Présentation

Le nu se voit mais ne se regarde pas

Un air « qui regarde en dedans, qui regarde au-delà, qui regarde on ne sait où. »

Pierre Loti

Le Japonais et son corps

Le Japonais est toujours en dette envers son propre corps : il doit le préserver de la souillure. Nu, il incarne la pureté originelle, vêtu, il n'est plus qu'apparence, et donc illusion. Le corps tatoué, par exemple, n'est ni nu ni habillé : il est un passage entre la pureté et l'illusion, qu'il « incorpore » en même temps.

Le corps japonais est une invention de l'imaginaire, une fiction à ré-inventer sans cesse. Et toute beauté est une chimère, comme tout modèle un mensonge. C'est pourquoi le corps divin (shintaï), beau ou terrifiant, doit être inventé pour être adoré ; à l'inverse, la réalité doit être embellie pour être vécue. Ainsi le Japonais vit entre corps vrais et corps fictifs, selon une logique narcissique, où d'une part le corps devient un geste et non une enveloppe, une politesse et non une morphologie ; et d'autre part le corps est régulé par des obligations et des exclusions, véritables principes d'un art éducatif pour une esthétique harmonieuse de la société.

Baba Akiko, poète et actrice de nous dit que si les arts traditionnels sont équivoques, (c'est) parce que c'est dans l'équivoque même que réside la réalité. « Équivoque » c'est « aequus + vocare » = « aequa vox = nom égal ». Comme dans yin et yang, homme et femme, intériorité et extériorité. Dans la danse et le théâtre plus expressément, mais ailleurs aussi, dans le vêtement et les purifications notamment, le corps ritualise même l'espace, devenant un au-delà de l'homme, un véritable double des dieux (shintaï). Ainsi le nu non signifiant devient lieu de signification.

Les idées asiatiques, et japonaises tout particulièrement, pénètrent par exemple et in-forment (presque philosophiquement) les créations de la Côte Ouest des États-unis, et celles de l'Europe par ricochet. La nouvelle vague de Tokyo est sur la voie du prochain Cool Look.

Le Kimono et le corps

Formes simples, géométriques, mais les finitions sont toujours luxueuses : c'est la rencontre du passé merveilleux et du contemporain le plus avant-gardiste. La vision, c'est de réaliser des vêtements à la fois frais et sexy d'origine et de les transposer dans un idiome compréhensible pour un ocidental. Traduction : l'inspiration vient de l'Est (de notre Est, à nous), mais la réalisation vise l'Ouest, entendez ce qu'ils veulent (bien) appeler avec nous, l'Occident ! C'est par exemple les styles qui laissent de côté les structures de coupe au profit de la flamboyante profusion des couleurs : soies imprimées, et cols officiers, où s'ébat, stylisée, toute une animalerie de phénix, de hérons et de dragons. Le kimono est ainsi devenu la source d'une quantité infinie de variations, tant pour l'ampleur que pour la forme, rejetant le moulé près du corps des traditionnelles tenues chinoises, telles les vingt-sept merveilleuses robes que porte Mary Leung dans In the mood for love de Wong Kar-waï, Hong Kong, Cannes (2001).

Le Shibori : tissé et peint à la main, aux noeuds si nombreux au cm2, relève à la fois de la composition artistique et du prêt-à-porter, tellement cet art précisément s'est vulgarisé pour faire entrer la dimension esthétique dans le trivial du quotidien.

L'ingéniosité de Yasuko, qui travaille à Los Angeles (LA), s'exerce sur des lots de Kimonos anciens, parfois mangés au mites, qu'il reconstitue et re-conditionne en robe sacs haori, présentant à l'extérieur les motifs traditionnellement situés sur la doublure intérieure : ainsi même les trous de mites sont intégrés dans la nouvelle composition. Et paradoxalement, ces créations, à l'abord limite de l'ésotérisme, se révèlent des produits élaborés, mais portables sans vieillir !

D'autres, du côté du Golden Gate Park, à San Francisco, telles les créations d'Alaya, viennent d'un Centre de Zen, sortent des tenues inspirées des kessaks de méditation dont la caractéristique est à la fois la rigueur de coupe et le confort du port, sans dériver vers la sophistication et l'affectation profanatoires.

Il s'agit, en quelque sorte, de créer et de vendre des pièces d'art fonctionnel, functional art, dans lequel les technologies de fabrication jouent un rôle de plus en plus performant, en facilitant la réalisation des idées les plus folles s'inspirant des deux Pacific rims (les deux côtes du Pacifique).

Dans le trouble multidimensionnel de la vie quotidienne japonaise, tokyoïte en tout cas, il semble que la mode (Fashion ! Fashion ! ) soit le seul havre de sécurité : il y a une certaine obnubilation dans cette attitude mentale, et en même temps, elle est la condition sine qua non de l'invention permanente, que ce soit à Omotesendo, ou du côté de Ginza.

Les jeunes « designers » pullulent dans de minis appartements transformés en ateliers de création : par exemple Hiroaki Ohya, 30 ans, désigné par Issey Miyake, comme un génie, un pur génie, sorti du Bunka Fukuso, école de design de Tokyo et des officines de Miyake.

Ohya est fasciné par deux éblouissements : la pop culture et la haute technologie japonaises. Ses premières créations, un sweater en cachemire pour Sony Aibo, un chien robot, et l'Astroboy, un personnage de S.F. des années soixante, qui devint sa marque, firent connaître sa vision d'un monde en rose et clean, au ciel traversé d'hovercrafts silencieux et aux maisons ultra fonctionnelles. Ses vêtements seront en conséquence drôles, dynamiques et dramatic (en prise avec la vie) : certaines de leurs pièces, par exemple, vont emprunter la forme symbolisée d'un ordinateur ou d'une encyclopédie portable ! La mode, déclare-t-il, devrait plus nous renvoyer au monde des contes et de l'imaginaire pour nous arracher au train-train quotidien ! Ce qu'il dessine conviendrait autant à la scène qu'à l'écran... Je veux que mes créations dérangent...C'est à la rue de s'accommoder de mon art.

Une autre, Yasuko Furuta, une femme, a forgé le mot sans effort (effortless) pour qualifier sa production : elle laisse ses créations parler pour elles-mêmes. Après des études au Japon (Esmode Japan), elle est vite venue à Paris pour presque trois ans d'études complémentaires. Son label Toga sortit en 1997. Simplicité et détente, Relax and Beauty : vêtement qu'on peut accrocher au dos de sa chaise et aussi porter en privé.

Akira Minigawa s'intéresse au style mina (jeune fille) : une inspiration scandinave (le monde de Pippi Longues Chaussettes et des emballages de bonbons ! ). Il utilise habituellement plus de deux cent trente sortes de textiles ! Les jeunes Japonaises en sont immédiatement tombées amoureuses folles : Il y a là-dedans tout ce que j'aime au Japon... Cela vous éduque à l'art japonais. On y trouve des liens avec l'ukiyoye, modèles d'impression en bois, et beaucoup d'autres choses : ce qui est mina procure la même sensation, mais en plus moderne...

Enfin, voici Masahiro Tobita, aux dessins opiniâtrement japonais : lignes simples et fragiles, imprimées avec des détails époustouflants, comme ce bouton de chemise en forme de rayon de miel surmonté d'une abeille sculptée ! De façon générale, sortant du Département Teinture de la Tama Arts University, il colore plus qu'il ne dessine. Ainsi sa dernière collection est bleue, inspirée de La French Riviera des années 1960 : on y voit des motifs romantiques de bateaux, de vagues et de petits nuages, dans toutes les teintes de bleu !

Mais c'est encore et toujours le Kimono qui demeure la source : par le geste qu'il contraint, l'ensemble des Kata, ces formes stylisées de mouvements, destinées à enseigner le geste idéal, il révèle le corps en rendant présent son absence. Le Kimono est l'un des lieux les plus ordinaires de la dialectique entre « tatenae », l'apparence extérieure et « honne » la véritable intention : il est adapté à la morphologie amorphe ( = sans forme) et à la gestuelle japonaise. Actuellement pourtant, le « nouveau kimono » est une vraie création. Il prétend améliorer les êtres, et leur faire prendre conscience de leurs corps et de leur personnalité. Il ne se contente plus d'imiter directement les comportements et les formes occidentales, mais en utilise le modèle pour mieux définir une authentique « identité japonaise » contemporaine. Ainsi, Kozakai Toshiaki pouvait écrire, déjà dans Ovni 23, 15 mars 1989 : l'Homme Blanc dans une publicité n'a pas une existence réelle, mais c'est une représentation idéalisée du Japonais. Ce n'est pas un Blanc, mais le « Japonais idéal ». On fait appel non aux Blancs en tant que tels, mais aux personnes qui sont le plus proches de ce Japonais idéal.

Le Ma : frontière et passage

Ainsi, reflet du passé, le Kimono par son évolution est devenu un moyen, une preuve de la modernité de la nation nouvelle. Dès 1960 à Tokyo, on assiste à l'apparition des premiers créateurs de mode : Issey Miyake, Yamamoto Yohji et Kawabuko Rei. Leur mouvement veut faire vivre le corps et non pas en souligner les formes. On y découvre deux intentions collatérales : une apparence unisexe et une invention du luxe clochardisé. En 1980 à Paris, où il s'installe, Yohji Yamamoto aime à dire : La création de mode est le travail le plus proche qui soit de la sexualité. Il y a toujours en moi une adoration pour les femmes qui ressemble à la tentation que j'éprouve pour ce que je n'ai pas pu avoir. De Wim Wenders à Charlotte Rampling, tous considèrent ses vêtements comme une seconde peau, voire des habitations, des architectures. On croyait rencontrer un ascète... C'est une silhouette graphique aux gestes lents et mesurés telle une chorégraphie du théâtre , qui procède par des petits miracles de « fausse simplicité ». C'est un maître qui se souvient... de la blessure primordiale. Yamamoto veut « dessiner le temps ». Ou plus précisément, capter ce moment précis où le présent est déjà en train de disparaître : il poursuit une sorte d'archéologie atemporelle, faite de haillons aux allures d'oripeaux célestes visant à l'absence de superflu.

Je veux faire en sorte que mes vêtements soient la personne elle-même. Cette stridence de jaune claquant comme une virgule sur une robe d'ombre émet une dimension musicale dans l'art cérébral et subtil. « Le désirable est ce qui ne se voit pas ». Cela vaudra autant pour les costumes du film Dolls de Takeshi Kitano, que pour d'improbables guenilles de clochard visitées par la grâce, comme des tableaux du temps qui se seraient échappés d'un paravent ou d'une estampe de soie.

Comme si tout vêtement de Yamamoto possédait cette qualité miraculeuse de coller instantanément à la peau  et au passé  de celui ou de celle qui le porte... Charlotte Rampling : J'ai senti que j'avais de l'architecture sur le dos. Et l'actrice de résumer fort justement : Porter du Yohji, c'est entrer dans une sorte de secte... Je pense qu'il faut vraiment les (les vêtements de Yohji Yamamoto) habiter, les comprendre, savoir bouger dedans... Yohji Yamamoto donne l'âme du vêtement en le rendant imparfait... Monochrome parfait, comme des éloges de l'ombre provenant d'une immatérielle beauté.

Les créations de Yohji Yamamoto s'inscrivent depuis toujours à contre-courant, comme un parti pris ou un point d'honneur en réaction à une mode trop féminine et exubérante. La femme Yohji est comme dessinée au pinceau, ses silhouettes tracées à l'encre de Chine cultivent l'art de la disproportion maîtrisée ou de l'asymétrie savante. Il puise ses vêtements dans la garde-robe masculine et estompe le contour trop précis des corps. Un peu comme si cet esthète de l'ascétisme n'avait de cesse de mettre en avant son goût pour la fragilité et le mystère. Le couturier revient toujours à son univers créatif et son pêle-mêle poétique, ses chapeaux oiseaux, ses cols suspendus, ses volumes oversized, ses pointes effilées...

Yamamoto semble illustrer la conviction taoïste, qui veut qu'une oeuvre d'art garde toujours une part cachée, dans laquelle le public peut se nicher, jusqu'à faire partie de l'oeuvre d'art lui-même... Cette zone de mystère est cachée dans les grands trous qu'il peut y avoir dans les vêtements de Yohji ! Parfois, il y a même des grosses poches, où l'on peut mettre plein de choses. Ses vêtements font l'effet de sacs à secrets. Dans le monde dans lequel on vit, qui se veut de plus en plus transparent, on finit par ne plus rien voir du tout. Je crois que la jeune génération va redécouvrir le mystère. Parce qu'on ne peut pas vivre sans. C'est la poésie de chaque être. On avait besoin d'ouvrir certaines portes, mais on les a toutes ouvertes, alors maintenant, il faut s'arrêter. Il faut protéger le sacré, comme Yohji nous confie Charlotte Rampling, une inconditionnelle de Yohji. Ainsi la modernité, ce sont des vêtements qui défient le temps. Un parti pris non chronologique renforce cette impression d'intemporalité : un geste qui semble sculpter l'air entre le corps et le tissu, entre silhouettes noires tracées au pinceau, grandes chemises blanches aux pans enroulés et autres robes aux épaules drapées.

Kenzo et le Ma

Kenzo lance la mode comme moyen de communication et manifestation de l'intelligence : il veut laisser vivre l'espace, le Ma, entre la peau et le tissu au profit d'un confort tant psychologique que physiologique. Cet espace Ma est en effet un élément permanent de la représentation symbolique de la liberté de circulation, Dô, des flux, qu'ils soient physiques ou spirituels.

[Le vocabulaire se diversifie bien suivant ses applications, mais il signifie toujours le nécessaire intermédiaire, garant des conditions de possibilité de cette circulation. Ainsi, à titre indicatif :

En 1990 à Tokyo, à nouveau, monte une autre vague de créateurs avec deux objectifs : revenir à la sensualité et retrouver la féminité naturelle et/ou idéalisée. Aujourd'hui, à Tokyo toujours, la mode japonaise prétend à la fois s'être libérée des canons occidentaux et être devenue « internationale ».

AdApter / AdOpter

Les Japonais seraient-ils donc devenus un miroir des Occidentaux dans leur Orient Extrême ? Tokyo serait-elle en train d'adApter les modes, objets, usages créés par l'Occident, et d'inventer les styles et les tendances que l'Occident finira par adOpter demain ? Et toujours pour alimenter le paradoxe - règle du jeu japonais par excellence - comment comprendre la monumentale installation sur Omotesendo et Ginza, de plus d'une dizaine de forteresses « tendance », comme autant de postes avancés d'une offensive tous azimuts de ce que l'Europe offre « de mieux » et de plus cher au monde ? Forteresses édifiées par les plus grands noms et dans les styles les plus stupéfiants de finesse et de fonctionnalité :

Voici la réponse on ne peut plus pertinente de Akira Tamba, directeur de recherche au CNRS : À aucun moment la civilisation occidentale n'a été rejetée, tout comme la civilisation importée de la Chine n'avait jamais été reniée. C'est au contraire à la lumière du rationalisme occidental que la tradition japonaise a été remise en question. Ainsi est née la « bipolarisation » qui depuis un siècle entraîne une oscillation constante entre une appréhension rationnelle conforme à l'épistémologie de souche occidentale et une appréhension psychosensorielle issue d'un mode de pensée oriental. On voit également comment le syncrétisme japonais aboutit à une structure feuilletée, qui permet de greffer des apports hétérogènes sur un tronc commun artistique, où coule toujours la sève qui alimente une même quête d'une identité culturelle collective. L'artiste parvient alors à fondre sa personnalité dans le flux d'une histoire qui la légitime au sein d'une commutauté. (in L'esthétique contemporaine au Japon, p 17).

Métrosexuel

Un mot a été dernièrement inventé pour désigner ces hommes, qui sans être homosexuels, n'ont plus/pas honte de se pomponner avec tous les accessoires réservés jusqu'ici à la gent féminine : « métrosexuel ». Est métrosexuel tout homme entre 20 et 40 ans - le mot est dérivé de métropole et non de transport en commun ! - type urbain branché qui aime « magasiner », choisit ses vêtements avec goût et paye le prix fort pour de grandes marques connues. Il s'hydrate, s'exfolie, va chez son coiffeur styliste et non chez le barbier du coin. Il se fait faire des manucures, il s'épile, s'entraîne à la gym, concocte de bons petits plats, connaît les bons vins, les bons cigares, les belles voitures, il lit ses magazines pour hommes dans lesquels les articles de fond sur la politique étrangère côtoient des bancs d'essai de crèmes pour homme. Il aime autant le hockey ou le soccer que n'importe quel autre homme « viril » mais il a ce petit je-ne-sais-quoi qui le différencie de ses congénères mâles. Il possède plusieurs caractéristiques traditionnelles du comportement gay ou féminin, mais c'est un homme tout ce qu'il y a de plus hétérosexuel. Un homme parfait, serez-vous tenté de penser ! Qui ne rêve pas de magasiner avec son homme, sans se chicaner, de le voir mettre sa crème anti-rides, ses pieds tout doux vous effleurant sous les couvertures la nuit... Un homme rose ? Pas tout à fait, l'homme rose nous ramène tout droit dans les années 1980 et le terme n'était pas très flatteur, un peu trop psycho pop... La différence entre l'homme rose et le métrosexuel est que le premier parle de ses émotions et s'ouvre à l'autre, bref, il découvre la part féminine en lui par le biais de la communication, alors que le second est plutôt le produit de notre société de consommation où l'image, contenant, est plus importante que le message, contenu. D'autres diront qu'il est narcissique, égocentrique et vaniteux.

Shiseido, le L'Oréal Nippon, a lancé ses produits pour l'entretien de la peau, et a vendu le double de ses prévisions, rapporte son porte parlole Wataru Takeoshi. Isetan, Numéro 1 du grand magasin, a rénové son département mode en y ajoutant parfums, pommades et autres produits de toilette. Dandy House, une chaîne de cosmétiques pour hommes,  avec une gamme complète, offrant tout depuis le traitement des sourcils et des cheveux, jusqu'à des programmes d'amaigrissement  prévoit de développer ses salons de 54 à 100 en 2010. Hiroto Murasawa, « professeur de beauté et culture » à la Shoin Women's University d'Osaka, dit que les hommes ont pris de plus en plus conscience de leur look depuis les années 1980, date vers laquelle les femmes prenaient plus de pouvoir après les lois sur l'égalité des emplois. Il ajoute que les hommes dépendent trop des « kits » de beauté, n'ayant pas encore trouvé leur identité individuelle. Ils s'inquiètent du regard des autres sur eux, mais pas encore de l'effet qu'ils veulent produire sur les autres. Pour ceux qui ont besoin de guide, le « Be Fine Institute » [be signifie beauté en japonais], non seulement vend des conseils sur la coupe de cheveux, le fard, et autres traits du look, mais va jusqu'à offrir le service d'experts pour accompagner leurs clients dans les magasins de vêtement et les aider à choisir la garde robe parfaite ! Shinro Hayashi, éditeur en chef de « Gentry », un magazine de mode pour quadragénaires, prétend que c'est le dégonflage de la bulle économique des années 1990 et la fin de la sécurité du « job à vie » qui aurait fait comprendre aux Japonais de dépasser le conformisme. Je ne nie pas que les hommes s'occupent de plus en plus de leur look. Mais ils devraient aussi s'adonner a leur progrès spirituel ! déclare de son côté Ikuo Daibo, professeur de psychologie sociale à l'Université d'Osaka.

Derniers échos de France (Le Monde 28/05/05)

De France, Véronique Lorelle se fait l'écho : En quelques années, les hommes sont passés du brin de toilette au grand art de se sublimer. Fini le simple gel après-rasage. Voici venir les anti cernes, les gommages, les amincissants et exfoliants, spécial « Lui ».

Les cosmétiques pour hommes vivent leur révolution. En accéléré. Nés il y a à peine trois décennies, autour de la crème hydratante pour éteindre le feu du rasoir, les voilà promus au rang de soins, censés effacer les rides installées. Après Clinique, Biotherm ou Nivea, des précurseurs, le Japonais Shiseido et le Français L'Oréal, leader mondial du secteur, se sont précipités, cet automne, au chevet de la beauté masculine.

L'homme moderne se voit doté de bandes de cire épilatoire (Veet for Men), d'exfoliants visage (Clarins Men), de crèmes amincissantes pour être beau sur la plage (Biotherm, Nickel), de lingettes rafraîchissantes (Lancôme Homme). L'armoire à toilette familiale n'a qu'à bien se tenir. Les hommes se sont rendu compte qu'il n'est plus honteux de prendre soin de soi, et même, à l'inverse, qu'il est mal vu, dans notre société, de se négliger, explique-t-on chez Sephora, le distributeur qui lance, cette semaine, sa propre marque pour les hommes (Sephora Men). Une partie de nos clients sont des hommes très classiques : ils sont très demandeurs et n'y connaissent rien. Les jeunes urbains restent à l'affût de toutes les nouveautés. Pour ces « métro sexuels », nous avons fait venir de petites marques des États-Unis, tels Task, Antony, American Crew. Le produit en vogue : un spray antipollution pour le visage.

Avec des ventes, en France, de 679 millions d'euros, le marché masculin des cosmétiques représente 10,4 % du chiffre d'affaires de la Fédération de la parfumerie. Toutefois, ce secteur a doublé en dix ans et progresse actuellement de 30 % par an, de quoi attiser les appétits des marques.

Après l'explosion, en 2003, des soins du visage pour hommes (en augmentation de 87 % des ventes sur un an), 2005 s'annonce comme un plébiscite des produits « contour des yeux » et des soins anti-âge, souligne Fabien Petitcolin, acheteur « beauté » pour le Printemps, premier grand magasin à avoir abrité un institut de soins pour l'homme, en 1999, à Paris. Si les hommes veulent bien faire leurs courses, il faut que cela soit rapide. Depuis décembre, nous installons des espaces beauté pour eux, où sont réunis les soins et parfums qui les concernent. C'est déjà fait à Paris, à Rennes, et ce le sera, dès 2006, à Metz et Marseille. Nous avons aussi lancé des outils de beauté sous la marque « Backstage » (coupe moustaches, pinces à épiler, pinceaux à sourcils...).

Sites Internet, conseils par courriel, modes d'emploi explicites, du côté des fabricants aussi, il s'agit de convaincre les récalcitrants. Pour ne pas effaroucher la mâle clientèle, on use de pirouettes linguistiques. Ne dites pas : « crème antirides », mais « gel antifatigue », ne dites pas non plus « traitement de choc contre les capitons », mais « gel abdo tonifiant » (Shiseido), ni anticernes, mais « contour des yeux défatigant ».

Également à l'honneur : les conditionnements carrés, symboles de force, les lignes épurées, les couleurs marine ou acier, les formulations faciles d'emploi, flacon monodose, soin complet. Et, parce que les femmes ont « besoin de rêver » et les hommes de « résultats concrets », selon les études de marketing les plus poussées, les arguments de vente diffèrent : on évoquera une peau lumineuse pour les unes et une peau tonifiée pour les autres.

L'humour est toujours salutaire. Avec ses produits baptisés Poignées d'amour, Lendemain de fête, Attention les yeux ou Sueur froide, la marque Nickel, née en 1996, a d'emblée trouvé son public. Sur le même ton qui dédramatise, Jean Paul Gaultier avec « Le Mâle, tout beau tout propre » faisait entrer, en 2003, l'ultime artifice  fards, fonds de teint hâlés, khôl  dans l'univers masculin. Avec succès. Un million de produits vendus dans le monde, en un an, et un nouveau produit baptisé « smoking des yeux » : un gel teinté pour envelopper et lisser cils et sourcils.

Les marques de cosmétiques s'arrachent les icônes du sport et de la mode : ceux qui, la virilité assumée, le corps lisse et le sourire vainqueur, incarnent l'idéal du moment. Depuis le mois d'avril, Zinédine Zidane défend les couleurs d'Adidas Actif Skincare ; Xavier Rohart, champion du monde de voile dans la catégorie « Star », celles des soins Skinethics Polar Care, et Pascal Gentil, médaillé de bronze de taekwondo aux Jeux olympiques, celles de Clarins Men. À l'automne prochain, David Beckham et l'ex-styliste de Gucci, Tom Ford, seront les porte-drapeaux de nouvelles marques.

Sous ce feu nourri, les hommes pourraient bien céder aux sirènes des fabricants d'onguents. D'ailleurs : Les ours mal léchés, la société n'en veut plus, analyse Christine Castelain-Meunier, sociologue au CNRS et à l'EHESS, et auteure de La Place des hommes et les métamorphoses de la famille (2004, PUF) : L'homme du XXIe siècle s'aventure dans les soins du corps pour mieux s'apprivoiser et apprivoiser son environnement : il est en quête de bien-être, d'amour de soi, de l'amour d'autrui. Il se réapproprie d'autres sphères privées, comme la famille, la paternité.

Parce qu'eux aussi le valent bien, nouveau slogan de L'Oréal Men Expert, les femmes devront se résoudre à partager la salle de bains, où leurs compagnons, pour l'heure, ne séjournent que neuf minutes chaque matin. Elles sont d'ailleurs les premières à les avoir initiés aux mystères de la cosmétique. 80% d'entre elles ont offert à un homme son premier produit de beauté ou de soin. À charge de revanche : elles vont pouvoir piquer les crèmes de leurs compagnons,sensiblement moins chères que les leurs.

L'origine de la métrosexualité

L'expression est née sous la plume de l'écrivain Anglais Mark Simpsons en 1994 dans un article sur « salon.com ». Durant la fin des années 1990 et le début des années 2000, on a vu réapparaître le terme à quelques reprises, mais c'est le 22 juillet 2002, toujours sur « salon.com » que l'expression de Simpsons, Metrosexual, entra définitivement dans l'histoire des médias et dans l'inconscient collectif. Tous les médias se sont alors penchés sur ce phénomène, essayant de nommer ce nouveau type d'homme. Voici la définition qu'il en donne : An urban male with a strong aesthetic sense who spends a great deal of time and money on his appearance and lifestyle. Donc, Un homme urbain qui possède un grand sens esthétique et qui dépense temps et argent sur son apparence et son mode de vie. (source : salon.com). Le dernier spécimen découvert serait ...Tony Blair !

Pourquoi en parle-t-on autant, et au Japon en particlulier ? Il est la résultante d'un amalgame de facteurs réunis ensembles qui donne cette impression de convergence. Tout, dans la société, nous indique la venue de cet homme nouveau :

Voici, voici venir le temps de l'androgyne...

De nos jours, l'homosexualité au Japon est largement passée à l'habit inversé et au transgénérique, dû à la proéminence médiatique d'individus habillés « à l'envers », images véhiculées à outrance par le monde de la variété en général, et celui de la variété musicale en particulier...

Ainsi l'homosexuel se comprend comme un Okama (littéralement un « pot », mais se rapprochant du mot angais queen, et se présente habituellement habillé à l'envers et efféminé. L'usage du terme Okama vient d'un mot d'argot qui signifie « fesses » et par là renvoie au sexe anal, considéré définitivement comme l'acte homo par excellence. Pourtant le terme peut s'appliquer aussi à tout mâle présentant un attribut trangénérique. Par exemple, un article de la revue people AERA (1er mars 2000) sur les hommes qui adoptent noms et qualités féminines pour participer à des chat internet réservés aux femmes, appelle ces hommes des netto okama, des « okama du net », bien que là, il n'y ait aucune relation entre l'adoption d'un nom féminin et un homosexappeal. Des okama apparaissent souvent sur l'écran TV ou dans des mizu shoobai, des bars où ils travaillent comme entertainers, au service d'une clientèle mâle straight.

Mais plus encore, si nous en croyons Sharon Kinsella, spécialiste de ces profils sexués et sexuels dans le Japon contemporain, qu'elle analyse à partir des Manga et de l'Anime.

L'Androgyne... littéralement « homme-femme », c'est, dans la littérature en particulier, une personne dont on a du mal à définir le sexe. Soit parce qu'il s'agit d'un homme qui se met du rouge à lèvres, a un peu de poitrine et une passion pour les roses, soit parce que c'est une femme aux gestes et paroles brusques, grande, plate et sportive. Les deux cas se trouvent depuis toujours dans la Bande Dessinée (BD) japonaise, car les Nippons aiment jouer sur l'ambiguïté des sexes :

Dans Saint Seiya, c'est sans doute pour éviter de rendre la série trop machiste que Masami Kurumada a inséré le personnage de Shun parmi ses cinq héros. Il a, comme Shin dans les Samuraï Troopers ou Reiga dans Shurato, plus d'hormones femelles que la moyenne. En effet, le jeune garçon, treize ans, est doté d'une sensibilité extraordinaire, sa voix a à peine mué (notamment en version originale), il pleurniche sans cesse et ne peut s'empêcher de réclamer l'aide de son grand frère, personnalisation du mâle même... Mais il possède également une grande force, qu'il peut utiliser lorsqu'il arrive à se maîtriser. Il devient ainsi l'un des chevaliers de bronze les plus puissants. Ikki l'a compris et cherche à le faire changer.

Ainsi, dans le dernier film, Saishûseisen no senshitachi, Lucifer ou les guerriers de la dernière croisade, il intervient pour l'aider et tue son adversaire, mais cette fois-ci il ne l'aide pas à se relever, et se contente de lui dire, sans se retourner :
« Si tu veux vraiment sauver Athéna, tu dois utiliser la force qui est en toi. Tu penses que la bataille est finie parce que ton ennemi est vaincu ? Non, le combat contre Lucifer ne fait que commencer ! »...

Et il se met à courir, laissant son frère désemparé derrière lui. Shun a bien réussi à vaincre Aphrodite et Syd... Il suffit qu'il ait confiance en lui. Étant donné qu'il est l'élément presque féminin du groupe, cette leçon est donc valable pour les deux sexes. Les filles l'ont entendue, et c'est sans doute ce qui a fait de Shun le chevalier préféré de ces dames...

Des hommes efféminés, on en connait beaucoup dans les oeuvres pour garçons. Il y en a d'autres dans Saint Seiya (Misty et Aphrodite bien sûr ! ), mais aussi dans High school ! Kimengumi (Le collège fou fou fou), Dragon Ball Z (sic ! souvenez-vous de Zarbon, le partenaire de Freezer, d'ailleurs doublé au Japon par Shô Hayami alias Kôji Nanjô de Zetsuai...), Fûma no Kojirô, Hokuto no Ken quoiqu'ici il soit facile de différencier les hommes des femmes : il n'y a aucune ambiguïté sur la taille des poitrines et des muscles, et des dizaines voire des centaines d'autres. Mais chez les femmes, l'Androgyne est encore plus présent. Parfois, son ambiguïté sexuelle est même l'un des principaux intérêts de l'histoire.

Moto Hagio, une célébrité du Shôjo Manga (BD pour filles) qui donne beaucoup dans les débordements homosexuels, est à l'origine, il faut le signaler, d'un très beau dessin animé de science-fiction de 90 minutes sorti en 1986 et nommé Jû-ichi nin iru, Nous sommes onze où elle aborde le problème des androgynes.

L'histoire se situe dans le futur. Dix jeunes gens d'origine et de milieu différents cherchent à passer un examen pour être admis à l'Académie de l'espace. Après une dure sélection, on leur propose une dernière épreuve : survivre 53 jours dans un vaisseau spatial abandonné. Évidemment, cette mission ne sera pas de tout repos, l'équipe étant confrontée à un mystérieux virus qu'ils essaieront d'empêcher de se propager et à la présence d'un intrus, un onzième passager, qui sèmera la panique en son sein, puisque tous ont des motivations réelles. On imagine donc la tension qui règne entre les personnages.
Pourtant, le vaisseau sera le cadre de la naissance d'un amour entre le héros, Tada, et un androgyne, Froll, qui a un passé très intéressant : sur sa planète, les êtres n'ont pas d'attributs sexuels à leur naissance. À leur majorité, on leur injecte soit des hormones mâles, soit des hormones femelles, ce qui entraîne des modifications physiques et détermine par la suite leur sexe. Mais là-bas, les femmes sont considérées comme des moins que rien, et elles sont condamnées à devenir l'énième épouse d'un (heureux) homme. Pour avoir le privilège d'appartenir au sexe masculin, il faut soit être le premier-né d'une famille, soit prouver ses grandes capacités. C'est pour cela que Froll veut entrer à l'Académie de l'espace, ce qui serait une preuve suffisante pour qu'on lui accorde ce dont elle rêve.
Tada, étant amoureux d'elle, « elle », pour ne pas choquer, est partagé entre le désir de faire son bonheur, ce qui implique la réussite de l'épreuve, et son envie de l'épouser.

L'idée est vraiment extraordinaire. Rassurez-vous, le film se termine fort bien, voire un peu trop bien pour que ça soit crédible. Il y a un autre androgyne dans l'équipage, Knume, mais il est plus légitime de dire que les habitants de sa planète sont des hommes pouvant se reproduire sans l'aide de femmes...

Le temps passant, l'homosexualité devient plus discrète dans le Shôjo Manga : de plus en plus présente dans l'ensemble des oeuvres, mais moins « remarquable » à l'intérieur de celles-ci... Les années 1990 ont vu la consécration de deux auteurs féminins de Manga : Yun Kôga et le groupe Clamp.

La première est surtout connue pour ses deux publications qui ne sont pourtant pas les seules chez Shinshokan (éditeur des revues South et Wings), Genji et Earthian.

Genji, magnifique Manga au passage !, se déroule dans deux dimensions parallèles du Japon : la Nôtre, de nos jours, et un monde fantaisiste où les Taira et les Minamoto, deux clans ennemis du moyen-âge, se battent en armures mais... dans des tanks ou avec des lance-flammes. Le héros est un garçon de dix-huit ans, Katsumi, un prénom de femme en général !, qui court après l'ombre de sa petite amie Sakura et ira la rechercher jusque dans cette étrange dimension, mais nourrit également une relation « spéciale » avec Yoshitsune Minamoto, petit frère de Genji, l'alter-ego de Katsumi dans cet autre monde, et avec Kiyomori, un Taira qui lui voue un véritable culte.

Ainsi, comme le disait un rédacteur des éditions San Shuppan : L'amour entre garçons, dans un autre pays, c'est tellement éloigné du quotidien des jeunes Japonaises que ça ne les effraie pas, au contraire elles en tirent par procuration de l'expérience. Et elles trouvent aussi tout ça très mignon. Mignon, mais pas réel. La réalité n'est pas aussi belle que dans les shôjo mangas, car les relations entre hommes n'aboutissent jamais à grand-chose. Le mariage est impossible, la relation est presque platonique, on ne voit presque jamais un couple d'hommes dans un même lit...

Le chroniqueur gay Yanagi Kawabata : Oubliez la rudesse de la réalité, et continuez à fantasmer sur la beauté esthétique de l'amour homosexuel dans les shôjo mangas... Le Manga nous offre du rêve, de l'évasion, de la beauté, à nous de savoir l'apprécier sans préjugé...

La part féminine de l'homme et le nouvel Homme Nippon contemporain

Ainsi, comme on le déduit de ce qui précède, le narcissisme n'est plus considéré comme une démarche esthétique gay mais comme une virilité hétérosexuelle ; on devient métrosexuel après l'acceptation de sa part de féminité et un besoin de plaire encore plus.

Mais pourquoi maintenant ? C'est comme une épidémie, pense Wagner Lungov de Nivea for Men. Ça couve, ça couve pendant des années, et puis tout d'un coup, la maladie explose :

Les explications sociologiques ne manquent pas. Et puis Nickel, Sephora, la thalasso, « le Loft , la Star Ac, l'Île de la tentation » et le calendrier du Stade de France où les rugbymen posent dans le plus simple appareil sont passés par là :

Aujourd'hui, prendre soin de soi est passé dans les moeurs et n'est plus du tout considéré comme un manque de virilité, confirme Vincent Boinay, directeur général de Biotherm, l'une des premières marques à avoir lancé des soins pour hommes, en 1985. L'émission « Queer », où un groupe d'homosexuels affichés doit relooker un « hétéro en friche », a fait un tabac aux États-Unis et vient d'arriver sur TF 1. Impensable au siècle dernier ! Tout comme de voir Philippe Mexes, espoir du foot français et archétype du beau gosse, se mettre de la crème devant tout le monde dans les vestiaires. Au Moyen Âge, pour séduire, il fallait être hirsute, sentir fort et faire peur. Hier encore, avoir une belle femme et une belle voiture suffisait à asseoir son prestige. Maintenant, il faut aussi être propre, soigné,épilé, coiffé et avoir bonne mine. La beauté devient même une valeur morale, nous dit le cabinet de tendances, Intuition. Qui aurait aussi des vertus thérapeutiques. Quand les femmes vont voir le psy pour s'épancher, ces messieurs, eux, poussent la porte d'un institut pour apprendre à s'aimer et celle d'une salle de sport pour se dépasser.

Des clichés « mis à mâle »

Un autre facteur a bouleversé la donne : l'arrivée des grandes marques dans la bataille. C'est que le succès de Nickel en a fait gamberger plus d'un. Tant qu'ils étaient seuls en scène, Aramis, Clinique, Biotherm, Vichy et Nivea for Men ont pendant longtemps joué une pièce plutôt classique pour un public élitiste et averti : Ceux qui osent le soin, disait la pub. Puis, petit à petit, voyant arriver la clientèle masculine épuisée et stressée dans les spas, les marques d'institut ont senti le vent venir.

Phytomer, Guinot, Sothys, Matis, Thalgo..., tous ont désormais des lignes pour homme complètes et sophistiquées. Dans son institut parisien, Sothys vient même d'ouvrir un espace réservé aux hommes avec une entrée à part pour ne pas les effrayer. Ce remue-ménage fait sourire Marc Delacre, qui a ouvert son institut il y a quinze ans : Je suis juste un gourou qui a évité de se gourer, aime-t-il à plaisanter. Aujourd'hui, son centre de 650 mètres carrés ne désemplit pas, et s'il reçoit toujours l'élite politique, financière et médiatique du pays, sa clientèle s'est beaucoup élargie. Dans une société de l'image où l'on va vivre de plus en plus longtemps, il y a un potentiel énorme. Et puis, les hommes sont pragmatiques : ils ont vu les bénéfices de la cosmétique sur leur femme. À 50 ans, elles en font dix de moins et eux aussi veulent toucher les dividendes.

Enfin, il y a deux ans, un grand acteur a rejoint la troupe : Clarins, et là, gros succès populaire. Tout le monde s'est rendu compte que l'homme était à point, mûr, archi mûr, préparé par Madame, le petit écran et le passage à l'an 2000. Lancôme et Shiseido ont suivi dans la foulée, recrutant encore de nouveaux adeptes. Un tiers de nos clients n'avaient jamais utilisé de crème avant, déclare Maxime Dupont de chez Lancôme, fier des excellentes performances de la ligne Hommes. Autre surprise : si les soins basiques comme les hydratants visage sont les plus demandés, les produits spécifiques marchent de mieux en mieux.

Les hommes sont bien plus évolués qu'on le pensait, avoue Florence Courtheoux de Shiseido. Le soin le plus pointu de notre gamme, le Revitalisant Total, a dépassé toutes nos prévisions, malgré son prix (60 euros) et sa présentation en pot. Même étonnement chez Clarins où l'Huile de rasage, un produit pour initiés, se vend très bien. Chez Lancôme, les stocks de Relax Mask, un masque tissu vendu en édition limitée pour voir, ont très vite été dévalisés. Du coup, la marque récidive avec les tissus visage Cool et Mat, des lingettes anti-coups de chaud, imprégnées de lotion absorbante et matifiante qui fait chuter la température cutanée.

Nickel, toujours audacieux, lance d'un coup quatre masques visage pour homme avec des formules assez costaudes, et aux Galeries Lafayette, les nouvelles marques étrangères comme Task, Vitaman, Tom Robbin ou American Crew tirent très bien leur épingle du jeu. Mais ce qui a le plus étonné, il faut bien le dire, c'est le succès de la ligne de maquillage pour hommes Tout Beau, Tout Propre, de Jean Paul Gaultier, avec son stylo-feutre khôl/anticerne et son baume hydratant Trompe Fatigue dans son flacon Zippo. 80% d'hommes, 20% de femmes... Là aussi, la clientèle a été beaucoup plus hétérogène que prévu. Elle est bien sûr citadine et trendy, explique Stéphane Goret-Dervailly, qui s'occupe de la marque, mais on n'a pas vu que des gays et des dandys.

Ce phénomène n'étonne pas Philippe Dumont, le créateur de Nickel, que les discours sur la féminité de l'homme énervent beaucoup. Je crois plutôt à l'émergence d'un nouveau machisme très narcissique. Je ne crois pas au métrosexuel, moi, je crois au machosexuel. Faut-il s'en réjouir ?

La question n'est donc plus : Est-ce que je vais mettre de la crème ?, mais Laquelle je vais choisir ?, sourit Wagner Langov, plutôt ravi de voir débarquer la concurrence. Plus on est nombreux, plus le marché est dynamique. Pourtant, la lutte s'annonce rude : avec Mennen qui a investi le soin via ses après-rasage et L'Oréal Paris qui lance Men Expert, des produits spécialistes qui répondent aux différentes problématiques masculines parce qu'eux aussi le valent bien. Parmi eux, Stop Rides, à effet botox-like, et Vitalift, un anti-âge intégral pour les plus âgés. Une ligne presque aussi sophistiquée qu'en parfumerie pour moins de 10 Euros dans des flacons-pompe, gris métallisé égayé d'orange. C'est qu'il n'est plus besoin d'être en costume gris, noir ou marine pour plaire à ces messieurs. Comme dans la mode, la couleur a toutes ses chances du moment qu'elle évite les fioritures.

Malgré son évolution fulgurante, « l'homme n'est pas tout à fait une femme comme les autres », et s'il veut bien sauver sa peau, il faut encore y mettre les formes. Flacons sobres, techniques et trapus qui se prennent bien en main et aiment voyager, textures légères qui pénètrent illico et ne collent pas, résultats et performances clairement exprimés. Une promesse, une réponse : voilà le secret. Autant les femmes ont besoin de rêver, autant les hommes attendent des résultats concrets, confirme Maxime Dupont (Lancôme). Vous lui parlez molécule ou même, couche semi épaisse, et le voilà qui se sauve en courant. Tout juste s'il commence à accepter le mot ride, jusque-là tabou. Idem s'il sent qu'on le mène en bateau.

En deux ou trois questions, il faut mettre dans le mille, assure Christophe Vaures, de chez Vichy. La formule magique : Quel est votre problème ? Et si la vendeuse a la bonne solution, il est prêt à dépenser bien plus que Madame. Madame qui reste malgré tout la grande référence, car un produit sur deux est encore acheté par elle. Mais quand il est convaincu, c'est gagné. En matière de beauté, il n'y a pas plus fidèle qu'un homme, confirme Marc Delacre, et plus il est macho, plus il est craintif. Et donc captif.

Mon propos

J'ai voulu commencer par évoquer le phénomène de la mode et des soins esthétiques pour mieux l'écarter dans la suite. En effet, la mode, ici de façon exemplaire entre Omotesendo et Ginza, est le symptôme par excellence des réalités anthropologiques et culturelles que sont les « manières du corps », dans la vie « héritée » des Japonais. C'est pourquoi dans cet essai,  le troisième de ma recherche sur l'esthétique japonaise (L'oeil Instantané, ou Le Miroir de l'Absence, Dô, Nice 2002 ; Shin Momoyama, ou Les Pêchers du Regain, Amalthée, Nantes 2005)  je m'attacherai à considérer le traitement du corps japonais. Je considérerai successivement :

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