Nippon : oeuvre d'art zeniste, fascinante et terrible

L'oeuvre d'art zeniste est ainsi comparable à un écrin, qui, si beau soit-il, « ne vaut que par CE qu'il cache, protège et désigne » à la fois. Barthes peut n'avoir pas « vu » que c'est précisément dans le vide des signes (le Ku), cachés dans le champ vide du Ma,que s'établit l'échange, ou le change entre ceux du ciel (les Kami) et ceux de la terre (les hommes). L'oeuvre, ici le corps, est effectivement et à la fois enveloppe, écran masque et révélateur, catalyseur et truchement :

le vide du signe est la condition nécessaire de son investissement prochain.

Tout objet et tout acte/parole japonais - zen japonais, devrais-je écrire - nous semble certes fondé sur et par une hallucination qui le fait participer de deux réels de façon concomitante :

La réalité du grand miroir sans tain d'Amaterasu à Ise, est dans notre propos :

Comme la réalité du vrai visage de bouddhéité en tout candidat à l'épreuve du Satori, même si elles participent d'une hallucination individuelle ou collective selon nos critères occidentaux d'appréciation, n'en demeurent pas moins les réalités fondatrices d'une psyché nationale atavique, nullement embarrassée ni entravée pour autant, quand il s'agit de s'attaquer à l'économie mondiale en vainqueur a priori consacré !...

L'échange/change, esthétique, monétaire et psychologique, est que :

La distinction entre passé, présent et futur n'est qu'une illusion, aussi tenace soit-elle. Le temps n'est pas du tout ce qu'il semble être. Il ne s'écoule pas dans une seule direction, et le passé et le futur sont simultanés. C'est ce qu'avait déclaré le physicien Albert Einstein, comme en écho à la méditation du poète T.S.Eliot  : Le temps présent et le temps passé sont peut-être contenus dans le temps futur. Et le temps futur dans le temps passé.

Seul un évènement comme la mort pourrait apporter à ces intuitions occidentales, comme à « l'esprit de solitude éternelle » (le mot est de D.T. Suzuki) qui est l'esprit même du zen, sinon une réponse (qui peut dire quoi ! ), du moins une expérience de l'au-delà du seuil (en, engawa), que constitue le butoir de notre condition humaine. Il y a dans l'esprit Samouraï, dont la seule véritable compagne est la mort tout simplement, la détermination, non pas de vivre, mais de mourir, même s'il s'agit de mourir dans l'honneur : non pas comme autodestruction ou annihilation, mais comme déterminisme de raffinement et accès à la plénitude. C'est par cette détermination même que le Bushi, « chevalier », est lavé de toute collusion avec un quelconque intérêt égoïste : il se trouve totalement désinhibé de toute éthique comme de toute morale. Le moment final étant alors toujours imminent, le Bushi est forcé de vivre dans un « maintenant immédiat », une pleine et permanente présence d'esprit, libre de tout remords (passé) comme de toute anxiété (avenir). Cette attitude mentale de « l'instant », ordonnée à la pleine affirmation de soi, peut ainsi aller jusqu'au suicide, Seppuku, comme ultime protestation d'engagement et de sincérité, comme dernière preuve de renoncement à toutes attaches (passé) et comme volonté dernière d'élimination de la dichotomie sujet/objet (Zen) : la mort volontairement affrontée ou/et auto administrée comme « moment », Ma, de la sérénité définitive de l'esprit. Pour un non-initié, une telle conduite peut paraître négative et même nihiliste. On peut dire pourtant que cette discipline requiert une pratique et un effort permanents et que les dividendes en incluent un réel degré de liberté et de réalisation personnelles. Là où le perpétrant semble manquer de volonté libre, au sens de choix entre des possibilités alternatives, il exerce la liberté d'autodétermination en accord avec ses propres dispositions, motivations et idéaux. Sa liberté n'est pas une liberté de choix basé sur une rationalité d'évaluation et de délibération, mais plutôt, comme dans le Zen, une libération de l'esprit qui calcule et délibère, et qui par là contraint et limite l'action. Ne plus calculer ni délibérer, ne plus être contraint ni limité, comme si la force vitale était niée de façon telle que l'on devienne totalement, et presque surnaturellement, vivant. Comme prophétie de son Seppuku ostentatoire, Mishima, p.177 s'écrie « derrière son masque »... Je me voyais profondément plongé dans le désir de la mort. C'était dans la mort que j'avais découvert le véritable but de ma vie... Voilà pourquoi le Samouraï de Kamakura fut fasciné par le Zen et pourquoi, à Kyoto, avec le moine, il fréquentait le Kare Sansui « le jardin »... : l'un et l'autre pouvaient à leur aise et dans la beauté réaliser, à l'instar des pierres et des rochers, leur spiritualité faite :

 

Le corps et la mort

Il est indubitable que c'est par la créativité artistique qu'une culture, voire une civilisation, contribue à l'assumation de la création elle-même, c'est-à-dire tout ce qui est créé , et du dynamisme vital (instinct, énergie, vie elle-même...) qui lui donne le sentiment de sa propre durée, de sa propre continuité et, finalement, de l'éternité comme possible pour elle. Et l'émotion esthétique qu'elle provoque lui fait « entrevoir » sinon « voir » par avance et par avant l'origine et l'eschatologie de son « être-au-monde » (Dasein heideggérien) : c'est-à-dire « bien là » et « d'où vers où ? » La fonction prophétique de l'art me semble trouver là et fondamentalement sa raison d'être.

Pour la vision nippone qui nous intéresse ici, la réalité, c'est ce que les Japonais « voient », en percevant ce qui se présente à eux, c'est cela, l'avènement phénoménal. Pour autant gardons-nous de conclure à l'occidentale ! Car la phénoménalité de cette vision est de l'ordre du miroir, c'est-à-dire que le mythe fondateur de la grotte d'Amaterasu fonde une vision qui ne peut être que double, celle qui va de l'avant et celle qui vient de l'avant. Un « va et vient » entre deux « avant », sans pouvoir amputer l'un de l'autre. Les Nippons ont été des Kami « avant d'être là » et ils n'ont jamais cessé d'être en relation avec ceux qui sont restés Kami, et viennent la nuit, surtout, et encore mieux par les nuits de belle lune, danser sur les graviers blancs de l'Himorogi des sanctuaires.

D'une certaine et mystérieuse façon, le corps Nippon individuel est à la fois lui-même et celui des Kami de toujours, étroitement mêlés, dans et par la vie quotidienne, et de façon éminente, à la création artistique de quelque ordre que ce soit. De manière absolue dans les domaines, où le corps visible lui-même (Tai) manifeste en l'incarnant la présence des Kami (shin) : « visage visible des dieux invisibles ».

 

Une spiritualité de (la) mort ?

Tomonobu Imamichi prétend que l'esthétique du raffinement [qui est celle du Japon par excellence], est, dit-on, l'esthétique de l'étape finale, quand il n'est plus possible d'apporter quelque chose de nouveau sous peine de se répéter. Cette esthétique du raffinement et de la dissimulation doit impérativement évoluer vers la transmission. Ne pas envelopper, mais développer, ne pas se contenter d'accueillir mais contribuer, par la création, au profit de l'humanité toute entière. Cela nécessite spontanéité et réceptivité. La technologie a su dépasser ces conditions historico géographiques. Alors le Japon va-t-il peut-être apporter une nouvelle dimension esthétique au monde technologique... C'est, je crois, ce que laisse entrevoir le caractère aventurier de l'activité artistique du Japon depuis les années 1960 et jusqu'à aujourd'hui

Une spiritualité de la mort serait le signe d'une aspiration morbide et stérile. Ce que ne suppose pas obligatoirement une spiritualité de mort. Bien que la mort soit toujours présente dans l'esthétique et son appréciation, elle n'est que le renvoi symbolique intimé à la conscience de ne s'attacher à rien qui passe, de se tenir sur le seuil de ce qui advient, de faire se rejoindre dans une existence singulière l'aventure plurielle de l'au-delà et de l'en deçà.

Une autre version du mythe de Prométhée. Écoutons à vingt-cinq siècles de distance les échos de deux voix : celle du « conte » et celle du « discours ».

Il fut jadis un temps où les dieux existaient, mais non les espèces mortelles.
Quand le temps que le destin avait assigné à leur création fut venu, les dieux les façonnèrent dans les entrailles de la terre d'un mélange de terre et de feu et des éléments qui s'allient au feu et à la terre. Quand le moment de les amener à la lumière approcha, ils chargèrent Prométhée et Épiméthée de les pourvoir et d'attribuer à chacun des qualités appropriées. Mais Épiméthée demanda à Prométhée de lui laisser faire seul le partage. "Quand je l'aurai fini, dit il, tu viendras l'examiner." Sa demande accordée, il fit le partage, et, en le faisant, il attribua aux uns la force sans la vitesse, aux autres la vitesse sans la force ; il donna des armes à ceux-ci, les refusa à ceux-là, mais il imagina pour eux d'autres moyens de conservation : car à ceux d'entre eux qu'il logeait dans un corps de petite taille, il donna des ailes pour fuir ou un refuge souterrain ; pour ceux qui avaient l'avantage d'une grande taille, leur grandeur suffit à les conserver et il appliqua ce procédé de compensation à tous les animaux. Ces mesures de précaution étaient destinées à prévenir la disparition des races. Mais quand il leur eut fourni les moyens d'échapper à une destruction mutuelle, il voulut les aider à supporter les saisons de Zeus : il imagina pour cela de les revêtir de poils épais et de peaux serrées, suffisantes pour les garantir du froid, capables aussi de les protéger contre la chaleur et destinées enfin à servir, pour le temps du sommeil, de couvertures naturelles, propres à chacun d'eux ; il leur donna en outre comme chaussures, soit des sabots de corne, soit des peaux calleuses et dépourvues de sang ; ensuite il leur fournit des aliments variés suivant les espèces, aux uns l'herbe du sol, aux autres les fruits des arbres, aux autres des racines ; à quelques uns même il donna d'autres animaux à manger ; mais il limita leur fécondité et multiplia celle de leurs victimes, pour assurer le salut de la race.

Cependant Épiméthée, qui n'était pas très réfléchi, avait, sans y prendre garde, dépensé pour les animaux toutes les facultés dont il disposait et il lui restait la race humaine à pourvoir et il ne savait que faire. Dans cet embarras, Prométhée vient pour examiner le partage : il voit les animaux bien pourvus, mais l'homme nu, sans chaussures ni couverture, ni armes, et le jour fixé approchait où il fallait l'amener du sein de la terre à la lumière.

Alors Prométhée, ne sachant qu'imaginer pour donner à l'homme le moyen de se conserver vole à Héphaïstos et à Athéna la connaissance des arts ainsi que le feu : car sans le feu, la connaissance des arts était impossible et inutile ; et il en fait présent à l'homme. L'homme eut ainsi la science propre à conserver sa vie. "

PLATON, Protagoras, trad. E. Chambry, Garnier Flammarion


Si nous pouvions nous dépouiller de tout orgueil, si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que l'histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l'homme et de l'intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens, mais Homo faber. En définitive, l'intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils et d'en varier indéfiniment la fabrication.
H. Bergson, L'évolution créatrice, 1907, PUF

 

Alors Prométhée,
ne sachant qu'imaginer pour donner à l'homme le moyen de se conserver,
vole à Héphaïstos et à Athéna la connaissance des arts ainsi que le feu :
car sans le feu, la connaissance des arts était impossible et inutile ;
et il en fait présent à l'homme.
L'homme eut ainsi la science propre à conserver sa vie. »

«...la faculté de fabriquer des objets artificiels,
en particulier des outils à faire des outils
et d'en varier indéfiniment la fabrication. »

 

La connaissance des arts et la domestication du feu constitueraient donc la science propre à conserver la vie : en fabriquant de l'artifice et en en variant indéfiniment la fabrication. Voici le plus adéquat résumé, en « langue occidentale », de la rencontre mythique sur la bordure du Pacifique entre le soleil d'Amaterasu et le corpus Nippon d'une esthétique divine : Shin Tai !

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